Proposons-nous de résoudre d'abord la première question
Un nombre étant donné, trouver son logarithme.
Si le nombre donné est dans la table, le point marqué au-dessous de lui donnera son logarithme.
Supposons par exemple qu'on demande le logarithme de 5468; nous commencerons par chercher le nombre 545, il est dans le rectangle dixième qui a un 7 à sa partie supérieure; nous prendrons le chififire
6 écrit en caractère principal et qui suit 545, ce cbififi-e 6 représente le nombre 546 ou 5460; nous prendrons sur la diagonale le huitième point après celui qui correspond au chiffre 6; ce huitième point est facile à trouver, parce que le cinquième est un point principal et qu*il n*y a qu'à passer du cinquième au huitième ; ce point représente le logarithme de 5468 ; pour Vobtenir on se transporte à la partie supérieure du rectangle dixième où se trouve le point; le chiffre 7, que Ton rencontre alors, est le chiffre des dixièmes; on se transporte ensuite à gauche de la rangée horizontale de rectangles centièmes où se trouve le point et on rencontre le chiffre 3 qui est le chiffre des centièmes ; dans le rectangle centième où se trouve le point on compte le nombre de traits secondaires horizontaux situés au-dessus de lui, il y en a 7 et 7 est le chiffre des millièmes ; ce chiffre se lit facilement, parce que le cinquième trait secondaire est plus accentué que les autres ; dans le môme rectangle centième on compte le nombre de traits verticaux situés à gauche du point; il y en a 8 et 8 est le chiffre des dix-millièmes ; enfin, d*après la position qu'il occupe sur le dixième de diagonale, le point représente un 3 et 3 est le chiffre des cent-millièmes, le logarithme de 5468 est donc égal à 3,73783.
17. Indiquons ici comment notre table donne directement le complément logarithmique du môme nombre 5468. Le complément logarithmique d'un nombre est ce qu'il faut ajouter au logarithme de ce nombre pour avoir une somme égale à 1. Pour Tobtenir, prenons comme dans le numéro précédent le point correspondant au nombre 5468 : transportons*
nous à la partie inférieure du rectangle dixième où il se trouve et nous rencontrerons le chiffre 2 qui est le chiffre des dixièmes du complément : transportonsnous ensuite à droite de la rangée de rectangles centièmes où le point se trouve et nous rencontrerons le chiffre 6 qui est le chiffre des centièmes du complément; dans le rectangle centième , où le point se trouve , comptons le nombre de traits secondaires horizontaux placés au-dessous de lui ; il y en a 2, et 2 est le chiffre des millièmes du complément; dans le même rectangle centième comptons le nombre de traits secondaires verticaux placés à droite du point; il y en a 1 et 1 est le chiffre des dix-millièmes du complément; enfin, d'après la position que le point occupe sur le dixième de diagonale, le point représente un 7 et 7 est le chiffre des cent-millièmes du complément, le complément du logarithme de 5468 est donc 3,26217.
18. Examinons à présent le cas où le nombre donné n'est pas dans la table, et supposons qu'on demande le logarithme du nombre 4523,7.
Commençons par chercher le nombre 450 en caractères principaux ; au-dessous de 450, nous trouverons le caractère principal 2 qui représente 452 ou 4520; transportons-nous au troisième point secondaire après le point principal qui correspond à 4520, et nous aurons le point correspondant au logarithme de 4523; remarquons en ce moment qu'il est inutile de lire le logarithme de 4523 ; prenons alors les 0,7 de l'intervalle qui sépare les deux points consécutifs correspondants aux logarithmes de 4523 et de 4534, il sera commode de poser sur le point ainsi déterminé l'extrémité d'un objet terminé en pointe et de cher-
cher à lire le logarithme correspondant à ce dernier point ; les chiffres des dixièmes, des cenlièmes, des millièmes et des dix-millièmes s^obtiennent comme précédemment ; ils sont respecli?ement 6, 5,5,4; enfin, d*après la position que l'extrémité de la pointe occupe sur le dixième de diagonale, on apprécie immédiatement à Yue que le chiffre des cent- millièmes est un 9 ; le logarithme de 4523, 7 est alors égal à 3,65549.
