CHAPITRE VI
La signifLcation philosophique de Godefroid de Fontaines
I. Philosophie scolasliquc en général et systèmes scolastiquos particuliprs. — II. Classilieallon des svslèmes scolasli(|ues au XIII* siècle. ^III. Les principaux collègues et adversaires doclrinaux de Godefroid à F;iris : Henri de Gand, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe. — IV. Caractères jïéncraux de la philosophie de Godefroid. — V. Flan <les chapiu-es suivants.
On a beaucoup discuté sur ce qu'il faut entendre par la philoêopliie scolaslique, en opposition avec la théoloijie scolastique.
La scolaslique ne mérite le nom de philosophie que si elle a <ies réponses spécifiques aux grands et éternels problèmes que se pose Fesprit bumain, à tous les temps et sous toutes les 'atiludes. Ce sont ces réponses, coordonnées entre elles comme les roues d'un engrenage, qui forment ce qu'on peut appeler /a tyuihèse scolaslique.
Or, si cette philosophie s'étale dans toute sa splendeur à /'époque où vécut Godefroid de Fontaines, elle n'est cependant ni Tœuvre d*un jour ni l'œuvre d'un homme. Monument
cf idées, elle est comparable à ces immenses monuments de pierre qui surgirent au même temps, et dont plusieurs générations d'hommes, le long de plusieurs siècles, furent à la fois les architectes et les manouvriers. La comparaison est susceptible d'être poursuivie : les principes directifs de la corporation laissaient à chaque travailleur de la pierre la liberté de suivre ses inspirations artistiques dans l'exécution des motifs qui lui étaient confiés. C'est ainsi que le moyen âge, tout en conservant à ses cathédrales l'unité de plan, savait inviter le moindre des artisans à y appliquer quelque chose de sa personnalité. Dans la philosophie scolastique nous trouvons de même que les nombreux docteurs qui s'y rattachent, s'accordent sur certaines solutions relatives à des questions organiques et essentielles, sur un minimum doctrinal qui donne à chaque question particulière sa solution spécifique et différencie le système scolastique du système d'un Platon, d'un Leibniz, d'un Kant. En même temps, chacune de ces solutions est susceptible d'être nuancée, de recevoir des développements et des interprétations variables : et c'est par là que se distinguent entre elles les synthèses d*un Alexandre de Halès, d'un Bonaventure, d'un Thomas d'Aquin, d'un Duns Scot,d'un Guillaume d*Uckam.
H va sans dire que la philosophie scolastique commune, telle qu'il est possible de la dresser indépendamment de tout milieu historique, est le produit d'une abstraction, et que la réalité vivante fut toujours telle ou telle scolastique déterminée. Cette éclosion des systèmes scolastiques ne fut jamais plus remarquable et par le nombre et par la valeur, qu'au siècle de l'apogée philosophique.
Or, cette apparition successive de diverses philosophies au Xni* siècle obéit à certaines lois, et bien que le Klll* siècle — comme toutes les grandes époques de la pensée — soit un siècle de personnalités, celles-ci se groupent en quelques catégories à la fois logiques et chronologiques. Dressons à ce point de vue le tableau de la pensée au XIII* siècle, afin de montrer à quel endroit précis il convient de situer Godefroid de Fontaines.
On peut distinguer dans la philosophie scolastique du XIII* siècle deux ou trois groupes de personnalités nettement distincts (4).
i. L'ancienne scolastique du XIII' siècle ou la scolastique
préthomiste. — Le péripatétisme, nouvellement révélé au début
du XIII* siècle par les traductions grecques et arabes, était
incompatible avec certaines doctrines léguées par le XII* siècle,
et dont les principales remontent, par le canal de saint
Augustin et des écrits augustiniens du moyen âge, jusqu'à
Platon, le grand émule de larîstotélisme en Grèce. D'autre part,
à travers les commentaires juifs et arabes d'Avicebron, d'Avi-
ceone et d*Averroês, lancés en même temps dans la circulation
littéraire, et qui trop souvent défigurent Aristote, il était
malaisé de reconnaître de prime abord Tintelligence véritable
du péripatétisme : voilà deux causes fondamentales des tncoA^-
rences doctrinales que tous les historiens (*) ont relevées chez
tous les scolastiques de la première moitié du Xlll* siècle.
