‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 76 sur 95 · Tome I. — Letthes. n · texte numérisé non relu

Tome I. — Letthes. n

Dame ^. Ce n'est pas tout. Quand les disciples ont enterré la Vierge, on les suit encore dans tous les pays où ils vont semer la parole évangélique ^.

L'enfant à qui l'on raconte l'histoire la mieux terminée demande toujours : et après?

Or, l'auteur de mystères lit aussi dans les yeux des assistants l'interrogation anxieuse : et après? L'auteur va y répondre! On est habitué, aux XV«et XVi« siècles, aux longs récits en prose qui ont délayé l'épopée et le roman et ont inséré en un interminable récit tous les fragments, toutes les traditions qu'ils ont pu recueillir. Le Mystère suivra les mêmes errements.

Hais comme il lui faut au début un Christ nouveaunt^ puis un Christ enfant discutant au temple avec les docteurs, puis un Christ adulte, il prendra pour le premier une poupée quelconque, pour le second un jeune garçon; pour le troisième un homme, car un seul acteur, n'étant pas doué, comme Simon le Magicien, de la faculté de se métamorphoser de la sorte, ne pourrait suffire au rôle.

Aussi rencontrons«nous sans cesse ces mentions qui, après ce que nous venons de dire, apparaîtront fort claires. Ainsi dans le Mystère de saint Louis 3 : « Icy doit jouer le personnage de saint Loys ung homme et devant jusqu'à cy ung enfant comme de XII ans ». Jusqu'à cy, c'est-à-dire jusqu'au moment ob on veut lui faire épouser Marguerite, fille du comte de Provence 4. Le changement était un peu brusque, mais si la nature ne fait pas de bonds, l'imagination en est volontiers coutumière.

Le (c Mystère du Viel Testament s » cache sous des termes

* Cf. Ibid.

* Comme dans les Actes des Apôtres,

* Publié par Fr. Michel, différent de celui de Gringoire, auquel nous avons fait allusion plus haut.

* Loc cit., p. :23.

8 Tome III, pp. 43 et 47, et t. IV, p. 57.

moins explicites une substitution pareille :« Hn du petit Joseph », et un peu plus loin : a Le grant Joseph commence ». Ailleurs encore : a Icy fine le petit Samuel et Hely dort, et le grant Samuel est couché près de l'autel ». Si les entrées et sorties n'étaient pas bien ménagées, ce qui est infiniment probable, deux acteurs au rôle identique devaient souvent paraître en même temps sur les planches.

On a fait paraître sur la scène jusqu'à des enfants de quatre ans. a Soit un enfant d'environ quatre ans suz aucune chose faite comme la gueule d'un puis ^ », et même un nouveau-né, sans doute figuré par une poupée, témoin la rubrique du « Vie! Testament » : « Il faut ung lit de camp où Sarra enfantera... Il fault ung enfant nouveau-né qu'Agar apporte » '^.

Figurants.

Nous avons vu, dans les personnages muets qui formaient à Rouen la suite des rois, les premiers âgurants de la scène médiévale, mais les mystères ultérieurs en ont considérablement grossi le nombre.

La mention la plus précise, signalant la présence de personnages muets et décoratifs sur la scène, est dans le manuscrit du Mystère de saint Martin. Le ce grant turc de tartarie », le ce grant Soubdan des Indes la major » paraissent avec leurs connétables, capitaines et barons. Dans la marge, on trouve cette rubrique, ajoutée sans doute par le metteur en scène : « (^hascun selon son estât doit esire acoultré et doibvent avoir avec eulx une douzayne de gendarmes du moins qui ne diront mot 3 ».

On ne saurait donner de meilleure définition. Figurants aussi, ce les hommes et femmes, qui apportent des bagues et ostent les anneaulx de leurs oreilles » pour en faire le veau

* Miracle de sainte Geneviève, apud Jubinal, p. 231 du tome I. « Tome 1, p. 373.

* Bibliothèque Nationale, manuscrit français !24332, fol. 53 v^.

d'or 4 ou ceux qui satisfont à la rubrique : « Icy doit avoir grant multitude de gens au temple < ». Figurants encore les chevaliers qui entourent les ducs et pharaons ^, ou les cinq ou six jeunes filles qui accompagnent Rebecca 4.

Animaux.

L'âne reste le favori des mystères, comme il avait été le favori des drames liturgiques; il continue avec son confrère le bœuf à haléner l'enfant Jésus; il porte Jésus à son entrée à Jérusalem s. Les chanoines continuent de ci de là, par exemple à Bourges, à représenter la procession des prophètes : Balaam, monté sur un âne richement harnaché, entrait dans le chœur et faisait lentement, trois fois, le tour du pupitre. Pendant ce temps, on chantait la prose suivante, dont une strophe parodie étrangement un répons célèbre :

Aurum de Arabia ^ Thus et mirrham de Saba Tulit in Ecclesia.

Virlus asinaria.

A chaque couplet on reprenait le refrain :

liez, sire asne, ça chantez,

Belle bouche, rechignez ;

Vous aurez du foin assez

Et de Tavoine à planté (en abondance ').

* Viel Testament, 1. 1, p. 353.

* Actes des Apôtres, 1. 1, fol. 7 v».

» Viel Testament, 1. 1, pp. 296-399.

* Ibid., l. II, p. 97.

s Dans HoNE, Passion de Saint-Gall, p. 96.

« L'Ane courageux a apporté à l'Église, l'or de l'Arabie, l'encens et la myrrhe de Saba.

' Notes extraites de VHistoire manuscrite du Berri de Robinet es Grangiers, ancien magistrat et échevin de la ville, publié par LABomiuK» à la suite de la Relation, etc., de Thiboust, pp. 470-171.

Un ânier avec son baudet figure aussi dans le « Miracle de la Mère du pape^ ». Il est probable que dans d'autres miracles, des chevaux bien dressés ont circulé sur la scène 3, à moins qu'ils n'aient évolué devant la scène, ainsi qu'il en était dans le théâtre grec. De la sorte s'expliquerait le « Lors descendent de l'eschaffaut... lors montent à cheval » du Mystère de Troie 3.

Dans la Passion de Jean Michel, Bruammont, qui est grand chasseur, a mènera ses chiens après luy * ». Un agneau est nécessaire au sacrifice d'Abraham : « Icy est unz aigneau dedens ung buisson qui doit tenir par les cornes à des ronces. Abraham prent l'aigneau et le tue ». Dans le même « Mystère du Vieil Testament », qui est aussi peuplé d'animaux que les a Actes des Apôtres », « il fault des bestes comme aigneaux, chevreaux et autres bestes ^ ». L'arche de Noé est remplie de quadrupèdes et d'oiseaux de toute espèce, et un pigeon bien apprivoisé rapporte à son maître ce rameau d'olivier, précurseur du salut 6.

La création avait auparavant présenté un spectacle bien plus varié encore, a Adoncques doit on secrètement getter petits oyseaulx volans en l'air et mettre sur terre oysons, cygnes, canes, poules et autres oyseaulx avecques le plus de bestes esiranges qu'on pourra trouver T. »

« Miracles de Notre-Dame, publié par G. Paris et Ul. Bobert, pour la Société des anciens textes français. Paris, Didot, 1877, in-8«, l. II, pp. 401 sqq.

* Cf. Roy, Les miracles de Notre-Dame, dans ses Études sur le théâtre

FRANÇAIS DES X1V« ET XV» SIÈCLES DE LA COMÉDIE SANS TITRE, pp. CXXXVII

sqq.

