TROISIÈME PARTIE
Les trusts et la production.
La libre concurrence avait régné sur le marché du monde pendant plus d'un demi-siècle lorsque le premier trust est apparu. L'industrie française s'était développée sous le régime de libre concurrence depuis que la Révolution avait fait disparaître les derniers vestiges de l'organisation corporative. Depuis 1811, la Prusse ne connaissait plus de privilèges corporatifs. En Angleterre, à la même époque, le régime des Monopoles avait disparu depuis longtemps pour faire place à 1^ libmé de l'industrie. Jusqu*en 1776, l'industrie américaine ^ s'était que peu développée ; cependant, elle jouissait d'un i^ime de liberté qu'entravaient seuls les liens de subordination i la Métropole; aussitôt ceux-ci rompus, l'industrialisme se dëreioppa en pleine liberté.
La libre concurrence avait bientôt cessé de se borner aux entières. Le progrès des transports et la chute du mercanfflisme et, plus tard; les applications du libre-échange avaient ^^tde tout le monde civilisé un vaste marché de concurrence.
La libre concurrence dominait donc le régime économique ^08 lequel se sont développés les premiers trusts et les premiers syndicats industriels. On a souvent fait ressortir les conséquences multiples de la concurrence entre producteurs. il serait superflu de rappeler ici l'essor qu'elle a donné au Progrès industriel.
Tout cependant n'était pas qu'avantages. La libre concurrence avait aussi ses revers. Il est devenu classique de citer : la multiplicité des usines isolées dont la concentration permettrait de réduire le prix de revient : le manque de spécialisation entre usines concurrentes; Tinsuffisance des ressources nécessaires au perfectionnement de l'outillage; la diflScuIté du crédit; le monopole exclusif des nouvelles inventions; la mauvaise qualité des produits; la dispersion des talents personnels.
Seule, la concentration industrielle permet de parer i ces conséquences du régime de libre concurrence. Lorsqu*une entreprise parvient à accroître son chiffre de production, elle diminue généralement son prix de revient. Produisant davantage, elle peut utilement spécialiser ses ouvriers et son outillage suivant les divers produits de la fabrication. Dès sa fondation, la Fine Cotton Spinner's and Doubleras Association a développé la spécialisation des usines associées, de &çon que chacune d'elles ne filât que les quelques numéros de coton auxquels son outillage était le mieux adapté. Les filateurs belges, qui ont étudié la création du trust des filateurs, poursuivent le même but. M. Guthrie, président de V American Steel Hoap Company^ a rappelé dans sa déposition devant VIndustrial CommissUm (^)p que des laminoirs travaillaient jusqu'à 85 et 90 profils; si, ait lieu de changer de cylindres pour chaque nouveau profil, ils laminaient d'une suite mille tonnes d'acier d'un même profil, ils pourraient réaliser des économies de 1 à 1 ^/^ dollar à la tonne, soit souvent 5 "*/« du prix de revient.
Enfin, une entreprise puissante jouit d'habitude d*un meilleur crédit; des ressources plus faciles lui permettent de tenir son outillage au courant des progrès de la technique.
La concentration industrielle s'impose d'autant plus que depuis une vingtaine d'années, la plupart des industries
(*) Industrial Commission, vol. I, p. 953.
manifestent un ralentissement dans le progrès de technique. II semble que l'industrie de nos jours soit en train de passer de Tune à l'autre des phases distinguées par H. Gunton dans révolution industrielle (i). Dans la première de ces phases, k développement et le perfectionnement de la technique prédominent. L'invention entraîne la réduction du prix de revient; la concurrence assure aux consommateurs une baisse égale des prix de vente. La stagnation de la technique caractérise la seconde phase; seule la meilleure organisation de l'industrie permet encore de réduire le coût de production. A mesure que les industries passent dans la seconde phase, la nécessité d'une meilleure organisation se fait sentir davantage, et la concentration des entreprises est le meilleur moyen d'y satisfaire.
