‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 75 sur 95 · CHAPITRE VU Les Acteurs · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU Les Acteurs

Condition des acteurs.

En général et surtout avant le XVI^ siècle, les joueurs de mystères sont des acteurs d'occasion et non des professionnels. Ce sont, pour la plus grande partie, des bourgeois et des ouvriers qui se réunissent un peu pour la gloire de Dieu, mais beaucoup plus pour le plaisir de jouer un drame, pour Thonneur de figurer un personnage plus haut que soi ou simplement pour le bonheur de quitter un instant la monotonie de

* Trois Doms, p. cvu.

* Texte déjà cité dans Lecoy de la Marche, Le Roi René, t. Il, p. 1^- 2 Cf. KocH, Shakespeare, p. 260.

la vie quotidienne. Beaucoup aussi, dans le but d'amuser la foule, de lui plaire et de conquérir ses suffrages. Mais nobles et prêtres ne craignent pas de se mêler à la foule des acteurs du tiers dans une touchante fusion des classes ; ce n'est pas qu'ils n*y gardent leur rang et qu'ils n'y assument les rôles de rois et de princes, de préférence à ceux de diables ou de bourreaux, mais cependant, c'est un noble qui, à Romans, joue le rôle de Brisebarre, premier tyran ^. Les prêtres s'adjugent plutôt les rôles de saints, de saintes et de personnes divines ; mais un des leurs ne craint pas d*être, à Metz, le bourreau de Dieu ^J.

Quatre des acteurs de Romans appartiennent aux premières maisons de la ville. Il est vrai de dire qu'ils sont en bonne compagnie, car le maître de la monnaie, Girard Chastaing, le juge de la ville, Messire Louis Perrier, le chanoine Chastillon, l'official lui-même, c'est-à-dire le représentant de l'archevêque de Vienne, y figurent également 3.

L'ecclésiastique reste, en effet, l'âme du mystère.

En 1436, à Romans, une subvention de 5 florins e^t accordée à deux curés, pour faire un jeu sur la place publique 4.

A Metz, en 1437, un religieux et deux curés tiennent les rôles de saint Jean, Jésus, Judas, Titus.

En 1490, à Troyes, Nicole Molu, jacobin, avouait que depuis sept années il négligeait ses devoirs religieux pour étudier et jouer le rôle de Jésus s.

Dans le Mystère de saint Martin, à Seurre (1496), le rôle du père du saint est rempli par Messire Oudet Gobillon, vicaire, (linq religieux tiennent en outre les rôles de l'évêque des Ariens, de maîtres et de secrétain (sacristain) 6.

* Trois Doms, p. LVi.

« En4437. Cf. P. DEJ.,p. 43.

5 Trois Doms, p. xxxix.

* Ibid., p. DCCLiv.

B P. deJ., 1. 1, p. 367.

* JUBINAL, t. 1, p XLIX.

A Laval, en 1S07, au témoignage de Guillaume le Doyen, le clergé de Sainte-Thugal représente sur le grand pavé ce le sacrifice d*Abraham »^. La même année, à Amboise, plusieurs ecclésiastiques obtiennent la permission de laisser pousser leur barbe pour figurer mieux leurs personnages dans les mystères î, de môme que les paysans acteurs d'Oberammergau se composent longtemps à l'avance la physi< momie de leur rôle.

L'année suivante, plusieurs ecclésiastiques reçoivent du chapitre la permission de figurer dans un mystère et le chantre remplit même le rôle de Satan 3. Le chapitre de la cathédrale de Rouen s'était montré plus libéral encore : en 1476^ il permet aux chapelains de participer au mystère sans perdre les avantages résultant ordinairement de leur présence au chœur 4.

Comment concilier cette bienveillance extrême avec la sévère défense faite par le chapitre de Saint-Hilaire (Poitiers) à Jean de Baveay, maître de chapelle, de se mêler, sous peine d'excommunication, à « ces jeux vils, honteux, infâmes, déshonnêtes, vulgairement appelés farces, moralités, et d'engager personne, surtout des gens d'église, à se livrer à de telles insolences»?

L'interdiction ne produisit que peu d'effet, puisqu'elle dut être renouvelée deux ans après ^.