19. Passons maintenant à la question inverse, « un logarithme étant donné, Irouyer le nombre corres- '-' " * pondant. » ^. *
Examinons d'abord le cas où le logarithme donnai > est dans la table; supposons par exemple qu'on de- . . mande le nombre dont le logarithme est 3,46761 ; . . ^
nous prendrons d'abord le rectangle dixième qui a un . y^p , y 4 à sa partie supérieure, nous descendrons dans ce ^^Jji, >^ rectangle jusqu'à ce qu'on soit dans la rangée horizontale de rectangles centièmes qui a un 6 à sa droite ; dans le rectangle centième où nous serons alors, nous prendrons le dixième de diagonale qui a 7 traits secondaires horizontaux au-dessus de lui et 6 traits secondaires verticaux à sa gauche; nous rencontrerons au-dessus de ce dixième de diagonale un point qui représente le chiffre 1; au-dessus de ce point, il n'y a pas de nombre, mais il est placé entre deux points qui ont au-dessus d'eux l'un un 4 et l'autre un 6, en caractères secondaires; il devrait donc y avoir au -dessus de lui un 5 en caractère secondaire; au-dessus du dixième de diagonale, où se trouve le point, se trouve le chiffre 3 écrit en caractère principal et le nombre de trois chiffres 290 écrit en caractères principaux et placé au-dessus du chiffre principal 3 indique que ce
dernier représente le nombre 2930, d'où il résulte que le nombre correspondant au point est 29S5; ce dernier nombre est le nombre demandé.
20. Supposons en second lieu que le logarithme donné ne soit pas dans la table et qu*on ait à chercher le nombre dont le logarithme est 3,62753.
Je me transporte à la partie supérieure du rectangle centième qui a un 6 au-dessus de lui, et je descends dans ce rectangle jusqu'à ce que je me trouve dans la rangée horizontale de rectangles centièmes qui a un 2 à sa droite. Dans le rectangle centième, où je m'arrête alors, je cherche le dixième de diagonale qui a 7 traits secondaires horizontaux au-dessus de lui et 5 traits secondaires verticaux à sa gauche ; j'apprécie ensuite à vue, à partir de l'extrémité supérieure^ la position d'un point situé aux 0,3 du dixième de diagonale. Ce point, que je ne marque pas, mais dont je puis plus facilement reconnaître et retenir la position à l'aide d'un instrument terminé en pointe, est placé entre deux points ronds marqués sur la même diagonale: en suivant la règle du numéro précédent, on trouve que ces deux points ronds correspondent aux logarithmes des nombres 4241 et 4242; j'apprécie alors que la pointe de l'instrument est aux 0,6 de la distance des deux points et le nombre demandé est 4241,6.
21. Le complément du logarithme d'un nombre étant donné, on trouve le nombre sans être obligé de passer par le logarithme.
Supposons en effet qu'on demande le nombre dont le complément logarithmique est M2756.
Je me transporte à la partie inférieure du rectangle
dirièine qui a un 4 au-dessous de lui et je in*éldve dans ce rectangle jusqu*à ce que je me trouve dans la rangée de rectangles centièmes qui a un 2 à sa droite ; je suis alors dans un rectangle centième dans lequel je prends le dixième de diagonale qui a 7 traits secondaires horizontaux au-dessous de lui et 5 traits secondaires verticaux à sa droite ; je prends & vue les 0,6 du dixième de diagonale à partir de la partie inférieure; la pointe de l'instrument que je place alors au point apprécié à vue, est entre deux points ronds qui correspondent aux nombres 3736 et 3737, et comme elle est sensiblement aux 0,3 de Tintervalle qui les sépare en allant de haut en bas, on en conclut que le nombre demandé est 5736,3.
22. Après avoir construit noire table, comme nous venons de Tindiquer, nous avons reconnu que dans les quatre premiers rectangles dixièmes à gauche le trop grand écartement des points ne permet pas d'appliquer avec assez de précision à la simple vue la règle des parties proportionnelles; c'est alors que nous avons pensé à intercaler quatre points entre les points des deux premiers rectangles dixièmes: et un seul entre les points des troisième et quatrième rectangles dixièmes ; ainsi, par exemple, entre les points qui représentent les logarithmes de 1000 et 1001, nous proposons d'intercaler quatre points qui représentent les logarithmes de 1000,2, de 1000,4, de 1000,6 et de 1000,8, On ferait de même entre 1001 et 1002, entre 1002 et 1003 et ainsi de suite jusqu'à la fin du second rectangle dixième. Dans le troisième rectangle dixième prenons les points qui correspondent aux logarithmes de 1590 et 1591; entre ces deux points nous inter-
calerons un point correspondant au logarithme de 1590,5 ; nous ferons de même entre tous les points des troisième et quatrième rectangles dixièmes; il fau* drait pour cela employer des points plus petits que ceux que Ton a employés jusqu'à présent et qu'on pourrait appeler points tertiaires.