Cette concentration peut se réaliser sans recourir aux trusts. Elle se manifeste partout où, les débouchés s'accroissant et la demande grandissant, de nouveaux producteurs ne viennent pashire la concurrence aux anciens; si ceux-ci diminuent en nombre, la concentration en sera renforcée d'autant. Certain^ producteurs disparaissent, soit écartés par la sélection de la concurrence, soit englobés dans des entreprises rivales. Mais dans aucun de ces cas il ne s'agit encore de trust, puisque le Irost véritable est la fusion de la presque totalité des entreprises concurrentes. Les exemples de cette concentration HH>ntanée sont nombreux; nous citerons la Société Krupp, (n Allemagne; la société Cockerill, en Belgique, et la société Vestinghouse, aux États-Unis.
Les trusts prolongent cette concentration. Tout en la hâtant, ^Is y cherchent le même profit que le producteur isolé qui développe son entreprise. Voici, dans cet ordre d'idées, com-
(*) GcNTON, Monopoly and œmpelilion. (Lecture Bulletin of the ^«rrruTE of Social Economics.) New- York, 4899.
ment 8*est exprimé M. Schwab au sujet du rôle du trust de l'acier (i) : a On avait espéré que, par la coopération harmonieuse des diverses compagnies engagées dans VUnited States Steel Corporation^ de grandes économies seraient réalisées dans la fabrication, et cet espoir a été complètement exaucé. 11 a été mis fin, dans la mesure du possible, à l'hétérogénéité de direction, et les diverses compagnies se sont efforcées d'adopter des méthodes similaires pour autant qu'elles satisfassent à leurs entreprises respectives. De vastes départements, comme ceux de l'exploitation de la houille, de l'extraction du minerai, de la fabrication du coke et des transports sur les lacs, ont été complètement systématisés. Les directions des établissements situés dans la même localité ont été mises en étroite connexion.
» Les compagnies ont poursuivi la concentration de la £abrication de leurs divers produits à l'endroit le plus favorable à la production de chacun d'eux, en assurant à chacun la dernière économie dans le coût de production et dans la fourniture des matières premières. Elles cherchent aussi à régler la fabrication de leurs produits multiples, de telle sort^ que le plus grand avantage puisse être retiré de la productioa économique de chaque produit spécial, ainsi que de sa distribution au moindre prix jusqu'aux consommateurs.
» Bien que chacun de ces moyens d'organisation ait donn6 de grandes économies, il n'est pas de direction dans laquelle les résultats aient été plus marquants que dans la fobricatioii même. Par de fréquents échanges de vues et par des informa^ tions détaillées sur les résultats obtenus, chaque compagnie est mise à même de profiter des avantages de toute économie réalisée dans un établissement du trust; ainsi chaque entre* prise jouit du profit de l'expérience collective de toutes. »
{}) Preliminary Report ta Stockholders of United States Steel Corporation, to be submitted at the first annual meeting, 17th Febniary 1901
Les statuts du trust du sucre (Sugar Refining Company), adoptés le 16 août 1887, énoncent parmi les objets essentiels de la nouvelle société (^) :
<c l"" Réaliser des économies dans Tadministration et réduire le coût du raflBnage, de façon à maintenir le sucre au cours le plus bas compatible avec un profit raisonnable;
» 2* Assurer à chaque raflSnerie le bénéfice de tous les procédés et de toutes les inventions connues ou appliquées par une raflSnerie du trust, lorsqu'ils permettent d'améliorer les produits et de réduire le prix de revient du sucre raflBné; » 3* Se protéger contre la tendance à abaisser le degré saccharimétrique des sucres raf&nés. »
Le trust des allumettes {Diamond Match Company of America) a chargé une commission technique de rechercher tous les moyens d'amélioration des procédés ; il a mis à sa disposition ao budget annuel de 50,000 dollars. Le trust a consacré iSOfOOO dollars en 1901 à l'achat de brevets ; ses agents dans les principaux pays du monde sont chargés de signaler tous ks perfectionnements apportés à la fabrication (^).
Les trusts cherchent à entretenir une émulation entre les directeurs des diverses entreprises unifiées; c'est, si Ton veut, iiDe compétition interne qui se substitue à la concurrence sterne entre usines rivales. Cette émulation a été signalée plusieurs fois à VIndustrial Commission, notamment par V. Guthrie et par M. Schwab. Les trusts font dresser dans les diverses usines des tableaux détaillés du coût de production; l'administration centrale en fait la comparaison; celle-ci fait oonoaitre l'usine qui réalise le coût de production minimum ; les directeurs trouvent ainsi l'occasion de se faire valoir en vue de leur promotion à des grades supérieurs.
