‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 73 sur 95 · CHAPITRE VI L'auteur · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI L'auteur

Nous n'avons pas l'intention de parler ici de chaque auteur en particulier. Nous ne démarquerons pas le travail de H. Rohnstrôm sur Jean Bodel 3, le livre de M. Clédat sur

* Thiboust, p. 45.

« ID., p. 76.

' KoHNSTRÔM, Élude sur Jean Bodel, Upsal, Almqvist et Wiksell, 1900, in-8o. On trouvera une bonne analyse du miracle de saint Nicolas, qui date de la fm du XIl» siècle, aux pages 56 à 60 de l'ouvrage cité, i^ Tliéophile de Ruteboeuf et les délicieuses pièces d*Adam de le Haie sont de la seconde moitié du XI1I« siècle.

Kutebeuf ^, la belle étude de H. Guy sur le Trouvère Adam de le Haie ^. Nous ne parlerons pas davantage de Mercadé, l'auteur de la « Vengeance Nostre-Seigneur î* », des Gréban, de Guillaume Flamant, chanoine de Langres, de Jean du Puis, maréi'hal des logis, de Jean Louvet, sergent à verge au Châteh»t de Pari»*, de Guillaume le Doyen, d'Ândrieu de la Vigne, (le Gringoire et de Ghevalet. On trouvera dans Petit de Julieville ^ le peu de détails biographiques qu'on a pu rassembler sur eux.

Qu'il nous soit permis seulement de classer par ordre de professions les auteurs dont les noms nous ont été transmis. Neuf étaient des ecclésiastiques : Eustache Mercadé, Arnoul et Simon Gréban, Guillaume Flamant, Michel le Flameng, Claude Doleson, le chanoine Pra, Loys Choquet et Nicolas Loupvmt. Jacques Millet et Barthélémy Âneau sont juristes. Louvei est huissier, Guillaume le Doyen et Jean d'Abondance sont notaires; Jean Michel est médecin; Jean le Prieur et Eloy du Mont sont valets de chambre de rois. Andrieu de la Vigne, Pierre Gringoire, dans une certaine mesure, Arnoul Gréban et à coup sûr Claude Chevalet, peuvent seuls être classés parmi les auteurs dramatiques de profession vivant de leurs œuvres.

Il convient peut-être d'associer à ces noms ceux des arran-

* Auteur d*un très curieux miracle de Théophile. (Cf. OEuvres de Rutebœuf, publiées par Jubinal, nouv. édit. Paris, Delahays, s. d., t. II, pp. 1231-^2.) Le livre de M. Clédat a paru dans la Collection des Grands Écrivains Français.

» Auquel il convient de joindre les commentaires de M. Guesnon dans le Moyen Age.

* Et peut-être de la Passion d'Arras, s'il fallait en croire réditeur H. Richard; mais sa démonstration est tout ù fait insuffisante. Cf. dans l'article critique de M. Stengel, dans la Zeitschrift fur franzôsische Spractie und Litleralur, t. XVII, 1895, pp. "217 sqq. de la deuxième partie, et Rom., t. XXVill, i899, p. 468, la note de M. Paris.

* Sur ce sergent- poète, voyez Em. Roy, La Comédie sans titre, p. cxui sqq.

* Tome I, chapitre IX.

geurs connus : le rhétoriqueur Jean Bouchel^, Pierre de Hurion, qui travaillait pour le compte du roi René ^, Pierre Curet, chanoine du Mans 3, et, enfin, la célèbre Marguerite de Navarre qui composa des ce comédies sacrées ».

Nous essaierons plutôt de iracer ici, de peindre Fauteur des mystères, d'assister à ses entrevues avec les organisateurs, de le suivre dans la composition du livre, de compter avec lui les deniers qu'il reçoit pour son œuvre; nous nous insinuerons dans son esprit, étudierons ses goûts et ses facultés à travers son œuvre et à travers sa vie ; en un mot, nous voudrions dessiner la psychologie d'un auteur de mystères.