Iles hommes comme Guillaume d'Auvergne, évêque de
i'aris (t 1245), Alexandre de Halès, premier titulaire de la
chai)% de théologie des franciscains à l'université, ont voulu
concilier le passé et le présent, et n'ont réussi qu'à mieux
mettre en relief l'irréductibilité des principes en présence.
Au fur et à mesure qu'on avance dans le XIII* siècle, l'action de ces deux causes va s'atténuant, et les scolastiques éliminent de leur synthèse les éléments contradictoires. A comparer la philosophie d'un Bonaventure à celle d'un Guillaume d'Auvergoe, la supériorité du premier est éclatante.
Il serait superflu, pour le travail que nous poursuivons, de chercher la vérification de cette thèse à propos des écrivains scolastiques de cette première période. Qu'il suflise de noter
(') Nous ne parlons pas des systèmes antiscolas tiques, dont le principal est Taverroïsme. — Cf. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, S* édit., Louvain, 1905.
(*} Qu*U suffise de citer les récents travaux publiés par Baûmker et ses disciples, dans les Beitr&ge zur Geschichte der Philosophie des Mittelulters, qaï comptent déjà une vingtaine de fascicules.
un ensemble de doctrines d'origine augustinienne, juive ou arabe, qui formaient pour ainsi dire Fatmosphère enveloppante des écoles, et qu'on trouve à des doses diverses, plus ou moins bien soudées à des idées aristotéliciennes, chez les précurseurs immédiats de saint Thomas. On peut noter la prééminence de la notion du bien sur celle du vrai, et la primauté analogue de la volonté sur rinlelligence dans Dieu et dans l'homme; la nécessité d'une action illuminatrice et immédiate de Dieu dans l'accomplissement de certains actes intellectuels; ractualilé intime mais posiiive de la matière première, indépendamment de toute information substantielle; la présence dans la matière des principes ou a raisons séminales » des choses; la composition hylémorphique des substances spirituelles ; la multiplicité des formes dans les êtres de la nature, et l'individualité de l'âme indépendamment de son union avec le corps, principalement dans l'homme; l'identité de l'âme et de ses facultés et l'activité des phénomènes représentatifs de l'âme (1).
2. La direction albertino- thomiste. — L'action de saint Thomas, préparée sur divers points par Albert le Grtmd, introduisit dans la scolastique un courant d'idées franchement péripatéticien. En même temps, elle engendra une synthèse élargie, remarquable surtout par une solidarité étroite, un rigoureux enchaînement de toutes les doctrines constitutionnelles: tout est apparenté dans le thomisme. Cette cohésion doctrinale non moins que la nouveauté ou l'originalité de plusieurs théories particulières est le côté génial et grandiose de l'œuvre philosophique de Thomas d'Aquin.
Du coup, le thomisme devait entrer en conflit avec les éléments hc'tt^rogènos énumérés plus haut et qui ne pouvaient s'incorporer dans sa synthèse : la collision des idées anciennes et nouvelles fut d'autant plus vive que les unes avaient à leur
(0 Cf. Mandonnet, Siger de Brant et Vauerrolsme latin oti XIH^ siède, pp. LXiv et suiv. — De NVulf, Traité des formes de Gilles de Lessines^
service la masse des docteurs, les autres l'éloquente parole d'un maître dont tous ses contemporains ont subi l'ascendant. 3. Le conflit du thomisme et de tandenne scolastique. — Ce conflit revêt les formes les plus diverses. Étudions les plus caractéristiques.
