Tome I. — Lettres
INTRODUCTION
iNous sommes à Téhéran : des milliers de Persans se essent dans an carrefoor, autour d'une élévation carrée i 4 à 5 pieds de hauteur où gesticulent quelques hommes :^hement vêtus.
Pourquoi une émotion sans borne agite-t-elle de trembleents convulsifs tous les spectateurs, depuis les riches chés sur leurs échafaudages somptueux ornés de tentures
de tapis, jusqu'aux misérables accroupis sur leurs talons
que de longs sanglots secouent?... C'est que sur cette ène primitive où un fauteuil représente un trône, et un issin de cuivre un fleuve bondissant, se joue un drame >gQSle et terrible, qui retrace le martyre afi'reux de Housseïn
vénéré et des autres imans, ses compagnons, massacrés dis dans la plaine de Kerbélo par l'usurpateur Yézid. Et ^sl pour honorer le nom du glorieux iman que les croyants
sont assemblés aujourd'hui dans ce théâtre, comme pour ^e collective prière. Jadis, il avait suffi à cette foule de vanter les malheurs de ces héros religieux ; puis on les avait it paraître, leur faisant réciter à chacun une complainte.
et on avait abouti en6n à ces drames gigantesques dont s'émouvaient des villes entières ^
Or, un martyre plus auguste avait eu pour siège la Judée et pour victime Jésus. Le sacriOce de Celui qui voulait sauver l'humanité et qui mourait sur la croix provoquait, à plusieurs siècles de distance aussi, une indicible émotion chez les fidèles de son Église. Les récits des Évangiles qui disaient la fin tragique du Christ émouvaient profondément le peuple comme les prêtres. Ceux-ci, pour rendre ces événements plus sensibles aux masses, prirent les rôles des vrais acteurs du drame chrétien. Puis des chants exaltèrent la douleur des Maries allant au tombeau oindre le corps de leur Maître. Bientôt, les vieux prophètes ressuscitèrent un instant pour témoigner de la venue du Messie. Tous ceui qui avaient honoré l'enfant sacré à sa naissance, tous ceux qui avaient pleuré sa mort et qu'avaient raffermi sa Résurrection, parurent alors non plus dans le chœur désormais trop étroit, mais dans la nef même. Peut-être les piliers austères s'étonnèrent-ils de ces mimiques ou de ces costumes profanes.
Le peuple voulut à son tour participer à ces cérémonies saintes, et comme les bas-côtés ne suffisaient plus à abriter les assistants, on transporta les décors plus perrectionnés sur le parvis; puis, une audace plus grande réunit autour des échafauds de bois, sur les larges places publiques ou dans les cimetières, les nobles, les bourgeois, les ouvriers
* Cf. DE Gobineau, Les religions et les philosophes dans VAsie centrale, 2« édition. Paris, Didier, 1866, el le Théâtre Persan, par Ad. Thalasso (Revue Théâtrale, juillet 1905).
et ceux que, du fond des campagnes, attirait le pieux divertissement.
Mais, en dépit du luxe des toiles peintes et des vêtements passementés d'orfrois, malgré les plaisanteries ordurières des bourreaux et les hurlements fous des diables, c*est une pensée religieuse qui, jusqu*au XVh siècle, parait rassembler ces foules énormes autour des larges tréteaux chargés d*acteurs.
Ce n*est pas une distraction de Tesprit, mais un acte solennel et méritoire que semblent accomplir Tauteur, Tacteur, le spectateur : TÉglise veille sur eux, protégeant de son autorité et de sa bienveillance la représentation des mystères. Une émotion sacrée s'empare des hommes les moins cultivés à la vue des tourments qu'on fait subir à Celui qui est mort pour eux; et des sanglots se pressent dans leur gorge, qu'un hoquet de rire prenait il n'y a qu'un instant. Maintenant, la tristesse dont leur àme est saisie leur semble une prière qui les mènera plus vite aux jouissances éternelles.
Ainsi, à plusieurs siècles de distance s'est reproduite une semblable marche de la messe catholique au mystère cyclique et des vieux cantiques persans au tazyeh moderne. En littérature comme en biologie, il y a des lois d'évolution qui font naître des mêmes causes les mêmes effets. Cependant, jeune encore, le théâtre persan n'a pas achevé de perfectionner ses moyens scéniques; d'ailleurs, la somptueuse imagination orientale peut se contenter longtemps de la paille hachée qui indique le désert.