Une remarque s'impose tout d'abord : par la seule liste que nous venons de dresser, on comprend que depuis le Xi h siècle, une grande révolution littéraire s'est opérée. La littérature et surtout la littérature dramatique a cessé d'être en grande partie anonyme. Â mesure qu'on marche vers la Renaissance l'individu a davantage Torgueil de lui-même et de ses œuvres.

En art comme en littérature, Tépoque des œuvres signées a sonné.

Nous nous représenterons assez bien l'auteur au travail, en admirant la belle gravure de Dùrei, où l'on voit Erasme enveloppé d'une ample loge à large manches, debout devant une table, et se disposant à continuer la page commencée, supportée par un grand pupitre de bois. Autour de la table devant laquelle il se tient, s'étageiit, sur des bancs de bois, d'épais in-folios aux fermoirs de cuivre, dont quelques-uns sont large ouverts. Le grand « essayiste » paraît méditer et regarde, sans voir, Tencrier en plomb quil tient dans la main gauche, ou la plume qui est dans sa droite.

Mettez fi la place d'Erasme un Jean Michel et il n'y aura pas

* Voyez le chapitre précédent.

« Cf. Lecoy de la Marche, Le Roy René, t. II, p. 143. » Cf. Le P. Lotis PoTTiER, La vie et histoire de Madanie sainte Barbe- Mamers, Fieury, i902, in-8«, pL, p. 9.

grand' chose à changer au tableau, sauf un détail pourtant : les livres qu'il a autour de lui sont sans doute des œuvres d'érudition, des Sommes théologiques, des Uistoriœ scolasticœ, des encyclopédies quelconques, des « arts de diclier et faire chansons», mais ce sont également les manuscrits des Passions, jeux et miracles que ses prédécesseurs ont composés. Là, il pille sans pitié, sans pudeur, sans vergogne; tout lui est bon : rimes, vers, scènes entières. Un tel a traité la même matière que lui; n'est-il pas naturel qu'il profite du travail de son aîné? A quoi bon se forcer l'esprit à trouver du nouveau, si la scène heureuse et pleine d'effets a déjà été tracée. Mentalité différente de celle de notre époque, qui a créé les droits d'auteurs; pour lui, le droit d*auteur est le droit de prendre son bien où on le trouve, sans jamais citer. Il fusionne aussi deux scènes trouvées dans deux drames différents en y mettant à peine une soudure. C'est ce qu'a fait l'auteur des mystères rouergats, dont nous possédons probablement le manuscrit original.

Il a dû écrire les morceaux dont son œuvre se compose, non dans l'ordre que semble indiquer celui où nous les trouvons, mais au fur et à mesure que se présentaient les originaux qu'il entendait reproduire ou imiter; il en commençait alors la transcription à tel endroit de son volume, selon ta place que leur assignaient les événements mis en scène, se réservant l'espace qu'il jugeait nécessaire pour les morceaux qui devaient précéder... Plusieurs fois, ses calculs l'ont trompé et des feuillets sont restés blancs entre un morceau et l'autre t.

Cette manière de procéder explique admirablement bien le décousu de certains mystères. 11 est presque certain que les auteurs ou arrangeurs du « Mystère du Viel Testament » (il est bien difficile parfois de les distinguer les uns des autres) ont procédé d'une façon identique, et que cet immense cycle est le résultat d'une juxtaposition, d'une agglomération de drames

* Préface de Jeanroy et Teui.ié, p. vi.

successifs ^, depuis la procession des prophètes, elle-même issue du sermon apocr^-phe de saint Augustin, jusqu'aux interminables complications de llmprimé du XVI« siècle.

Couper, souder, ajouter, c'est tout ce que fait Fauteur de mystères, et Ton en est vraiment à se demander s*il mérite un autre nom que celui d'arrangeur ou de « fabricateur selon les arts de rhétorique », comme on qualifie Roland Gérard à Valenciennes. On y ajoute, il est vrai, le titre a d'originateur ».

Jean Bouchet, qui s'attela souvent à une semblable besogne, dévoile en quelques vers toutes les ficelles du métier :

Du moule ay prins ce que j*ay bon trouvé. Et ce qui est par T Église approuvé.

Car il y a au moule aulcuns passages Qui n*ont passé par TescoUe des sages : Dont par conseil j*ay fait rescision.