* Jean Millet, Mystère du siège de Troie. « Lors Hélène et tous les aultres descendent et montent sur Teschaffaut. » (Bibliothèque royale de Bruxelles, manuscrit 10194, fol. 67 r<> et 70 r<».)

* Fol. it v«.

« Viel Testament, t. II, pp. 67 et 191.

* Ibid., 1. 1, p. 232.

' Md,, t. I, p. 26.

Nombre ues acteurs.

On comprendra facilement que pour ces vastes cycles, un nombre d'acteurs relativement considérable était nécessaire, bien que beaucoup d'entre eux assumassent plusieurs rôles. Le nombre des personnages du « Mystère des Actes des Apôtres », qui se monte à 494 ^, ne correspond donc pas exactement au nombre des acteurs, qui est inférieur à 300.

Le Mystère de saint Martin en exigeait 120, pour 152 pe^ sonnages s.

Us étaient environ 72 à Valenciennes, pour plus d'une centaine de parchons ou rôles 3. A Romans, en 1509, ils étaient 71 pour faire 96 personnages 4.

La Passion de Francfort mentionne 259 personnages ^ celle de Gréban 490, presque autant que dans les « Actes des Apôtres ».

Distribution des rôles.

On prenait grand soin, surtout à partir de la fin du XV* siècle, de répartir les rôles entre ces acteurs d'occasion, suivant leur faculté et les exigences de leur personnage. A Seurre, le maire lui-même, aidé de trois assesseurs, assume cette importante mission 6. Pour la représentation des « Actes » à Paris, en 1540, un cry ou proclamation fit appel à tous les gens de bonne volonté, leur demandant de se présenter a le

* GmARDOT, Mystère des Actes des Apôtres. Paris, Didron, 1854, in4», p. 9.

« P. deJ., 1. 11, p. 72.

3 Contrat de Valenciennes, P. de J., 1. 11, pp. 144 à 159.

* Trois Doms, pp. 593-597.

5 Du Méril. p. 69, note 4.

0 Cf. JUBINAL, l. 1, p. XLIV.

jour et Teste de Saint-Estienne en la salle de la Passion ». Là des commissaires (Haient « establis et députés pour ouïr les voix de chascun personnage ». Cet appel fut entendu.

On sait qu'une semblable commission s'était constituée à York. Les corporations, au terme de la proclamation publique, avaient à se pourvoir de a bons joueurs, bien accoutrés et parlant distinctement ». Dès 1476, le Conseil de cette ville avait décidé a que tous les ans, au printemps, on appellera devant le maire, quatre des plus habiles et les plus capables acteurs delà ville, pour rechercher, entendre etexaminer tous les joueurs... pour accepter et admettre tous ceux auxquels ils trouveront des qualités physiques et intellectuelles suffisantes... et pour destituer, éloigner et écarter tous les personnes reconnues insuffisantes, soit en voix, soit en savoir ^ ».

Obligations des acteurs.

Les obligations des acteurs nous sont décrites avec une telle précision dans le Contrat de Valenciennes ^, qu'il n'y a guère autre chose à faire qu'à les résumer et à les étendre aux autres localités oh se sont célébrées de semblables fêtes :

Tous les joueurs sont tenus de s'engager par serment et devant notaire de jouer aux jours fixés par les surintendants 3, sauf en cas de maladie.

Chaque joueur doit :

Accepter les rôles qu'il plaira aux surintendants de lui confier;

Se rendre aux répétitions aux jours et heures fixés, à moins d'excuse valable, sous peine d'une amende de trois patars, chaque fois qu'il y manquera;

< Cf. Yorkptays. . ., édition déjà citée, p. xxxu. * P. DE J., pp. 149 sqq.

» Voir plus haut l'explication de ce terme, au chapitre traitant de 'organisation.

— !ài6 ~

Paraître au théâtre dès 7 heures du matin, pour répéter tous les jours des représentations, sous peine d'une amende de 6 patars ;

Être en scène à midi, prêt à commencer, sous peine de payer 10 patars.

Il est défendu à tous les joueurs de s'ingérer dans les affaires des organisateurs ou de murmurer contre leurs décisions, sous peine de telle amende arbitraire prononcée par les surintendants.

Nul joueur ne peut quitter les coulisses sans la permission des régisseurs ou sans excuse légitime, sous peine de payer 10 patars.

Nul joueur ne doit se mettre à l'entrée pour recevoir l'argent, besogne incombant à ceux que les surintendants ont désignés à cet effet, sous peine d'une amende de 6 patars.

Tout joueur, en recevant un rôle, devra payer un écud'or pour subvenir aux dépenses du jeu, pour avoir une part dans les bénéfices et comme garantie des amendes dont il pourrait éire frappé.

Les joueurs ne pourront faire, les jours de représentation, que ce soit avant, pendant ou après, aucune réunion illicite, ni s'assembler en aucune beuverie; ils devront se contenter de la collation que les surintendants leur serviront sur place.

Us devront soumettre leurs différends éventuels aux surintendants, sans aller en justice, sous peine d'avoir à payer 10 patars d'amende.

Les joueurs qui ne voudront pas donner Técu d'or dont il a été question plus haut devront se contenter de ce que les surintendants voudront bien leur donner à la fin du jeu.

Quant au bénéfice, il en sera fait deux parts égales : la première sera attribuée à tous les surintendants, joueurs et administrateurs, au prorata de ce qu'ils auront déboursé; la seconde sera répartie entre les joueurs et administrateurs en proportion des services rendus ou de l'importance des rôles, et ce à l'estimation des surintendants.

Si un joueur a assumé un rôle et s'il refuse après cela de

le jouer, on pourra exercer sur lui la contrainte par corps ou saisir ses biens ^.

Si les stipulations avaient été partout aussi précises, on aurait évité des incidents comme celui qui faillit compromettre les représentations de 4S35 à Grenoble : Pierre Duchichard, docteur en droit, avait accepté de faire le rôle de Jésus gratuitement. Tout à coup, au bout de cinq mois de répétitions, il déclare ne plus vouloir le jouer. Vif émoi parmi les organisateurs. Le procureur général du Dauphiné et le (Conseil de la ville adressèrent une supplique au Parlement, pour contraindre l'acteur récalcitrant à reprendre son rôle, sous tous dommages-intérêts s.

Gain des acteurs.

Nous venons de voir quel fut le mode de répartition des bénéfices adopté à Valenciennes ; le contrat ne nous apprend malheureusement pas ce que chacun reçut chaque jour; il nous dit seulement d'une façon assez vague que le bénéfice net, se montant à 1,230 livres 2 sous 3 deniers, fut réparti par les surintendants aux organisateurs et aux joueurs selon qu'ils avaient rempli de grands ou de petits rôles.

Quoi qu'il en soit, le salaire ne compensait guère la peine et les nombreuses journées de travail perdues par ces joueurs pour la plupart a artisans mécaniques » ou ouvriers manuels, comme nous dirions maintenant.

Car il faut penser aussi que les acteurs devaient se procurer eux-mêmes leur costume et certains accessoires, et l'on sait quelles étaient» à cet égard, les folles exigences du temps 3.

* Cette dernière stipulation figure au début du contrat.

* Trois Doms, p cxvi.

* Voyez ce que nous disons du costume des acteurs, un peu plus loin, pages 220 et suivantes.

Un jour, c'était en 1562 ^, un acteur nommé Le Chevalier, qui devait jouer Piiate, voulut éblouir tous les Rouennais par un luxe inaccoutumé : il commanda à un certain Souldain un trône magnifiquement décoré. Mais, la représentation terminée, il fallut déchanter; Souldain réclamait 30 livres. Après expertise, l'Échiquier, en dernier ressort, condamna Pilate à payer les frais de sa vanité.