L'Occident fut, dès le début, plus difficile; son imaginalion moins fertile exigea une reproduction plus exacte des
fâils, et ce besoin de vérité augmentant aboutira à la mise en scène luxueuse des mystères du XV^ siècle. Sans doute, ce fut dans un but d*édi6cation et pour faire entendre les vérités de la religion à ceux qui ne savaient pas lire et qui ne comprenaient guère le latin des offices, que les gens d'église songèrent à faire paraître aux yeux des fidèles les êtres qui peuplaient les évangiles. C*est pour qu*au temps pascal le peuple pleurât la mort de Jésus, qu'on éteignait toutes les lumières et qu'on voilait de noir la croix sur laquelle un dieu ne faisait pas encore saigner ses blessures. C'est pour qu'on se réjouit de la Résurrection que trois clercs représentant les trois Maries, vêtus de dalmatiques et coillés de Tamict, se dirigeaient vers la croix qui représentait le Sépulcre et que le chantre qui figurait l'ange dévoilait à leurs yeux étonnés pour leur apprendre la merveilleuse vérité. Et c'est pour qu'en toutes les âmes habitât la plus folle joie, c'est pour que toute l'église rententft de cris d'allégresse, qu'à la Noël les trois Mages se rendaient vers Tautel où les suivaient les patres naïfs et adorants. Mais ce (|ui n'était pas nécessaire à l'édification, c'était de faire mouvoir devant les rois l'étoile montée sur un bâton; ce qui n'était pas indispensable, c'était d'attifer comiquement les bergers; il n'était pas tout à fait utile de faire accomplir à Hérode une gesticulation grotesque et d'attacher des ailes au dos de l'ange du Sépulcre. Fallait-il que Nabuchodonosor fut suivi de ses soldats? Fallait-il le teu d'étoupe du sup|)lice (le Daniel? Enfin, pour persuader les Juifs de la venue du vrai Messie, devait-on couvrir un personnage d'one peau d'ane, le donner comme monture à Balaam et le faire s'arrètei- au milieu de la nef, devant l'épée nue de ^a^ change, avec des hi-hans prolongés et formidables?
On a vu des enfants de 4 ans complètement ignorants de ce que peut être un théâtre, représenter entre quatre chaises une histoire qu*on leur avait contée. Or les peuples jeunes sont des enfants, ils sont plus accessibles à la sensation qu*à ridée. Aussi ont-ils dépouillé peu à peu les premières représentations de leur caractère symbolique et liturgique : ils les ont matérialisées et ont accru Télémentsensible, Télément pittoresque. L*homme du moyen âge veut voir et toucher, en quelque sorte, les personnages sur lesquels les traditions évangéliques ne lui donnent jamais assez de détails pour satisfaire sa curiosité puérile.
Cet instinct qui forcera le drame à briser ses entraves, à franchir la balustrade du chœur, puis la porte des nefs, anime les chanoines, les diacres et les prêtres; mais ce sont les jeunes clercs qui sont surtout responsables sans doute des folâtres additions profanes qui grossissent ces primitives représentations jusqu*à les faire se développer et se désagréger en plusieurs drames distincts.
Or cet instinct dramatique ne s*est pas seulement exercé sur le texte, en Tamplifiant et en Tomant de plus en plus, mais il a agi particulièrement sur la mise en scène, en multipliant les décors, en créant une machinerie rudimentaire et en différenciant les acteurs dans leur costume, leur mimique et leur diction à la grande satisfaction des spectateurs dont les yeux s'ouvraient avidement à ces visions nouvelles pour eux.
Comment la mise en scène s*est affirmée, hésitante, auprès des autels; comment elles*est étalée avec plus d'ampleur, dans la nef; puis avec une franchise et une richesse croissante sur le parvis; comment elle a atteint sur la place
publique des proportions inouïes dans un déploiement effréné de luxe et avec un perfectionnement extraordinaire de la machinerie : voilà ce que doit montrer ce travail.
Mais il ne suffit pas d*exposer Tétat des choses à chaque période de Thistoire du théâtre, il faut encore essayer de montrer à travers chaque transformation scénique la transformation des états d*àme des auteurs, des organisateurs et des spectateurs. Il faut prouver, par exemple, le manque absolu de sens historique de ceux qui faisaient tonner Tartillerie de Nabuchodonosor et les couleuvrines qui accueillent Jésus aux enfers; il faut, en un mot, montrer que, tout comme les institutions. Fart et la littérature, la mise en scène est Texpression du milieu où elle se développe.
