Tome I. — Lettres. g
symbolisme du Léviathan décrit en ces termes par le chapitre XLI du livre de Job : « Qui a ouvert les portes de sa gueule? La terreur est autour de ses dents... De sa bouche sortent des lueurs et s'échappent des étincelles de feu... De ses narines sort une fumée^ comme d'un vase qui bout ou d'une chaudière; son souffle enflammerait des charbons et une flamme sort de sa gueule )>. On croirait entendre une rubrique de mystère. On le voit, tout y est : les dents, lès flammes, la fumée, la chaudière, autant de détails que la mise on scène n'a eu qu'à reproduire d'après le texte biblique. Souvent on trouvera que l'ancien et le nouveau Testament et plus encore les Evangiles apocryphes ou les méditations de saint Bonaventure 1 donneront la solution de bien des problèmes restés obscurs dans l'histoire du théâtre et les sources des mystères. Toute cette scène de Jésus aux enfers est, dans ses moindres détails, empruntée à l'Évangile apocryphe de Nicodème, qu'il suffit de versifier et de dialoguer complètement pour le transformer en un mystère du XV« siècle. Cependant, il n'est pas question de gueule dans ce dernier évangile. •
Cet enfer qui lance feu et flammes a laissé des traces dans le théâtre classique ^, car c'est bien une relique du moyen Age que celte rubrique finale du « don Juan » de Molière : « Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abîme; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé 3 ». Ce qui est bien caractéris-
* Cf. Mâle. Gazette des Beaux-Arts, !«' février 1904. La rénovation de VArt par les Mystères, passim.
' On le voit, c'est une assertion aussi erronée pour la comédie que pour la tragédie que celle de M. P. de J.:« Entre le mystère et la tragédie il n'y a véritablement rien de commun. Quand on passe de Fun à l'autre, 1^ nature du sujet, la conduite de l'action, la versification, la mise en scène et les procédés dramatiques, en un mot, la forme et le fond, tout parait changé ». (La œmédie et les mœurs en France au moyen âge. 4» éiL Paris, Cerf, l vol. in-i8.)
* Molière dans la collection des grands écrivains. Éd. Dbspois et Mesnard, t. V, p. i03. Paris, Hachette, in-8«.
ique, c'est que les éditions de 1683 A et 1694 B ^ suppriment ont ce jeu de scène que les machinistes et le public de la fin lu XVII® siècle ne comprenaient sans doute plus. Les autres Ion Juan, contemporains de celui de Molière, ont des 'ubriques analogues, le « don Juan de Uumenil, dit de Rosinond (1666), s'exprime ainsi : a On entend un coup de tonlerre qui fait abimer don Juan et le théâtre paroistre en eu * ». Dans le a Festin de Pierre » de de Villiers (1659), on it '^ : f< Icy on entend un grand coup de tonnerre, des éclairs |ui foudroient don Juan ». Tirso de Molina, dans sou « Burlalor de Sevilla^ », dit : « Hundese con gran Ruido el sepulcro x>n don Juan i don Gonzalo i caese catalinon al suelo ». Cepenlant, le jeu de scène des premières éditions de Molière est plus complet et paraît se rattacher plus étroitement aux vieilles raditions de la mise en scène médiévale. Ce n'est pas la seule (urviyance de celle-ci chez Molière, il en est une autre plus caractéristique encore dans sa a Psyché » : « La scène représente les enfers, on y voit une mer toute de feu, dont les flots K)nt dans une perpétuelle agitation. Cette mer effroyable est [)ornée par des ruines enflammées et au milieu de ses flots agités, au travers d'une gueule affreuse, paraît le palais infernal de Pluton ^ ». On voit donc que même la gueule d'enfer est connue des metteurs en scène de la troupe de Molière.
AUTRBS DÉCOKS.
D'autres décors méritent d'être signalés parce qu'ils sont particulièrement fréquents : les tours d'où les veilleurs se
* Ibid.. note 4.
' FouRNEL, Les contemporains de Molière, 3 vol., 1863-1875, t. III, p. 377.
» Édition Knôrrich. Heilbronn (1888;, in-i8. » « Comedias de Tmso de Molina » dans la w Bibl. de aut. esp. m
* Molière, édition précitée, t. Vlll.
livrent à leurs facéties habituelles ^. Dans le Mystère de saint Christophe â, de Claude Chevalet, un veilleur, du haut d'une tour, voit sa femme violée par un ribaud et ne sait s'il doit descendre pour défendre son honneur conjugal, partagé qu'il est entre le devoir qui le retient là- haut, et son droit qu'il voudrait bien sauvegarder.
Mentionnons aussi les portes de ville, les temples» composés d'un petit échafaud surmonté de quatre colonnes supportant une coupole byzantine qui abrite un tabernacle avec les tables de la loi (voyez planche IV, reproduisant une miniature inédite du manuscrit 1^536); le prétoire de Pilate, que représente si bien la miniature de Jean Fouquet dans le livre d'Heures d'Etienne Chevalier : « Il y a au meilleu du jeu ung parquet tout clos en carré et dedens ce parquet il y a une chaire haulte bien parée et aultre seconde chaire et en ceste seconde ae siet Pilate et ne se siet point à la haulte chaire jusques ad ce qu'il donne sentence. Dedans le parquet du prétoire, n'y a que Jésus lyé par corps et bras et Pylate î^ ».