Et en ces lieux mis quelque addition *.

Ces additions était le plus souvent des scènes plaisantes ou grossières, des imprécations de bourreaux et de tyrans, des dialogues de pâtres, d'ouvriers et de geôliers, des scènes de diablerie, des scènes d'hôtellerie, dont le jeu de a Saint- Nicolas », de Bodel, avait brillamment ouvert la série 3. Touliffault, Hauduyt, Trouillart et Torchemuseau ^, Panthagruel, Agraippart et Titynillus étaient chers aux spectateurs s, et

* Ci la préface de M. Picot. Mystère du Viel Testament.

* Clouzot, p. 35

» Jeanroy el Teulié, p. xxvii.

* Sur les lyrnns et bourreaux, voyez la récente dissertation de M. G. LiNDNER, Die Henkcr und ikre Gesellen in der altfr. Mirakd- und Mysteriendichtung, Greifswald, Adler, 1902.

» Sur les diables, voyez la dissertation de H Wieck, Die Teiifel flw/ der miilelaUerlichen Myslerienbùhne Frarikreirfis, et le livre de M &>• SoENS, De roi van het booze beginsel op het middeteeuwsch tooneel. Geni. Siffer, in-fr», 1892.

il les auraient au besoin réclamés à grands cris; ils y tenaient comme les Napolitains à leur Polichinelle.

Cest dans ces scènes qu'il faut retrouver la personnalité de lauteur ; c'est là qu'éclate l'originalité de Gréban, le seul remanieur du XV* siècle qui fût doué d'un génie litténiire, et dont les aimables pastorales et la belle « Chanson des damnés », reposent des platitudes environnantes ; c'est là aussi que jaillit l'esprit, si heureusement comique d'Antoine Chevalet et la verve un peu surabondante de l'hypothétique Jean Michel. On sent bien que tout l'effort de leur composition porte sur les scènes de ce genre, chères aux hommes du peuple, las des plaintes de Marie et des prêches de Jésus ou des Apôtres.

C'était d'ailleurs un moyen de faire avaler un peu de morale entre deux hoquets de rire, comme une pilule entre deux gorgées d'eau.

Mais ne l'oublions pas, le but et l'esprit du mystère restent invariablement religieux, plus encore pour l'auteur et l'acteur que pour le spectateur. Un prêtre, Éloi d'Amemol, nous a C(:>nté lui-même comment il fut amené à composer la grande diablerie des « Peines de l'Enfer ^ » :

a Un jour étant couché seul dans ma chambre, il me sembla qu'on me transportait aux portes des Enfers et que j'entendais Satan qui conversait familièrement avec Lucifer et lui racontait toutes les ruses qu'il employait pour tenter les chrétiens; car pour les hérétiques et les infidèles, continuait-il, comme ils me sont dévoués, je ne m'en embarrasse guère. Le diable, croyant n'être entendu de personne, découvrait à son maître toutes ses ruses sans déguisement. Et lorsque je fus de retour chez moi, je pris promptement une plume, de l'encre et du papier, et m'étant mis 5 écrire, je couchai sur le papier, non

* Quand il y avait moins de quatre personnages, on parlait d'une « petite diablerie »>; de là Texpression : faire le diable à quatre. (Note de Oom PiOLiN, Le théâtre chrétien dans le Maine au cours du moyen âge, Mamers, Fleury el I^anzin, 4894, gr. in-8», p. ^89.)

toui ce que j'avais entendu, mais seulement ce que ma faible mémoire avait pu retenir, atin que les chrétiens, instruits des tours de Satan, pussent les prévenir et les éviter ^. »

Cette tendance apostolique est parfaitement soulignée dans cette note presque rageuse, en marge d'un nr.ysière encore inédit de Chantilly : ce Notez en ceste pa^e la preservacion du péché originel au regari de Notre Dame! qui disl le contrère est escommunié, puisque Téglise l'a déterminé 2. »