En Angleterre, les acteurs des « pageants » n'étaient guère plus avantagés que leurs confrères de France.. A Coventry, Pilate reçoit 4 shillings, Hérode 3 shillings 4 pence et le Christ 2 shillings seulement.

Pour être juste dans l'évaluation des salaires, il faut tenir compte du fait que les repas étaient aux frais des organisateurs. On installait sur la scène ou dans les coulisses des manières de buvettes, où les joueurs, auteurs et administrateurs pouvaient se restaurer ensemble ou séparément. 1^ on vendait du vin, de la cervoise a forte et petite » et Ton pouvait s'y procurer, en payant, tout ce qui était nécessaire pour <c rechyner » (souper). Vieux et jeunes, garçons et filles recevaient pour faire bombance 18 deniers, environ fr. 1.50.

Les enfants doivent se contenter de fi*. 0.50.

A Romans, après chaque répétition, on offre aux joueurs des gâteaux, du vin et des fruits 3.

En Angleterre, on était plus généreux encore : après la représentation, les premiers rôles recevaient du veau, de l'oie, de la bière et du vin 3.

Position des àctbdrs en scène.

Très souvent au lieu de disparaître dans les coulisses comme dans nos théâtres modernes, les acteurs qui ne jouent pas

^ Cf. Leverdier, 1. 1, p. Lvin.

» Trois Doms, p. li.

3 Ebert's Jahrhuch, 1. 1, p. 60.

attendent patiemment leur tour sur des sièges disséminés à droite et à gauche. Le public ne s'en préoccupait pas plus qu'il ne s'inquiète actuellement des reines et des héros d'opéras assistant à l'exécution d'un ballet K

Cet usage provoque l'ironie de Scaliger : a Les personnages ne s'en vont jamais; ceux qui se taisent sont réputés absents; cela est suprêmement ridicule ; le spectateur sait que tu entends parfaitement, tandis que toi tu feins de ne pas ouïr ce qu'un autre dit de toi, en ta présence même, comme si tu n'étais pas où tu es » 3 !

Nous trouvons fréquemment des indications commecelle-ci : c< Chacun s'en va en son siège 3 », et il faut le comprendre au sens le plus littéral. En Angleterre on est quelquefois plus scrupuleux et l'on cache les acteurs derrière un rideau ^.

En Allemagne, les personnages restent présents également. Ceux qui ne jouent pas portent le nom bien caractéristique de (c statisten ». Dans le mystère allemand de la Résurrection ^, par exemple, le messager court de ci de là, jusqu'à ce qu'il ait trouvé son homme, parmi ceux qui attendent; cette maladresse scénique est l'origine d'une gesticulation comique.

Les acteurs, à la fin de la représentation, sortent en général en groupe, souvent processif>nnellement, par le devant de la scène; exception est faite pour certains personnages, par exemple ceux qui le lendemain devront réapparaître, enfermés dans les limbes : « Icy despartent tous les joueurs excepté

« Cf. P. Paris, p. 6.

» Traduit du (chapitre II) livre VI de la Poétique de Scaliger : on trouvera le texte dans Brandl, op. cit , p. xxi.

» Cf. Yiel Testament, 1. 1, p. 144.

* Cf. dans The Pride of life (première moitié du XV^ siècle), apud Brandl, p. xix.

5 Apud MoNE, AUteutscfies Schatutpiel (1841), p. 22, note du vers 44. Dans la Passion de Donauescningen (apud Mone, p. 158), Tacteur reste à sa place « donec ordo eum tangat ». La Frankfurter IHrigierrolle indique un procédé identique par l'expression c< surgal a loco suo » .

Tâme de Jésus et celles du limbe lesquelles De se monstreront point jusque au lendemain qu'elles ystront hors du limbe quant les joueurs seront retournés au parc (c'est-à-dire seront de nouveau assis sur la scène, chacun à son siège) ^. » Le « Mystère de saint Louis » prévoit le cas où des personnages devront changer d'habits pendant un entr'acte, « chascuns disnet et s'aucuDS personnagez en jouent deux, ils se doivent abiller en eschauffaus encourtinez (entourés de rideaux) sans c'on les voye et estre en leur sièges, tout en estât, quant on commencera ».

Le costume.

Le moment est venu de parler du costume des acteurs. Pour le XIV* siècle, les miniatures des manuscrits vont suppléer au silence des rares textes français que nous possédions à cette époque. Celles du manuscrit 579 de Besançon, qui renferme un mystère intitulé « Le jour du Jugement )>, ont servi à M. Roy ^ pour déterminer la date dece drame par le seul examen des costumes qu'elles peignent. Les soldats, dont l'apparition sur la scène est restée si chère au peuple, sont coiffés du chapeau de fer aux ailes rabattues et portent une sorte de glaive nommé « malchus », la hache et « maillets d'acier et périlleux bâtons pour effondrer heaumes et bassinets», comme ditFroissart. Les chevaliers à pied sont coiffés de casques ovoïdes ou de bassinets à camail de mailles, leur cachant les tempes; ils portent des haubergeons, sorte de chemise de mailles, descendant jusqu'à mi-cuisses, et tiennent en main de longues lanœs unies, comme on en voit dans la miniature attribuée à Jt-an Fouquet par le comte Durieu, et représentant la Cruci-

« Manuscrit de la Résurrection, altribué à Jean Miguel. Bibliothèque Nationale, manuscrit français 972.

* E. KoY, Le Jour du Jugement. Paris, Bouillon, 1902, pp. 11M18.

fixion^. Le diable Enguignart porte un surcot bleu à capuce rouge. Il a voulu se déguiser en jeune dandy du temps. Aussi, en signe de noblesse, les manches pendues de son surcot, doublées d*hermine, tombent-elles presque jusqu'à terre, mode générale au moyen âge, et dont les manches tombantes de nos toges d'avocat ne sont que des survivances. Cependant, ces fausses manches sont percées à la hauteur du poignet pour laisser paraître les petites manches serrées de son pourpoint mauve. Les autres diables sont moins gracieux, généralement peints en noirou en roux; leur queue frétille au bas de l'échiné; leurs boucliers de couleurs voyantes, choqués à leurs fourches, font un tintamarre assourdissant.

Un document plus préci«îux encore pour l'histoire du costume au théâtre et dans la vie civile, sous Charles VI, est le fameux Térence de l'Arsenal 3. Ses miniatures déploient à nos yeux l'invraisemblable variété des coiffures que présentait, non l'époque du grand comique latin, mais la cour de la vaniteuse Isabeau de Bavière : voici les chapeaux à hautes formes coniques, tronquées, presque sans bords, les bonnets de fourrure, les chaperons cent fois modifiés des hommes et dont les longues queues tombent sur le dos et traînent jusqu'à terre. Voici les chapeaux de femme, huves ou guimpes blanches, retombant en plis flottants sur les épaules, atours extraordinaires, rouges pour les femmes du peuple, noirs, roses ou bleus pour les demoiselles et les bourgeoises et qui figurent de chaque côté de la tête des cornes si démesurées, que «lorsqu'elles voulaient passer l'huis d'une chambre, il fallait qu'elles se tournassent de côté et se baissassent 3 », à telle enseigne

* Voir Deux miniatures inédites de Jean Fovquet, par le comte P. DuR- RiEU. (Bulletin et mémoihes de la Société nationale des antiquawes DE France. 7» série, l. I, 1900, in-8o.)

