CHAPITRE Vil Les acteurs
Chanoines et moines, diacres et sous-diacres, sacristains et enfants de chœur furent les premiers acteurs de ce premier théâtre. Les plus haut placés d'entre eux n'y voyaient pas une déchéance, mais bien une manière d'honorer Dieu et de lui être agréable.
Aussi les chanoines les plus anciens et les plus vénérables tenaient- ils à jouer les rôles de Pierre et de Jean courant au tombeau ^. Et c'est qu'ils couraient réellement, le plus jeune plus rapidement que son aine donnant -par avance, dans l'église même, une sorte de démenti au fameux mot de Bossuet : « Un évéque ne doit jamais courir ». Des chanoines du plus haut rang s'emparaient aussi du rôle majestueux de rois; au contraire, le rôle plus humble des pèlerins à Emmaûs était tenu par des chanoines de deuxième ordre.
Les rôles de femmes, tels que ceux des trois Maries et de Marie-Madeleine, étaient confiés aussi à des prêtres ou à des clercs en dalmatique ^ qui s'enveloppaient la tête de leur amict afin d'imiter le plus possible la coiffure féminine à la mode. Faut-il considérer comme la première actrice du moyen âge la très belle jeune fille qu'on élisait à Beauvais pour figurer la fuite en Egypte, et qu'on juchait sur un âne avec un enfant entre les bras ^. Elle se dirigeait, en cet appareil, delà
* MoNE, 1. 1, p. 9. Fêiftjde la Résurrection dans la cathédrale de Zurich, d'après un manuscrit de 4260.
Par exemple à Narbonne. V. Du Héril, p. 9:2, mais Tusage se retrouve à peu près partout.
D'après Du Gange, cité par Gasté, p. 23.
cathédrale à l'ëglise Saint-Étienne, avec un grand concours de clergé et de peuple, (le qui est plus extraordinaire, c'est qu'arrivée au but de sa promenade, elle entrait dans le sanctuaire et se tenait avec son âne près de l'autel, du côté de TÉvangile. Alors commençait l'étrange office que nous raconterons plus loin. 11 est vraisemblable aussi que dans les monastères de femmes celles-ci exécutaient elles-mêmes certains drames liturgiques.
Les enfants ont également pris part à ces spectacles. Nous avons déjà plusieurs fois fait allusion à la fête des enfants de chœur, qui, élisant leur évéque, assistaient à l'office que celui-ci, en ornements épiscopaux, célébrait devant eux. Ce n'est pas la seule apparition des enfants de chœur sur la scène : c'était à eux que l'on confiait souvent les rôles d'anges.
Le peuple ne tarda pas à vouloir prendre part à ces drames si intéressants, afin de travailler ainsi d'une façon agréable à son salut éternel. Il faut avouer qu'il se mêlait parfois à ces offiœs avec plus de curiosité et de désir profane que de vraie dévotion, donnant ainsi libre cours /k toutes les licences. Aussi le Synode de Worms dut-il interdire aux laïcs de prendre part à ces représentations, et un concile ordonna que, pour porter remède à ces désordres, le mystère de la Résurrection serait joué avec dévotion et révérence avant l'entrée du peuple, ce qui était, en somme, jouer la pièce sans public.
Les serviteurs des rois mages étaient sans doute aussi d'humbles vilains, puisqu'on partageait entre eux les offrandes que faisaient à Jésus les simples fidèles à la suite des mages.
Mais les plus joyeux des acteurs restaient encore les étudiants : il est curieux de constater avec quelle persistance le drame scolaire a subsisté jusqu'à nous depuis le a Daniel de fieauvais ^, qui est d'ailleurs plein de choses profanes, de musique joyeuse et d*amusantc pompe, jusqu'aux revues qu'exécutent les étudiants de nos facultés universitaires.
Quant aux mouvements des acteurs dans leur ensemble, ils revêtent presque toujours une allure processionnelle : toutes leurs démarches, tous leurs gestes s'inspirent encore des évo-
lutions lentes et mesurées, rythmées et symboliques des prêtres à Tautel. Comment en serait-il autrement, puisque certains personnages, tels Tange au Sépulcre, se tiennent à Faute! même ^ ?