(') Report of Commutées of the Uouse of Représentatives for the first Session of the fifteenth Congress, 1887-4888. Washington, 1888.
(<> Macrosty, Dû; Trusts in America, (Archiv fur sozule GesetzcigBinfG OND STATiSTnc, p. 282.) Berlin. 1902.
Nous scimmes donc bien fondé à dire que les trusts ] longent la concentration industrielle qui avait débuté t l'action de la libre concurrence. Nous ajouterons que les ti seraient impossibles sans une concentration préliminaire. ( une conséquence de leur nature même. Il suffit de se rapp le mécanisme de leur fondation pour comprendre l'irapc bilité de-l'application des trusts aux industries très dispers Il est impossible de trouver chez un grand nombre de c d'industrie concurrents l'unité de vues nécessaire à la coi tution et au succès des trusts. Des conditions locales, particularités de la technique, des questions personnelles ; autant de causes de divergence.
Plus est restreint le nombre d'entreprises à fusionne plus le trust est facile. D'ailleurs, beaucoup de trusts an cains ont été précédés de fusions partielles; souvent, i restait que quelques sociétés concurrentes. Nous trouvons preuve du même genre dans l'industrie belge. Nous a^ déjà cité la tentative du Trust des glaceries belges; or, il remarquable que dans toutes nos industries il n'en est pa plus concentrée que la fabrication des glaces. D*après le re sèment des industries et métiers au 31 octobre 1896 (^), il a en Belgique que huit glaceries; toutes sont oi^niséei société anonyme; c'est enfin l'industrie qui emploie le | grand nombre d'ouvriers par établissement.
L'importance du facteur personnel est tel que des tr américains ont exigé au préalable la transformation en socî anonymes d'entreprises en commandite et d'entreprises nom personnel ; c'est le cas de la Sugar Refining Company
Le rôle des trusts ne s'identifie cependant pas complètem
(^) Belgique. Recensement des industries et métiers. Si octobre 11 vol. XVIII, p. i58. Bruxelles, 4902.
(*) Report of the Committee on Manufactures. House of Représentât of the United States of America, 50** Congress, !•» Session, p. 3.
avec celui de la concentration dans les entreprises industrielles autonomes, quelque puissi^ntes qu'elles soient d'ailleurs. La concentration de la production dans une seule usine qui fournit toute une région est limitée par des raisons économiques. Ce point a été très bien exposé par H. Meade (^) : a II y a une limite à l'accroissement économique deé capitaux immobilisés dans une usine unique ; et cette limite est atteinte longtemps avant que l'usine soit capable d'alimenter seule son marché. 11 y a aussi l'élément du coût de transport qui devient d'autant plus important que les conditions de production des usines concurrentes s'égalisent davantage; son importance s'accroît par les progrès des transports, parce qu'il en découle toujours une réduction de tarif qui avantage les matières l)rute8 et pondéreuses au détriment des produits finis. Il parait vraisemblable que la dispersion des industries manufacturières selon la répartition géographique des marchés est l'aboutissexnent dernier du développement industriel. La fabrication du t^bac, des conserves et des cotonnades a suivi l'exemple des industries du fer et de l'acier; elle s'est rapidement dispersée 3ur de nouveaux marchés pendant les dernières années. Il n'y a guère de raison d'attendre des industries déjà dispersées conformément aux besoins du marché, un revirement en faveur de la concentration. A Tintérieur de chaque groupe, un monopole tend donc à s'établir lorsque s'efface la concurrence locale; mais ce monopole est cependant contrôlé et limité par la concurrence des groupes voisins ».
La concentration industrielle sous l'action de la libre concurrence s'arrête donc au point où l'adaptation de chaque usine aux besoins de son marché exige une décentralisation technique et financière. Mais, comme le fait encore remarquer V. Meade, ce le pouvoir de monopole dans le rayon du marché ^turel est modéré par l'inégalité des conditions de production, -. la Compagnie Carnegie, par exemple, étendait son
(*) U. àt., p. 353.
influence sur tout le territoire des États-Unis; — le mon restreint donc son marché exclusif, dans chaque zone, jus périmètre délimité par tous les points économiquement distants de deux zones contiguês ».