Souv(*nt, pour rendre son prêche plus etficace, l'auteur rite ses sources dogmatiques; il y met plus de bonne volonté qu'à citer ses sources littéraires. Pour tout dire, les premières sont généralement apocryphes. Le sens critique faisant totalement défaut à l'originateur, nous en verrons plus loin d'abondantes preuves, plus une source est féconde en épisodes variés et intéressants, meilleure elle est. Evangile de Nicodème, Évangile delà Naissance de Marie, Légende dorée, tout lui est bon. Grébau lui-même, si soucieux, d'après G. Paris, d'écarter les épisodes apocryphes, au lieu de se borner aux quelques lignes du chapitre VIII, consacrées à Simon le Magicien, par les Actes des Apôtres, recourt à la Kelation de Marcel pour raconter tout au long dans le « Mystère des Actes », la comparution de Simon et de saint Pierre devant Néron.

L'auteur du Mystère de l'Incarnation et de ta Nativité 3 se plaît à déployer dans ses notes marginales l'érudition la plus vaste; il semble y mettre un point d'honneur.

Il est aussi juriste puisque Normand. Ses confrères n'ont rien fi lui envier d'ailleurs. Tout le my>tèrc du moyen âge est un évangile judiciaire : c'e^»t l'histoire d'un gigantesque proc^ entre Paix et Miséricorde d'une part, qui veulent sauver l'homme, victime du péché originel, et de l'autre côté, Justice

* Idem, Ibid., p. 190, d'après les pères Parfaict. « Manuscrit 6^1 de Chantilly, p. 6o.

5 l^VEHDiER, Passion, t. Il cl III.

et Vérité, qui font reconnaître l'étendue de sa faute ^. La passion rouergate 2 est un procès rimé.

Il enlève au sacrifice du Christ toute grandeur en lui faisant épuiser tous les recours, que de droit :

Les juges, conseillers, avocats et notaires (entendez les greffiers et avoués) et le sergent Koma (entendez Thuissier) ont revêtu le costume qui convient à leur respectable profession et s'asseyent chacun à leur place.

Survient Nature humaine, habillée en vieillard; elle fait rédiger, par le Notaire du tribunal de la Loi de Nature, un exploit d'ajournement, qui est signifié à Jésus, par le ministère du sergent Roma :

A la resquesta He Natura Humane

Jeu vos ajorni personalmen

Que agatz (ayez) à comparer enconlinen

Per davant las jutges de la ley de Natura >.

Adam, qui préside les débats, refuse d'écouter Nature humaine et lui désigne d'ofiice un avocat; c'est Charité, et à Jésus, il donne comme défenseur [gnocensia (Innocence). Celle-ci fait semblant de parler à l'oreille de sa partie, (c et que le greffier, dit la rubrique, fasse semblant d'écrire tout ce que disent les parties ».

Charité prétend que Jésus doit mourir au nom de la loi de Charité; ignocensia proteste au nom de son client. Après les plaidoiries, chacun se rassied, puis Adam se concerte avec ses coliques et finit par rendre un jugement de condamnation.

* Ce débat des a Quatre Vertus », parfois réduites à deux ou grossies à cinq, se retrouve aussi dans les mystères germaniques, notamment dans ^e Paaschspel de Muestricht, Cf. M. Wilmotte, Les Passions allemandes ^u Rhin dans leur rapport avec Vanàen théâtre français. (Académie

HOYALE DE BELGIQUE. MÉMOIRES COURONNÉS, in-8o, t. LV, 1898, pp. 97-98.)

^ Jeanroy et Teulié, Mystère rouergat, pp. 194 sqq ' Loc, cit., fi. 26.

que confirment les autres juges, Noê, Abraham et Jacob. Adam et ses acolytes prennent même la peine de s^excuser auprès de la Vierge Marie, en alléguant qu'ils ont de Tenfer pardessus la tête ; ils y sont depuis 5,000 ans.

Le mère de Dieu ne se tient pas pour battue ; elle interjette appel devant les juges de la Loi d'Écriture, et après les mêmes formalités rigoureusement observées, Fidélité, désigné à Jésus comme avocat par le président David, défend avec énergie son client. Vérité plaide pour Nature humaine, et ses conclusions, défavorables à Jésus, sont adoptées par le tribunal. Notre- Dame maudit ses juges et prend son recours en cassation, devant la Loi de Grâce. Humilité plaidera en vain pour Jésus; Nécessité, défenseur de la partie adverse, l'emporte définitivement ^.