C'est que l'Église a fait, dès celte époque, une distinction étrange entre les mystères et miracles, pièces censées purement religieuses, et la comédie profane, farces et moralités. Ce n'est pas que les pièces ne fussent parfois beaucoup plus décentes que les mystères, mais TÉglise n'a cessé de hoonir

* Viel Testament, l. Il, p. n.

« Du MÉRiL, p. 6i, note 4.

' Hamon, op. cit., p. lli.

* Leverdier, 1. 1, p. LU.

8 Clouzot, pp. 25-26.

les unes et de protéger les aiAres. Alphonse X établissait déjà au Xin* siècle, dans ses Siete Partidas, cette distinction : La loi 34 (titre VI de la Partida prima) « défend aux clercs de faire des représentations scéniques dans les églises ou même d'y assister comme d'autres le font ». Pourtant, ajoute la loi, il est telle représentation qui est permise aux clercs, comme celle de la Naissance de Notre-Seigneur, annoncée aux pasteurs par un ange, ou quand on expose l'Adoration des rois mages, le Crucifiement du Sauveur et la Résurrection au troisième jour, etc. De tels spectacles excitent Thomme à bien faire et raffermissent ^.

Or, telle a été invariablement la doctrine romaine. On ne peut pas dire que l'Église ait jamais formellement interdit les mystères; on continua à les jouer sous sa haute approbation jusqu'au XVIII^ siècle, et même il ne serait pas difficile d'établir une série à peu près continue de représentations depuis les origines jusqu'à nos jours â.

Examinons les interdictions qui se sont succédé dans le diocèse du Mans. Qu'y constatons-nous? D'abord que les mystères n'y sont pas compris, ensuite qu'il fut bien malaisé

* MAffUEL Garcia de Villanueva Hagaldo y Perra, Origen, epocas y progresos del teatro espafiol, Madrid, 1802, dans Jubinal, 1. 1, p. xvui.

* Cela est si vrai, par exemple pour l'Espagne, que la reine Isabelle rendit, le 30 avril 4856, une ordonnance ainsi conçue :

« Article premier. — A partir de ce jour, ne pourront pas être représentés sur les théâtres du royaume, des drames dits sacrés ou bibliques, dont le sujet appartiendrait aux mystères de la religion chrétienne ou parmi les personnages desquels figureraient ceux de la Très Sainte Trinité ou de la Sainte Famille. »

GeUe ordonnance fut donnée, dit la Gazette de Madrid, à la suite d'une plainte du vicaire de Madrid, à l'occasion du drame de la Passion, représenté sur le théâtre de la princesse. (Cf. Ad. Fabrb, Les clercs de la Basoche, 4875, in 8», p. 188.) Cette Passion était l'arrière- petite-fille des célèbres « autos sacramentales » du XYl^ siècle, dont la lignée continue jusqu'à nos jours dans les représentations qui ont lieu encore dans de petits villages du Nord de l'Espagne.

d'em pécher les ecclésiastiques de'continuer à jouer eux-mêmes dans les farces et jeux publics.

La première des deux ordonnances synodales auxquelles nous faisons allusion, s'exprime ainsi : « . . Et suivant les anciens canons et constitutions ecclésiastiques leur défendons (aux ecclésiastiques) de se trouver aux spectacles, farces et jeux publiques et surtout de n'y jouer et faire aucun personnage, et ceux qui depuis mois se sont (ant oubliez que de servir aux dits jeux, les admonestons et leur ordonnons de s'adresser à nous ou à notre pénitencier pour être pourveu i scurelé de leur conscience.

» Et sont faictes deifenses aux curez et tous ecclésiastiques ne permettre et souffrir les dicts jeux et spectacles estre faicts es églises et lieux distincz pour la prière et dévotion. »

Malgré cette ordonnance, la participation des prêtres aux jeux et farces les plus profanes fut si active, qu'elle appela une nouvelle sentence synodale du 6 mars 16â6 a Défendons à tous ecclésiastiques les brelans publics et d'assister aux spectacles, farces et surtout d'y jouer, n*y représenter aucun personnage, enjoignant expressément aux curez et autres ecclésiastiques de ne permettre ny souffrir les dicts jeux et spectacles estre faits es églises cymetières et lieux destinez pour la prière et la dévotion ». Encore une fois, aucune interdiction n'est lancée contre les mystères, car ils eussent été expressément mentionnés.