Remarquons cependant que deux sortes de points suffisent pour notre table ; car au lieu de marquer des points principaux et des points secondaires dans les quatre premiers rectangles dixièmes, comme nous Tavons indiqué précédemment, on peut sans inconvénient ne marquer que des points principaux et alors les points à intercaler seraient des points secondaires. Notre table ainsi construite renfermera alors environ 12000 logarithmes, elle n'en sera que plus avantageuse sous le double rapport du nombre des logarithmes et de la rapidité du calcul.
Que Ton ne s'effraie pas de voir un grand nombre de points renfermés dans un espace restreint ; pourvu que le dessin soit net, chacun pourra reconnaître que l'usage et Fhabitude de nos tables rendent les calculs de plus en plus expédilifs.
23. La disposition que nous venons d'adopter pour notre nouvelle table de Logarithmes est applicable pour les sinus et les tangentes des arcs.
Concevons en effet qu'on enlève tous leq points ronds marqués sur notre table, ainsi que les nombres qui les accompagnent ; ne conservons que le canevas ainsi que les chiffres des dixiènaes et des centièmes qui Tentourent. Concevons ensuite un cercle dont le rayon est pris pour unité, partageons ce rayon en
100000 parties égales; le sinus d'un arc donné conliendraun certain nombre de cesceut-millièmes; nous marquerons sur le canevas le point correspondant à ce dernier nombre, et ensuite nous inscrirons audessus de ce point la valeur de Tare exprimée en degrés, minutes, secondes. Nous pourrons former ainsi une table des sinus de O*" à 90« qui sera aussi une table des co-sinus de 90» à 0*.
On construirait de la môme manière sur un autre canevas une table des tangentes de 0* à 45* qui donnerait toutes les tangentes de O*" à 90"» en raison de
24. Non seulement notre canevas peut servir pour les logarithmes et les lignes trigonomélriques, mais encore pour toute fonction continue empirique ou mathématique d'une seule variable. Le physicien ou le mathématicien observant ou calculant les valeurs que prend une fonction, lorsque la variable indépendante prend des valeurs connues que Ton peut supposer comprises entre 1 et 100000, pourra marquer sur le ca* nevas les points correspondants aux valeurs de la variable indépendante et inscrire au-dessus de ces points les valeurs correspondantes de la fonction. Ce tableau sera alors la représentation géométrique des rapports qui existent entre les accroissements de la fonction et les accroissements correspondants de la variable ; par les dessins variés qu'il présentera il appellera Tattention du savant sur les points les plus importants de la fonction qu'il étudie ou de la loi qu'il cherche.
En terminant cette notice, remarquons qu'il est fa«
ctle d*imaginer des canevas plus simples ou plus compliqués suivant les limites plus ou moins écartées de la variable indépendante.
Angers, le 17 novembre 1858.
A. Bouché,
Profcfseur de matbëmatlqoet au Lycée d*Aofers.
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Au nombre des problèmes les plus sérieux, les plus féconds que le xix' siècle a la mission et le droit d^étudi^r, de poursuivre, sice n*est encore de résoudre, il en est un qui me semble éminemment philosophique et surtout profondément humain , car il procède de la raison et va tout droit à ramélioralion de la société. Voici sa focmule la plus simple :
Prétenir pour ne pas réprimer.
Prévenir — dans le langage habituel, dans les relations journalières de la vie — c*est aller au-devant des désii^, des craintes, des misères, des fautes de ses frères. Réprimer, au contraire, c'est le plus souvent, sinon loi^ours, à Taide de la douleur physique ou morale, de la contrainte tout au moins, combattre, détruire les effets d*un mal dont on aurait pu empêcher le développement en s'atlaquant à la cause qui Ta produit.
De quel côté se trouve la sagesse 7 de quel côté I0 devoir ?
Si vous iqterrogez le planteur à propos de son esclave — autant dire Tbomme qui se croit mettre et
raisonnable à propos de l*étre qui n'est plus ou pas encore un homme, mais tout au plus une brute — c*est le fouet qui se charge de la réponse : le fouet à la paresse, le fouet à la désobéissance, le fouet à la révolte, avec gradation nécessitée par le caractère de la faute, en ayant soin de ménager la vie qui représente un capital.