* Bibliothèque de l'Ai-senal, manuscrit 664. (Voir ranalyse de M. Henri Martin dans le Bulletin de la Société iChistoire au théâtre, n" t. Paris, Sclimidl, 1902, gr. in-8^ pi.)

5 Paroles d'un contemporam, Juvénal des Ursins, cité par Roy, op. cit., p. 117.

Les souliers crétoffe ont le plus s< et parfois munies d'une clochet du surcot i.

Pour le XV® siècle, nous ne dev hypothèses ou à Texamen de mil caution, à cause de la fantaisie de

Il est faux de dire, comme Ta 1 ville ^, que « jusqu'à la Renaissant couleur locale ou de vérité dans .

les auteurs ou entrepreneurs des n existe, mais mal informée : si la ) religieuses du moyen âge; si le gra bleu, rabat blanc et toge rouge, < (c couleur locale » non suivie d'hc romains ont des cuirasses bleu d'a( sards de cuivre doré 3, c'est que les mation était aussi limitée que ce sincèrement que les Romains et le nemenis et d'accoutrements sembla

* Voir les pages consacrées à celte m Le siècle des Artevelde (Bruxelles, Lebè^i veilleusement celle époque.

• Les mystères. Paris. Harhpn*> 4 «an a

eux s'entre-choquaient le désir de faire juste et celui de faire somptueux, afin d'honorer mieux la religion. Dans la Passion de Donaueschingen, un personnage symbolique, Judea, qui dispute suivant rusage.avecChristiana, apparaît, dit la rubrique, a judaïquement vêtue », donc à la mode judaïque. Comment nier encore, en présence de ce texte et d'autres que nous pourrions citer, la préoccupation de vérité dans le costume, préoccupation mal servie par une connaissance insuffisante?

Dieu sur sa ce chaire » vêtu en empereur ou en pape, tiare ou couronne sur la tête, tient dans la main gauche le globe impérial et dans la droite un sceptre i. Jésus sur le mont Thabor, après être sorti du décor représentant la montagne et où il s'est habillé, réapparaît à ses disciples avec a la robe la plus blanche que faire se pourra et une face et les mains toute d*or bruny. Et ujQg gran soleil à rays (rayons) par derrière ^ ». C'est le nimbe doré de l'iconographie. Au moment des tortures que lui font subir les bourreaux d'Hérode, la robe blanche dont on Taffuble est celle des fous. Ainsi l'ordonne Hérode :

Prens rabillement D'un de mes foulz, qui soit bien simple.

Gragnart saisit un habillement blanc et en revêt le Christ par-dessus sa robe de pourpre. Jésus a, de plus, « une cappe derrière, longue jusqu'au dessous du gras de la jambe, et sera ceint d'une ceinture blanche 3 ». Mais cette robe de pourpre, dont il vient d'être question, est le vrai et naturel vêtement du Sauveur et symbolise le sanglant sacrifice.

Qui est celuy dont la veslure Est lainte de rouge tainture *

* Voir Bapst, Essai sur l'histoire du lliéàtre, Paris, 1889, in-4'>, pi. « Jean Michel, Passion, déjà citée, 1" édition goUiique.

' Ibidem.

* Mystère de la Résurrection attribué à Jean Michel.

s'écrient les anges qui le saluent à sa montée en paradis terrestre avec les âmes des anciens prophètes. S'il est vrai que les peintures de l'église Saint-Martin de Connée ne sont, comme l'affirme le P. Potlier *, qu'une reproduction du drame joué à Laval, nous sommes bien informé des costumes du c( Mystère de sainte Barbe ». La sainte, qui est fille de roi, est véiue de la robe écarlate doublée d'hermine, au corsage ajusté, des dames de qualité du XV" siècle, vêtement trop riche qu'elle dépouille par la suite pour une simple robe verdâtre. Nous devons aussi suppléer par des peintures, inspirées, semble-t-il, des représentations dramatiques, à l'insuffisance de nos renseignements sur les costumes des hommes du peuple. Le fossoyeur qui enterre sainte Barbe est coiffé d'un chapeau de paille aux bords rabattus et porte un haut de chausses collant, des chausses ou guêtres blanches et des sabots noirs. Les bourreaux de sainte Apolline rappellent, avec leurs chausses mi-partie jaunes et vertes, les serviteurs de ville dont le costume se maintint longtemps encore, tel que nous le présente la miniature citée 2. Le lépreux, cette plaie des communes médiévales, parcourt les échafauds en faisant sonner ses cliquettes 3, qui doivent écarter de lui les hommes apeurés, et il se rencontre avec les pauvres en guenilles qui couvrent les scènes de leurs voix hurlantes et lamentables ou de leurs plaisanteries de cour des miracles.

Considérons maintenant le paradis. Gabriel est vêtu de blanc et le visage teint en rouge, tandis que Séraphin, fardé aussi, a une robe pourpre *. Les travestis sont déjà en faveur; Saian, qui essaie de tenter Jésus dans le désert, disparait un instant

^ Vie et histoire de Madame sainte Barbe. Levai, 1902.

* Ghuyer, Les quarante Fouquei, cité par le P. Pottier, op. cit.,

5 Manuscrit 657 de Chantilly, p. 21 y^.

* Résurrection attribuée à Jean Michel. Manuscrit français 972. (L'Incunale n*est pas la reproduction du manuscrit de Chantilly ni du manuscrit français 972 de la Bibliothèque Nationale, que je cite ici fol. 42 v> et 53 vo.)

pour reparaître en habit d'ermite, puis en toge de docteur, enfin, en vêtements royaux. Bien plus, nous assistons en pleine Passion de Jésus-Christ à la toilette de la voluptueuse Marie-Madeleine qui, s*étant lavée à Teau de rose avec un linge fin, et s'ëtant fardée, sMnquiète de ce qu'on pensera d'elle, et Pérusine, sa suivante, de lui répondre :

Je croy qu*au monde n'y a femme Qui ait plus d*amignonnements.

Cest-à-dire accoutrements; mot charmant et intraduisible»

Suis-je assez luisante ainsi?

fait- elle.

PÉRUSINB.

Très.

C'est une droite image escripte.

Magdaleine.

Et ma tocquade ? (Toque.)

Pasiphée (autre suivante).

A la polite (élégamment).

Magdalbinb.

Mes oreillettes? (Pendants d'oreilles.)

PÉRUSINB,

A la mode.

La coquette veut être à la dernière mode et ordonne à ses femmes de répandre tous les parfums à terre, et s'écrie par un dernier trait de folle légèreté :

Je vueil qu'on me suive à la trace K

^ Jean Michel, Passion, édition princeps. Incunable déjà cité. Tome I. — Lettres. o

Malgré cette invasion de l'élément profane, le clergé n'hésite pas à prêter, à Rouen, par exemple, une crosse archiépiscopale, des ornements, des tuniques pour les anges ^. Pins souvent les acteurs doivent se procurer eux-mêmes a des habillements honnestes », c'est-à-dire convenablement appropriés à leur rôle s. S'ils ne s'exécutent pas, ils paient jusqu'à 10 écus d'amende 3. A Châions sur-Marne, en 1507, les habitants riches qui ne jouent pas sont obligés d'habiller les joueurs pauvres 3. Ces costumes étaient coûteux, si l'on en juge par les 10 écus d'or que reçut celui qui habilla, en 1456, les personnages de la Résurrection à Angers 4.

