CHAPITRE VIII
Doctrines métaphysiques et oosmologiqaes.
I. L'essence et Texislence. — II. Le problème des universaux et le principe d'individuation. — III. La matière première et la « transsubstantiatio ». Simplicité des corps célestes. — IV. La science divine.
Bien que, dans ses grandes lignes, la métaphysique de ' Godefroid soit en harmonie avec celle de Thomas d'Aquin, il ; faut, dès le début de ce chapitre, attirer l'attention sur une [ théorie capitale, où le disciple se sépare du maître, nous voulons parler de la distinction entre Fessence et l'existence.
L'opinion qui place une distinction réelle (de re ad rem) entre la réalité qui existe (essentia) et sa perfection existentielle (esse) est défendue dans la scolastique avant Thomas d'Aquin. On la rencontre chez plusieurs auteurs arabes, et aussi chez Guillaume d'Auvergne, Alexandre de Halès, saint Bonaventure (^) ; mais personne n'en a tiré parti autant que Thomas d'Aquin, et quiconque a pénétré l'esprit de sa métaphysique sait combien cette doctrine vient donner de cohésion à la synthèse du maître.
Godefroid ne partage pas cette façon de voir : « Dicunt aliqui quod esse et essentia sunt diversae res in creatura... His premissis ostendendum est quod essentia et esse non dicunt divcrsas res etiam in creaturis (3) ». Voulez-vous un de ses arguments : l'existence (esse) ajoute à Tessence moins que n*y
(*) ScHiNDELE, Zur Geschicktô der Unterscheidung van Wesenheit nni Dasein in der Scholaslik. Mûnchen, 1900. (S) Quodlib. III, quest. i. Ëdit. De Wulf et Pelzer, pp. 903 et sniv.
ajoute Vunum, Or, l'unité Iranscendantale n'est pas réellement distincte de l'être. Donc... (^).
En cela, Godefroid et Henri sont d'accord (^). Aussi un être existe pour autant qu'il a de réalité, puisque exister et être réalité sont une et même chose : « Supposito quod, sicut probalum est, esse et essentia sint idem re, dicendum quantum ad praesentem quaestionem pertinet, quod unaquaeque res tantum habet de esse essentiae quantum habet de esse existen- &iae, et tantum habet de existenlia quantum habet de essentia. Ita quod antequam res sint in actu, sunt in potentia quantum ad utrumque, et quando sunt actu, sunt actu quantum ad titrumque. Pigmenta autem, sicut est chimera nullum esse reale habent nec actu nec potentia, quia implicant contradictoria (3). » Essence et existence apparaissent simultanément dans l'être; aucune ne l'emporte sur l'autre ni en origine ni en dignité (*).
Henri de Gand avait déduit de cette thèse un corollaire audacieux mais logique : a Esse sunt diversa quorum essentiae iont diversae (^) ». Puisque tout élément réel de la substance ftkle du chef même de sa réalité, il y a dans toute chose autant (i'actes existentiels qu'il y a d'éléments réellement distincts. Urne existe, le corps existe et il n'y a pas une existence en nous. Godefroid énonce le principe en termes similaires : «Unde tôt sunt esse quot essentiae, et semper tantum est de nno quantum est de alio (6) ». Et c'est au nom de ce même principe qu'il multiplie les actes existentiels correspondant aux diverses « formae accidentales » de l'être. Voici un texte significatif à ce sujet : ce in eodem non est nisi unum esse simpliciter qood est esse substantiale... sed praeter hoc esse snni plura esse
(*} Quodlib. III, quest. 1. Édit. De Wulf et Pelzer, pp. 303 et suiv.
(*) Henri de Gand, quodlib. I, quest. 10 (t. I, p. 14).
f) Quodlib. III, quesl. 1, p. 305.
(«) Quodlib. m, quest. 2.
(») Quodlib. I, quest. 10 (t. I, p. 14).
(<) Quodlib. III, quest. 1, p. 305.
secundum quid el tôt quot sunt ibi formas occidentales. Et qui: omnia alia innituntur ipsi esse simpliciter, sive accipiatur essi essentiae sive esse existentiae, ideo illud esse simpliciter es aliquo modo esse omnium, et quantum ad hoc dicuntur omnii existentia in uno esse unum secundum esse, in quantum al esse tali omnia dépendent; et sicut esse ab esse ita essentiaal essentia. Et ex ista dependentia invenitur analogia in entibus non autem propter hoc quod non sit tantum nisi unus actu essendi qualitercumque in eodem. Et ideo anima separatanoi retinet omnem actum essendi qui erat in homine cujus erat forma sed tantum esse actuale substantiale et esse acddentalia illorun acddentium quae sunt solius animae et non conjtmcti (i) ».