Il y eut d*abord des opposants irréductibles et obstinés. Les innovations de Thomas d*Aquin avaient discrédité une foule de thèses traditionnelles, que de vieux professeurs défendaient pied à pied comme le legs sacré d'une tradition qu'on faisait remonter jusqu'à saint Augustin. Ceux-là avaient leur siège fait et ne professaient pour les idées du thomisme que la farouche défiance qui accueille toute nouveauté Intellectuelle. Étaient enrôlés dans ce parti réactionnaire, non seulement la plupart des théologiens séculiers et les docteurs franciscains, mais encore tout un groupe de dominicains, comme Pierre de Tarentaise, Robert Fitzacker et son disciple mieux connu, Kobert Kilwardby. C'est ce dernier qui prit l'initiative de la condamnation du 18 mars 1277, où la théorie thomiste de Tunité de la forme était principalement visée; et l'habit religieux que porte Robert Kilwardby témoigne déjà que l'archevêque de Cantorbéry agit de bonne foi et par conviction, et non pour monter une cabale contre un membre de son ordre. Nais, chez d'autres, l'opposition doctrinale au thomisme fut mise au service d'intrigues et de jalousies, — comme chez Etienne Tempicr dont Godefroid de Fontaines blâme le zèle intempestif, — ou encore comme chez le successeur de Robert Kilwardby, le franciscain John Peckham, qui s'élève dans le plus passionné des langages contre les profanas voçum vanitatesûe philosophes qu'il appelle ce elatiores quam capaciores, audaciores quam potentiores, garruliores quam litteraciore8(<) w.
A ces oppositions violentes répondit de bonne heure — c'est-à-dire deux ou trois années après la mort de saint Tbomas,— Vadmiration sans bornes d'un groupe d'intellectuels
1*) OiarluL Univ. Paris., 1. 1, p. 634. — Voir plus haut, p. 35.
qui reprirent en bloc la théologie et la philosophie du maître. La tête de ce mouvement était tenue par les dominicains, qui ne tardèrent pas à tirer parti de la réputation mondiale que s'était taillée le docteur d'Âquin. On sait qu'une assemblée générale du chapitre, tenue à Milan en 1278, interdit le mouvement d'opposition dont le couvent d'Oxford était le centre; une autre, à Paris, en 1279, enjoignit à l'ordre entier de se conformer aux doctrines thomistes, sous peine de fortes pénalités. Le plus personnel parmi ces dominicains qui recueillirent les leçons de saint Thomas et prirent vigoureusement sa défense est le dominicain belge, Gilles de Lessines. Aux dominicains se joignirent "de bonne heure d'autres religieux; des adhésions furent recueillies dans le monde des clercs et des chanoines séculiers; et au fur et à mesure que l'on avance, on voit se grossir les rangs d'un parti qui devait réunir au X1V« siècle la majorité des suffrages.
Hais à côté des adversaires quand même et des partisans de toutes pièces, il convient de citer un troisième groupe, intermédiaire, qui remplit assez exactement les decenniums distançant la mort de saint Thomas des débuts académiques de Jean Duns Scot. Ce groupe se compose de personnalités éclectiques, indépendantes, thomistes en certains points de leur philosophie, antithomistes en d'autres, et parfois novatrices elles-mêmes sur des questions spéciales. Godefroid de Fontaines est de ce nombre; mais à côté de lui d'autres noms émergent, et il les faut signaler; car ces contemporains du maître liégeois, publicistes comme lui, engagés dans les mêmes luttes universitaires, collègues de la même faculté, sont aussi les principaux adversaires que nous apprendrons à connaître dans les quodlibets.
Le plus remarquable de ces contemporains est un autre Belge, le Docteur solennel, Henri de Gand. De 1276 à 1292, Henri de Gand prononça quinze disputes
quodiibëtiques (^). Plusieurs d'entre elles ont coïncidé avec œlles que soutint Godefroid dans une école voisine, et la correspondance de diverses thèses défendues par Henri de Gand et critiquées par Godefroid n*est pas douteuse.
