CHAPITRE V
Les multiples aspects de la personnalité scientifique de Gk>deft*oid de Fontaines.
I. Comment les quodlibets traitent divers sujets en dehors de la théologie. — II. Godefroid théologien, moraliste, juriste, philosophe. — lu. Rapports de la philosophie et de la théologie.
Au XIII* siècle, un maître en théologie n'était pas qu'un simple théologien : sa longue culture pédagogique et philoso- Inique, la nécessité où il était de s'initier aux grandes questions de la discipline ecclésiastique et universitaire, de donner ^navis sur les questions actuelles d'ordre social, juridique, canonique, bref sur tout ce qui intéressait le monde scolaire "^ l'obligeaient à devenir une personnalité scientifique des plus complexes.
Il est bien vrai, comme Denifle Ta démontré, que les statuts universitaires n'imposaient aux théologiens qu'un seul livre
P) Bibliotheca bibliothecarum mstarnm nova. Paris, 1739, t. II, p. 1282.
(^ Le manuscrit de l'Arsenal, n® iO'>2, p. m, p. 82, atiirmc que le
fl* Qaodlibet renferme une « historia quaeilam congrcgaiionis praelato-
fum et magistronim in causa regularium super eorum privllegiis ».
Ao'y a rien de cela dans le Ih quodlibet. Peut-être s*agit-il du Xll« quod-
libeL
classique; que ia Bible était à la fois Vabc et le couronnement du savoir; mais il suflBt de feuilleter les ouvrages laissés *par les grands théologiens, les commentaires sur les sentences, les sommes théologiques, les quodiibets, pour voir que Texégèse proprement dite y occupe la plus petite place; et la plus élémentaire des statistiques montre que le nombre d'ouvrages médiévaux sur TÉcriture et sur les Pères est très restreint, u En droit, le maître chargé de renseignement théo- » logique avait mission d'enseigner la Bible; en fait, entraîné » par Tengouement général des esprits pour la spéculation, il » faisait plus de dialectique que d'exégèse (t). »
Aucun acte scolaire ne se prétait mieux à Tétalage d'érudition et de savoir que ces disputes quodlibétiques où collègues, étudiants et amis du maître avaient le droit de « poser des questions » dans les domaines scientifiques les plus divers.
Voilà comment les quodiibets de Godefroid de Fontaines, comme les quodiibets de son non moins illustre compatriote, Henri de Gand, sont susceptibles d'être étudiés sous de multiples aspects. Signalons les principaux :
1. La théologie dogmatique d'abord. Elle remplit une bonne part des quodiibets de Godefroid, mais non la plus grande.
Aux temps de Godefroid, une révolution profonde venait de s'opérer en théologie, par l'avènement de ce qu'on a appelé l'école albertino-thomiste. Cette école se distingue de l'ancienne école théologique du XII^ siècle, dont Alexandre de Halès demeure un des grands représentants, non pas autant par une méthode nouvelle, — la méthode dialectiqueappliquéd aux matières sacrées, — mais par un ensemble de solutions
(*) Ph. Torreilles, Le mouvement théologique en France depuis sc^ origines jusqu'à nos jours. Paris, Letouzey, 1902, p. 20.
constituant une synthèse théologique spécifique, et que nous ne pouvons oniroprendre d'exposer ici en détail.
Or, en thc'ologie on peut appliquer à Godefroid ce jugement général, dont on trouvera la justification quand il sera question de sa philosophie : thomiste, mais thomiste indépendant, Godefroid adopte la plupart des doctrines de saint Thomas, celles que nous appellerons organiques, mais il se sépare de lui sur une foule do points, comme il se sépare des quodiibélistes, ses contemporains, appelés eux aussi h se prononcer sur les mêmes probh^mes. C'est ainsi qu'il discute contre Henri de Gand les problèmes relmifs à l'hypostase et à la personne en Dieu (1], à la distinction des attributs divins (^) et à la filiation du Saint-Esprit {^), à la grâce (*); — contre Thomas d'Aquin, la manière dont il faut comprendre l'unité d'essence dans le Christ (5), la créalion temporelle (^j; — contre Gilles de Rome, la notion qu'il faut se faire de la science théologique (''), certaines théories christologiques (8)^ etc.