Nous étudierons successivement l'emplacement où se joue le drame; la scène, échafauds et décors; la situation respective de 1* a Enfer » et du « Paradis »; et comme ces décors sont le plus souvent Tœuvre de peintres, nous aborderons l'intéressante question des rapports de l'art et du mystère. Alors nous entrerons en curieux dans les coulisses : nous démonterons les <c secretz » les plus étonnants, les <€ tonnerres » formidables, les ce charnières » ingénieuses, les lumières flamboyantes, nous dresserons l'inventaire des machines, des accessoires, des tentures et des rideaux; en un mot nous verrons à l'œuvre les ancêtres des habiles machinistes du Chàtelet.
Nous suivrons alors les « meneurs de jeu » et les ce supe^ intendants » dans leurs débours compliqués, leurs démêlés entre eux et avec l'autorité, leurs visites à l'auteur.
Nous étudierons les mœurs de celui-ci, sa façon de travailler et nous nous intéresserons à ses menus gains.
Nous mettrons dans les mains des acteurs le libretto» le a rollet » et nous les yerrons à Tœuyre, s'organisanl, s'associant, étudiant, répétant, jouant et à la 6n se partageant les bénéfices : toute leur àme se marquera dans les nuances de leur diction, dans leurs gestes et dans leurs costumes; nous redescendrons alors parmi les spectateurs, nous observerons dans leurs loges les nobles et les souverains et, à toutes les périodes, nous nous mêlerons à la foule où parmi les coudoiements, les poussées, les rires, les pleurs, les huées, les « grandes admirations » qu^elle fait nous tâcherons de saisir au vol cette grande chose impalpable et pourtant réelle qu'est rame d*une nation. ^
Celte marche cyclique nous Taccomplirons trois fois, d*abord dans le drame liturgique, puis dans le drame semiliturgique, et enfin dans ce qu'on est convenu d'appeler plus particulièrement les mystères.
Cette division n'a qu'une valeur didactique. Elle n'est pas rigoureuse quant au fond, parce qu'il est des drames qui sans être incorporés obligatoirement à l'office, ce qui est le caractère distinctif du drame liturgique, ne sont cependant pas assez développés pour être rangés parmi les drames semi-liturgiques. Le vrai type de ces derniers est le (c Jeu d'Adam » qui, par la présence de Dieu en costume d'officiant, par les répons qui le commencent, le défilé des prophètes qui le termine et l'église qui sert de coulisse tient encore à l'office et s'approche cependant du théâtre laïc à sujet religieux par l'extraordinaire développement du texte et de la mise en scène. Le « Jeu d'Adam » est si isolé dans l'ensemble de la littérature dramatique, qu'il formera avec une ou deux autres pièces le fond de notre étude sur la mise
en scène dans le drame semi-litorgîque. Noos ayons préféré éloigner de cette catégorie les drames qoi se jouent dans l'église.
Notre division n'est pas non plus rigoureuse quant au lieu de la scène : on ne peut établir d'une façon absolue que le drame liturgique ait occupé l'intérieur de l'église, le semi-liturgique le parvis, et le mystère, la place publique. Car, d'une part, certaines processions purement liturgiques se forment au parvis pour pénétrer à la suite de Jésus par les portes de l'église derrière lesquelles le démon essaie en vain de se retrancher ^. D'autre part, avec sa mise en scène déjà fort développée, « l'office des ânes » de Rouen pourrait se classer parmi les drames semi-liturgiques, puisque son incorporation à l'office n'est que facultative. Par contre, les églises telles que celles de Saint-Maclou, à Rouen, virent représenter sous leurs voûtes une assez longue Nativité et cela en plein XV* siècle *.
La division adoptée n'est pas plus exacte historiquement, car les drames liturgiques continuent à prospérer pendant tout le moyen âge et jusqu'au XYIII'' siècle ^ (il en reste même encore des traces), tandis qu'au dehors fleurissaient les mystères laïcs; ceux-ci se sont perpétués jusqu'à nous, par exemple dans la procession de Purnes ou dans la Passion d'Oberammergau.
^ Ordo augustensis dans Milchsack. (Die Ostek- und Passionsspœlb. Wolfenbultel 1880, p. 128; même jeu dans YOrdo mrceburgensis ;
miDEM, p. i'Si),)
* Kn 1451. Cf. Leveroier, Lincamation et la nativité. Mystère du JV« siècle, pp. XLV, 258, 2;i9, 300.
» Cf. DE Mauléon, Voyages liturgiques en France,
En résumé, une division des drames religieux est impossible, car ici, comme en loule chose, dans le monde des idées aussi bien que dans celui des phénomènes, tout s'encbaine, les éléments surgissent spontanément les uns des autres et toute classification est d*avance condamnée à n*ayoir de valeur que pour faciliter Texposé de la matière.
