‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 64 sur 95 · X. Le Ciel K · texte numérisé non relu

X. Le Ciel K

oyez OEuvres de Beaumanoir^ éditées par M. Suchier (Société des

NS TEXTES FRANÇAIS, t. 1, p. LXXXVl.

Mais le Mystère de l'Incarnation joué à Rouen en 1 174 o'eo exige pas moins de vingt-deux ^. Celui du manuscrit de Donaueschingen en demande autant 3, et sans aucun doute pour le Mystère des Actes des Apôtres un plus grand nombre de mansions est encore nécessaire.

Toutefois, les mansions n'étaient pas partout les mêmes. Quand les spectateurs entouraient la scène de toutes parts, comme c'était lecasdansla passion allemande que nous venoos de citer, quatre piliers surmontés d'un toit léger suffisaient à représenter un palais ou une maison, les habitants étant ainsi constamment visibles à tous les spectateurs 3. Mais si les décors étaient adossés à un mur faisant front au public, ils étaient plus compacts et plus solides, car ils devaient supporter parfois des personnages, commej'ange Gabriel, par exemple, qui s'en va «dessus l'abbaye de Grammont^». On le voit, il ne suffisait pas toujours d'une simple toile peinte, il follait généralement un échafaudage que l'on recouvrait de tapisseries ^ peintes par des artistes dont plusieurs sont fort connus et dont nous reparlerons plus loin 6. Ceux-ci brossaient d'après des miniatures modèles qui leur étaient fournies. Ces miniatures ou les maquettes ainsi que les manuscrits étaient conservés avec soin par les municipalités pour des représentations ultérieures t. On n'épargnait d'ailleurs ni l'argent ni la peine. Les frais de décoration à Romans, en 1509, s'élevèrent i 1,801.64 francs 8.

» LëVERDIER, t. 1, p. LI.

* MoNB, p. 157.

» Ibid., p. 158.

* Mystère du roi Avenir, Bibliothèque Nationale, fr. 24334, p. 74.

5 Comme à Seurre pour le Mystère de saint Martin. Cf. Jubinal, 1. 1, p. xLvi. Cependant on lève une tourelle faite de toile dans le Mystère de la Vengeance et Destrtiction de Jérusalem, in4o, goth. fol. 107.

« Voyez Art et Mystère,

' Bapst, pp. 64-65.

* Mystère des trois Doms, p. lxxxui.

Paradis.

C'était surtout au paradis, dont nous connaissons maintenant la situation, que les décorateurs donnaient tous leurs soins. Les auteurs eux-mêmes les en priaient : « Adoncques se doit monstrer ung beau Paradis terrestre le mieulx et triumphamment fait qu'il sera possible et bien garny de toutes fleurs, arbres, fruictz et autres plaisances, et au meilleu l'arbre de vie plus excellent que tous les autres ^. »

Mais l'auteur inconnu de la Résurrection au milieu du XV* siècle est bien plus précis encore et bien plus exigeant : a Et icelui* paradis doit estre fait de papier au dedens duquel doit avoir branches d'arbres, les ung fleuriz, les autres chargés de fruitz de plusieurs espèces comme cerises, poires, pommes, figues, raisins et telles choses artificiellement faictes, et d'autres branches vertes de may et des rosiers dont les roses et les fleurs doivent excéder la haulteur des carneaux (crénaux) et doivent estre de frais couppez et mis en vaisseaux plains de aue pour les tenir plus freschement » ^. Le manuscrit qui renferme le même texte, mais avec d'intéressantes variantes, ajoute à son paradis des a prunes, poires allemandes, orenges, grenades, des romarins et des marjolaines », et même on n'oubliera pas la (c fontaine qui se déversera en quatre ruisseaux » 3.

On pense bien que lors de la représentation des Actes des Apôtres qu'ils organisaient en 1536, les marchands de Bourges eurent à cœur d'écraser par un déploiement de luxe inouï tout ce qui avait été fait jusqu'à eux. Dans la « monstre », c'està dire le cortège préparatoire des acteurs, qui parcourait la ville avant le spectacle, « estoit conduit et mené ung paradis de

* Mystère du vieux Testament, 1. 1, p. 27. « Fol 42 \o, 2e col.