1 La théologie morale. — Voici un sujet affectionné par le maître. Il a fait copier avec grand soin le traité de saint Thomas a de virlutibus et vitiis »; il a consacré sa dernière dispute quodlibéti(|ue, pour ainsi dire en entier, à l'élude de la vertu de justice. Ailleurs, il étudie l'amour de Dieu (^), l'amitié, la lib<'Talilé, la charité (^Q). Puis, ce sont des dissertations sur le duel (ii)f sur la licéilé de la divination (^% etc.
{*)euocllib. V, quest. li.
0 Ôuodlib. VU, qnest. 1 et 3.
?) ttuoillib. \ 11, quest. 4.
(«jQuodlb. VlH,quest. 4et5.
OQuodlib. VIII, quest. 1.
nOuodlîb IX, quest. 6.
(OQuodlib. Xin, qucsi. 1.
(•IttuodIih.VIll, quest. 1.
n Ouodlib. X, quest. 6.
{^ Quodiib. X, quest. 4 et 5, et quodlib. VU, quest. 12.
<") Quoiilib. XI, quest. 16;
(•^ Quodlib. VIII, quest. 8.
Dans la plupart de ces disputes, ce n'est pas uniquement le théologien qui parle : le philosophe trouve aussi son tour de parole et tranche les questions au point de vue naturel, en invoquant Pautorité des grands moralistes grecs et romains. Il y a ici, comme dans toute Tœuvre, une infiltration de doctrines philosophiques qu*on trouve chez tous les théologiens de cette période de splendeur.
3. Droit civil et canonique. — Membres des chapitres, et souvent dignitaires de plus d'une cathédrale, les premiers maîtres de la faculté de théologie, au début du Xllh siècle, étaient, peut-on dire, canonistes de profession. Leurs successeurs imitèrent leur science des lois de l'Eglise, et, par la force des choses, s'initièrent aux lois civiles auxquelles les premières étaient intimement liées. Sans avoir le titre de « maître en décret », Godefroid est un juriste de premier ordre; et le cardinal Jean Monachus ne pouvait confier à de plus doctes mains l'exemplaire de ses décrélalos.
On trouve chez Godefroid, à côté de questions juridiques spéciales, des dissertations sur deux ou trois suj'^ts d'actualité, auxquelles les controverses ultérieures devaient donner une considérable importance : le pouvoir temporel des papes (^), les sépultures (^) et l'usure (3). A celle-ci se rattachaient les délicates théories du prêt à intérêt et de ses rapports avec l'état économique du temps.
4. Questions relatives aux ordres religieux. — Il en a été traité plus haut.
5. Philosophie. — Les quodlibets de (Godefroid de Fontaines sont bourrés de philosophie. Comme il nous est impossible •— sans dépasser les limites imposées à ce travail — d'étudier Tœuvre au point de vue théologique et juridique, c'est à la
(«) Quoillib. XI, quest. 12; quodlib. XIU, quest. 5. («) Quodlib. VIII, quest. 10.
P) Quodlib.IV, quest. 20; quodlib. IX, quest. 15; quodlib. X. quest. 19; quodlib. XII, quest. 9; quodlibet XIII, quest. 15.
philosophie de Godefroid de Fontaines que sera consacrée la suite de cette étude. Encore ne pourrons-nous l'envisager dans toutes ses parties.
Non seulement les quodiibets contiennent une foule de questions d'intérêt purement philosophique, mais même les controverses théologiques — plus rarement les discussions juridiques — renferment une part considérable d'arguments et d'aperçus inspirés par la spéculation rationnelle. Cela tient à un système de rapports ébauchés par le haut moyen âge, définitivement constitués au XIII^ siècle, et qu'il importe d'exposer brièvement (t).