Il existe donc une divergence entre l'utilité de la ce tration et*la nécessité de la décentralisation* 11 en résul besoin continuel d*améliorations des usines, d'immobilist de capitaux, sans lesquelles les entreprises ne poun résister à la concurrence. Ainsi s*explique que de 1893 à V Illinois Sied Company n'a payé de dividende qu'une année, bien que dans la même période elle eût presque d< la capacité de ses usines (4).
La concentration des usines, par voie de sélectioi pouvait mettre fin à cette contradiction. La compétitio toutes les usines concurrentes devait donc cesser pour pern à la concentration de s'achever. Le trust a résolu la diffic il favorise la concentration des usines dans les limites q torisent les nécessités de la décentralisation; d'autre p< les préserve de la concurrence mutuelle, grâce à l'uni direction.
L'évolution industrielle accorde une prépondérance < santé du capital fixe sur le capital circulant; c'est une séquence du progrès de la technique. Quelques pierres assemblées, un souflQet et quelques journées de trava maçonnage suffisaient, jusqu'à la fin du XVIil* siècle, à blissement d'une forge catalane; c'était l'unique procéc fiabrication de la fonte. Un haut fourneau américain < aujourd'hui deux millions et demi. Nous pourrions multi les exemples ; mentionnons encore dans la fobrication de de lin ou de coton le contraste entre le rouet primitif self-actor des filatures modernes. La technique ne s'am^ que par des immobilisations renouvelées de capitaux. Le
(*) Cf. Meade, loc. cit., p. 355.
d'entreprise ne peut se dérober à ces charges de l'industrie moderne, sauf à se voir ruiner par la concurrence d'établissements mieux outillés.
Le capital circulant, au contraire, perd de son importance par suite de la rapidité de la fabrication et des transactions. Le coton est acheté, filé et revendu en quelques jours; il en est de même pour le sucre raffiné, l'alcool et nombre d'autres produits.
La préoccupation principale du chef d'industrie devient donc la rémunération des capitaux fixes. Cette préoccupation est d'autant plus vive que c'est par millions, parfois par dizaines et centaines de millions que se chiffre le capital que la concentration industrielle a amassé dans les usines. Autrefois, si une crise survenait, il suffisait à l'industriel de sacrifier quelques machines généralement peu coûteuses; il retirait son fonds de roulement pour le consacrer à quelque autre industrie plus prospère, il n'en est plus de même aujourd'hui. Écoutons à ce sujet M. Carnegie exprimant les nouveaux besoins de la grande industrie (^) : « L'économie politique, écrit-il, enseigne que des marchandises ne peuvent pas être vendues au-dessous du prix de revient. C'était sans doute vrai au temps d'Adam Smith, mais cela ne l'est plus aujourd'hui. Quand un article était produit par un petit manufacturier employant chez lui deux ou trois compagnons et un ou deux apprentis, il lui était facile de limiter ou même d'arrêter sa production. Aujourd'hui, de la manière dont sont conduites les entreprises manufacturières dans d*énormes établissements, qui représentent un capital de 5 à 10 millions de dollars, avec des milliers d'ouvriers, il en coûte bien moins à un de ces manufacturiers de continuer la production avec une perte d'autant par yard ou par tonne que de la ralentir. S'arrêter serait désastreux.
» Pour produire à bon marché, il est essentiel de marcher
(*) Cf. la Narth American Review, février 1889. T. I. — Lettres, etc.
en plein. Vingt chapitres de dépenses sont des charges fixes et Tarrét ne peut qu'augmenter la plupart d'entre elles. C'est ainsi qu'un article est produit pendant des mois, — et j'ai connu des cas où cette situation a duré des années, — non seulement sans profit industriel et sans intérêt pour le capital, mais avec une perte continue du capital engagé. A chaque inventaire annuel, le manufacturier constatait la diminution de son capital, et, néanmoins, s'arrêter eût été encore plus désastreux. »
Les conditions de la grande industrie moderne imposent la continuité de la production. Mais cette nécessité va à rencontre des conséquences mêmes de la libre concurrence. Nous avons vu comment^ malgré la concentration, la concurrence était avivée sous l'influence des conditions de succès de chaque entreprise.