Pour fixer la position des acteurs, les rubriques se servent déjà des termes de droite et de gauche, qui désignent non la droite et la gauche des acteurs, mais celle des spectateurs, coutume que connaît aussi, comme on sait, le théâtre moderne.
Kien ne peut mieux donner Tidée de ces mouvements de la masse des acteurs que la procession qui avait lieu à Eichstadt. Tout le clergé sortait par une petite porte de l'église, la grande restant close. La procession parvenait au porche principal, un des prêtres s'avançait entouré du clergé, frappait de la main ou de la croix et disait d'une voix sonore avec le ton de la leçon 2 : « Ouvrez vos portes, princes ».
Le drame des prophètes de Rouen n'est pas autre chose non plus qu'une procession qui se forme dans la cour du cloître, fait le tour du parvis, pénètre dans l'église par la grande porte occidentale, s'arrête au milieu de la nef pour laisser s'accomplir le minuscule drame de Daniel, reprend ensuite sa marche en s'arrêtant, chaque fois qu'à l'évocation du chantre un des prophètes annonce la venue du Messie, et se termine dans le chœur, où les ministres et les prophètes entonnent l'introït 3. Il est certain que la foule suit les mouvements lents de ces cortèges, comme elle suit aussi les pèlerins qui s'avancent à petits pas, par l'aile droite de l'église jusqu'aux portes occidentales, en tenant toujours la tête, tandis que par l'aile droite aussi un mystérieux voyageur, nu-pieds et portant la croix sur
* Office du Monl'Saint'Michel dans Du Méril ou Office de Sens, chet ^^ même, p. 98.
« Texte d'Eichstadt, dont nous suivons d*assez près les rubriques. ^ Lange, p. 27.
3 Sepet, Bibliothèque de l'École des Chartes, 6« série, 1. 111, p. 2Î9.
}aule droite, les rejoint bientôt, pour se reposer ensuite 'C eux au château d'Emmaûs, qui se dresse au centre de la
[| serait intéressant d'étudier à cette place le costume de is ces graves acteurs 2.
Dans la Résurrection les prêtres ou les enfants de chœur lant le rôle des anges sont vêtus d'aubes 3. A Soissons * ils it remplacés par deux diacres en aube simple, la tête courte de leur amict et ayant endossé par-dessus des dalmatiques mches. A Narbonne s, deux enfants de chœur revêtent en tre rétole et paraissent le front ceint d'un drap rouge; deux indes ailes sont adaptées à leur dos. L'Ange d'Orléans est 18 superbe encore 6 : son aube est dorée et sur sa tête pèse e mitre privée de ses rubans; sa main gauche tient une [me, sa droite un chandelier brillant.
Les prêtres qui jouent les trois Maries sont vêtus, soit de Imaiiques blanches "', sortes de chasubles à manches, soit chapes, blanches également 8, et presque toujours coiffés de nict 9. Il semble que ce rectangle de toile fine se soit prêté rticulièrement à imiter la coiffure féminine de l'époque, ou ' avait-il là qu'une application spéciale et non intentionnelle ce vêtement liturgique dont l'emploi avant le XVII* siècle lit beaucoup plus fréquent qu'aujourd'hui? Au XVI* siècle, trois Maries, qui continuent à figurer à la fin des grands ystères, quitteront cette simplicité évangëlique pour imiter le
' Office des j)èlerins de Rouen, dans Du MÉRir., p. 118.
' Ad Jullien, dans son Hiatoire du œstume au lliédtre en France
iris, 4880, in-8o), a complètement néglige le moyen Age.
Par exemple à Tours. Lange, op. cit., p. 24.
Voir Lange, op. cit., p. t^.
Ibio., op. cit., p. 64.
Manuscrit 478 d'Orléans, apud Du Méril.
Texte de Tours, t. Il, apud Lange, op. cit., p. 24.
Texte de Spire, apud Lange, op. cit., p. 33.
Texte de Narbonne, apud Lange, op. cit., p. 64.
luxe ambiant : Marie, fille de Jacob, en cotte de damas bleu et manteau de toile d'or sur cbamp rouge, précédera Marie Salomé, en jupe de drap d'or et manteau de satin violcl, toutes deux éclipsées par le manteau de velours cramoisi et le voile de crêpe de soie à franges d'or de la pénitente Marie- Madeleine 1.