La question que nous traitons dans ce travail a déjà préoccupé les érudits : les frères Parfait dans leur indispensable étude sur le théâtre français S et Berriat Saint-Prix^ s*en sont inquiétés. Mais il faut arriver à 1836 pour rencontrer un essai d*histoire de la mise en scène par Emile Morice ^ : hélas ! toutes les erreurs de ses prédécesseurs y étaient continuées et renforcées : aucun ordre conçu à l'avance ne présidait à Texposé des renseignements que contient cet ouvrage et qu'il est impossible de contrôler faute de renvois aux sources.
Il fallut que Paulin Paris, dans sa magistrale leçon du Collège de France, remit les choses au point et exposât brièvement les faits alors connus, en rectifiant des erreurs trop répandues.
Peu de temps après, M. Sepet consacrait à la mise en
* Paris, 1734-1749, quinze volumes in-12.
* £n 18^, dans son étude sur les Mystères, parue dans les Bulletins DE LA Société des antiquaires de France.
* Une citation montrera d'un trait la valeur scientifique de cet ouvrage : « Vers le milieu du même siècle (le Xll*^^} parurent un certain nombre de tragédies en rimes latines, dans Tune d'elles, dont le héros est saint Martial de Limoges... » Or Saint-Martial de Limoges est le nom de l'abbaye d'où provient le manuscrit de la pièce dont il est question et qui date du XI« et non du XII* siècle.
scène sa thèse de TÉcole des Chartes, dont il tira plus tard sa fameuse étude sur les prophètes du Christ. Enfin» Petit de Julleville, dans le premier volume de ses Mystères^ consacrait à notre question quelques pages solides, pleines de faits, mais forcément restreintes ^.
Ses conclusions et son exposé furent en grande partie repris par M. Bapst dans son intéressante Élude sur la nUse en scène, rapport rédigé pour une des sections de TExposition de Paris en 1889, et qui versa aux débats quelques documents nouveaux ; mais M. Bapst n'usa pas de la méthode comparative dont M. Brunetière fait avec raison la loi de toute recherche littéraire, et n'étudia pas l'évolution de la mise en scène des drames liturgiques sans laquelle la mise en scène des grands mystères français du XV^" siècle est inexplicable.
La première partie de notre travail cherche à combler cette lacune. Pour la fin du moyen âge et de la Renaissance nous avons pu mettre à profit de nombreux documents d'archives, comptes des villes et des princes, relations, mémoires, etc., dont beaucoup n'ont été révélés que par des publications toutes récentes.
* On ne saurait oublier non plus le très intéressant essai de reconstitution d'une représentation théâtrale au moyen âge qu'a tent^ M. Kr. Nyrop. {En Teater forestilling i Middelaideren, Studier fra Sprogog Oldtids forskring. N» 9. Copenhague, Klein, 1892, in-8».) D n'y a rieo. à tirer par contre du travail de J. Schiôtt, Beitr&ge zur Geschichte d^^ Enlwickelung der miltelalterlichen Buhne (Herrig's Archiv, 18$^* t. LXVIII, in 8», p. 129) dont l'information et la critique sont insuffisantes- Même observation pour le chapitre que Laumann consacre au rooy^^ ftge. (La machinerie au théâtre. Paris, Didot, s. d., in-8<», pi.)
Pour le drame liturgique, nous n*ayions guère à notre disposition que les textes d*auteurs ecclésiastiques et les indications précieuses fournies par les rubriques des pièces elles-mêmes. Nous avons entrepris le dépouillement des quelques centaines de drames imprimés et manuscrits que nous possédons en tâchant de nous rendre compte des progrès de l'art de la scène. Ce dépouillement des textes et des rubriques nous a paru indispensable aussi pour les innombrables mystères postérieurs au XII® siècle, et nous l'avons Tait sur les nombreuses éditions modernes que nous en avons ou, à défaut de celles-ci, sur les incunables et les manuscrits plus nombreux encore des bibliothèques de Paris, de Chantilly et de Bruxelles. Enfin, là où ces sources ne nous suffisaient pas, nous avons recouru, mais avec une extrême circonspection, aux miniatures des manuscrits et, dans une moindre mesure, aux œuvres de la peinture et de la sculpture médiévales. On trouvera ici, reproduites par la photographie, des miniatures inédites et un dessin qui nous paraissent d'un grand intérêt pour l'histoire du théâtre.
Est-il besoin d'ajouter que, nous appropriant la méthode de l'histoire comparée des littératures, nous avons, dans la mesure du possible, complété et éclairé certains éléments de la mise en scène française par Texposé des procédés scéniques employés à la même époque en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et aux Pays-Bas? L'historien, si modeste soit-il, ne saurait s'isoler dans son sujet; il doit l'éclairer aussi par le dehors.