Henri de Gand est inféodé à plusieurs théories chères à Tancienne scolastique : — à la théorie de l'illumination spéciale qu'il formule avec une remarquable hardiesse; aux enseignements de saint Augustin sur le rôle de la mémoire et surtout sur le mécanisme du vouloir et sur ses rapports avec l'iotelligence ; à une fausse conception de l'espèce intentionnelle fort répandue pendant la première moitié du XIII* siècle. Hais il est franchement thomiste quand il parle des rapports de la théologie et de la philosophie, du problème des univcrsaux, etc. Enfin, il a brillamment défendu tout un ensemble de théories personnelles, neuves en scolastique, où il combat tousses prédécesseurs, et pour lesquelles lui-même a dû' soutenir une polémique ardente, sans réussir d*ailleurs à les imposer à ses successeurs (3). Citons ses thèses sur la dualité des principes formels dans l'homme et sur les idées divines (3). A côté de Henri de Gand, on voit briller les deux premières personnalités marquantes de l'ordre des ermites de saint Augustin, le Romain Gilles de Colonne (Âegydius Romanus, ou Columna) et Jacques Cappoci de Viterbe (Jacobus de Vilerbo). Gilles de Rome fut, dans l'ordre, le premier maître en théologie qui obtint la licence d'enseigner (entre 1285 et i287 (4). Ses débuts dans renseignement furent assez mouvementés, puisque vers les années 1277 (») — l'année de la con-
(*) Ehri^, op. cit., pp. 385-386.
0 Sauf les servîtes qui Tont faussement incorporé dans leur ordre.
(1 Pour le développement de ces thèses, voir De Wulf, Histoire de la philosophie scolastiqtie dans les Pays-Bas et la principauté de Liège jusqu'à la Révolution française, Louvain, 1895. Cet ouvrage est consacré en majeure partie à la philosophie de Uenri de Gand. <*) Charttd.y 1. 1, p. 406, et t. II, p. 12. (f) Chartul., 1. 1, p. 626.
T. I. — Lbttrbs, btc 6
damnation — il fut obligé de rétracter diverses erreurs dont la teneur nous est inconnue; rétractation que le pape Honorîus IV l'obligea de renouveler en 1285, devant le chancelier et les maîtres de Paris. Mais il fut largement dédommagé de ces petits déboires par la situation exceptionnelle que lui fit le chapitre général de son ordre. Peu d^hommes ont, de leur vivant, reçu des éloges aussi flatteurs : dès 1287, un chapitre général, à Florence, rend hommage à sa réputation mondiale (doctrina mundum universum illustrât), et enjoint à tous ceux qui portent Thabit de l'ordre de souscrire, non seulement aux doctrines que Gilles avait déjà consignées dans des livres, mais même à celles qu'il professerait à l'avenir! (sententias scriptas et scribendas (^). En 1291, Gilles occupe encore soo magistère (3). Puis il fut successivement élu général l'année suivante, et, en 1293, archevêque de Bourges (3). Directeur général des études à Paris, investi d'un crédit illimité dans le choix des futurs bacheliers et maîtres de l'ordre (4), Gilles occupait à Paris un poste influent, et on le voit en relations avec Simon de Bucy et Philippe IV (S). Les quodiibets de Gilles de Rome sont fort connus et ont reçu de nombreuses éditions. La relatio sur le concile de Paris de 1286 — œuvre présumée de Godefroid de Fontaines — nous apprend que postérieurement à cette date (postea) on put entendre sur la question des privilèges une dispute quodlibétique de Gilles qui se voit décerner cet éloge peu banal : « qui modo melior de tota villa in omnibus reputatur (6) ».
(^) ChartuL, t. II, p. 12. Mêmes prescriptions dans le chapitre de Ratisbonne en 1290, ChartuL, t. Il, p. 40.
(«) ïlnd,, n.
l') Ibid.
(*) Ibid,, l. II, p. 39.
(S) Ibid,, t. II, pp. 61-62.
(«) Ibid., t. IL p. 10. Sur Gilles de Rome, voir Histoire littéraire di France, t. XXX, et Wer.nër, Der Augulinismus des spâteren MittelaUen. Wien, 1882.