La production s'accroît parce que la technique se perfectionne. M. Carrol Whright cite des exemples topiques de la puissance productive de la machine (t). En 1889, il fellait 1,436 heures de travail pour confectionner à la main cent paires de bottines d'hommes; en 1893, à la machine, il ne fallait plus que 154 heures. Cent mille enveloppes étaient fiabriquées à la main en 434 heures; les mêmes sont faites à la machine en 31 heures.
Le chef d'entreprise trouve une réduction du prix de revient dans l'accroissement de la production ; de là son empressement à fabriquer toujours davantage. Bientôt l'accroissement est tel que la production dépasse la demande ; les crises industrielles modernes se manifestent.
Jusqu'à la seconde moitié du XIX* siècle, le monde économique avait ignoré ces crises de surproduction. Des crises antérieures avaient été considérables; mais elles avaient en un caractère essentiellement différent. C'étaient des crises de
(«) Hand and Machine Labor, Thirteenth annual Report of tbe Gofl>' missionar of Labor. Washington, 1898, vol. I, pp. S9 et 45.
'ii
spéculation. La fameuse crise des tulipes au XVII" siècle, en Hollande, est restée célèbre (i); non moins connu est le South Sea Bubbk, en Angleterre, pendant l'année 1720. La cause générale était l'abus du crédit; aussitôt que la confiance cessait pour l'une ou l'autre raison, la panique se déclarait, la crise éclatait* Les crises se bornaient à des perturbations financières ; après peu de temps, quelques mois, une année, la confiance renaissait et les affaires reprenaient leur cours habituel.
Les crises modernes résultent principalement de la surproduction; elles se manifestent par de longues dépressions. H. Carrol Whright leur a consacré le premier rapport annuel de rOflSce du travail des États-Unis, ce II résulte des constatations statistiques, écrivait le Commissionar of Labor(% que la famille des nations industrielles, Grande-Bretagne, France, Belgique, Allemagne et États-Unis, sinon aussi l'Autriche, la Russie et l'Italie, souffre d'une dépression industrielle d'un genre nouveau et presque la même dans tous les pays. Il semble que dans ces pays le volume des affaires et de la production n'a pas été considérablement affecté par la crise ; mais les prix ont beaucoup baissé, les salaires ont été fréquemment diminués et le profit est réduit à un minimum dérisoire. La surproduction semble prévaloir partout, indépendamment du régime commercial de chaque pays. »
S'il est peut-être vrai que l'ensemble des transactions, et spécialement les transactions commerciales et financières, et les opérations de crédit n'ont pas subi au total de réduction sensible dans chaque domaine particulier de Tindustrie, la production a souvent été enrayée. Le même rapport de M. Carrol Whright (3) nous apprend que la fabrication des nils aux États-Unis a passé de 1,844,100 tonnes en 1881 à
(*) Cf. M. WiRTH, Gescfiichte der Handelskrisen, Frankfurt, 1890. 0 First Annual report of the Commissionar of Labor. Industrial ^tuions, p. 254. Washington, 1886.
(*) Idem, p. 68.
1,090,669 en 1885. Cest une réduction de près de 5< semblables conditions entraînent forcément le chômage moitié de l'outillage. D'après M. Jenks(i), antérieuremen fondation du trust du sucre, en 1887, dix-huit raffinerie quarante avaient fait faillite. La cause était Timpossibili chômage; mieux valait travailler à perte que d'arrêter. D'i M. Bœlcker, rapporteur de la Commission d^enquéte su cartels allemands (^), les houillères affiliées au Syndicat rh< westphalien des charbons extraient 35 ®/« au moins de capacité d'extraction. D'après M, Grunzel (3), lors de la oc tution du cartel autrichien des rails en 1873, la pui» annuelle des usines syndiquées était de 130,000 tonnes, U que la consommation n'était que de 50,000 à 60,000 ; o: conditions des aciéries autrichiennes ne leur permetten de concurrencer avec les usines allemandes sur le mi extérieur; l'excès de l'outillage était donc de 100 */•• Loi le Nord-West'Mitteldeutsche Portland Zement Syndikat fondé en 1900, il a réduit la production de 50 «"/o. Une réduction a été effectuée en 1887 pour les moulins de B Pesth. La Belgique est outillée pour produire annuellei 25 millions de pieds carrés de glaces; or, en 1900, ell< produit que 12 Vs millions; en France, la capacité et la duction effective sont respectivement de 15 et de 8 millioi pieds carrés; en Allemagne, c'est de 15 et 7 millions (^).