Notons encore l'inévitable prison et les geôliers, la crèche dont Fouquet nous donne une si exquise interprétation, très voisine d'ailleurs de celles qu'en donnaient les metteurs eo scène des mystères ; le théâtre romain 4, sous la forme d'un amphithéâtre sans doute, et qui mérite d'être signalé comme la première apparition d'un théâtre sur la scène, comme il s'en trouvera plus tard dans HamUt, par exemple.
Citons aussi le navire cher au public des XV% XV1« et même XVI I^ siècles (cf. pi. II), qui apparaît dans toutes les pièces pour transporter dans les pays lointains, au delà d'un petit bassin d'eau, les saints et les apdtres. Cela donne lieu à
* Les trois Doms^ p. 215, sqq.
* Ce mystère est un des plus inléress«inls et un des mieux écrits du XVI« siècle. Nous avons consulté Texemplaire de Chanlilly.
' Passion de J. Michel, Bibliothèque iNationale. Inc.
* Les trois Dovis, p. 597; Mystère des Actes des Apôtres, fol. 425, \^.
Planche IV.
Miniature du manuscrit français \9S3Q.
(Bibliothèque nationale.)
des scènes très curieuses, qui permettent un déploiement de manœuvres et de termes maritimes que nous signalons à ceux qui s'occupent d'histoire de la navigation, et qui devaient prodigieusement amuser les spectateurs des mystères.
Dans le Myslère de saint Louis ^ on assiste même à un combat naval à Damiette.
Voici un échantillon de ce genre de scènes. Les disciples vont à la pêche dans la mer, laquelle, ne l'oublions pas, est un misérable baquet, et a Adrien » de commander :
Drecez vostre voile au van
El vous tirerez ces auban
Nataniel, et vous, jacquel
lecleroz l'eaue du barquet
El puis si tiendrez les esgoutes (écoutes)
Et se ie vois qu'il y ait doubles
Je criray alors hault et fort
Puis a ireboit (tribord), puis à basport (lisez bord)
Pour le bas bort à senestre
Pour très tous tirer à dextre '.
Ailleurs, des marins jettent la sonde et un des personnages demandant si la nef est loin ou près de toucher la terre, le patron du bateau, Palinurus, lui répond :
J'en ferai mainlenant enquerre
Pour mettre vos cueurs hors de double.
Premier marinier.
Baull la barre.
Arânes.
Lasche Tescoute.
* Citée plus haut, p. 136.
* Résurrection attribuée à J. Michel
Second marinier.
Au lof.
Edipus. Tout va le mieulx du monde.
Second marinier.
A la boulingre.
Palinurus.
Sonde, sonde.
Edipus.
De paour tout le cueur me frémie.
Second marinier.
Combien?
Premier marinier.
Trois brasses et demie
Nous serons maintenant au port
Les Anglais ont aussi connu et aimé ces choses-là. H. Jusserand en explique très justement la raison et ce qu'il en dit est vrai aussi pour les Français : a le public moderne ayant appris un jour que, sur la scène, se verrait un chemin de fer, y courut en foule parce que cette vue qui lui était pourtant familière était inattendue à cette place »; ainsi il en était des nefs du drame médiéval ^.
* Xcte des Apôtres, t. 1, fol. 98.
* A note on pugeants and Scalj'olds Hye, Mélanges Furnivall. Oxford,
Voiles et tentures.
Acteurs et spectateurs s'abritaient souvent du soleil ou de la pluie par une immense tente en toile fixée par des cordages à d'énormes piliers en bois et arrêtée par des crochets de fer aux murs avoisinants ^.
Des tentures garnissaient le paradis et formaient des nuages. Sur ces toiles étaient peintes parfois un soleil, la lune et les étoiles 2.
D'autres tentures ornaient le lit qui figure presque toujours dans les mystères et qui, « tendu de tapisserie, ung ciel dessus, et encourtiné tout autour » 3, caché, à propos, par un rideau, servait à voiler les situations difficiles : les accouchements, des scènes de la vie conjugale et les épreuves de sainte Agnès toute nue dans la chambre d'une courtisane 4.
Des toiles aussi, ou des praticables recouverts de papier peint servaient sans doute à représenter les arbres et les bois ^, où dans beaucoup de mystères on se livre à de curieuses chasses, même à des chasses à courre.
Dépenses.
On connaît par les registres de Lagrange toutes les dépenses et les recettes de la troupe de Molière. Les frais de décors et de matériel y sont rarement mentionnés. Pour le Mystère des trois Doms, au contraire, nous avons les comptes détaillés des frais de décors et de machines joints à ceux de la construction du théâtre, et qui s'élevèrent à fr. 16,863.50 environ de notre
* Par exemple à Romans, 4»n 1509. Trois Doins, pp. xlv et xlvi. . • Roy, Jour du Jugement, p. 115.
5 Mystère lie saint Martin. Bibliothèque Nationale, ms. fr. 24332.
* Sancta Agnes, Provenzalisches Geistliches Scliauspiety hsgg. von K. Bartsch. Berlin, 1869, in-12. Cf. aussi l'édition de M. Giédat.
5 Mystère du Viel Testament, 1. 1, p. 440
monnaie, maïs comme en les revendant on en tira à peu près fr. 738.50, la dépense se réduisit à 16,826 francs, ce qui est pour l'époque un joli denier.