> Manuscrit de ta Résurrection, attribué à Jean Michel, Bibliothèque Nationale, p. 84 v».

huit pieds de large et douze de long; il estoit tout i Tentour circuit de ihrosnes ouverts; peints en forme de nuées passantes et par dehors et dedans petits anges, comme chérubins, séraphins, potestats et dominations, élevés en bosse les mains jointes et toujours mouvans. Au milieu estoit ang siège foiten &çon d'arc en ciel t sur lequel estoit assise la Divinité, Père, Fils et Saint Esprit, et par derrière deux soleils d*or, au milieu d'ung throsne, qui tournoient sanscesser« Fung au contraire de l'autre. Aux quatre angles avoit des sièges auxquels estoient les quatre Vertus, Justice, Paix, Vérité et Miséricorde, richement habillés, et aux costës de la Divinité avoit deux autres petits anges chantant hymnes et cantiques, qui s'accordoient avec des joueurs de flusles, harpes, luths, rébecs et violes, qui marchaient à Tentour du paradis »<. C'était d'un décor pareil que le maître des œuvres pouvait dire avec orgueil, non sans une pointe d'ironie, a Regardez, voici bien le plus beau paradis que vous vîtes ou que vous verrez jamais » 3. Les habitants de Rouen * et d'Arras & en pouvaient contempler d'aussi beaux.

L'enfer.

D'un côté un jardin fleuri, c'est le paradis, de l'autre un lieu qu'on fait le plus hérissé, le plus formidable possible, c'est l'enfer. Il est essentiellement composé de trois éléments : une tour de forteresse, sur le plan de celles dont étaient flanquées les villes du moyen âge; un puits où Jésus ayant brisé les portes d'enfer jette Satan, et une entrée généralement en forme de

« Détail qui se retrouve dans le Mystère du Jugement de Luceme, Cf. Roy, Le jour du Jugement, Paris, Bouillon, 4902, in-8», p. llî, note.

« Relation de VOrdre de la triomphante monstre du Mystère des Xti» des Apôtres, par Jacques Thiboust, secrétaire du roy, édité par Labouverie. Bourges, 1836, in-8<», pp. 72-73.

» Pal'un Paris, op. ât,, p. 6.

* Lbyerdier, t. Il, p. 406.

5 Passion d^Arras, p. 2.

ueule monstrueuse, qui s'ouvre et se referme pour livrer iossage aux diables. 11 faut y ajouter un parloir ou place où ^ diables tiennent à la vue du public, souvent au-dessus de i porte, ou sur une des plates-formes de leur forteresse, leurs irageuses assemblées ^. Mais cela, c'est Tenfer complet avec out son appareil grotesque et menaçant; souvent, on se conente plus simplement d'un puits, c'est le a pit » des mystères nglais ^, parfois d'une vaste chaudière, comme celle où les lémons précipitent Néron 3. Un tonneau dans lequel Lucifer tst assis, enchaîné, suffit à l'imagination allemande pour ivoquer les régions infernales 4. Qu'on compare à cette simpli- :ité archaïque la complication d'un enfer français au XV* siècle! Le gardien Cerberus,que le moyen âge a hérité de l'antiquité, : fait son cry » comme le héraut d'une commune. Les circontances sont critiques, la patrie infernale est en danger, le jhrist s'avance armé de sa croix redoutable et de son incorruptible vertu pour briser les portes des limbes et délivrer les nnocents et les vieux prophètes. A l'appel du héraut-portier, ( tous les diables, excepté Sathan, viennent vraiment tous k l'entrée d'enfer et lors comme espoventés feront signes admi- *atifs en mettant couUeuvrines arbaleste et canons par manière le deffence... » Cet anachronisme n'est pas isolé. Saint Louis Tait en pleine croisade tonner ses canons ^ et, dans le Vieux Testament, Nabuchodonosor, avant de partir pour la guerre, fait l'inspection de sa nombreuse artillerie. Hais revenons à l'âme

* Manuscrit de la Résurrection, attribué à Jean Michel, Bibliothèque Nationale fr., 97i.

« EberVs Jahrbuch, 1. 1, p. 68. Remarquons en passant que Dante place aussi Lucifer dans un puits.

* JUBUIÂL, 1. 1, p. 94.

* MONE, t.II, p. 71.