Aux pédagogues du passé les enfants qu'ils sont chargés d'enseigner ne sont que matière à punition et à discipline, comme s'ils mettaient leur honneur à réduire en pratique cet axiome brutal si on le prend à la lettre : « Qui aime bien châtie bien. »
El la justice elle-même que fait-elle autre chose que de frapper du glaive de la loi les ignorants ou les malades qui ont souillé leur conscience d'un crime, impuissante qu'elle est à dissiper les ténèbres de l'ignorance, à guérir les plaies de la misère^à prévenir le développement des passions mauvaises qui déqoulent surtout de ces deux sources impures ?
Au milieu de ce tohu-bohu intellectuel et moral , quel peut être le rdle de la médecine? Pareille au vieil Homère qui fait avec complaisance le dénombrement des soldats et capitaines Grecs ou Troyens, elle compte et classe minutieusement les maux sans nombre qui désolent et déciment la pauvre humanité. Elleénumère ensuite les forces dont elle peut disposer contre de tels ennemis, trop heureuse et flère d'elle-même quand elle est parvenue à terrasser ou seulement à défendre — ne fût-ce que temporairement — l'indivàdualité morbide avec laquelle elle est descendue dans la lice. Mais combien de défaites pour un succès I
Est ce donc là le point de perfection qu'il est donné
d'atteindre à la médecine? Ne pourra-t-elle aussi bien que les autres sciences dont elle est la sœur aînée — 811e d* Apollon, née dans le temple — ne pourra t-elle conquérir le droit d'occuper une large place dans le concert harmonieux et puissant de la civilisation future ? Qu'il nous soit du moins permis d'espérer pour elle un meilleur avenir.
Quand la société repose sur la base inébranlable de la solidarité fraternelle des hommes, réalisation de ce précepte du Christ : Aimes-vous les uns les autres ; quand à l'égoîsme stérile aura succédé l'amour productif , au monopole de la science renseignement universel et réciproque; quand la parole aura déchiré le voile de l'ignorance et la charité brisé les chaînes de la misère; quand la femme, quittant la position effacée où nos mœurs la retiennent encore, se sera placée librement sur le même rang que l'homme, dont elle complète les actes et la pensée; quand, au lieu d'attendre la faute pour la punir, on s'efforcera de i'empécher de naître, même au nom de l'intérêt personnel bien entendu ; quand l'existence de l'homme ne s'isolant plus au milieu des phénomènes cosmiques qui l'entourent et l'influencent , ne semblera qu'un mode particulier, mais nécessaire, de Texislence générale de l'univers, oh ! alors la médecine cessera d'être une course au client, pour devenu* comme autrefois , mais à d'autres conditions , un sacerdoce digne des respects de tous. Car, si, d'une part , t>eaucoup des maladies actuelles auront disparu avec les causes qui les produisent, d'autre part la médecine aura la mission sainte, avec la mission, le pouvoir de s'attaquer, non plus seulement aux
effets, mais bien aax causes qoi trop longtemps se sont dérobées à son action salutaire. Alors, le subkUa causa toUUur effeetus d'Hippocrate sera, comme il doit Tètre, interprété dans le sens de la prévention; je m'explique : Un homme reçoit un coup de bâton sur la tète; un épanchement de sang dans la substance cérébrale en est la suite, le malade meurt au milieu des saignées et des dérivatifs. Sans doute, on peut dire qu*il est mort par le Cait de Tépanchement. Hais Tépanchement lui-même a son origine dans le coup de bâton reçu par la boite crânienne. Certes, si la médecine avait supprimé , fait disparaître Tépanchement , le blessé eût été guéri. N'eût-il pas été plus simple et surtout plus prudent d*empôcher cet homme de recevoir le coup de bàlon, et n*eût-on pas ainsi prévenu raffection qui s'est jouée des vains secours de la science ?
Autre exemple. N'est-il pas plus sage et plus sûr d'éloigner cette femme délicate et impressionnable des marais, dont les miasmes vont infailliblement lui donner la Ûèvre, que de lui administrer le sulfate de quinine, quand cette cruelle afiecUon aura ouvahi l'organisme et ne pourra plus en être expulsée ?