Les essences sont immuables et éternelles. Changez ui élément constitutif de l'être, et celui-ci s'évanouit pour fain place peut-être à une « quidité » nouvelle. De même, le rappor qui unit entre eux les notes constitutives d'une essence es soustrait aux vicissitudes du temps (3). Pas d'enrichissemen ou d'appauvrissement de ce qui constitue le principe forme des choses, pas de a susceptio majus et minus in formis ». Oi peut croire que Godefroid, en défendant cette thèse, avait er vue quelque contradicteur. Cette hypothèse expliquerait Tinsistance qu'il met à revenir sur ces idées fondamentales (3).
Il n'est pas permis de parler d'un scolastique sans aborde la solution qu'il donne au problème des universaux. Victiir d'une étroite conception qui domine tous ses écrits, M. Hai
(*) Quodlib. m, quest. 4, p. 311.
(«) Quodlib. IX, quest. 5.
(') Voir quodlib. II, quest. 40; quodlib. IX, quest. 5 et 14 ; quodlib. quest. 40.
réau réduit la philosophie de Godefroid de Fontaines à la controverse sur les universaux (*), et M. Férét reprend les jugements de M. Hauréau sur ce sujet (2). En vérité, Godefroid ne fait que reproduire la doctrine thomiste, ou du réalisme modéré, universellement acceptée par ses contemporains. On peut s'en convaincre en lisant le quodlibet Vil, qu. 5. La forme d'universalité que revêtent nos concepts est le fruit de l'abstraction, mais le contenu de ce concept est conforme à la réalité.
Il n'y a donc pas lieu d'insister sur ces questions, qui ont si longtemps défrayé les controverses du haut moyen âge; ni de faire un grief aux hommes de ce temps de manquer d'originalité, puisqu'une discussion plusieurs fois séculaire avait fixé des principes fondamentaux d'idéologie et de métaphysique sur lesquels la scolastique du XIII^ siècle n'avait plus à revenir.
De même encore, on s'accorde à dire que l'individuel existe ^ul dans la nature, et qu'il réalise en lui ces notes multiples que l'abstraction dégage de tout lien concret.
Le suppositum ou l'être complet, auto-suttisant à l'existence et à l'action, avec la totalité de ses éléments concrets, ne diffère pas autrement de la natura que le concret ne ditTère de l'abstrait. Dès lors, ils visent une et même chose (3).
Le principe d'individuation, ou ce qui sert de fondement à l'individualité chez divers êtres de même espèce, n'est pas la matière première, ainsi que l'enseigne Thomas d'Aquin. Il est bien vrai, dit Godefroid, que la matière première, affectée par la quantité, contribue à Tindividuation. A ce titre, elle est principe d'une multiplicité numérique, mais non de i'individuation. Celle-ci se rattache à la forme substantielle. Et ainsi est sauvegardée la thèse que non seulement dans les êtres
(*) Op. cit., t. II«, p. 151.
(«) Op. cit., t. m, p. 218.
(») Quodlib. Vil, quest. 5, fol. 93, VA.
matériels, soumis à la quantité, mais encore dans les substances immatérielles, il y a un principe qui individualise (^).
Nous avons rencontré des pages très nettes et très intéressantes sur la doctrine cosmologique de la matière première. Sujet potentiel, qui devient dans les incessantes tranformations substantielles de la nature, la matière ne peut exister sans un principe formel, qui en fait telle substance corporelle déterminée. Seule, dépouillée de toute forme, la matière est une potentialité d'être. Or, le potmtiel n'est pas. « Si recte întelligatur quid nomine materiae importatur, patet quod materia non potest esse sine forma (2). » Par là encore, Godefroid rejette une théorie de Henri de Gand (3).
Quand la nourriture se change en notre corps, quand une combinaison d'hydrogène et d'oxygène produit de l'eau, il y a dans les divers stades de cette double transformation un élément stable commun (materia prima) pouvant être soit l'aliment, soit le corps qui s'en nourrit ; ou encore soit l'oxygène, soit l'hydrogène, soit l'eau. Il y a, en outre, un élément variable et spécifique (forma substantialis) propre à chacune de ces substances, faisant qu'elle est telle et non telle autre. De là cette formule qui, dans la terminologie scolaslique, est
(*) Quodlib. VII, quest. 5, fol. 98. RB : « His igitur consideratis, est intelligendum quod cum individuum inveniantur non solum in substantiis materialibus, sed etiam in immaterialibus, in illls autem quantitas non potest esse causa individuationis, sed causa individuationis in illis est indivisio formae in plura ejusdem ralionis, ergo etiam in materialibus forma, per quam individuum est id quod est et subsislit in nalura, et etiam principium individuationis ».
(*) Quodlib. I, quest. 4. — La notion de matière est très bien exposée. Quodlib. X, quest. 2 et quodlib. XI, quest. 2.
(») Voir le quodlibet I, question 10, déjà cité.
explicative de la transformation : la matière première ne se dépouille d'une forme que pour en revêtir une autre, c< corraptio unius est generatio aiterius ».
