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DEUXIÈME PARTIE La fondation des trasts

Nous avons vu que le trust de Tacier avait été créé à l'initiatiye de la banque J. P. Morgan et Co. M. Morgan a été le fondateur ou, comme disent les Américains, le a promoter » du trust.

Le rôle du promoteur est fondamental ; l'avenir du trust dépend en grande partie des conditions dans lesquelles il a été fondé. Nous examinerons donc utilement les conditions et le mécanisme habituels de la fondation des trusts.

Le promoteur est généralement guidé par des intérêts distincts de ceux des entreprises à englober dans le trust. C'est un financier qui prête ses services et se retire aussitôt Tafiaire lancée. Son but est d'être copieusement rémunéré de ses peines. Les financiers américains se sont créé ce nouveau champ d'activité surtout vers 1898.

L'organisation du Standard OU Trust en 1883 fut d'abord un fait isolé. Dans les premières années, on y prêta peu d'attention. Un mouvement commencé en 1887, lors de limitation du trust du pétrole par V American Sugar Refining Co, se limita jusqu'en 1898 à une vingtaine de nouveaux trusts d'importance notable. Une panique financière l'avait brusquement interrompu en 1893. En 1898, le développement des trusts subit une telle recrudescence, qu'en deux années VUnUed States Investor en signale cinq cent soixante-cinq lancés à la bourse de New-York, avec une capitalisation totale de plus de 7 milliards de dollars. D'après M. Meade,à qui nous empruntons ces données (^), rien que pendant les six premiers mois de

(*) Armais of the American Academy of Political and Social Science. July-Decembrc 1900. — Ed. Sh. Meade, Financial Aspects of the Trust problem.

Tannëe 1899, cent deux nouveaux trusts furent créés; leur capitalisation dépassait un total de 3 milliards de dollars.

Un véritable emballement se manifesta donc et le promoteur y a pris une part considérable. Une dépression industrielle avait suivi la panique de 1893. De 1893 à 1898, les faillites commerciales et industrielles dépassent 750 millions de dollars. Lorsque la reprise des affaires se manifeste en 1897, d'excellentes conjectures régnent sur le marché financier et excitent Tesprit d'entreprise. Les financiers cherchent à tirer parti de la situation; mais les affaires courantes ne leur suffisent pas.

Au début du développement industriel des États-Unis, les institutions de crédit et les sociétés immobilières avaient absorbé les principaux placements de capitaux; puis ce fut au tour, successivement, des chemins de fer, des entreprises de services publics et des mines. En 1898, il semble y avoir peu de profit à retirer de nouvelles entreprises de ce genre : il n'y a plus guère de chemins de fer à construire ; la plupart des villes sont pourvues de tramways et d'installations d'éclairage; les principaux gisements minéraux sont en exploitation.

Cependant, les capitaux affluent; comment en tirer le meilleur profit? C'est alors que les lanceurs d'affaires s'approprient l'organisation naissante du trust. La Financial Review dépeint fort bien la situation (<) : a L'extrême activité de l'industrie avait créé un sentiment de grande confiance, très bforable à l'éclosion de nombreuses entreprises industrielles. L'argent très bon marché, grâce à une véritable congestion monétaire sur la place de New- York, accentua le besoin de nouveaux placements. La conséquence fut la création et le lancement en nombre considérable de vastes entreprises industrielles. Dans chaque industrie, dans chaque spécialité du commerce, des syndicats et des fusions furent projetés et presque toujours réalisés. Le lanceur d'affaires ne pouvait trouver meilleur champ d'activité, et il ne manqua pas d'en

*) Cité par BIeade, loc. cit., p. 349.

profiter. Voyant dans toutes les industries un éparpillemen d'entreprises isolées, il chercha à les fusionner; la nouvell< société s'assurerait un monopole complet ou partiel, ou tou au moins elle en donnerait l'illusion. »

Grâce au succès financier de la Standard OU Company et de premiers trusts, la réclame fut facile. Le public montra plein« confiance. Les économies que le trust réaliserait et le monopol< qu'on lui accordait n'étaient-ils pas la meilleure garantie d* forts bénéfices et de brillants dividendes? Les capitaliste souscrivirent en masse aux actions ordinaires et aux obligations rarement aux actions privilégiées; celles-ci étaient réservées par les promoteurs.

La fondation des trusts fut généralement plus laborieuse di côté des entreprises à fusionner. Les sociétés cherchaien naturellement à tirer profit de la situation ; elles n'ignoraieni pas la nécessité de leur concours et elles surent se bien le faire payer. Elles ne cédèrent souvent leurs titres qu'à raison de plusieurs fois leur valeur actuelle. Le cas de la Compagnie Carnegie est typique : nous avons vu que son capital de 330 millions avait été payé plus de 622 millions de dollars par le trusi de l'acier; c'est donc une capitalisation de près de 200 7o.

Certaines sociétés exigeaient même le remboursement de leurs dettes, d'autres un paiement immédiat en espèces. Pour s'assurer leur concours à d'aussi onéreuses conditions, les promoteurs furent forcés de créer un capital-actions ou obligations très considérable.

Deux parties se distinguent dans le capital nécessité par la fondation des trusts.

Une première partie devait être réalisée en espèces soit poor le paiement en espèces exigé par certaines sociétés, soit pour la rémunération des promoteurs, soit pour couvrir les dépenses d'organisation, soit enfin pour assurer au nouveau trust UD suffisant fonds de roulement. Ce fut la partie du capital payé^ par le public, en échange d'actions ordinaires ou d'obligation^ offertes en bourse.

La seconde partie comprenait des obligations, des actions ordinaires et des actions privilégiées. Les actions privilégiées sont généralement à intérêt cumulatif, et celui-ci est le plus souvent de 7 <^/«. L'intérêt cumulatif signifie que 7 ""/o de dividende est garanti aux actions; si les bénéfices d'une année ne permettent de leur distribuer que 4 Vo, elles exercent sur les bénéfices de Tannée suivante un prélèvement de3 ^o- Les actions ordinaires ne touchent rien avant que l'intérêt cumulatif ait été servi aux actions privilégiées.

Sous l'empire de telles convoitises, la capitalisation des trusts fut souvent excessive; leur capital était de plusieurs fois supérieur à la valeur réelle reconnue aux sociétés fusionnées. Cest la pratique de la a surcapitalisation », de VovercapUali- Mtion, disent les Américains. Les exceptions sopt très rares. Il n'en est guère de vraiment notable que pour le trust des glaces.

D'après des dépositions faites devant YIndustrial Commission, la surcapitalisation aurait été de 300 Vo dans le trust du sucre (^), de 150 •/« dans V International Silver Company (2), de 800 Vo dans la National Shear Company (2) et de 400 •/. 4ui8 le premier trust du whiskey {DistUlers and Cattle Feeders Trust) (3).

Il semble que dans la plupart des cas le capital des actions ordinaires soit de la surcapitalisation.

Il serait erroné de ne voir qu'un vain abus financier dans la surcapitalisation; elle a sa raison d'être économique.

Deux systèmes sont en présence pour la capitalisation des ^usts. D*une part, on peut se baser sur la valeur actuelle des entreprises isolées, c'est-à-dire sur le coût de leur reconstitution

P) hdustrial Commission, vol. I, p. 13. P) Idem, p. 14. P) Idem, p. 15.

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