Dans tous les cas analogues, adressez-vous de préférence à la cause essentielle, primordiale, si vous voulez prévenir le mal, au lieu d'attendre sa manifestation pour agir; puisqu'alors vous n'aurez plus a combattre qu'une cause seconde, ou plutôt un effet trop souvent rebelle à tous vos efforts.
Allez vous me dire que je vous propose une impossibilité, que je caresse une utopie dont la réalisation fuira toujours devant les espérances humaines ?
Cette objection n'est pas nouvelle et je n'en suis point étonné. Toutes les réalités dont le monde vit à cette heure, n'ont-elles pas été tour à tour exposées comme des utopies?
La vapeur, ce moteur universel, était utopie aux yeux de Napoléon, qui pourtant se connaissait en grandes choses. Les chemins de fer, le télégraphe électrique ont été des utopies avant de devenir des nécessités pour tous.
Le Christianisme, n'était-il pas une utopie dangereuse, condamnable pour les prêtres et les grands, alors même que Jésus prêchait sa doctrine sur les places publiques, et suspendait les masses populaires au charme de sa parole ?
Voyez la variole, le plus meurtrier des fléaux qui aient désolé notre espèce. Jenner vient, et, soit hasard heureux, soit inspiration du génie, il dérobe au pis d'une vache la gouttelette de liquide avec laquelle il ne s'arrête pas à une lutte au moins incertaine contre ce terrible adversaire, mais il lui interdit l'accès du corps où il introduit ce préservatif de nouvelle sorte. Depuis ce grand conservateur qui méritait de donner son nom à un siècle, à plus juste titre que ces destructeurs qu'on appelle conquérants, depuis Jenner, combien de millions d'hommes ont été soustraits à la douleur et à la mort ! Jenner pourtant n'a pas manqué de détracteurs et d'incrédules.
Voyez ce mal venu de TOrient, importé, répandu en Europe par le bienfait des croisades, la lèpre contre laquelle jadis on n'avait que des amulettes, des charmes et l'isolement. Engendrée, entretenue, propagée par l'ignorance, la paresse , la malpropreté,
l'onbli plus OH moins complet de toutes les r^les de rhygiène, elle a presque entièrement disparu sous Tempire dUnfluences toutes contraires, et, de nos jours, si quelques cas isolés se présentent à Tobservation du médecin, c'est surtout à Taide d'un changement de climat et de régime alimentaire qu'il en obtient la guérison.
Ce qui a été fait déjà contre de telles maladies, juste efiroi des populations qu'elles frappaient fatalement, ne peut-on espérer de le faire contre beaucoup d'autres affections moins graves, moins générales, plus accessibles à la puissance des modificateurs de l'économie ? Et pense-t-on qu'on eût beaucoup aidé aux progrès de la science si, à chaque époque qui nous a précédés, on s'était borné à dire : Puisque jusqu'à présent on n'a pas guéri cette maladie, c'est qu'elle n'est pas guérissable? Labar improbus amnia vincU, doit être la devise du médecin.
N'a-t-on pas récemment trouvé dans la belladone un préservatif, sinon in&illible, au moins assez actif de la scarlatine? Et faut-il compter pour peu les substances anesthésiques à l'aide desquelles on endort, on suspend, on supprime la douleur, cet élément si fertile en troubles sérieux de l'organisme et en désordres plus ou moins profonds et durables ? Hippocrate a écrit, — et l'on savait, j'imagine, avant Hippocrate, — que les airi, les eaux, les Umx, ajoutons les aUmenu, \esv6temenls, les habitations, les habitudes tout entières de la vie exercent sur l'homme une action salutaire ou nuisible, selon leur nature et leur emploi.
En 1630, Théophraste Renaudot, un de ces esprits
chercheurs qui remuent les idées sur la route où marche le progrès, comme le cantonnier qui remue les pierres sur la route où passent les voyageurs, Renaudot, créateur du journal en France, et pourtant médecin du roi, disait au cardinal -ministre émerveillé de Tenlendre : « Monseigneur, je connais deux 9 causes puissantes de maladies, et je voudrais les » combattre, les prévenir : la misère chez les pau* » vres, Tennui chez les riches. «
Que n'ajoutait-il : « chez les femmes ! * Georges Sand a fait un aveu dans ses mémoires, et, selon elle, bien des filles d'Eve sont torturées par cet hôte incommode. Pour ce qui est de la misère, il n'y a pas Tombre d'un doute. Personne n'ignore quels ravages elle eierce de compte à demi avec sa sœur Tignorance, sur la santé des masses populaires.