Au contraire, le drame hiératique se maintient dans le Maine jusqu'au XVIII® siècle ^. Loin que le grand mouvement des mystères ait pris fin en 1548, comme semble le croire M. G. Paris 2.

Cependant, aux XIV% XV* et XVI« siècles, les acteurs se recrutaient pour la plupart dans le tiers état, parmi les bourgeois et les ouvriers.

* Dom PiOLiN, Le théâtre chrétien dans le Maine. Mamers, Fleury et Danzin, i892, in-8«, pp. 130-131.

• Préface de la Passion de Gréban, p. xx.

Les étudiants continuent à être animés du mémo zèle dramatique que leurs camarades de Beauvais aux siècles précédents. On sait que « écoliers et (ils de bourgeois » jouaient habituellement à Angers aux foires de Pentecôte, notamment le délicieux jeu de Robin et de Marion ^ et il y a de bonnes raison de supposer qu'ils ont pris leur part de la Passion qui y fut jouée en 1486 a moult triumphamment et sumptueusement 2 ».

Faut-il rappeler que les juristes ont toujours pris une large part de ces réjouissances publiques? Qu'on pense aux représentations fameuses des clercs de la Basoche, dont nous n'avons pas à parler ici 3. Le notaire Jean Didier joue le rôle de sainte Catherine ; un jeune avocat se fait remarquer à Laval, où le notaire Guillaume le Doyen remplit plus tard le rôle de Judas.

Au Temple, à Londres ^^ on se mêlait aussi de jeux dramatiques, et les masques, les danses et les chants venaient souvent faire trembler les grimoires et faire sauter les perruques.

Cette tradition n'est pas tout à fait morte au Palais.

Mais un plus grand nombre d'acteurs se recrutent encore dans la petite bourgeoisie, les ouvriers des corporations, comme nous le prouverons bientôt, ou de simples paysans.

On nous conte môme, à ce sujet, une douloureuse histoire : C'était à Beaulieu, près Laval, en 1S51 : des gens du peuple avaient monté un théâtre fort primitif. Une dizaine de jeunes nobles un peu avinés sortirent de chez Jean de Launay pour aller voir le mystère. L'un d'eux, le sieur de Villedé, se prit de querelle avec l'un des acteurs, Alain Chany; celui-ci fut blessé si grièvement qu'il mourut deux jours après; de Villedé lui"

' D'après Do Gange, l. V, p 784, col. 1, dans Du Méril, p. 65. » Incipit de Tédition princeps de la Passion de Jean Michel. > Bien qu'ils eussent joué des caricatures de mystères. Cf. Ad. Fabbe, Les clercs du Palais, 2» édit. Lyon, Scheuring, 1875, pp. 128-129. * Cf. Brotanek, Die Englischen Maskenspiele, passim,

même ne s*en tira pas sans dommage; les amis vinrent à la rescousse^ tirèrent leurs épées, coupèrent les cordages des échafauds, détruisirent la loge de feuillage qui constituait l'Enfer et commirent cent excès.

Le tribunal fut impitoyable : il condamna à mort le jeune délinquant et décréta la confiscation de ses biens. Jean de Launay fut par la suite gracié, les autres prirent la fuite ^.

Groupements.

Les troupes permanentes d'acteurs sont des institutions qui ne se trouvent que dans les civilisations déjà ratHnées. En Angleterre cependant, on connaît des acteurs professionnels dès 1464 ^. Uais ce sont des « interluders », des « players » et non des joueurs de mystères.

Les acteurs se présentent à nous, réunis en confrérie ou pays comme les « pays Notre-Dame », qui jouaient surtout des miracles en Thonneur de la Vierge, tels que ceux du manuscrit Cangé. On rencontre aussi des associations temporaires d'acteurs, s'organisant pour l'exécution d'un mystère déterminé. Nous ne trouverons de troupes permanentes et nomades que vers le milieu du XVl^ siècle.