Mais revenons aux Xh et Xih siècles, où déjà le Christ apparaît en aube teinte en rouge comme ensanglantée, couronné d'un diadème et portant la barbe, ayant la croix en main et les pieds nus 2. C'est une addition hardie que celte apparition du Christ, mais plus curieux encore seront les travestissements qu'on lui fera subir et dont nous parlerons plus loin. Au surplus, il joue lui-même un rôle important dans les scènes qui sont venues se greffer sur celle du Sépulcre et puis ont vécu d'une vie indépendante, par exemple, dans les drames de l'apparition de Jésus aux pèlerins d'Emmaûs : ceux-ci nous sont présentés enveloppés d'une tunique et de chapes, sorte de pèlerines à capuchon que portaient les moines; leurs bâtons et leurs besaces indiquent assez les pe^ sonnages qu'ils représentent : ils portent chapeaux et ont la barbe longue 3. Voit-on dans ces indications l'extension de la mise en scène et de l'appareil scénique? Sent-on assez dans ces détails des chapeaux, des besaces et des bâtons l'invasion sournoise de l'élément laïc dans la nef, car ceci ne se joue déjà plus dans le chœur ?
Dans la procession des prophètes, cette tendance est plus évidente encore : Moïse, tables en main, apparaît en aube et en chape, cornu et barbu, Isaac porte une étole rouge, hirsute
* Relation de l'ordre de la triomphante et magnifique monstre du mystère des Actes des Apôtres, par Jacques Thiboust, publiée par Labouveric. Bourges, Manceron, 4836, in-8o, p. 27.
* Office du Sépulcre au Mont-Saint-Michel, apud Do MÉlUi, op. «'-' p. 94.
* Office des voyageurs. Ordinaire de Rouen, apud Du Héril, op, cîi -' p. 448.
lui aussi; Aaron est en costume d'évéque et en mitre; Habacuc en dalmatique, grignotant des racines, et d'autres encore viennent réciter leur prophétie.
A Rouen ^, et ailleurs aussi sans doute, c'est à un homme couvert d'une peau d'âne qu'est confié le rôle de la légendaire monture. Cependant, il n'y a pas de spectacle plus agréable au peuple que celui des hommes d'armes; ils ne manquent point au défilé : Nabuchodonosor, en ornements royaux, s'avance, et c'est tout un petit drame dans le défilé, le roi essayant en vain de faire périr Daniel dans le bûcher préparé au centre de l'église. Les gardes du souverain ont, sans doute, la colle de mailles, le heaume en tête ou simplement le chapeau des militaires d'ordre inférieur au Xl^ siècle 2.
Zacharie ne tarde pas à les suivre, habillé en juif, ce qui implique un souci de vérité dans le costume et une préoccupation de couleur locale, amplement compensée par l'anachronisme de la mitre infligée à Aaron. La Sibylle couronnée porte un vêtement de femme ^.
La procession des prophètes de Laon précise davantage encore : Habacuc est barbu, courbé et bossu; Elisabeth, en habit de femme, est visiblement enceinte ; Jean-Baptiste a une tunique poilue et de longs cheveux; Nabuchodonosor, en vêtements royaux, a la démarche orgueilleuse; la Sibylle, en habit de femme, échevelée, couronnée de lierre, est semblable à une folle; Balaam, courbé sur son âne, donne de l'éperon 4. Or, on ne se borne pas à annoncer le Christ, on le présente dans sa crèche entre l'âne et le bœuf, sur les genoux de la Vierge- Mère et veillé par les deux sages-femmes dont le moyen âge, prétendument si idéaliste, ne saurait se passer, et que
* Gasté, pp. 5-16. Festum asinorum
* ^E?E7. Bibliothèque de VÈcoledes Chartes, 6« série, t. III. p. 228.
* Le Jeu d'Adam (édité parGiiASS, dans la RomanLsche Bibliothek, n°G, Halle. Nienieyer, 1891), reproduit ce défile avec les mêmes rubriques.