Quant à l'ennui, c'est autre chose, et par exemple* les pauvres ne croiront pas sans peine qu'un riche doive s'ennuyer, à plus forte raison qu'il y ait là pour lui la source d'une maladie. Et pourtaut qui de nous no sait que ce rongeur qu'on appelle Tennui naît tous les jours de la satiété des plaisirs, de l'oisiveté de l'esprit et du corps ? qui ne sait que le spleen conduit bien souvent au suicide les heureux selon le monde, de même que la privation du nécessaire y conduit les malheureux? Les femmes peuvent à bon droit accuser de l'ennui dont elles souffrent l'éducation boiteuse, incomplète qu'on veut bien leur donner, la position secondaire et fausse, trop souvent inutile, qu'on veut bien leur faire dans la société.
Toute une classe d'affections graves, meurtrières, à type intermittent, ne doit-elle pas son origine et son
nom au voisinage et à Taction infectante des marais?
Selon certains auteurs, le goitre endémique dans quelques pays de montagnes, les fièvres graves dans les Landes ont pour cause la composition des eaux dont les habitants font leur boisson journalière. Qui ne sait à quel degré d*abaissement physique et moral descendent les enfants livrés en proie au travail délétère des manufactures?
II y a dans tous ces faits dont je pourrais multiplier indéfiniment les exemples, faits regrettables, mais du moins transitoires, une occasion , un germe , une nécessité d'amples améliorations , de réformes radicales auxquelles doivent s'associer les médecins, pour en favoriser Tinitiative, pour en accélérer le développement. Qu'ils appellent à leur aide dans cette œuvre sainte les meilleures découvertes, les inspirations fécondes de la science \ qu'ils mettent à contribution les créations sans limites de l'industrie, l'inépuisable force du travail humain. Ministres d'une religion nouvelle, hygiénistes et moralistes, autant au moins, plus encore que thérapeutes, qu'ils prennent en main la cause de la santé publique, du bien-être général.
Santé, bien-être, deux mots, deux choses qui résument la vie humaine ornée de ses plus précieux avantages, afflranchie des entraves qui empêchent ou suspendent son libre et entier épanouissement, maîtresse enfin d'accomplir ici-bas la mission civilisatrice qu elle a reçue de Dieu.
Que le médecin se pénètre chaque jour davantage de l'importance, de la sainteté du rôle qu'il doit être appelé à remplir dans la société de Tavenir. Qu'il
prenne pour devise et pour gaide ces nobles paroles d'un philosophe de Tantiquité : Homo sum, et nihil Aumani à me alienum puto.
Rien en effet d*huniain ne doit rester étranger à son intelligence, à son amour. Car rien de ce qui se rap^ porte à rhomme n*est indigne d'attention et de respect, pas plus Tatûme de poison qui tue rapidement que Pair atmosphérique qui partout répandu , pénétrant tous les corps, donne la vie au végétal insouciant de son action comme au savant qui le pèse et le décompose; pas plus le rayon lumineux qui, parti d'une étoile lointaine , vient traverser les divers tissus de l'œil pour aller impressionner le cerveau, que l'électricité qui se mêlant au bruit de la foudre , va porter la terreur et l'incendie sous le toit de chaume du pauvre ou dans le palais du riche , pas plus la naissance de l'enfant au milieu de la douleur et des larmes que la mort du vieillard à peine accompagné d'un regret officiel ; pas plus la santé qui brille et s'épanouit sur le front pur de la viei^e que la maladie dont les étreintes ont pâli les joues et courbé la taille de la mère jeune encore ; pas plus la folie qui nous égare que la raison qui sert de guide à nos actions ; pas plus le mal dans sa nudité grossière ou sous ses déguisements trompeurs que le bien qui se fait tout à tous ou se dérobe à l'encens de la reconnaissance.