Les confréries sont extrêmement nombreuses et toutes se préoccupent plus ou moins de représenter des mystères. C'est le cas pour celles de Chartres, de Kouen 3, d'Amiens, de Limoges, de Compiègne, etc.

L'une d'entre elles, celle des Confrères de la Passion de Paris, reconnue par les fameuses lettres patentes de 140i, a joui d'une

« Dom PiOLiN, op. ciL, pp. 197 à 200. « KocH, Shakespeare, p. 252.

' Voyez Leverdier, Documents relatifs à la Confrérie de la Passionà Rouen, s. 1. n. d.

juste renommée. Son histoire a été trop bien tracée par H. Petit de Jiilleville pour que nous ne nous bornions pas à y renvoyer le lecteur ^ Mais complétons son exposé par ce que nous ont appris de tout récents travaux. Rien ne prouve, comme Ta fort bien remarqué H. Thomas â, contrairement à l'affirmation de M. Petit de Julleville, que ce soient les confrères que Ton trouve à Saint-Haur en 1398; mais ce sont bien eux qui ont jouéy en 1380, un Mystère de la Passion. En effet, une lettre de rémission, en faveurd'un certain Guillaume Langlois, cause involontaire d'un accident mortel survenu pendant la représentation» mentionne que ledit Langlois avait été requis par les diables de tirer des canons « si comme es diz jeux on a coustumë à faire par chascun an à Paris 3 ».

Cette dernière phrase indique assez une périodicité déjà depuis longtemps constante et qui implique une société per* manente, s*occupant de l'organisation. Cette date de 1380 justifierait le terme de autrefois dont s'est servi le roi dans les lettres patentes, en parlant des mystères qui avaient été représentés devant lui par les confrères.

Les confrères étaient pour la plupart, nous l'avons dit déjà, de simples ouvriers. Le réquisitoire du procureur général contre les acteurs du « Mystère des Actes des Apôtres » les traite de « Gens non lettrez ni entenduz en telles aflfaires, de condition infâme, comme un menuisier, un sergent à verge, un tapissier, un vendeur de poisson... * ». Ailleurs, il dit que ce Tant les entrepreneurs que les joueurs, sont des gens ignares, artisans mécaniques... ^ ».

Les corporations s'occupaient déjà au Xi V« siècle d'organiser des mystères; sous Philippe le Bel, des tisserands représentent

< P. DE J., 1. 1, chapitre XII.

« Op. cit., pp. 1-2. (Roraania, i892, pp. 607 sqq.

» Ibid., pp. 4-5.

* P. DE J., 1. 1, p. 424.

» ID., p. 423.

Adam et Eve et Pilate; les corroyeurs contrefont la vie de Renard^. Mais il ne s'agit là que de mystères mimés. Les cordonniers organisent la représentation de l'histoire de saint Crépin et saint Crëpinien; les maçons et charpentiers commandent à Gringoire un mystère de saint Louis 3.

Dans les deux cas, il s'agit d'une fête patronale. Le système de la représentation confiée à des corporations n'est donc pas aussi général qu'en Angleterre, où, ^ Covcntry par exemple, chaque métier paie la scène, la machinerie, le registre, les costumes dont il a besoin 3.

La distribution des différents actes est, comme dans les Yorkplays, parfois déterminée par les connaissances techniques et les accessoires que comporte l'exécution de telle scène du cycle. Aux constructeurs de navires échoit la construction de l'arche de Noé; aux poissonniers, le déluge; aux orfèvres et batteurs d'or, les trois Rois, à cause des couronnes et des joyaux précieux, etc. ^.

Le plus ancien exemple d'acteurs de mystères voyageant ensemble et constitués donc en vraie troupe de comédiens ambulants est de 1f545, où des confrères de la Passion parcourent le Poitou et se font entendre, notamment à Saint'Haixent,le 12 juillet. Ils jouèrentquinzejoursdesuite, faisant suivrechaque mystère d'une farce joyeuse s. Nous ne savons pas si les acteurs dont H. Coyecque a publié le curieux contrat d'association, daté delS44, se sont également préoccupés déjouer des drames religieux en même temps que leurs a moralitéz, farces et autres jeux roumains et françoys ». On ne peut donc plus affirmer,

* JUBINAL, t. I, p. XXII.