* Ordinaire de Laon (Xlb' et XIII*^ siècles), par le chanoine Ulysse Chevauer. Paris, Picard, i697, in 8*>, p. 385.
représentent deux prêtres en dalmatique 4. Voici que surviennent les trois rois mages qui, guidés par Tétoile et vêtus à la façon des rois, donc en manteau de pourpre et couronnés, 8*acheminent vers le lieu saint. A Limoges, les trois chanoines qui remplissent ces fonctions sont vêtus de soie, et ont chacun sur la tête une couronne d'or et, en main, un sceptre doré ou un autre joyau précieux ^. Ce n'est que plus tard qu'on noircit le visage de l'un deux, parce que les commentaires de Bède ont conduit, en vertu du génie symbolique du moyen âge, à leur faire représenter, dés le XV* siècle, les trois parties du monde alors connues 3. Ainsi les montrent encore les fêtes traditionnelles des rois et les mascarades enfantines des villages de Flandre et de Wallonie, quoique souvent, comme à Gausaio, le drap de lit ait remplacé la soie *.
Des personnalités plus humbles n'étaient pas moins sympathiques à ceux qui se pressaient dans la nef : c'étaient les pasteurs, d'abord vêtus de tuniques et d'amicts ^, puis armés de bâtons et, enfin, sans doute, mais ici les textes purement ecclésiastiques font défaut, attifés plus populairement encore.
Qu'on ne juge pas, cependant, d'après la simplicité des costumes que nous venons de décrire, qu'il en fut toujours de même. Le travesti était loin d'être inconnu aux nefs médié-vales. Par exemple, après la scène des Maries au tombeau^
* Officium pastorum. Rouen. Voir Gasté, op, dt,, p. 97 (ces sages — ' femmes se retrouvent aussi dans riconographie).
« Du MÉRiL, Olfice des liages de Limoges, op. cit., p. 45.
* C'est ainsi qu'a évolué l'iconographie des mages; qu'on se rappelle^ le tableau de Marguerite Van Eyck à l'Exposition des primitifs à Bruges. - Les trois rois ont blanc visage. Le pseudo-Bède [PatroL^ t. XCIV) se^ borne à dire que Balthazar avait le teint brun, ce qui conduisit à en faire^ un nègre. Les drames liturgiques ne portant aucune indication de cou — leur, il est certain qu'il en était des offices comme de la peinture, et que^ le compagnon de Melchior et de Gaspard était de teint blanc aussi. Cf^ - Mâle, Uart religieux, p. !252.
* Dewert, Bulletin de Folklore, 1902, pp. 436 sqq. " Officium pastorum. Rouen. Gasté, op, cit,^ p. 25.
lUarie-Madeleine, restée en arrière, aperçoit, conformément au lexte des évangiles, Jésus en jardinier ^; ce nVst pas tout : celui-ci se retire à l'écart cl rentre assez vile. On impose donc à l'acteur, — on ne peut appeler autrement le prêtre qui remplit ce rôle, — une transformation rapide ; à sa rentrée en scène, il apparaît velu d'une chape de soie ou d'un manteau de soie tenant la croix ^, Mais à Orléans, son nouveau costume est plus compliqué : il est drapé dans une dalmatique blanche, sa tète est enveloppée de bandelettes blanches, ornées d'amulettes précieuses; il porte la croix dans la main droite, et dans la gauche, le texte des évangiles, recouvert d'une pale momentanément enlevée au calice qu'elle voilait *^. Le même manuscrit d'Orléans impose à Jésus pour son apparition à Eipmaûs le costume de pèlerin, et l'on recommande à l'ordonnateur beaucoup d'exactitude. On n'hésite pas à appliquer du minium aux pieds du Sauveur pour répondre au doute de Thomas •*. C'était la même substance qui, assurément, eervait de fard à Marie- Hadeleine, laquelle paraissait en courtisane ^. Lés mascarades étaient un fait courant dans les églises. Les papes Grégoire IX et Innocent III se plaignent amèrement des jeux de théâtre qui s'y donnent et surtout .des excès auxquels se livrent à cette occasion les diacres, prêtres et sous-diacres «. L'évêque des enfants, origine de notre saint Nicolas, élu le jour des Innocents par ses camarades les enfants de chœur, célébrait un office qui ne devait pas être bien sérieux, et où le jeune otii- -iant devait se préoccuper plus de sa mitre, de sa crosse en
' Montpellier (manuscrit H. 304). Voyez Gasté, op, cit., p. 33.