Que le médecin -se fasse l'initiateur, quand il le pourra, le vulgarisateur tout au moins ^ le patron des idées qui peuvent agrandir la destinée humaine , des découvertes qui étendent son empire , des améliorations matérielles ou morales auxquelles elle devra des jours plus calmes et de plus nobles jouissances. Epar-
gner une souffraoce à ses frères, dresser une bar* rière puissante à rinvasion d'une maladie funeste, n'est-ce pas un but digne d'efforts et d'envie? Au lieu de s'enfermer dans le cercle étroit et trop souvent stérile de la pratique individuelle, qu'il embrasse du regard de plus vastes horizons ; qu'il s'associe par ses vœux, par ses études, par ses conseils et sa coopération active à toutes les grandes mesures d'utilité publique qui ont pour origine les progrès de la science et qui tendent à préserver l'homme des étreintes énervantes de l'ignorance et du besoin.
Il sait, le médecin, mieux que personne, quelle heureuse influence doivent exercer et le dessèchement des marais d'où s'exhalent incessamment des miasmes si meurtriers pour les populations voisines, et la mise en culture des landes et des terres stériles qui, en donnant du travail à des millions de bras inoccupés, augmentera dans une large proportion la masse générale des substances alimentaires toigours insuffisantes aux besoins ; et le reboisement des montagnes et des terrains en pente qui , en changeant , en améliorant le régime et la distribution des eaux à la surface et dans les profondeurs du sol, doit multiplier la source productive de l'oxygène et absorber le gaz acide carbonique exhalé par les animaux dans l'expiration, admirable image de la diversité dans l'unité et de la continuité dans la succession des phénomènes de la nature, qui tour-à-tour consomme les substances nécessaires à la vie des êtres après les avoir faites, et les refait à mesure qu'elle les a consommées !
Mieux que personne, le médecin est en mesure par ses observations journalières de juger combien l'ali-
mentatioD des travailleurs est incomplète et inhabile à Tentretien et à la réparation de leurs forces, combien d'entre eux sont totalement privés de vin, là de viande, ailleurs même de pain suffisamment propre à la nutrition; combien aussi les conditions de salubrité sont loin de se trouver réunies dans les habitations populaires, au milieu des campagnes, et plus au sein des villes manufacturières.
Que dire des vêtements, de la distribution du calorique , des soins de propreté ? Sur tous ces points la plus grande partie du peuple est dans Tignorance la plus absolue.
Nous venons de prononcer le mot ignorance. Le médecin n'a-il-pas appris par son eipérience de chaque heure que l'éducation, Tinstruction largement distribuées, sans réticence, sans partialité, versant à tous , — hommes futurs et femmes de l'avenir , — la lumière de la science, non pour en faire de faux savants, mais des êtres utiles et honnêtes, est le seul moyen de déraciner l'ignorance mère des préjugés et de la superstition, et de chasser avec eux des cerveaux populaires ces craintes absurdes, ces folles épouvantes, ces fureurs aveugles qui produisent tant de malheurs et quelquefois de crimes, surtout aux temps où les épidémies physiques ou morales étendent leurs ravages sur des communes, des villes, des provinces tout entières. Qu'on se rappelle la peste noire et le choléra, le temps des sorciers et les guerres suscitées par le fanatisme religieux.
Ignorance et misère, deux termes fatals qui forment un cercle vicieux, s'engendrent et se perpétuent l'un l'autre, attendant que le progrès des idées et de la mo-
ralité humaine les aient arrachées du sol où elles n'ont point encore cessé de germer !
Personne ne peut être plus intéressé que le médecin à la disparition de ces deux fléaux de notre espèce, puf^ue trop souvent il rencontre en eux des écueils contre lesquels viennent échouer son expérience et son savoir. Qu'il en fosse donc incessamment son deUnda Carthago.
Sur la même ligne que la misère et Tignorance, le médecin doit ranger la guerre.
Sa disparition aurait des avantages immenses pour la santé publique, et, en définitive, pour Vamélioralion de la race humaine. Car la guerre, outre qu'elle enlève à Tagriculture et à rindustrie les bras les plus robustes, à la reproduction de Tespèce les sujets les mieux constitués, la guerre appelle sur des points du sol relativement restreints de grandes agglomérations d'hommes, et par là même crée de vastes foyers d'infection d'où rayonnent le typhus, le choléra, tous ces fléaux destructeurs destinés à nous punir d'avoir violé les saintes lois de l'humanité pour la vaine satisfaction d'un prince ou quelque faux amour-propre de nationalité.
Dans une sphère plus restreinte, l'influence et les conseils du médecin peuvent encore trouver une juste et salutaire application.