Après avoir fait comprendre les difficultés de la contn tion entre la concentration des usines pour réduire le pri revient et leur décentralisation pour s'adapter aux condil du marché, nous avons montré comment le trust y avait fin. De même, il intervient pour résoudre cette nouvelle o|
(*) Jenks The trust problem, p. 17. New-York, 1901. {*) Kontradiktorische Verhandlungen ûber Deutsche Kar telle, pp. < suiv. Berlin, 1903.
(») Grunzel, Ueber Kar telle, p. 25. Leipzig, 1902. (*) Indus trial Commission , vol. XIII, p. 228.
sition entre la nécessité de la continuité de la production et les crises de surproduction. Dans l'un et l'autre cas, nous voyons pourquoi les trusts se bornent généralement à la grande industrie : ils répondent aux exigences particulières de son outillage.
Lorsqu'un trust se constitue, il adapte d'abord la production des sociétés fusionnées aux besoins réels du marché; à cette fin, il ordonne le chômage d'une partie des usines. Par exemple, dès sa fondation, le trust du whiskey ferma 68 distilleries sur un total de 80. Hais il s'agit aussi de rémunérer les capitaux engagés dans les usines condamnées au chômage. Le trust y parvient grâce à la pleine production des usines maintenues en activité. Par ce moyen de production maximum, le prix de revient est abaissé. M. Boelcker a déclaré au cours de l'enquête sur les cartels allemands que les charbonnages du Syndicat rhénan- westphalien des houilles pourraient réduire leur prix de revient de 50 pfennigs à la tonne, s'ils pouvaient pousser l'extraction jusqu'à son maximum (^); nous avions déjà mentionné que l'extraction effective était inférieure de 3o% à la capacité maximum. Dans notre pays même, nous trouvons des exemples de l'économie que réalise la pleine production des usines syndiquées; c'est le cas des syndicats des fails d'acier et du sucre raffiné; chacun d'eux comprend une OQ deux usines indemnisées pour cause de chômage (3).
Les prix restant constants, le trust peut ainsi réaliser un profit supplémentaire qui sert en partie à rémunérer les usines «n non-activité ; le surplus constitue un profit net. Il va de soi que ces avantages ne peuvent être obtenus qu'à la condition <iu'il n'y ait pas de trop nombreuses usines obligées de chômer.
Cette utilité des trusts est particulièrement grande là où les
(*) Kontradiktorische Verkandlungen ûber Deutsche Kartelle, pp. 39 et P) Db Leenbr, Les syndicats industriels en Belgique, pp. 233 et 272.
usines immobilisent des capitaux fixes très considérables. I leur garantissent une rémunération que des entreprises isolé ne pourraient pas leur assurer.
Nous retrouvons ce chômage systématisé dans tous les ivui américains qui se sont constitués en des périodes de déprc sion. Des tentatives analogues sont signalées en Russie; le but est de protéger les capitaux immobilisés dans des usin dont la production dépasse les débouchés. Elles ont écho pour la métallurgie; mais elles ont abouti k la formation d'i syndicat de glaceries; son organisation, analogue à beaucoi de points de vue à l'organisation des trusts américains, garan une indemnité de chômage à une glaceric sur quatre. Cet indemnité est prélevée sur les bénéfices que les trois glac ries en activité réalisent grâce à la pleine utilisation de le outillage.