" Officium Sepulcfiri. Voyez Gasté, op. cit., p. 63. ^ Manuscrit 478 d'Orléans. Voyez Du Méru., op, cit., p. il 5. * Mystère de l'apparition à Emmaus. Manuscrit 178 d'Orléans. Voyez «^ Méril, p. 422.
^ Manuscrit 478 d'Orléans. Voyez Dr Méril, op. cit., p. 243. Résurrec- ^^ de Lazare, " Sepet, op, cit„ p. 264, et Gasté, op cit., Appendice sur la fête des
argent doré, de ses mitaines brodées et de sa chape de satin, que de ses devoirs liturgiques.
Nous allons tâcher maintenant de lier plus intimement connaissance avec ces ancêtres de nos tragédiens modernes. Nous admirerons leurs gestes, nous écouterons un instant les sons cadencés d(3 leurs voix et nous tâcherons, en les revoyant et en les écoutant, de surprendre au vol les mouvements mêmes de 1( ur esprit et les émotions de leur âme. Selon Honoré d'Autun, le prêtre, que par une image hardie il appelle « le tragédien », doit représenter aux yeux du peuple, sur le théâtre de TËglise, le combat et le triomphe du Christ, et, en étendant les bras, par exemple, figurer la crucifixion du Sauveur du monde ^. Ces conseils, donnés au Xll^" siècle, trouvèrent leur application dans le drame liturgique, plus encore que dans le simple office, et certainement l'ingéniosité, Tinitiative des chanoines et des jeunes clercs ajoutait à la précision déjà très grande des rubriques. C'était sans doute une lutte fraternelle h qui peindrait avec le plus d'expression par Paccentuation cl la mimique le personnage dont il devait assumer les fonctions. Et la récompense se trouvait déjà à cette époque dans Tanxiété curieuse des visages tendus, dans les rires, et plus encore dans les larmes des spectateurs.
Admirez avec quelle gesticulation inquiète, les yeux vagues et les regards errants, « comme ceux qui cherchent quelque chose 2 )), les trois Maries s'acheminent, avec leurs parfums, vers le tombeau.
Si d'aucuns doivent courir comme Jean devant Pierre, ils le tbnt avec modération •^.
Voyez cependant quel art raffiné il y a déjà dans cette pantomime de Marie-Madeleine, qui, laissant s'éloigner un peu ses COU) pagnes et les anges, indécise encore, regarde à plusieurs
* Traduit d'ajuès le texte donné par Ckeizenach, op. cit., t. I, p il. ^ Du lis (an Concordia (X'' siècle), apnd Langk, p. 38. » Manuscrit d'Orléans 478, apnd Du Méiul, p. 413.
reprises dans le ce monument » et, ne trouvant pas celui qu'elle cherche, se retire un peu à Fécart et feint de pleurer. Les anges aussitôt reviennent s'asseoir auprès du Sépulcre. Alors Marie- Madeleine éclate en lamentations, retourne au Sépulcre, et debout, le considère en pleurant. Mais tandis qu'elle sanglote, elle se baisse et regarde le tombeau : elle répond en soupirant aux anges qui lui demandent la cause de sa douleur. Le Christ, vêtu en jardinier, vient, l'interroge à son tour, puis, après un instant, réapparaît en chape de soie, la croix en main.
Alors, l'ayant reconnu, comme elle veut embrasser ses pieds, il se retire un peu comme pour se soustraire à cette étreinte, et recommandant à Madeleine de taire ses larmes, il disparaît^. N'est-ce pas tout un petit poème que cette rubrique que nous venons de traduire un peu librement et sur laquelle pouvait s'exercer l'instinct dramatique des officiants? Il fallait d'ailleurs à ceux-ci une certaine initiative pour se contenter eux-mêmes et satisfaire des spectateurs déjà plus raffinés. Mages, ils devaient feindre de s'endormir après leur adoration pour ne plus s'éveiller qu'à l'appel de l'ange qui leur conseille de retourner par un autre chemin pour éviter la colère d'Hérode^; enfants innocents, victimes de la fureur de ce prince, ils devaient se coucher comme morts sur les dalles 3; princes des Juifs, craignant de la part du petit Roi des rois quelque usurpation future, ils devaient, à la grande joie de tous, simuler par une gesticulation violente une vive colère ^; prêtres de la synagogue, ils devaient, devant les affirmations des prophètes, crisper leurs visages d'un rire grimaçant et énorme ^. Ils devaient savoir prendre aussi ce masque de tristesse ou de
* Office du Sépulcre de Rouen, p. 63.