Proclamé docteur officiel des ermites augustiniens, Gilles devint le chef d'une <c Schola aegydiana ». Un de ses premiers disciples fut Jacques de Viterbe, qui dut passer également pour un des brillants sujets de l'ordre, puisqu'en 1293 il fut pour la seconde fois (de novo) chargé d'une chaire magistrale à Paris, il enseigna à côté de son maître, comme lui échangea le bonnet de docteur contre une mitre d*évéque (^), et comme lui rédigea des disputes quodlibétiques. En effet, dans la taxe officielle de la librairie académique éditée par l'université, le S8 février 1304, on voit que les quodlibets de Jacques, comme oeox de Gilles et de Godefroid, sont rangés parmi les ouvrages classiques {%
Sans entrer dans le détail des doctrines égidiennes auxquelles Jacques de Viterbe se rallie le plus souvent, on peut dire en général qu'elles ne sont qu'un thomisme éclectique, suivant de plus près qu'on ne le constate chez Henri de Gand les idées constitutionnelles du docteur angélique. L'éclectisme de l'école se traduit, comme de juste, par un retour à des thèses nettement augustiniennes, telles que les raisons séminales, le voluQtarisme, l'identité de l'âme et de ses facultés. Ce sont ces thèses que Godefroid discutera de préférence quand il s'en prendra aux deux maîtres de l'école des ermites.
Après cette courte notice sur ses collègues, reste à parler de Godefroid de Fontaines même, et à esquisser, de façon provisoire, sa non moins complexe personnalité.
(') n est archevêque de Bénévent en i-SOâ, puis, la même année, à Jbples. Chartul., U U, p. 62, n.
(^ Outre les quodlibets, Jacques fit un « compendium i> des sentences de ailles. Wernkr, op. ett,, p. 14. En iâ95, l'ordre lui enjoignit de publier ses propres œuvres « in sacra pagina ». ChartuL, t. II, p. 62, n.
Les préférences de Godefroid de Fontaines vont au thomisme (^).
Adversaire résolu de saint Thomas sur le terrain des privilèges, cet homme a laissé du grand philosophe que fut le docteur angélique des éloges superbes auxquels cet antagonisme même et l'indépendance de leur auteur donnent un poids considérable (•^).
11 débute dans ses disputes quodlibétiques par un solennel hommage à « ce maître fameux » et à sa doctrine, et déjà alors, à mots couverts, il blâme les intrigues et les procédés diffamatoires dont sa personne et son enseignement avaient été l'objet ce Dicendum quod aliqui doctrinam non modicum fructuosam cujusdam doctoris famosi... ut in pluribus impugnantes, vel deinde contra dicta sua procedentes, ad diffamationem personae pariter et doctrinae, opprobria magis quam rationes inducere consueverunt » (3). C'était une allusion, facile à saisir, à la condamnation (opprobria) dont saint Thomas fut frappé par un homme qui se fut trouvé incapable de réfuter sa doctrine (rationes). Le jour où Godefroid abandonna toutes réserves et ce disputa » ouvertement sur la conduite d'Etienne Tempier, il donna à ses éloges de saint Thomas un caractère pompeux : quiconque a lu les passages typiques de son quodiibet XII, question 5, analysé plus haut, ne peut s'y méprendre.
Mais le thomisme que professe Godefroid n'est pas un psittacisme servile, une leçon apprise et débitée, comme la débitent une foule de philosophes du XIV« et du XV* siècle. Godefroid appartient à une époque où on pense par soi-même.
{*) Ehrle, Archiv fur Geschichte der Philosophie^ 1889, p. 609, le juge bien ainsi. Nous ne savons comment le P. Pègues, dans la Revue Thomiste, novembre 1900, page 526, peut présenter Godefroid comme un adversaire de saint Thomas.
(«) De là l'empressement avec lequel le P. Echard a recueilli ces louanges. {Scripiores ord. Praedic,, 1. 1, p. 296.)