Mais tout cela n'est que bagatelle au regard de ce qu'oD dépensa au XVl^ siècle : Jacques Thiboust ^ nous a donné pour lesaActes des Apôtres nu ne description des plus détaillées. C'est un document unique pour l'étude du costume au XVl" siècle. Tous les personnages étalent des atours d'un luxe inouï. Les soixante-deux disciples étaient vêtus de robes de velours, de satin cramoisi et de damas. Et ils sont en « état de simplicité s »! La mitre de Caïphe est en satin cramoisi, cerclée de perles orientales, semée de rubis, diamants, balais <>, topazes, saphirs, etc. ^ La reine Dampdeomopolys, parmi cent ornements extraordinairement précieux, porte une bordure de pierres précieuses^ rubis et diamants de la valeur de 2,000 écus S. Et, comme le remarque M. Didron, nous savons d'après l'iconographie du XVI» siècle et les vêtements de parade que nous présentent les

* Mystère de Vlncamation et de la Nativilé, 1. 1, p. m.

2 A Châlons-sur-Saône, 4497. Voyez P. de J., op, cit,, 1. 1, p. 379. " P. DE J., op. cit.f p. 379.

* Comptes de la ville d* Angers ^ cité par M. G. Maçon, dans sa Note sur le Mystère de la Résurrection attribué à Jean Michel. Paris, Tecbener, 4898. (Extrait du Bulletin du Bibliophile.)

^ Thiboust, op, cit., p. 29.

•î Sorte de rubis.

^ Thiboust, op. cit,, p. 36.

» iBID., p. 415.

tableaux de J'époque/qu'il n'y a là aucune exagération du narrateur ^. Il fallait vraiment du damas, de la soie, du taffetas, du velours, du crêpe pour les costumes de cérémonie du temps, tels que ceux que portaient les acteurs de Bourges. Grises, violettes, blanches, rouges, bleues, jaune-orange, tannées ^, vertes, les étoffes s'assemblaient en un véritable papillolement de couleurs. Un simple chevalier 3, monté sur une haquenée noire, couverte d'un caparaçon de satin blanc, chevauche, vêtu d'une soie ou casaque de satin cramoisi pourfilé d'or et doublé d'un drap d'or damassé qui apparaît aux parements. Les enfants sont plus modestement attifés : ceux de la suite d'Antipas, bras et pieds nus, ont sur la tête un simple chapeau de laurier; leur petit corps est serré dans une casaque de taffetas bleu ^. Quant au costume des femmes et surtout des reines, il dépasse tout ce qu'on peut imaginer. La femme d'Antipas était vêtue d'une cotte de velours cramoisi violet dont les manches étaient découpées pour laisser voir la doublure de drap d'or, et d'un manteau de satin pourpre doublé de toile d'argent; une coiffe de velours noir garnie de perles et des patins de la même étoffe, à la pointe sertie d'un saphir, jette une note sombre dans ce trop vif éclat des étoffes voyantes et des étincelantes parures s. Satan n'est pas moins éclatant dans son velours cramoisi. Ailleurs il est « comiquement travesti en médecin 6 » ou, plus souvent encore, suivi de diablotins, a capparassonnés de peaulx de loups, de veaulx et

* Baron de Girardot, Mystères des Actes des Apôtres. Paris, Didron, ^854, in-4», p. 5, noie.

' De couleur fauve.

» Thiboust, op, cit,, p. 47.

* IBID., p. 52.

5 Est-il besoin de dire que nous n'ajoutons rien au récit du contemporain émerveillé? Thiboust, op. cit., pp. 53 et 54.

0 Dans la Vengeance et destruction de Hierusalem, par personnages, exécutée par Vespasien et son fils Titus. Imprimé à Paris en 1519, en vente chez Alain Lotrian, fol. 42. (Incunable, Bibliothèque Nationale.)

(le béliers passementëes, de testes de moulOD, de cornes de boeufz et avec de grosses courroies esquelles pendaient grosses cymbales de vaches et sonnettes de mulelz à bruit borrifiques, c'est ainsi que Rabelais nous décrit les compagnons du poète Villon dans la Passion qu'il aurait fait représenter à Saint- Maixent L Dans le « Vieux testament^ », le démon, pour séduire Eve, est couvert d'un habit en manière de serpent et a un visage de pucelle.

Ailleurs qu'à Bourges, où l'aveugle et son valet sont en salin gris et rouge, le paralytique en taffetas changeant, et où boiteux, fiévreux et bélîtres sont en drap de soie « mieux qu'à leur état n'appartenait 3 », un certain réalisme est appliqué au costume des mendiants et des bergers. Les premiers, dans les miniatures grossières du manuscrit de la « Passion Dde Valenciennes, sont en longue tunique jaune, tombant] usqu'aux genoux, la cuisse restant nue, et en chaperon de couleurs variées, mais grossières *\ les pâtres ont les cuisses nues aussi et des chausses montant jusqu'aux genoux; un chapeau mou, semblable au feutre tyrolien, et une capeline courte, jetée sur les épaules, complètent leur accoutrement.

Nous ne pouvons pas nous attarder à décrire toutes les coiffures, tous les bonnets semés de pierres précieuses, fourrés d'hermine, enrichis de perles, tous les chapeaux de velours, les capuchons de satin révélés par Thiboust s.

Que nous voilà loin de l'Espagne, où, à cette époque, tout l'attirail d'un maître de comédies s'enfermait dans un sac, ainsi que nous le déclare Cervantes!

C'étaient trois ou quatre vestes de peaux blanches garnies de

* Rabelais, OEuvres, livre IV, chapitre XIII. Paris, Garnier. « Déjà cité, t. I, p. 44.

» Thiboust, op. cit., p. 23.

* Manuscrit français 12536 (Bibliothèque Nationale), fol. 29 v«. Cf. planche IV.

5 Thiboust, op. cit., passim.

cuir doré, autant de barbes, de perruques et de hauts-dechausses, le tout pouvant tenir sur le dos d'une araignée ^.

Perruques et fausses barbes étaient naturellement familières aux metteurs en scène ou a meneurs de jeu » français. Le roi Dam pdeomopolys avait une perruque fort longue, approchant de la mode judaïque ^. Christophe Loyson, peintre au faubourg Saint-Marcel, près Paris, doit fournir aux organisateurs d'un mystère à Plessys-Picquct les diadèmes pour Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ainsi que les perruques, cheveux, barbes et nuages, sans compter les couleurs pour peindre les habits des diables, le paradis et l'enfer 3. Si la fourniture des costumes fait parfois Tobjet d'un contrat tel que celui que nous signalons ici, le plus souvent les acteurs doivent, comme au XV» siècle, s'habiller à leurs frais.

Le mémoire des dépenses du « Mystère des Trois Doms » ^, si précis et si explicite, ne contient, en effet, aucun poste réservé à cet objet, sauf en ce qui concerne le vêlement des feintes ou charnières, dont nous avons parlé plus haut. Le Mystère fini, on vend souvent à l'encan ces habits, les accessoires et les planches. Le clergé continue à prêter chape et étole à Dieu le Père, à condition que les jeux ne soient pas trop dissolus, et c'est aussi Tusage de Bruxelles, nous dit Rabelais ^.

Une question, la plus intéressante à coup sûr, reste à examiner: c'est celle du souci de couleur locale et d'exactitude dans la reproduction des costumes anciens, qui tend de plus en plus à s'introduire dans les représentations théâtrales; nous

* Cité par Morick, Histoire de la viise en scène. Paris, 1836, in-8o, p. 289.

« Thîboust, op, cit.,\). U,

' Telles sont les stipulations de son contrat passé devant notaire, apud M. CoYECQUB. 1. 1, no 1780.

* Joué à Romans en 1509 et publié par E. Giraud et Ul. Chevalier. Lyon, Brun, 1887.