« Office de l'Étoile de Rouen, apud Gasté, p. 51. ^ Of^ des Mages de Rouen, apud Gasté, j) 57.
* Office des Mages d'Orléans, apud Du Méril, p. 167, et le lexte de Bilsen déjà cité.
5 Apud ScuMELLEB, Camuna bnrana reproduit par Du Méril, p. 192.
gravité triste sous lequel Ficonographie religieuse aime nous les figurer.
Allaient-elles oindre le divin cadavre, les trois Maries prenaient cet air grave et affligé ^ qui insensiblement avait allongé et émacié les physionomies, pour former cet idéal de beauté du moyen âge, la figure longue et c< trétice », tirée, dont nous nous étonnons quand les œuvres des primitifs nous les peignent dans leur langueur indéfmie et apeurée. La voix des acteurs aussi était pleine de larmes ^, car on tenait beaucoup à la voix, ce qui n'est pas surprenant dans ce drame qui est bien plutôt un mélodrame, au sens étymologique du mot ou, pour introduire un terme tout moderne, un drame musical. Aussi les librctti précisent- ils que celui qui tient tel rôle doit être celui qui lit Tévangile, ou un autre ayant une voix appropriée au personnage 3. Les manuscrits sont aussi remplis de rubriques demandant à l'acteur de chanter à voix claire. D'ailleurs, nos offices connaissent encore des inflexions très précises et tout à fait intentionnelles : le lecteur de l'évangile de la Semaine sainte, qui remplit le rôle de Jésus, prend une voix douce, celui qui fait Judas, une voix aigre et désagréable*. Dans nos drames liturgiques l'ange doit garder une voix doux sonnante i>, les femmes une voix humble^.
Quant à l'instruction qu'on exige des acteurs, elle n'est pas trop considérable : assez de latin pour comprendre les rubriques et, si possible, le texte dont beaucoup sans doute ne saisissaient pas toutes les nuances, pas plus que nos enfants de chœur ne comprennent ce qu'ils chantent. Parfois, cependaDtt on réclame d*eux une certaine initiative et un don d'iroprovi-
* O/jice du Sépulcre de Rouen, apud Du Méril, p. 97, ou Mystère de ^ Résurrection d'Orléans, Ibid., p. 110.
* Office du Sépulcre, apud Gasté, p. 03.
5 Office de saint Florian, VII, apud Lange, p. 120.
* Sepet, Bibliothèque de l'École des Chartes, 6^ série, t. III, p. iO. 5 « Dulcisone, » Dunstan Concordia, apud Lange, p. 38.
^ Office de Soissons, apud Lange, p. !îi5.
sation, par exemple, lorsqu'à Rouen les clercs armés qui gardent le Sépulcre conversent ensemble. Souvent ils composaient eux-mêmes des vers dont on tolérait parfaitement Tintercalation dans les offices dramatiques.
Si nous voulons pénétrer un peu mieux dans les replis cachés de leur âme, nous trouverons beaucoup de gravité, la parfaite conscience de remplir un rôle religieux dans un esprit d'entière piélé et en vue du salut éternel. Leur sincérité est complète. Sans nul doute, emportée par l'action, Marie-Madeleine, en feignant des. larmes ^, s'émouvait d'une douleur réelle et peut-être allait-elle jusqu'à vraiment pleurer.
Tous les gestes, si sincères fussent-ils, n*en gardaient pas moins une sorte de raideur sous laquelle perçait une certaine simplicité, une certaine gaucherie de sentiment.
Les acteurs étaient loin d'avoir les mœurs des personnages dont ils apprenaient les rôles, du moins s'il faut en juger par le tableau de la société d'alors que nous trace Guibert de Notgens dans ses curieuses confessions ^ ; mais espérons que tous les clercs des XI^ et XII' siècles ne ressemblaient pas à ces grands vicaires d'Amiens qui n'obtenaient, en 1496, l'autorisation de jouer dans le chœur qu'à condition de ne pas se livrer dans les rues et par les places aux désordres attachés d'habitude à cette solennité ^.