« P. DE J., 1. 1, p. 422.

5 Eberts Jahrhuch, 1. 1, p. 55.

* Voyez la liste complète des corporations et des drames qui leur sont confiés aux pages xix à xxvii des Yorkplays, édit. Lucy Touimin Smith. Oxford, 1885, in-8o.

^ Clouzot, op, cit., p. 43.

avec M. Petit de Julleville ^ que c'est en 1556 que pour la première fois une troupe joue en public moyennant salaire. Ce contrat est également antérieur d'un an à celui qu'a signalé Boyer 2.

Ce que nous venons de dire montre que les joueurs, n'étant pas des professionnels, ue tombaient pas sous le mépris absurde qui frappe encore actuellement les acteurs. Ils se rassemblent simplement afin de gagner un petit a supplément ».

C'était dans cette mesure que le Conseil de la cité de Londres admettait la profession d'acteur; mais dans sa décision de 1575 relative à un appel interjeté par des comédiens, il trouvait par contre inouï que des gens prétendissent trouver sur les planches leurs moyens d'existence et qu'il leur fallait désormais cultiver d'autres arts honorables et légitimes 3!

Les femmes sur la scène.

On entend affirmer quelquefois que si les femmes ne parurent pas sur la scène en Grèce, à Rome, en Angleterre, même sous Shakespeare, c'est que leur pudeur eût été trop vivement alarmée par la grossièreté des pièces. C'est là une erreur profonde. La pudeur au sens moderne est d'ailleurs parfaitement inconnue des anciens. La raison de cette abstention forcée des femmes n'est pas là; nous n'en voulons pour preuve que leur présence dans les pantomimes à Rome et en France, où de bonne heure on les voit, dans les costumes les plus indécents et les déshabillés les plus complets *.

La vraie cause doit être recherchée dans l'origine religieuse

* Répertoire du théâtre comique, p. 391.

« Cf. G. Lanson, Études sur les origines de la tragédie. (Rev. hist. UTT., 1903, p. 193.) » KocH, Shakespeare, pp. 252-253.

* P. DE J., 1. 1, p. 371.

des drames. On n'a jamais admis que des femmes se mêlassent directement à la célébration du culte. Les religions recevaient bien les femmes pour adeptes; elles n'en voulaient pas pour prêtres. Les théâtres issus du culte conservèrent plus ou moins consciemment les mêmes principes. Ce n*est qu'après une longue évolution, quand le lien avec la liturgie devint de plus en plus lâche, et même longtemps après seulement que ce lien eut été rompu, que les femmes furent appelées à remplir les rôles de femmes.

Les puritains anglais du XVi® siècle, qui ne comprenaient pas que c'était pour une raison religieuse que ces rôles étaient tenus par des hommes, fulminaient contre cet usage et le qualifiaient énergiquement de sodomie ^.

Le moyen âge, qui n'avait pas de puritains, pensait toutdif* féremment.

En 1485, le jeune fils d'un barbier nommé Lyonard tit à Metz le personnage de sainte Barbe ce si prudemment et dévotement que plusieurs personnes pleuraient de compassion ». D'ailleurs, il « était un très beau 61s et ressemblait une belle jeune fille ». Plusieurs personnes s'intéressèrent à lui et lui 6rent faire des études, il devint chanoine.

Cependant, la même ville de Metz avaitvu la première actrice de mystère en 1468. Dans un jeu de sainte Catherine, le rôle de la sainte fut rempli par une jeune fille d'environ 18 ans, qui récita sans faiblesse deux mille trois cents vers et « parla si vivement et si piteusement, qu'elle provoqua plusieurs gens à pleurer, et qu'un gentilhomme l'épousa ^ ».

Dès la première moitié du XVI<* siècle, quoi qu'en pense M. Petit deJulleville, les acteurs féminins sont très nombreux. Dans le mystère des « Trois Doms 3 » (1508) les rôles de femmes furent tous tenus par des femmes.

* KocH, op. cit , p. 261.