» Loc. cit.

sommes à une époque de transition où les plus flagrants anachronismes se mêlent à ce souci constant. Avec cette ignorance dont nous avons déjà donné des preuves, la naonstre de Bourges affuble la femme d'Hérode-Agrippa d*une robe doublée de drap d'or frisé « à l'espagnole »; et pourtant, les régisseurs de ce fantastique spectacle, dont nos fêtes les plus considérables ne donnent qu'une faible idée, ont parfaitement conscience de bien faire en donnant aux princes et princesses de Judée des habits taillés « à la mode judaïque ^ ». Cela n'empêche pas le chef des Pharisiens de porter une mitre et de se faire suivre de six évêques en robes d'écarlate et en rochets! En prendrions-nous texte pour railler les entrepreneurs et auteurs de mystères? Pour être juste, il faudrait se souvenir qu'au XVI h siècle, Cinna, Auguste, Pyrrhus ont porté la longue perruque de la Cour de Louis XIV, qu'ils ont quittée au XVII !• siècle pour la perruque poudrée de la Régence. Nous ne saurions oublier que la Champmeslé, dans le rôle de Phèdre, paraissait sur la scène en robe de velours amarante à entrelacs d'argent, la tête parée d'un haut diadème surmonté de plumes et orné de diamants, ce qui rendait plus vraie encore l'exclamation de la reine :

Que ces vains ornements que ces voiles me pèsent I

Si le personnage était Grec, l'acteur avait un casque et s'il était Romain, un chapeau surmonté d'un haut plumet. Cette coiffure couronnait une large perruque à trois marteaux ^. M"® Dumesnil et M"^ Clairon 3, malgré l'intelligente lutte que celle-ci entreprit avec Lekain dans la seconde moitié du XVIII^ siècle pour la réforme du costume, paraissaient dans tous leurs rôles tragiques en grandes robes à paniers, et le

* Thiboust, op. cit., pp. 28, 32 et 37.

^ PouGiN, Dictionnaire du théâtre. Paris, Didot, 4885, iii4*, pi., article: Costume.

* Perbin, Étude sur la mise en scène^ p. 59.

public, surtout aux loges, aurait protesté si, par une incoavenance suprême, elles en avaient usé autrement. Dans notre siècle, il ne serait pas diflScile de relever de semblables inconséquences, mais le progrès du sens critique et du sens historique, comme aussi la pénétration lente de connaissances historiques dans les foules et la diffusion de Finstinct chronologique, défend désormais aux metteurs en scène, comme aux artistes, de faire preuve d'une trop grande ignorance du passé. Aussi partout les régisseurs et les costumiers, de même que les artistes, ont apporté un soin extrême à reproduire aussi fidèlement que possible les costumes anciens. Mais, connaissant l'état actuel des choses, il nous a paru intéressant de rechercher comment on y est arrivé à travers de longs tâtonnements.

Reste une question à examiner; elle a été fort discutée : Comment s'y prenait-on quand il fallait présenter sur la scène des personnages dépouillés de tout vêtement?

Le a Mystère du Vieux Testament ^ », montrant la création de l'homme, précise que a se doit lever Adam tout nud ». Beaucoup d*érudits ont voulu comprendre, chaque fois qu'il y avait le mot nu, que le personnage se mettait en chemise, et ils se sont appuyés sur certains textes. Nous voulons bien que, dans quelques cas, leur interprétation soit exacte. Dans le « Mystère de saint Vincent », le bourreau Heurtault dit au martyr : « Despouillés serez très tout nu ^ ». En marge, la rubrique explique : « Ils les despouillent en la chemise et le déchaussent », et plus explicitement ailleurs : a Ils le dépouillent tout nu jusques aux petis draps ». Le sens de jusque est

< Publié par James de Rotsciuld et M. Emile Picot, Société des anciens textes français, 1. 1, p. 38. Bien que rimprimé qui y est reproduit date du XVI* siècle, la plupart de ces mystères sont antérieurs à cette époque.

s Bibliothèque Nationale (Paris), manuscrit français 12588 (li76), fol. 118 ro et 130 V*.

douteux cependant : on ne sait si on le dépouille des petits draps ou non. Hais dans d'autres cas, il n'y a plus aucun doute, témoin ces mots de Gréban après le péché originel : « (cy assemblent des feuilles de figuier et en couvrent leurs natures ^ ». Il en est de même chez les Anglais dans le ce Jea de Covcntry ». Ailleurs Jésus sur la croix est complètement nu '^.

Ces dénuda tions ne laissent pas d'être parfois difficiles, comme dans le cas où sainte Barbe, qui est représentée par un jeune garçon, apparaît nue sur le théâtre (Metz, 1468). U même question se pose pour un texte des « Miracles de Notre- Dame » (XIV' siècle) 3, où la présentation d'une nudité complète sur la scène est irréfutablement attestée. Une femme s'est détachée des liens conjugaux pour se réfugier dans un monastère d'hommes, où elle vit pieusement, déguisée en moine. Elle meurt : son mari en ayant reçu avis réclame le corps comme celui de sa femme. L'abbé fait dépouiller la morte a toute nue » pour s'assurer de son sexe et commentant ses constatations, dit :

Or regarde, Tu vois à son sexe devant QuMl était femme.

Les sujets n'ayant guère changé depuis le XII« siècle, le texte s'étant seulement amplifié, il semble que les traditions de la mimique se soient également perpétuées. Qu'on compare

* Arnoul Gréban, Mystère de la Passion, publié par Gaston Paris d G. Raynaud. Paris, Vieweg, 1893.

s Jean Michel, Mystère de la Passion, joué à Angers en 1486, s. I. n. d., in-foL, goth. (Bibliothèque Nationale.)

s Miracles de Notre-Dame, édités par G. Paris et Ultssb Robert, pour la Société des anciens textes français, t. III, pp. 124-1S5.

r exemple, à ce point de vue, les drames liturgiques des )i8 Maries à la visite au sépulcre, qu'on trouve dans la lésurrection » du XV« siècle. Ce sont les mêmes mouveiUls, presque les mêmes paroles, sauf que partout la langue Igaire s'est substituée au latin.

c Les quatre femmes entrent dedens le jardin et regardent lens le tombeau et si ne verront synon le suaire et les ceux plyés et chercheront à l'environ ^ et en ce foisant Tont deux anges, Tun au pies et l'autre au chief du michre, c'est assavoir Gabriel et Uriel, qui leur demandent semble :

Bonnes femmes que querez vous Le vivant avecques les morts?. . .

9 Doit lors demourer seule (Marie-Madeleine) près le sépul-

! et quérir tousiours Jésus,... Icy Magdeleine, en cerchant,

îrçoit deux anges qui s'inclinent quant Jésus apparoist en

H de jardinier... Magdeleine se jecte à genoulz et face

iblant de lui vouloir accoler les jambes et luy baiser ses

: et il lui deffent en la boutant du pouce de la main dextre

le fronc... Icy Jésus fait le signe de la croix sur Magde-

\, laquelle s'incline en genoilz et ce fait, Jésus s'en va par

mbz terre... ^.» Jésus apparaît alors à saint Pierre qui est

rné (( comme triste et désolé n dans la fosse où il faisait

înce.

dant ce temps, les quatre chevaliers qui gardaient le

au se sont levés pour aller conter aux Juifs les mer-

auxquelles ils ont assisté. Au moment précis de la

ection, ils ont eu une mimique fort bien observée : « Et

t fait artificiellement un escroix (fracas) terrible et ung

ment de terre dont les gardes chéent (tombent) comme

uasi quaerentes des drames liturgiques.

? de la Résurrection, attribué à Jban Michbl, fol. 55 v«.

mors tous platz, de graat paour sans soy lever, si non les testes^.