CHAPITKE VIU Les spectateurs.
En principe, les offices du Sépulcre, de la Késurrection et des Pèlerins avaient lieu à l'époque pascale, et de même ceux
* O/ficium Sepulcri, de Coutance, apud Gasté< p. 58.
* A ce sujet, voyez l'intéressant ouvrage de B. Monod, Le moine Guibert et son temps, Paris, Hachette, 1905, in-8«.
» Actes capitulaires de ta catliédrale d* Amiens y cités par Sepet (BiBUO^ TUÉQUE DE l'Écolb DES CHARTES, 8« série, t. III, p. 246 note.)
des Pasteurs, des Mages et des Innocents, aux jour et heure où la liturgie célébrait régulièrement ces événements dramatiques. Mais on ne tarda pas à se plier aux convenances des spectateurs, au risque de bouleverser l'ordre des cérémonies religieuses; déjà le a Daniel d'Hiiaire » peut s'exécuter indifféremment à matines ou à vêpres i, mais le plus souvent à vêpres.
Femmes et hommes, étudiants et moines, vilains et nobles, paysans et bourgeois sont également avides de cette sorte de spectacle, au point qu'ils ne tarderont pas, nous l'avons montré, à se mêler eux-mêmes aux acteurs, puis à supplanter dans certains rôles les ecclésiastiques pour se réunir plus tard en confréries exclusivement laïques.
Le seigneur de l'endroit daigne lui-même se placer au premier rang des auditeurs, et parfois, par marque de déférence, Tacteur, au milieu du petit drame, lui donne la paix à baiser 2.
Nous pouvons distinguer chez tous les assistants, deux sentiments principaux, la foi et la curiosité, qui s'allume de plus en plus à mesure que se développent la mise en scène et le texte, et qui est une des causes principales de ce développement même. Mais il ne'faut pas oublier que le peuple attache à ce qu'il voit une valeur salutaire. C'est pourquoi à Worffls, la foule se précipite en une véritable cohue à la représentation de la Résurrection, croyant ainsi éviter la mort, et bousculant le clergé en voulant pénétrer dans l'Église en même temps que les chanoines et les vicaires 3.
La foi du public s'affirme aussi dans les chants en langue vulgaire par lesquels il donne la réplique aux ministres du culte *.
* Skpet, op. cit.^ p. 236.
« Texte d'Eichsladt, apud Lange, p. 4^.
* Ce qui fit ordonner par le Synode de Worms, en 4346, de repi** senter le mystère avant rentrée du public.
* Par exemple, à Salzbourget à Freisingen. Pour le premier de c*^ deux textes, voir Lange, p. 402.
i par contre dans le fait de se presser sur le passage ession des prophètes du Christ, pour voir allumer étoupe du bûcher qui respectera Daniel ^. joie n*excitait pas, chez les assistants, la scène de la Pierre et de Jean, que les Allemands surent si bien ' dans un sens comique ^ ! Combien aussi les amudeur de parfums chez qui les trois Maries allaient irs onguents, ou les Mages, quand ils apostrophaient as un charabia analogue au Turc de Molière et aux is des magiciens 3; ou bien encore la colère d'Hé- \e démenait comme un polichinelle menaçant les I bâton, furieux, prêt à se donner la mortel oublie a conservé jusqu'à nos jours une prédilection e pour l'apparition des animaux réels ou figurés. |ui amène Lohengrin ou les coursiers laineux qui, Valkyrie, conduisent vers Wotan son auguste et mpagne, intéressent infiniment plus la galerie que léme des personnages. Ainsi en était-il de l'âne parlaam. Mais rien ne dépassait le fou rire du peuple is 5 quand, après l'entrée de la Vierge sur son âne, oeur, le clergé entonnait un Introït suivi d'un Kyrie, a, d'un Credo dont les dernières modulations étaient rd (c hin han », et le summum du plaisir était de en chœur au « hin han )) final de la messe, par un irmidable braiment sortant avec ensemble de toutes à la fois. Cette trop grande liberté laissée au public ; à des excès, ù des folies et à d'insolentes audaces propos du drame des pasteurs), que souvent des