(») C'est dans le !•' Quodlib., quest. 4. Édit. De Wulf et Pelzer, p. 7*
et il est Tenfant de son siècle. S'il souscrit aux doctrines constitutionnelles du thomisme philosophique, il est bien des points où il est d'un autre avis, et souvent d*un divis personnel. Cest là un premier caractère qui vient « spécifier » son thomisme.
11 en est un second, et celui-ci donne à ses productions philosophiques un intérêt historique de premier ordre. Godefiroid est un tempérament combatif. Il prend position dans cette mêlée d'idées que soulèvent les innovations du thomisme. Il 5 en prend à tous les hommes en vue de la faculté, mais plas souvent à Henri de Gand, son émule, si pas son rival en gloire. Après Henri de Gand, sont visés le plus volontiers les leaders de Tordre des ermites augustiniens, Gilles de Rome et Jacques de Viterbe. Plus rarement, Godefroid franchit l'enceinte de la grande métropole française : c'est ainsi que nous avons relevé des traces d'une opinion défendue par le dominicain anglais Thomas Sutton (^).
Le plus souvent, Godefroid reprend ses contradicteurs pour conclure à la thèse thomiste, ou faire valoir un avis personnel. Cependant le nombre des avis en présence et des arguments défendus dans des écoles voisines le laisse parfoia indécis. Aux objections nées du choc de la discussion viennent s'ajouter ies multiples arguments de pour et de contre que fournissent su docteur de fréquents appels à Âristote et aux Pères : de tout cela résulte en certaines doctrines délicates, comme l'unité des formes, des hésitations et des regrets. Cest là, si Ton veut, un défaut dans l'organisation mentale du maître, qu'on vou^ drait voir plus entier dans ses convictions. C'est aussi, à coup sûr, un nouveau signe de franchise et de loyauté. Godefroid alors penche vers le thomisme, mais il avoue que ses contra-
{*iSur ce personnage, voir Quétif-Fxhard, Sinriptores ord. Praedic,, t- 1» p. 464, et Deniflk, Quellen zur Geschichte des Prediger ordens
^Cmv F. LiTTER. U. KlRCHENGESCHlCHTE DES MiTTELALTERS, Bd II,
Sî39. Berlin, 1886.)
dicteurs jettent le doute dans son esprit. Ce troisième carad achève de nuancer le thomisme du maître liégeois. Et c celui qui fait le mieux comprendre qu'il apparaît à un tourn de rhistoire intellectuelle du XHI* siècle : le thomisme lancé, mais entre le jour où il fut affirmé par son génial aut et celui où il put se dire le vainqueur des écoles, il y a période de transition, dont Godefroid de Fontaines est une figures les plus significatives.
En résumé : Godefroid est un thomiste indépendant et éc tique. Cette indépendance et cet éclectisme se révèlent d'ab par des théories personnelles bien que secondaires dans synthèse; — par les polémiques engagées contre les princip philosophes de son temps, •— par des réserves et des hésUaU au sujet des innovations que le thomisme a introduites d la synthèse scolastique. Godefroid est entraîné dans Torbitc soleil radieux du thomisme, mais il n'en brille pas moins d éclat particulier.
Ce que nous venons de dire justifie les cadres de Tel qu'il nous reste à entreprendre :
Sur le plan général do la philosophie scolastique et prii paiement de la philosophie thomiste, que nous rappeller suivant les besoins, sans entrer dans sa démonstration, vi dront se détacher, comme une série de monographies, doctrines qui nous ont semblé « spécifiques » dans la phih phie scolastique de Godefroid.
Nous les grouperons suivant les grandes classiHcati aujourd'hui reçues : la psychologie aura la place d'honn< car c'est dans ce département surtout que Godefroid aflirm personnalité (chapitre Vil). Nous glisserons plus rapiden sur ses théories métaphysiques et cosmologiques, ainsi sur sa théodicée (chapitre VIII). Une conclusion sur rinflu< exercée par Godefroid terminera ce mémoire (chapitre IX)