» Mystère de Saint-Louis (XV» siècle), édité par Fa. Michel pour le Roxburghe Club, 1870. i vol. pi. Nous avons consulté l'exemplaire du duc d'Aumale, à Chantilly.

de Jésus qui, accompagnée de quatre anges et de Fâroe du boo larroQ*. vient aux portes d'enfer, traînant après elle Satan enchaîné. Les portes se brisent sous la croix qui frappe avec impétuosité. « Icy l'âme de Jésus et les dictes anges lient Sathan piez et mains et puis le mettent sur la marche du puis d'enfer... Notez que l'âme de Jésus jecte Sathan au puis et crie moult horriblement et iceliuy puis doit estre édifié jouxte le paltour (parloir) de dessus le portai d'enfer entre iceluy portai et la tour du limbe par devers le champ du jeu pour estre mieulxveu. Et doit estre fait ledit puis en telle manière qu'il resemble par dehors estre massonné de pierres noires de taille ! » Tout cela est si précis qu'on en ferait aisément un croquis

Le limbe nous sera décrit avec le même luxe de détails, par les rubriques suivantes, a Et notez que le limbe doit estre au costé du parloer qui est sur le portai d'enfer et plus haut que le dit parloer en une habitation qui doit estre en la fasson d'une grosse tour quarrée environnée de retz et de filetz ou d'autre chose clere (transparente) aflSn que parmy les assistens puissent veoir les âmes qui y seront quant l'âme de Jésus aura rompu la dicte porte et sera entrée dedens. Hais par avant la venue de Tâme Jésus Crisl en enfer la dicte tour doit estre garnie tout à Tenviron par dehors de rideaux de toille noire qui couvreront par dehors les dits retz et filetz et empescheront que on ne voye, jusques à l'entrée de la dicte âme de Jésus.

» Il est à noter que la chartre (prison) du purgatoire doit estre au dessoubz du limbe à costé auquel doit avoir dix âmes (celles des anciens prophètes) sur lesquelles doit apparoir seroblance d'aucuns tourmens de feu artificiellement fait par eaue de vie et d'iceluy purgatoire Tâme de Jésus rompra la porte pareillement à force et puis entrera dedans accompaigné desdits anges et dira ce qui s'ensuit.... icy endroit l'âme de Jésus tire hors toutes les âmes du purgatoire et les amaine avecque les autres âmes du limbe des pères et doit avoir ung autre limbe député pour les petits enfans non circoncis et sans avoir eu remède contre le péché originel. Lequel limbe des itères i

costé dont (duquel) une âme d'enfant pour soy et pour les autres estans avecques elle dit ce qui s'ensuit.... i. »

La montre de Bourges traînait après elle son splendide enfer « de quatorze pied de long, et huit de large fait en façon d*un roc sur lequel estoit assise une tour toujours brûlante et faisant flamme, en laquelle estoit Lucifer qui apparoissoit du corps et teste seulement. Il estoit vestu d'une peau d*ours, ou à chacun poil pendait une papillotte. Il avoit un symbre 3 à deux museaux, estoffé de diverses couleurs, il vomissoit sans cesse flammes de feu, tenoit en ses mains quelques espèces de serpens ou vipères, qui se mou voient et getoient feu. Aux quatre coins du dit roc estoient quatre petites tours dedans lesquelles apparoissoient des âmes en diverses espèce de tormens. Et sur le devant d'iceluy sortoit un gros serpent sifflant et jettant feu par la gueule narines et oreilles; et par tous Jes endroits du dit roc gravissoient et montoient toutes espèces de serpents et gros crapauds, il estoit conduit et mené par certain nombre de personnes, estant dedans, qui faisoient mouvoir les tormens es lieux ainsi que leur estoit ordonné 3. »

1^ gros serpent à la gueule fumante dont il vient d'être question, c'est « la chappe d'Hellequin » ^ ou gueule d'enfer. Cette chape d'Hellekin vaut une explication, surtout depuis qu'un livre récent ^ vient de jeter sur cette question une nouvelle lumière.

Nous savions déjà par le curieux travail du R. P. Van den Gheyn6 Torigine de cet Hellequin dont la a mesnie», qui passait en tempête, troublait les nuits superstitieuses des gens du

* Résurrection allribuée à Jean Michel.

* Peau de martre ou d*hermine.

* Thibodst, p. 22.

* Padun Paris, op. ciL, p 5.

* Dbiessen (0.), Der Ursprung des Harlekin, Berlin, Duncker, 1904, in-8«, pli., notamment aux pp. 66-86.