C'est le môme geste de curiosité craintive que l'on retrouve dans la sculpture et la peinture de l'époque.

Comme en art aussi, les gestes traditionnels du premier homme à la création se sont conservés : « Adonc se doit bien lever Adam tout nud et faire grandes admiracions en regardant de tous côtés, et puis se doit mettre humblement à genoulx, les mains joinctes... Adonc doit Dieu prendre Adam par la main en parradis terrestre... Adonc se doit coucher Adam sur son costé et face semblant de dormir, adonc doit feire manière de prendre une des costes de Adam et faire la bénédiction dessus, et puis en soy baissant, sera produite Eve sur terre '^. » C'est ce geste que Michel-Ange tixera dans la merveilleuse fresque de la création à la Chapelle Sixtine.

La nouveauté n'est donc pas dans ces gestes hiératiques et pour ainsi dire figés; elle sera dans la grimace.

La grimace est déjà d'une époque plus tourmentée. C'est le XIII* siècle qui a surtout inauguré en art ces démons hideux, aux lèvres sabrées à travers le visage, au nez épaté, aux yeux ronds et moqueurs, au nombril couvert d'un visage horrible 3.

Le Mystère les a connus aussi avec leurs ricanements, leurs gestes menaçants, leurs froncements de sourcils où il y a de l'amertume et de la colère.

Le naturel, selon la notion qu'on s'en formait alors, et qui était sensiblement différente de la nôtre, était fort en honneur. 11 est certain que l'exécution ponctuelle dans le tragique ou le sérieux, du geste conventionnel, devait suflSre aux contemporains. Il fallait présenter au peuple la mimique qui lui

« /Wrf., fol. 56 vo.

* Viel Testament, 1. 1, pp. 30 à 32.

> Par exemple, dans les Vitraux de la cathédrale de Bourses, publié par Cahibb et Martin, voyaz planche XVII, et Malb, p. 4i4.

nblait être nécessairement celle de Dieu ou des anges et n pas reproduire le geste de la réalité journalière. C'est as ce sens qu'il faut entendre, pensons-nous, les admirans des contemporains pour les a hommes graves qui roient si bien feindre, par signes et gestes, les personnages 'ils représentoient, que la plupart des assistants jugeoient la ose être vraie et non fausse ^ ».

Dans le comique il y a eu, dès les origines, beaucoup plus vrai naturel; aussi comprend-on parfaitement le succès que ent les Poitevins à Jean Formond, sacristain de Notre-Dame- Petite,

Qui dansait fort bien en lourdois.

De sa myne, bouche et des doigts Il faisait tout le monde rire *.

Les grimaces du rire et les contorsions de la douleur, ilà, en deux mots, toute la mimique des acteurs de mystères, mpassibilitë douloureuse de nos tragédiens, où la souffrance

se marque parfois que par des ondulations qui assomssent leur visage, semble inconnue au moyen âge; les

nces fines de Tironie leur demeurent également ignorées?

aut que dans la joie un rire énorme balafre leur face

lie. Nous n'avons trouvé que dans une seule pièce, cette ique pleine de promesses : « Le baron en souriant 3 ».

Diction.

iction théâtrale a subi pendant le moyen âge la même on que le geste. Pour toutes les scènes purement biéra-

lEAU, Histoire du Berry, livre VI, chapitre VII, cité par ap, cit., p. 4.

'ouchet, cité par Glouzot, p. 38.

e du Roi Advenir, Bibliothèque Nationale, manuscrit français , p. 109.

tiques, elle est restée ce qu'elle était dans le drame religieux, elle ne renie pas ses origines... elle demeure psalmodiante, bien que tout le drame ne soit pas entièrement accompagné de musique. On sait que ce chantonnement monotone dans la récitation des vers dramatiques s'est perpétué jusqu'au XVIII* siècle, et qu'il a fallu les intelligentes réformes de Voltaire et de sa partenaire, JM"^ Clairon, pour mettre enfin un peu plus de réalisme dans la diction. Pour nos acteurs de mystères, la dictioD, tout comme le geste, est l'exécution d'une immuable convention. Dans le comique, naturellement, plus de laisser-aller et plus de vraisemblance.

Jean Bouchet, que nous avons vu prendre tant de soin de la mise en scène, se préoccupe également de la prononciation. Ses acteurs de Poitiers ne l'avaient guère satisfait à cet égard, et il parvint sous le voile d'une adroite flatterie à donner à ceux d'Issoudun d'excellents conseils :

Uuant aux joueurs, je scay votre langage Sans faulx accent, non barbare en Tusage, Et croy pour vray qu'en Gaule point ne court, Langue plus propre au langage de court, Les Berruyers ont la langue diserte, La voix bien doulce et assez descouverte *.

Justesse d'accent, respect de la langue, douceur de la voix, netteté dans l'articulation, voilà donc ce que réclame des joueurs le rhétoricien.

ESPKIT ET MOEURS DBS ACTEURS.

Dans une requête confre les confrères de la Passion, qui avaient l'intention de représenter, en 1542, le « Viel Testa-

« Hamon, op. cit,, p. 127.

ment », un procureur général au Parlement de Paris fait de ces joueurs de mystères un portrait vraiment peu flatteur :

u Tant les entrepreneurs que les joueurs sont gens ignares, artisans mécaniques, ne sachant ni A ni B, qui oncques ne furent instruictz ni exercez en théâtres et lieux publics à faire telz actes, et davantage n'ont langue diserte, ni langage propre ni les accents de prononciation décente, ni aulcune intelligence de ce qu'ils disent; tellement que le plus souvent advient que d'un mot ils en font trois, font point ou pause au milieu d'une proposition sens ou oraison imparfaite; font d'ua interrogatif un admirant ou autre geste, prolation ou accent contraires à ce qu'ils disent, dont souvent advient dérision et clameur publique dedans le théâtre même, tellement qu'au lieu de tourner à édification leur jeu tourne à scandale et dérision ^. »

A en juger par ce portrait, qui est un peu une charge peutêtre, les artisans auraient joint une inintelligence absolue à une impropriété de geste continuelle, à une prononciation diffuse, à une diction trop rapide et coupée à contre-sens.

Malgré la violence des termes, il est probable qu'il y a beaucoup de vérité dans ce portrait indigné ; mais comment exiger desimpies ouvriers qu'ils aient la mimique appropriée, la diction juste, claire et harmonieuse qu'on serait en droit d'attendre des professionnels des planches? Ceux-ci, même auXVlI^ siècle, ne valaient pas toujours beaucoup mieux. Entendez les reproches de l'abbé d'Aubignac à ceux qui ont représenté la « Pucelle » : a En plusieurs endroits ils ont changé les termes pour ne savoir lire qu'à grand' peine les ouvrages manuscrits... ils ont tantôt réuni, tantôt séparé les tirades, faute de les comprendre; les comédiens ignorants et avares ont refusé de faire la dépense de machines nécessaires 3, etc. »

* P. DE J., 1. 1, p. 4S3. Ces reproches sont les mêmes que ceux que fait Shakspeare aux ouvriers acteurs dans sa mordante satire du Songe d'une nuit d'été. Voyez notamment acte V, scène I.

« Cf. LiVET, Précieux et Précieuses. Paris, Didier, 1859, in-8«.

Comment exiger de joueurs d'occasion ce qu'on ne peut obtenir de troupes permanentes, môme au siècle suivant?