Jésus apparaît ainsi comme la molle et inconsciente victime d'une erreur judiciaire.

 côté de l'influence du Palais, il convient de signaler l'influence antique qui se fait particulièrement sentir aux XV^et XVh siècles. Plus on approche de 1500, plus cette tendance s'accentue. Toutes les figures de la mythologie apparaissent. Cerbère transformé en démon grogne à la porte et, en bon portier, envoie les visiteurs à tous les diables; Minos apparaît à côté de Pluton î*. Proserpine a un succès tout particulier : elle est la reine des enfers et comme telle s'avance à Bourges,

* On trouve encore un bien joli exemple de procès théologique, dans VAdvocane Notre Dame, œuvre d'un rimeur bas-normand. Le litige porte sur le genre humain. Satan est demandeur, Notre-Dame défenderesse. Il dépose des conclusions tendant à récuser radvocate de la partie adverse : i** parce que femme, donc inhabile à plaider; 2® parce que mère de Dieu, donc parente du juge. Satan, battu sur ce point, invoque la prescription et le passage de TÉvangile qui rappelle roi de la terre. La Vierge recourt aux larmes, ce qui soulève les protestations de l'avocat infernal contre cet abus du pathétique. Faut-il ajouter que TEnnemi perd son procès ? Cf. Lenient, La satire en France au ma^ âge. Paris, Hachette, 1877, in-8o, pp. 176-178.

* Cf. la dissertation Wieck, pp. 9 et 10, où Ton trouvera une énumération plus complète.

«c vestue d'une peau de ourse, ayant longues mamelles, desquelles dégoûtoit incessamment du sang, et parfois jettoit fru sifflant ^ ». L'Enfer chrétien s'habille de défroques classiques. L'auteur tient à faire parade de son savoir antique : l'érudition et lantiquité sont à la mode, il sacrifie aux puissances du jour. Au surplus, il le fait sans le moindre discernement. Gréban, tout docteur qu'il est, place dans la bouche de deux prêtres égyptiens, Théodas et Torquatus, ces lamentations sur leurs idoles détruites.

Théodas.

Veez cy le grand dieu Mahomet Qui ha la teste despecee ; Veez cy Venus toute cassée, Veez cy Apolo et Juppin.

Torquatus.

Veez la Saturne et Adoyn (Adonis) Pana, Cloto et Lachesis, Denioguorgon (?) avec Ysis Mis par terre avec Ycarus (Icare).

Théodas.

Veez ey Flora et Zépiiiiiis,

Juno, Scelion (;) et Mynerve ', etc.

Ce mystérieux Demogorgon est encore invoqué par Aman dans le ce Mystère du Viel Testament », en même temps que Promet hée et Deucalion *,

* Thiboust, p. 2i\

* On sait que Mahomet était pour le moyen âge, avec Apollin (Apollon) et Tervagan (Hermès Trismég^iste, d'après M. Bréal) un des trois grands dieux des Sarrasins, autrement dit des païens, car les Saxons euxmêmes étaient qualifiés Sarrasins.

» Passion de Gréban, v. 7494 à 7503.

* Tome VI, p. 167.

Les auteurs étalent encore leur pédantisme en intercalant dans leur texie des passages en pseudo-hébreu, en simili-allemand, flamand ou breton ^.

Le même drame cyclique du « Viel Teslament » renferme une scène d'un délicieux anachronisme qui fixera définitivement les idées : Nabuchoilonosor mande auprès de lui, par l'intermédiaire crHoloftTnes, son maître d artillerie! Et Ton assiste à une inspection d'armes des plus complètes; c'est tout un arsenal d'engins de guerre du XVi« siècle qui figure ici.

a Le maître d'artillerie, avec ses gens, met ^ point certaines pièces d'artillerie », puis, avec le sénéchal et le maréchal, fait l'inventaire des instruments d'attaque et de défense.