^ Essai de mythologie et de philologie comparée, Bruxelles, Société belge de librairie, 4885, -8», pp. 107-134.

moyen âge. Hellekin c'est FËrlkônig des Allemands, le roi des Aulnes, que Gôthe et Schubert ont immortalisé. Ce roi des Aulnes ou des Elfes c'est VVotan ou Odinavec son Wuthendes Heer, son armée furieuse ou sa Wildesjacht, sa chasse sauvage, en tout pareille à la « mesnie » des visions françaises. Divinité des vents, Hellekin-Wotan dirige la tempête et c'est sa grande voix que l'on entend lorsque le vent hurle la nuit. Ur voici que par un processus bien naturel et bien des fois répété, la divinité aérienne germanique devient un mauvais génie, un diable de la croyance chrétienne qui dut s'assimiler une fois de plus la croyance populaire. Le théâtre médiéval s'empara d'Hellekin et en fit un personnage important, que, sous le nom d'Arlequin, résultat d'une prononciation parisienne ^, il céda à la comédie italienne 3. Mais cet Hellekin des légendes était surtout remarquable par son effroyable hure, par sa chape qui lance feu et flamme 3, c'est là un souvenir de son origine aérienne. Hure et chape ne tardèrent pas à se confondre, et Ton employa indifféremment l'une pour l'autre 4. Aussi, la gueule d'enfer qui pouvait emprunter à un des diables les plus populaires, le nom de hure d'Hellekin s'appela-t-elle plutôt chape d'Hellekin. Ce nom, chose étrange, s'est maintenu dans le vocabulaire du théâtre sous la forme de ce manteau d'Arlequin »,

* Au témoignage de Godefroy, Dictionnaire de Vanàenne langue française, à Vervins, le mol Arlequin désigne maintenant les <c feux follets».

* N'oublions pas qu'un des diables de l'enfer de Dante et qui précisément y joue un rôle grotesque, s'appelle Alichino : « Tratti avanti Aliclûno et Galcabrina ». (Dante, ùivina Commedia, £d Scartazzini. inf. XII, vers 118 el XXII, M'i a Alichin non si tenue... etc. » On ne saurait sérieusement accepter l'élymologie proposée en note à la page 308 de l'édition citée : « Alichino : da chinar le ali? Veramente questo diafolo si mostra pronto a chinarle » I

* Driesen, op. cit., p. 68, n? "2.

* Cf. ce passage bien connu de la Chronique de Metz, cité par P. de J.» pp. 13-14 : « La bouche et entrée de l'enfer de icelluy jeu estoit très bieo faicte... et avoit celle hure deux gros yeulx d'acier qui ^elaisoieDtàID6^ veille ».

mot qui désigne une décoration en forme de draperie qui encadre la scène d'un théâtre en arrière de la toile qui sert à en diminuer la hauteur et la largeur i. M. Driesen semble se donner beaucoup de peine pour démontrer le passage de (c chape d'Hellekin », signifiant ce gueule d'enfer », à notre moderne manteau d'Arlequin. En réalité, il faut conclure à une simple synecdoque, comme disent les vieilles rhétoriques; on a pris la partie pour le tout, le nom qui désignait les draperies de la a gueule d'enfer » a été ciendu à la draperie (|ui encadre tout le théâtre. Il y. a donc lieu de négliger l'explication habituelle qui affirme qu'Arlequin entrait et disparaissait derrière cette draperie ^, d'où ce nom de « manteau d'Arlequin ». Une fois de plus, il se vérifie que la scène moderne doit plus qu'on ne le croit généralement à la mise en scène médiévale.

Les mystères ne font pas toujours mention de la «gueule », mais elle est un des éléments essentiels de l'enfer et lui sert de porte. On verra cette gueule fort bien dessinée dans la miniature du manuscrit de Valenciennes (pi. Ij : a Enfer fait en manière d'une grande gueule se cloant et ouvrant quant besoing en est ». Ainsi parle la description des « establies » qui suit le Mystère de l'Incarnation 3.

L'Angleterre a connu aussi et a peut-être emprunté à la France ce singulier décor dont, à notre grand étonnement, la rubrique si développée du Mystère de la Résurrection ne fait aucune mention 4. D'où vient l'idée de représenter ainsi les portes maudites? Simplement de l'interprétation de certains passages de la Bible : « L'enfer dilata sa poitrine et ouvrit sa gueule jusqu'à l'infini ^ », mais plus encore de l'extension du

i Darmesteter Hatzfeld et Thomas, Dictionnaire général de la langue française, Paris, Delagrave, v» Manteau.

« Cf. MoYNET, Trues et décors. Paris, librairie illustrée, in-8o pU. 5 Joué à Rouen en i474. Cf. Leverdier, t. III, p. 474.

* ËBERT, op. cit., p. 68.

« Isaîe V, 14. Cf. Vitraux de la cathédrale de Bourges, par les HR. pp. Cahier et Martin, in-fol., pi.

Page 1