Ainsi, toute une partie de l'éducation relève directement de la cotmaissance de notre organisation physique. Je veux parier de la gymnastique. Ses exercices, en augmentant, en régularisant Taction et la force du système musculaire, favorisent le libre développement des organes et l'accomplissement de toutes
les fonctions ramenées à une harmonie seule coropa* tible avec la santé.
Ainsi, croyez-voos que ce serait un médiocre bienfait de déraciner rusage, ou, pour commencer, Tabus du tabac, besoin factice, jamais utile, souvent funeste à ceux qui se font chaque jour les tributaires de la régie, à ceux qu'il a su tjrranniser, enfants ou vieillards, riches ou pauvres, hommes ou femmes? car les femmes d*un certain monde se font honneur de sacrifier à cette triste et énervante divinité. Sans doute la caisse du monopole y perdrait chaque année de beaux el bons millions. Mais il y aurait h cette perte une ample compensation dans Taccroissement de la santé et de )a moralité générales. Un peuple livré en proie au narcotisme perd facilement son énei^e et sa liberté. Voyez les Chinois.
Nous n'en sommes pas là, Dieu merci; mais à quoi bon marcher dans cette voie falale.
Je suis heureux de m'appuyer de Tautorité d'un homme dont le cœur et Tintelligence éclairent d'une lumière pure toutes les études historiques. M. Michelet a bien vu qu'un lien étroit unit le tabac à l'alcool, deux poisons énervants contre l'action desquels le médecin doit avec persévérance prémunir les sociétés, c Mieux vaut le derrière du diable que la bouche de nos maris, « disaient énergiquement, au xvii» siècle, les femmes de Bayonne, délaissées par leurs maris livrés à l'usage du tabac. Elles allaient au sabbat s'enivrer d'eau-de-vie (lisez eau de mort); c'était leur consolation.
« Les femmes, dit encore M. Michelet, ont cédé aux spiritueux, et les hommes partout au tabac. Deux dé-
serts el deax solitudes. Des nations, des races entières se sont déjà aflGsiissées, perdues dans ce gouffre muet dont le fond est Tindifférence au plaisir générateur et Tanéantissement de Tamour. «
» En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener Thomme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur qui leur est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient^lles donc pas que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne peut, ne sent guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés dans la mort. « {Henri IV et RicheUeu» IB57, p. 286-7).
Au médecin encore de prêcher la suppression des corsets qui emprisonnent et torturent le corps des jeunes filles, et forcent les parties comprimées dans un sens à se développer dans le sens contraire.
Qu'il rende à la nature la liberté dont elle a besoin pour faire des femmes comme celles dont Fart antique nous a laissé d'admirables copies. La Vénus de Milo ne portait pas de corset. Qu'il affranchisse la femme moderne de cette contrainte journalière qui Tétiole et la met hors d'état de remplir sa mission sacrée d'épouse et de mère, et certes, par cette victoire, il aura prévenu plus de maladies de poitrine, de cœur et d'estomac qu'il ne lui est actuellement donné d'en guérir avec toutes les sangsues, les digitales et les huiles de foie de morue du monde.
J'ai besoin de protester, avant de finir, contre l'interprétation fausse à laquelle pourrait donner lieu le peu de développement d'un sqjet si fécond en recher-
ches et en déductions philosophiques et médicales, et quelques mots me semblent nécessaires pour indiquer le cercle où j'ai voulu circonscrire ma pensée.
Je ne prétends pas, Dieu m'en garde, que, dans Tavenir, la douleur et la maladie auront complètement déserté la terre; que la misère aura cessé de décimer les hommes ; que le crime ne franchira plus le seuil de nos demeures. Non. Mais, de même que Tétat de barbarie a fait place à la civilisation de plus en plus avancée; de même que la science, les arts, Tinduslrie ont progressivement élevé le niveau du bien-être général; de même, aussi, à mesure que les grandes r^les de Thygiène sont mieux comprises et plus largement appliquées ; à mesure que Téducation descend et pénètre plus profondément dans les masses populaires; à mesure que la lumière moralisatrice se fait dans les esprits; comme tout se tient et s'enchaîne dans Texistence de Tunivers et dans celle de Tbomme, la santé de tous doit s'améliorer en même temps que la durée moyenne de la vie augmente. C'est à cette œuvre sainte de rénovation que nous souhaitons de voir le médecin consacrer toutes ses forces et le dé^ vouement dont il puise la source dans son intelligence et son amour de l'humanité.
T. RiDARD, D» M.