Cependant, comme les Italiens dans la Commedia delV Arte, ils doivent déployer parfois un vrai talent d'improvisation. Dans beaucoup de pièces, un personnage nommé dont le rôle est laissé en blanc dans le manuscrit, se répand en plaisanteries pour amuser les badauds ou réveiller leur attention. C'est le cas du a Villain » dans le « Mystère de saint Vincent < » remplacé dans le « Mystère de saint Adrien » par un personnage nommé le Rusticus et qui a pu parler un mélange de français et de flamand fort goûté des spectateurs de Grammont 3.

Ce talent d'improvisation faisait courir parfois grands risques à Torthodoxie et donnait des inquiétudes à la censure. Aussi l'auteur inconnu du « Mystère de la Résurrection 3 » fait-il à cet égard de sévères recommandations :

Et se garde . . .

Ghascun joueur que aucunement N'y soit par luy rien adjousté Ne de son personnage ousté.

Les acteurs de 14S6, toutefois, n'avaient pas laissé d'ajouter des scènes de leur cru; aussi ne furent-elles pas insérées dans le livre : « Regectées et en ce (manuscrit) non comprinses aucunes addicions particulières que aucuns des joueurs d'iceluy

« Bibliothèque Nationale, manuscrit français 12538, fol. 59 r» et 69 vo.

* Cette hypothèse nous semble plus plausible que celle du savant éditeur M. Picot. {Le livre et mistère du Glorieux Seigneur et Mardr saint Adrien^ publié par Emile Picot. Imprimé pour le Rorburghe Club, 1895, in-S», p. xui.) Celui-ci pense que le Rusticus était chargé d*interpréterla pièce aux auditeurs flamands dans leur langue natale. Nous nous étonnons de ce que M. Picot n*ait pas rapproché son Rusticus du Vilain da Mystère de saint Vincent plutôt que du sot de la Passion de Troyes, des Mystères de saint Bernard de Menthon, de sainte Barbe, de saint Didier ou de saint Christofle,

> Manuscrit de Chantilly. Prologue.

mystère y Guidèrent adjouster à leur plaisance, pour ce qu'elles estoient impertinentes à la matière et furent blasmëes do maistres en théologie... »

L'acteur est naturellement plus apprécié s'il est chanteur, car dans la Passion *, par exemple, les valets doivent chanter une chanson dont le refrain seul est indiqué par le manuscrit.

Varlet de forge doit-on amer.

S'il est instrumentiste, c'est mieux encore, surtout si, par exemple, il doit remplir le rôle de David a Adonc harpe s'il est harpeur ou sinon laissé cette clause 2... ».

L'effort de mémoire qu'on réclamait des acteurs dépasse ce que l'on exige du plus capable d'entre les nôtres : l'imprimerie n'avait pas encore gâté l'esprit, et la mémoire était presque encore aussi prompte et aussi fidèle qu'aux âges où les jongleurs allaient de château en château, portant légèrement dans leur tète les milliers et les milliers de vers des légendes arthuriennes et carolingiennes.

Le Christ devait dire en croix trois ou quatre cents vers : là, le supplice n'était pas seulement pour la mémoire, il était aussi pour le corps, dont la position n'était pas qu'une figuration de torture. On a cité vingt fois l'exemple de ce prêtre qui faillit y perdre la vie et de cet autre prêtre qui représentait Judas, à la même « Passion» et qu'on faillit laisser mourir, en ne le dépendant pas assez vite 3.

Être acteur n'était donc pas une sinécure : il fallait que chacun déployât un réel dévouement.

Les Messins de 1512 recommencèrent l'aventure de 1437, mais avec plus d'habileté : « Et oudit jeu (de la reine Ester)... en y oit (eut) 3 des pendus bien subtillement et y demourarent assez longuement ^ ».

* Bibliothèque Nationale, manuscrit français 904.

« Leverdier, Mystère de l'Incarnation, etc., l'« part., p. 14.

» JUBINAL, t. 1. p. XLIII.

* Viel Testament, t. VI, p. xxii. (Chronique de Metz.)

Les diables couraient aussi parfois de grands dangers. Nous avons parlé du péril qui résultait de l'emploi des canons par des hommes inexpérimentés ou à proximité des spectateurs imprudents et trop curieux.

Voici une autre anecdote. C'était au « Mystère de saint Martin », à Seurre en 1496... mais laissons plutôt la parole à l'auteur du procès-verbal de la représentation :

c( Celui qui jouoit le personnaige de Sathan ainsi qu'il volut sortir de son secret par dessoubz terre, le feu se prist à son habit autour des fesses, tellement qu'il fut fort bruslë; mais il fut si soubdaynement secouru, devestu et rabillé, que sans faire semblant de rien, vint jouer son personnaige; puis se retira en sa maison. Do ceste chose furent moult fort espoventez les dits joueurs; car ils pensoyent que puisque au commencement incontinent les assailloit, que la fin s'en ensuivroit... »

Et l'on répara l'incident par un couplet qui, s'il n'a pas le mérite de la distinction, a, au moins, celui de l'à-propos. Satan, rentrant en scène après l'entr'acte dit à Lucifer :

Malle mort te puisse avorter, Paillart, fils de putain cognu, Pour à mal faire t'en orler Je me suis tout brûlé le cul *,

La crainte superstitieuse des acteurs ne fut pas de longue durée et bientôt ils se remirent à leur rôle avec un jeu si vif que c( tout le monde tant les joueurs que les assistants furent moult esbahis et défait »... Et le narrateur trouve des termes bien emphatiques pour exprimer la conscience que les acteurs mettaient à débiter leur personnage : « Les dits joueurs priadrent une telle hardiesse et audasse en eulx qu'onques lyon en sa tanyère ne meurtrier en un boys ne furent jamais plus fiers ne mieulx assurez qu'ils estoient quand ilz jouoient ^ ».

* JUBINAL, t. I, p. XLVII.

* Idem, Ibid.

Cette conscience du rôle, cette conviction dans l'incarnation d'un héros est d'ailleurs la caractéristique des acteurs amateurs. Considérez, par exemple, Caïphe : « Il tenoit bonne gravité, par représentation d'une si très-assurée contenance, que l'on eût pu juger estre encore celui qui poursuivoit la mort de Jésus-Christ ^ ».

Le spectacle fini, il fallait en rabattre, et ce n'était pas sans peine qu'on quittait un personnage à l'autorité souveraine ou au costume étincelant pour rentrer dans la vie; ces regrets inspirent une comparaison ingénieuse au grand rhétoriqueur poitevin ^. C'est un vrai mystère que la vie; le jeu fini, il nous faut quitter nos brillants costumes et nous contenter d'emporter rhonneur ou le blâme.

A caste cause il s'en fauU aller nu Dehors du jeu, comme on y est venu, Ayant regret de laisser les liesses Esbatemens, honneurs, bombans, richesses; Rien on n'emporte après avoir joué Fors que Tung est blasmé Taultre loué ; Qui joue bien acquiert bon bruit et famé Qui joue mal est à jamais infâme.

Il est vrai que chacun se consolait en se disant qu'il avait travaillé à une œuvre pieuse. On célébrait presque la messe sur la scène : a Saint Martin pourra dire la messe toute, mais il ne consacrera point. Puis quant se viendra à la levacion du corps de Dieu, jusques à la poitrine seulement 3 ».

Ce qui étonnera celui qui n'est pas accoutumé aux curieuses contradictions du moyen âge, c'est que le même homme, qui a écouté religieusement de saintes choses, rira un instant après

« Thiboust, p. 36.

* Jean Bouchct, voyez Hamon, p. 109.

* Mystère de saint Martin, (Bibliothèque Nationale, manuscrit français 24332, fol. 176 vo.)

Page 1