Les relations entre la théologie et la philosophie sont d'un double ordre : l'un pédagogique ou disciplinaire, comprenant on ensemble de rapports externes, l'autre doctrinal, constitué par un ensemble de principes affectant la subordination des deux sciences.
Les relations d'ordre pédagogique et disciplinaire sont du domaine de l'histoire des faits. A la grande Université de Paris, foyer du travail spéculatif à partir du XIII® siècle, on faisait de la philosophie une préparation à la théologie. Les grades de la Faculté des arts étaient le stage préliminaire des grades de la Faculté de théologie, à peu près comme aujourd'hui, en mainte organisation universitaire, un diplôme d'études philosophiques doit ouvrir la voie à des études d'ordre juridique ou scientifique. Bien plus, et ceci constitue une particularité des universités médiévales, le maître es arts, devenu bachelier ou maître en théologie, entremêlait ses arguments et ses matières théologiques avec des arguments et des matières philosophiques, empiétant ainsi sur un domaine qui avait cessé, ce semble, de lui appartenir. En font foi les
(4) Cf. notre Introduction à la philosophie néo^colas tique (Louvain, 1904)» i~ partie, { 7 : La philosophie scolas tique et la théologie scolastique.
grandes sommes thëologiques du Xllh siècle, les questions quodlibétiques et même les commentaires sur les sentences de Pierre Lombard.
Cette organisation disciplinaire se reflète dans les rapports d'ordre doctrinal reliant les deux sciences théologique et philosophique, et quon peut ramener à quelques chefs d*idées :
1. Distinction des deux sciences. — La théologie selon les docteurs médiévaux est la science de Tordre surnaturel et révélé ; elle s'appuie sur l'autorité divine; elle a pour objet les enseignements de la Bible et de la tradition; de plus, une partie de son objet appartient à des sphères déclur6cs inaccessibles à la raison de Thomme et qu'on appelle « mystères ». La philosophie, au contraire, ne s occupe que de l'ordre naturel qu'elle embrasse dans sa totalité, pour rechercher, indépendamment des solutions dogmatiques, et par les seules lumières de la raison, les grands principes qui en livrent Texplicalion. La distinction de ces deux sciences est affirmée par tous les scolastiques en termes qui ne laissent place à aucun doute, et il serait superflu d'invoquer leurs témoignages à cet égard. -
2. Subordination de la philosophie à la théologie. — Cette subordination est admise par tous les docteurs du Xflh siècle. Ils la justifiaient parce qu'ils croyaient, d'une conviction profonde, trouver dans le dogme catholique, l'infaillible parole de Dieu, porte-voix de la vérité.
Supposée admise pour certaine une proposition quelconque, par exemple que deux et deux font quatre, la logique interdit à toute autre science d'aboutir à quelque conclusion qui renverse ce jugement mathématique. Tout le raisonnement des scolastiques est là : la vérité ou la fausseté de la prémisse — à savoir l'existence de la révélation divine — n'est pas de la compétence du philosophe. M^tis posé cette hypothèse^ la raison doit s'interdire d'aller à l'encontre d'un dogme, supposé certain, car la vérité ne peut contredire la vérité. La nature de ce contrôle est négatif et prohibitif, non positif et impératif. La théologie n'embarrasse pas les allures propres, la méthode et les principes de la philosophie, mais en certaines questions
ravertil de ne pas aboutir à des conclusions en contradiction avec les siennes propres — allilude prohibitive qui, on le devine, n'est possible que là où les deux sciences se rencontrent sur un commun terrain.
Godefroid se rallie ù ces vues communes des écoles de son temps. Et bien que ces doctrines ne soient pas exposées exprofesxo, avec cet ordre méthodique qu'on trouve en tête des sommes thcologiques d'un Thomas d'Aquin ou d'un Henri de Gand, elles sont à la base de toutes les discussions engagées sur les rapports des deux sciences.