La continuité de la production ne dépend pas seulement ( rétat des débouchés; elle dépend aussi de la livraison d matières premières. Si celles-ci viennent à manquer, la situ tion est aussi grave que si le marché refuse les produits de fabrication. Dans Tun et Tautre cas, le chômage s'impose l'opposition apparaît entre la nécessité de maintenir les usin en activité et l'impossibilité de produire économiquement*
Nous voyons encore se présenter ici l'influence de la concei tration industrielle. En cas de pénurie de matières premièref la concentration aggrave la crise, parce que les capitaux imnic bilisés sont plus considérables. D'autre part, le fait mémed la concentration accroît la difficulté pour les usines de s fournir des matériaux nécessaires. Cette difficulté est un conséquence de l'origine des matières premières; ce sont géo^ ralement des produits naturels; le sol ne les livre qaei quantités restreintes.
C'est particulièrement dans les périodes de prospérité indus trielle que les usines souffrent de l'insuffisance des matière premières. Le cas s'est présenté en Allemagne, en 1900, avei
iine gravité exceptionnelle ; la métallurgie y a souffert d'une réelle pénurie de combustibles. Pour parer à ce risque, les entreprises s'efforcent souvent d'acquérir la propriété ou l'exploitation des gisements de matières premières. Beaucoup de grandes usines sidérurgiques — Cockerill, en Belgique; Krupp, en Allemagne — possèdent en propre leurs charbonnages et leurs minières de minerai de fer; récemment, la Société d'Ougrée, dont l'objet essentiel est la fabrication de Vacier, a acquis les minières de la Chiers; elle possédait déjà les charbonnages de Harilhaye. Nous voyons donc se dessiner la concentration bien avant l'invention du trust; celui-ci aura Clément pour rôle de la compléter et de l'étendre.
Au surplus, la situation se complique par la spécialisation des matières brutes. Une bonne fabrication requiert une matière première de qualité et de type constants; or, cette condition se heurte à la multiplicité et à la variabilité des produits d'une même espèce que fournit la nature. H. Schwab a développé un exemple topique de difficultés de cet ordre dans l'industrie américaine du fer et de l'acier (*).
On sait que la production économique de la fonte dépend en ^nde partie de l'état physique des minerais de fer; on ne peut charger au gueulard du haut fourneau plus de 45 à 50 Vo de minerai pulvérulent; les 50 Vo restants doivent être des minerais en morceaux, sauf à contrarier la bonne marche des opérations. Ce n'est pas tout. Certains hauts fourneaux fabriquent de la fonte pour acier Bessemer; d'autres, pour acier du procédé Martin -Siemens ou du procédé Talbot; d'autres, enfin, produisent uniquement de la fonte dite de moulage. Or, chacune de ces fontes exige des minerais de composition chimique bien définie; dans chacun des cas, la teneur en phosphore et en silicium ne peut varier que dans des limites très rapprochées. La plupart des sociétés consti-
(*) Industrial Commission, vol. XIII, pp. 4oO-45U
tuantes du trust de l*acier — la Fédéral Steel Company, Tiliii^rican Steel and Wire Company^ la National Steel Company et la Carnegie Company — possédaient leurs usines de fer, et certaines même leurs services de transport par steamers sur les grands lacs. Mais cette concentration était encore insuffisante. Elle n'assurait pas exactement à chaque compagnie les minerais dans les meilleures proportions. Le transport des minerais, leur chargement et leur déchargement aux docks de départ et d'arrivée multipliaient les difficultés et les frais; en cas d'encombrement des docks, certaines usines manquaient souvent des minerais nécessaires. Comme M. Schwab l'a fait remarquer, le trust de Facier a réuni sous une direction unique le transport et la livraison des minerais; de cette manière, chaque usine reçoit les proportions qu'il lui faut des minerais de chaque espèce.
D'un autre côté, grâce à l'organisation commune de tous les transports, l'encombrement des docks a cessé d'être cause de retards très préjudiciables; aussitôt un steamer arrivé aux docks de chargement, il est chargé de minerai quelconque, sans être forcé d'attendre, comme autrefois, le minerai spécial des usines qui l'avaient affrété.
Nous voyons donc le trust régulariser la fourniture des matières premières. Le cas de VUnited States Steel Corporation n'est pas exceptionnel; nous pourrions encore citer l'acquisition et les transports du pétrole brut par le trust des raffineries et l'achat des bois par le trust du papier.