Tâchons maintenant de pénétrer plus avant dans l'âme des auteurs; en général fort humbles, ils traitent docilement les sujets qu'on leur commande : tel ce Jean duPérier, dit le Prieur, maréchal des logis du roi René, qui reçoit une grosse somme a pi)ur certains livre ou histoire des Apôtres, qu'il avait naguières dressié et mis en ordre selon la matière que le dit seigneur lui avait baiilée 3 ». Aussi le même auteur expliquet-il lui môme au public, dans le prologue, comment le roi René a chargé d'une si lourde tâche un simple a valet de chambre -^ ».

Le plus bel exemple de cette humilité de l'auteur est celui du chanoine Pra, qui n'avait de talent que tout juste assez pour composer un fastidieux mystère, et qui soumet sa copie aux

* Nous avons soumis à M. Schwab tous les textes prétendument hébreux trouvés par nous clans les mystères. II les a analysés dans la Reuue des études juives, octobre ilécembre 1904 et janvier-mars i903, pp. 148-151. Pour le flamand, voyez Bulletin du bibliophile, 1878, p. H (noie (le M. Mâconj; pour le celtique, Bulletin du bibliophile, 1899, p. 194, et Revue celtique, 1899, pp 183-190.

« Archives des Bouches-du-Rhône, B. 273. fol. 193, cité par Lecot DE LA Marche, Le Roy René, 1. 11. p. 143, in-8^

3 Bibliothèque Nationale, manuscrit français 24334, prologue.

organisaleurs comme un enfant remet au maître un devoir à corriger.

Six semaines après la commande qu'on lui a faite d'un mystère des « Trois Doms », il arrive à Romans avec ce qu'il avaitcomposë de la première journée. Les commissaires se réunissent à l'hôtel de ville pour entendre la lecture. Mécontents, ils envoient un express à maître Chevalet, « fatiste » ou poète, de Vienne, pour le prier de venir à Romans collaborer au livre des trois martyrs comme « coadjuteur » du chanoine Pra. Ce Claude Chevalet s'était acquis à cette époque une certaine réputation. C'était lui que les Lyonnais avaient chargé de la « poetrie et versification » du mystère joué à l'entrée de Charles VIII. Valence le fait venir pour préparer les farces à l'entrée de l'évéque Gaspard de Tournon, mais, enivré par ses succès, il le prend de très haut avec les consuls et refuse de livrer son manuscrit avant règlement complet de la somme fixée pour son travail. C'étaient tous ces triomphes qui justifiaient l'incipit de l'édition posthume du Mystère de saint Christophe en 1527 : « S'cnsuyt la vie de sainct Christofle élégamment composée en rime françoise et par personnages par maistre Chevalet jadis souverain maistre en telle compositure. »

Voici donc notre souverain maître arrivé à destination.

A en juger par son œuvre, libre, capricieux, indépendant, plein de verve, cynique, brutal, il ne put se plier à être le coadjuteur de quelqu'un, et au bout d'une semaine quitta la ville « pour ce qu'il ne volit pas besoigner avec le chanoine Pra. » Une indemnité de 10 florins 8 s. lui fut payée pour son déplacement.

Le pauvre chanoine est abandonné à ses propres forces; il travaille patiemment comme une fourmi, mais sa fourmilière était sans cesse détruite par des mains impitoyables.

Dès qu'une partie était terminée, les commissaires procédaient à la « vi^:ite du livre ». II y eut des séances où Ton vaqua jour et nuit, ni plus ni moins que dans un parlement, pour amei\dcr Tinfortuné manuscrit. Les corrections furent si nom-

breuses qu'il fallut le recopier en entier. Ce qui nous en reste ne plaide ni en faveur de Tauteur ni en faveur des correcteurs. On comprend d'ailleurs quelle mosaïque devait former une œuvre aussi remaniée.

Malgré tout, les commissaires furent pris de peur au moment de la représentation. Pauvre chanoine, le jugeait-on assez médiocre!

On résolut de faire « radouber w le rôle de bourreau et Ton recourut... à qui? à Chevalet; il était Phomme indispensable. Aussi lui dépécha t- on un certain Combez des Coppes, noble romanais qui passa quatre jours avec le poète pour lui arracher, moyennant 7 florins, les corrections désirées. Les repas de Fauteur étaient en outre largement payés.