Or, à côté de cette doctrine communément admise par ses collègues, Godefroid en professe une autre qu'il a été seul à soutenir : la transubstantiation d'un corps existant en un autre corps existant — de sorte que la substance de la première chose, convertie, demeure tout entière de quelque façon dans la chose converse, l'une et l'autre préexistant à l'opération. La nature ne nous offre pas le spectacle de pareils phénomènes, mais ils appartiennent à Dieu, dont la toute-puissance peut réaliser tout ce qui n'est pas contradictoire. La chose à convertir devant être la chose converse en puissance, — au nom d'un principe de métaphysique, — les deux êtres doivent convenir in materia(^). Voilà pourquoi Dieu peut changer un œuf en un bœuf, mais non un corps matériel en un ange ou réciproquement. Avouons que pour expliquer par la philosophie l'évolution de la nature, la generatio de la scolastique est suffisante, et la transmutatio que Godefroid veut légitimer peut être biffée de la cosmologie.
Godefroid expose avec beaucoup de netteté les rapports de la matière avec la quantité, et l'extension spatiale à laquelle <îlle est soumise (materia extensa [2J). Il discute volontiers contre Gilles de Rome la question des « dimensiones intermi- Qatae»(3]. Ailleurs, il insiste sur la a capacitas formae » ou sa susceptibilité de revêtir un cycle déterminé de formes (-*).
La matière première entraînant avec elle le cortège des attributs qui dérivent de la quantité, ne peut entrer dans la ^1 composition des substances spirituelles (S). Thomiste sur ce A point, Godefroid se sépare de son maître quand il se rallie à la
^*) Lire le quodlibet V, question 1, et le quodlibet X, question 1.
0 Voir, par exemple, quodlib. YII, quest. 5.
(*) ttuodlib. XI, quest. 3.
(*) Quodlib. II, quest. 6, et quodlib. IX, quest. 12.
^ Quodlib. UI, quest. 2.
« simplicité » des astres. Les corps célestes, que la fausse astronomie du temps tenait pour a incorruptibles » et « ingénérables », étaient composés de matière et de forme pour la plupart des scolastiques, mais d'une matière indissolublement unie à la forme. Avec la minorité des docteurs, Godefroid les considère comme des formes corporelles pures (<), se rapprochant ainsi, sans le savoir, d'une théorie chère à certains physiciens dynamistes modernes : Tabsence de contradiction dans le concept de corps simple.
Par contre, dans ses dissertations sur le nombre (3), le temps (3) et l'espace (4), Godefroid suit fidèlement Thomas d'Âquin.
A la métaphysique on peut rattacher la théodioée, qui pour les scolastiques n'était qu'une application de la science de l'être.
L'idée la plus originale que nous ayons rencontrée dans la théodicée de Godefroid lui appartient en commun avec son principal adversaire : Henri de Gand. Il s'agit de la science divine, et le Sorbonniste se demande : ce Utrum in Deo sit propria idea et distîncta respectu singularis (S) ».
Par idée divine, il faut entendre avec la scolastique, l'essence infinie, considérée comme imitable, à un degré limité, pav une essence contingente. Avant de créer. Dieu a dû connaître ces rapports d'imitabilité que son être soutient avec toutes choses. Malgré donc Tabsolue simplicité de l'essence de Dieu, et de son savoir qui s'identifie avec elle, on peut parler d'une multiplicité terminative des idées divines, répondant à la diversité essentielle des êtres contingents possibles.
(*) Quodlib. V, quest. 2, et quodlib. IX, quest. 7, etc.
(«) Quodlib. VI, quest. 16.
(*) Quodlib. IV, quest. 5, et quodlib. VII, quest. 8.
(*) Quodlib. XIII, quest. 4.
(») Quodlib. IV,Iquest. 1.
Or, Godefroid soutient qu'aux individus d'une même espèce ne correspond pas d'idée divine distincte et que Dieu ne les connaît que dans l'idée de Vespèce. « Respondeo dicendum simpliciter quod licet ideae divinae sint rationes cognoscendi tam species quam individua ejusdem speciei, tamen ideae primo et per se respondent speciebus et ex consequenti indivîduis, nec plurificantur ideae nisi secundum pluralitatem, specierum (^). » Comme arguments, notre philosophe remarque que l'échelonnement des perfections créées est gradué de Tespèce à l'espèce, et non de l'individu à l'individu; et que le degré de ressemblance de la créature avec la Créateur est le principe de la diversité des idées divines. Il oublie toutefois que si l'essence spécifique est le contenu de nos concepts abstraits, il y a, à côté de ces éléments communs à tous les individus d'une classe, des déterminations ontologiques propres à chacun, que notre connaissance imparfaite ne perçoit pas, mais qui doivent trouver en Dieu leur fondement d'être et d'intelligibilité.
Cette hiérarchie des essences contingentes a des limites : un processus à l'infini, à la manière dont l'entend Gilles de Rome, implique contradiction (^).