« P. DEj.,t I, p. 370.

* Cf. p. cxvii et pp. 573-577.

Quelquefois on les traite assez brutalement; témoin celte délibération du Conseil de la ville de Grenoble en 1518 : « On expose qu'aucunes femmes ni allés ne veulent jouer sur les échafauds pour la venue du roi. Que faire? »

On conclut que les nommés Chanterelle, Martin, etc., iront trouver les pères, mères ou maris des femmes et des filles, et les prieront de faire jouer celles-ci, selon Tordre du chanoine Prai.

En 1516, une femme devant jouer un rôle injuria Tun des consuls. Son rôle lui fut retiré et donné à une autre.

On ne pense donc plus à les remplacer par des hommes ; cela eût été plus simple que d agir sur les maris.

A Grenoble, quelques années plus tard, en 1535, Françoise Buatier se feisait remarquer « par les gestes, la voix, la prononciation, le débit; elle sut charmer tous les spectateurs, au point d'exciter une admiration générale; la grâce et la beauté s'ajoutaient chez elle au bien dire ^ ».

Cependant les actrices de drames religieux semblent plus rares dans le Nord, ou peutrétre nous restent-elles simplement inconnues, à cause de Tinsuffisance des documents que nous possédons.

Le contrat d'organisation de Valenciennes (1547) représente bien un stade de transition : on confie à Jean Le Lièvre, dit TEnfant, le rôle spirituel et délicat de la courtisane Madeleine, Jean de Lamyne fait sainte Anne, mère de Notre-Dame; Nicolas Desmaret joue « Sapience » dans le débat des Vertus et Simon Longenier, la Justice, tandis que Jean Devis, alors « sergeant de la Paix » à Valenciennes, s'est réservé celui de la Vérité en Paradis et de la reine d'Yscarioth 3.

Au contraire, un seul rôle important de femme, celui de la

* Trois Doms, p. 662.

« Du RiVAiL, de AUobrogibus, apud P. de J., p. 370, et Trois DomSy

pp. CXVI-CXVIl.

» Contrat de Valenciennes, fol. 294-295.

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" ^h^f AlHmt'jJu^*. Sf:haw^jntl, p. i3, noie.

d'Hérode Antipas à Bourges ; ils paraissaient les bras et les pieds nus, la tête couverte de lauriers; « les ungs portaient harpes, luths, rebecs et cornemuses, dont ils savoient fort bien jouer; les autres chantoient de musique ^ ».

On les employait enfin surtout pour représenter les « enfances » des personnages. Le moyen âge a poussé jusque dans ses dernières limites le mépris de l'unité de temps, puisqu'il considère le drame comme une histoire, comme un cycle et non comme un ou plusieurs moments caractéristiques de la vie d'un individu. Aussi tomhe-t-il à merveille sous la critique de Boileau :

Là souvent le liéros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier V

Le grand critique ne devait pas passer les P>Ténées pour trouver qui frapper. Au fond, chaque théâtre a l'esthétique qui convient au milieu, aux circonstances de temps, de lieu et de sujet dont il dérive.

Le (ïioyen âge veut tout savoir de la vie d'un homme. 11 n'a pas assez de tel épisode de l'âge mûr, il lui faut des a enfances 3 », qu'il s'agisse de Garin, d'Oger et de Vivien ou du Christ et de la Vierge Marie ^. II ne se contente pas de l'émouvante Passion, il veut savoir ce qui est arrivé après, et le pseudo- Évangile de Nicodème vient lui apprendre les péripéties de la descente de Jésus aux Enfers Ne croyez pas qu'il s'arrête à l'Ascension : Notre-Dame reste vivante, il faut suivre jusqu'à sa mort la mère de Dieu, et l'on écrit la mort Nostre

* Thiboust, p. 52.

^ Art politique, chapitre III.

5 C'esl-à-dirfi le récit des premiers exploits.

* Cf. Vtlvangile de l'enfance, histoire des premières années de Jésus; Une des versions est de Gautier de Coinci. Voyez Pauis, Manuel de la littérature française au moyen âge, '2«^ édil. Paris, Hachette, 1890, in-8o, S6, pp. 140-141.

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