Chevalet corsa le rôle des tyrans, mit partout les grossièretés spirituelles qui étaient son talent particulier, arrondit certaines tirades et de ci de là poussa un peu le sentiment ^.

Un autre trait bien curieux de la vie des anciens dramaturges est celui du bourgeois d'Âbbeville allant, en 14K2, trouver Arnoul Greban en son logis à Paris et lui payant la somme de dix écus d'or pour avoir un exemplaire du fameux jeu de la Passion ^ qu'il avait composé naguère à la « requeste » de ceux de Paris. Or, comme ce précieux manuscrit avait été clos et scellé des sceaux du magistrat d'Abbeville, « et rais en un coffre en Téchevinage de la dite ville, tant et jusques à ce qu'on verra iceulx juer », d'autres villes de province avaient dû imiter leur sœur de Picardie et fournir ainsi à l'heureux docteur d'abondantes ressources 3.

La durée de la composition de pareils ouvrages ne nous est pas toujours connue avec la même précision que pour l'histoire des « Trois Martyrs » de maître Jean de Mont, oc lequel est demeuré à le faire quatre moys ^ ». Andrieu de la Vigne ter-

* Trois Doms, pp. xxx à xxxvi et liv-lvi. « Vers 1450.

» P. Paris, op. cil.y pp. 7-8.

* Représentation à Valence 1469-1470. Voyez Trois Doms, p. viu.

mine en cinq semaines le Mystère de saint Martin ^. Mais à Rouen, en 1491, le livre était commencé depuis dix-huit ans 2 !

Le registre, de forme très variable, était souvent oblong comme les livres portatifs des collecteurs d'impôts : c'est le cas pour les nombreux manuscrits qui nous ont été conservés des mystères de Lucerne; c'est le cas aussi pour le manuscrit 617 de Chantilly.

Parfois aussi, c'est un rouleau que l'un des metteurs en scène qui joue le rôle de souffleur garde en main et qui ne contient guère que les rubriques et les premières notes des répliques.

L'exemple le plus remarquable que nous ayons conservé de ce genre de libretto est la Frank/ûrter Dirigierrolle, à la fin <iu XV« siècle 3, Dès le dernier tiers, on imprime les mystères à l'initiative, soit de quelque riche bourgeois comme Âlabat ^^ qui sollicitait et obtenait du roi un privilège, soit d'un imprimeur-éditeur comme Antoine Vérard, Jean Trepperel, Alain Lotrian, etc. Ces privilèges étaient fort disputés, des contrefaçons se produisaient sans cesse et il fallait les faire renouveler »•

* Procès-verbal de la représentation de 1496 à Seurre, dans Jubinal, i. I. p. xuv.

* Lever DiER, p. lvi.

» Cf. MoNE, t. II, pp. 119-120; Richard, Frank li'trtisches Archiv {ûr Altère deutsche Litteratur und Geschichte, t. 111, p. 137; Froning, bas deulsche Drama des Mitlelalters. (Deutsche national Litteratur, t. XIV, 3 Telle. Stuttgart, i89l, in-8", et Du Méril. p. 297.)

* Riche bourgeois et marchand de la ville de Bourges qui fil imprimer à ses frais, par Nicolas Cousteau, le Mystère des Actes des Apôtres, en 1537. Cf. l'exemplaire du duc de la Vallière, à Chantilly.

^ Cf. les éditions ultérieures de 1540 et 1541 du môme mystère (édit. de 1540), se trouvent entre autres à la Bibliotiièque Nationale et au Musée Condé. La Bibliothèque royale à Bruxelles possède de Téilition de 1541 un exemplaire dans lequel nous avons malheureusement constaté une substitution de feuilleis. Voyez aussi Cahier et Martin. Vitraux de la cathédrale de Bourges, in-fol., 1. 1. p. 153.