Ainsi, dans leur ensemble, les trusts nous apparaissent comme des régulateurs des conditions techniques de la production. M. Gunton en a caractérisé les effets en disant que c'était (( la production scientifique substituée à la production anarchique ». Ils font prédominer le certain sur l'incertain et l'ordre sur le hasard ; ils remédient aux suites funestes du règne de la libre concurrence. Dans l'une et l'autre de ces fonctions, ils avaient été précédés de la concentration autonome
des entreprises; nous avons vu les lacunes de ce système d'organisation industrielle qui, tout en améliorant la technique delà production, aggravait les conséquences de la libre concurrence. Les trusts sont donc la prolongation d'une évolution imposée par le progrès technique et économique ; ils la complètent en assurant plus de régularité à la production. Grâce à cette régularité, Faléa des entreprises diminue, la rémunération des capitaux est plus certaine, le crédit est meilleur marché et le renouvellement de Foutillage est plus facile.
Le nouveau régime industriel inauguré par les trusts a ^ulevé de vives critiques. Nous examinerons ici celles de ces critiques qui sont relatives aux conditions de la production.
On a souvent redouté les difficultés pratiques de la direction d'organisations aussi puissantes et aussi vastes que le trust de l'acier, par exemple. Est<on certain de pouvoir la confier à des administrateurs suffisamment capables? Pareille charge et pareilles responsabilités ne surpassent -elles pas les forces humaines?
Remarquons avant tout que les difficultés ont été fort exagérées. Les trusts ne centralisent pas l'administration de ^utes les sociétés fusionnées; chacune d'elles conserve sa direction particulière. La direction du trust n'intervient que lorsque Tintérét collectif entre en jeu. La décentralisation ^uit donc les attributions des directeurs du trust.
Sans doute, les difficultés augmenteront à mesure que s'élargiront ces vastes fusions d'entreprises concurrentes; mais aussi longtemps que quelques hommes, quelque restreint que soit leur nombre, auront la force de diriger des trusts croissants 6n puissance et en étendue, nous ne saisissons pas pourquoi il £iudrait opposer cette raison au progrès du nouveau mode industriel. Une limite se présentera peut-être, si l'évolution actuelle se continue; mais cette limite paraît encore très éloignée.
Le danger de directeurs incapables n'en existe pas moins.
Dans cette éventualité, tous les avantages que le trust réalise dans la production seraient anéantis. Il ne subsisterait qu'une organisation fort puissante qui pourrait causer les plus graves perturbations dans Tordre industriel, il est peu probable néanmoins qu'une gestion malheureuse se prolonge longtemps. Si les capitalistes intéressés la laissaient perdurer, la situation se résoudrait fatalement par la dissolution du trust et par la dispersion des entreprises fusionnées.
Toute l'action des trusts dans la production est donc subordonnée aux capacités de leurs administrateurs. Il &ut reconnaître que le système américain, dans lequel les talents plus que l'ordre d'ancienneté président à la distribution des emplois, assurera aisément aux trusts une direction compétente.
Peut-on sérieusement redouter que les trusts ralentissent \û progrès technique, en préservant les entreprises les moin^ capables de la sélection qui s'opère en régime de libre concur rence? Rappelons au préalable que la concentration indus trielle favorise le perfectionnement de l'outillage; nous avon^ vu, en eiiet, qu'elle lève tous les obstacles que la dispersion des entreprises y oppose.
Il est de l'intérêt même du trust, quelque puissant qu'il soit: de réduire son prix de revient. C'est le moyen le plus certain d'assurer de forts dividendes aux capitaux qui lui sont confiés Nous avons aussi déjà constaté que les trusts activent l'émuls tion entre les diverses entreprises fusionnées; le progrès di l'industrie en découle directement.
Si, enfin, malgré tout, un trust arrêtait le progrès de ■ technique, rien ne pourrait empêcher celui-ci de se continua au dehors; il suffirait de l'esprit de recherche et d'entrepris de tous ceux que tente le profit de nouvelles invention:^ L'invention ne suspendrait donc pas son œuvre incessante mais elle restreindrait le bénéfice du progrès aux entrepris^ qui se fonderaient en concurrence au trust.