- loi —

Crpendaiit comme ces lîrr» coôlaieiit kxt ther ^ ei qa*il eût tié diSdIe <f y hirt ées aDDoUtioos sopplémentiûnn, od ks recopiait en j ajoutant eertains dialogiies i effet oa des iodicaiîoDS s€éoiqii€$. L'écritore devait d'ailleurs être employée pour la musique, însépanble du mystère, et qu\in calligraplie intercalait dans les interralles laissés en blanc par llmprimeur, car on n'appliquait pas encore au XV* siède les procédés de la pressa, pour la reproduction «les portées et des notes S.

L'édition était surtout destinée aux acteurs de fMOvînce qai désiraient reproduire les merveilles exécutées par les confrères parisiens. I*aris était, comme maintenant encore, le grand centre d^édition des pièces de théâtre.

Mais on achetait beaucoup les mystères pour les lire et s>o donner ainsi le spectacle dans un fauteuil. Nous en trouTons des eiemplaires dans des bibliothèques d avocats et de ^la^ chauds de Paris 3. Ainsi s'expliquent les trois éditions du Mystères des a Actes des Apôtres » qui se succèdent dans l'espace de quatre ans *. Ainsi s'explique aussi quun exemplaire soit venu échouer chez la Pompadour, qui, sans doute ne l'a jamais lu ».

Le vœu formulé par Guillaume Alabat était donc réalisé : a Je désirant... comme ces jours passés ont esté en la ville de Bourges, triumphamment représentez et non jamais ailleurs .. Aflin que la lecture ou audience d'iceulx parvint non seule-

* Kn Italie, à Pérouse par exemple, c'étaient des confréries qui prêtaient les libretti et elles tenaient même un registre des prêts. (Cf. Cno Trabaldaza, Una laude umbra e un libro di prestanza dans les Scritti vari di Filologia a Ernesto Moxaci, et Monaci, Appunti per la storia dd teatro ùaliano, t. 1, 1874, in-8°, pp. 28 et 30.

* Lever DiER, p. xmu.

* Cf. CoYECQUE, op. cit., p. 48, inventaire après décès des biens de Macée Myetle, première lemme de Fr. Cousinot, avocat, et de feu Nicolas Boudier. marchand et bourgeois de Paris (1513;.

* Années 1538, 1540, 1541. Voyez P. de J., pp. 461 et 462.

* C'est l'exemplaire de Bruxelles.

ment aux présens mais aussi aux yeulx et aux oreilles de ceulx qui sont à venir et des lointains... d ^

L'édition de 1837, dont nous extrayons ces lignes, renfermait quelques feuillets probablement extraits d'une édition antérieure et intercalés par un bibliophile; par la suite, ils furent jugés trop hardis, et on ne les retrouve plus dans aucune édition ultérieure.

C'est assfz dire qu'il existait une censure. Celle-ci partageait le privilège de toutes les censures, c'est d'être à la fois aveugle et inefficace : on supprimait des pages fort innocentes, comme celles que nous venons de citer et qui renferment une sentence donnée par Justice Divine conire Lucifer et l'admettant à plaider sa cause en paradis : mais on en laissait d'autres, exécutées et imprimées sous Fapprobation des autorités, et qui étaient pleines de simulacres de viols et versaient des bottées d'ordures.

Les interdictions et les approbations émanaient des souverains, des municipalités ou du clergé. Tout le monde connaît le fameux document du 4 juin 1398, d'où il résulte qu'un sergent au Châtelet se transporta à Saint-Maur pour faire publier l'ordonnance du prévôt de Paris, édictée la veille et défendant <c a tous manens et habitans en la ville de Paris, de Saint-Mor et autres villes de autour Paris que ils ne facent ne se esbatent [à] aucuns jeux de personnages », sans lautorisation expresse du roi. Le procès-verbal constate que « nonobstant furent aucuns qui jouèrent personnaiges de la Passion Nostre Seigneur 2. »

Les administrations communales remplacent le plus souvent la censure royale. En 1462, à Tournai, la société des a Cœurs Joyeux » sollicite l'autorisation de représenter pendant les fêtes de Noël l'abrégé de l'histoire de la destruction de Troie. En février 1541, Jehan Seneschal et autres joueurs des Actes des

* Préambule de rédition de 1537.

* P. DE J, 1. 1, pp. 414-415, dans Thomas, op. cit.

Page 1