‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 3)Chapitre 78 sur 95 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Les spectateurs.

Voici que le mystère est organisé, rédigé, monté; les répétitions sont terminées ; nous allons assister à la représentation en nous mêlant aux spectateurs.

Nous ne sommes plus dans l'église dont les murs évoquaient et perpétuaient un enseignement dogmatique et encyclopédique; nous sommes chiez les Confrères de la Passion, dans une salle rectangulaire de THôpital de la Trinité ou de l'Hôtel de Flandre, ou encore sur la place publique, dans un pré ou dans une cour. Un a tendu au-dessus des spectateurs et de la scène une immense toile, fixée par des cordages 9.

* Rabelais, livre III, chapitre XXVII. Cf. Clouzot, p. 47.

« Tel il existait déjà chez les Romains. (Cf. Marquardt, p. 310) On trouve ce voile, par exemple, à Romans et à Bourges. (Voyez Les Trois DomSf p. XLV, et Thiboust, p. 11.) Le plafond de Ja salle du Palais- Royal, obtenue en 1660 par Molière, était constitué aussi par une toile suspendue par des cordages. (Cf. Perrin, Étude sur la mise en scène, p. 33.)

Les spectateurs se massent, ou sont assis sur les degrés du large amphithéâtre qu'on a construit pour la circonstance ou qu on a adapté à un ancien cirque romain.

Les loges.

Certains spectateurs sont naturellement privilégiés, soit à raison de leur situation officielle, soit à raison de leur qualité. En cela, le carrefour ne fait qu'imiter l'église, où des places plus commodes et mieux ornées sont réservées aux puissants, (c Messieurs les Échevins d'Amiens, dit une délibération du 5 mai li55, auront un hours, c'est-à-dire un échafaud pour voir le mistère * ». Ceséchafauds surélevés réservés aux autorités sont l'origine des loges de nos salles modernes.

Un des comptes du roi René nous renseigne très exactement sur la forme d'une de ces loges 2. Elles se composaient d'un échafaud de 24 pieds de long sur 30 de large, dont le plancher et le toit étaient formés d'ais rejointoyés à grand renfort de clous. Elles étaient divisées en deux parties: en avant, la grande salle et en arrière, la chambre de retrait. Entre deux cloisons de planches s'alignaient des réduits pour l'échansonnerie, des chambres et retraits secrets. Des escaliers conduisaient à l'échafaudage. L'ouvrage entier fut payé 15 livres tournois.

Un roi de France assistant un jour à un mystères, et craignant beaucoup les vents coulis qui le gênaient dans son retraict (petite loge), fit calfeutrer les joints des planches et coller sur ces joints des bandes de papier.

* P. Pabis, p. 3.

* Il s*agit d'une loge construite à l'intention du roi René, lors de la représentation à Angers du Mystère de saint Vincent, vers 147L (Cf. Comptes et mémoriaux, déjà cités, p. 329.)

s De Saint- Genou, à Montilz-ies-Tours en 14S0. {Menus plaisirs, 1490./ Cf. Gal, Dictionnaire critique.

11 ne faudrait pas croire que les souverains fussent seuls à occuper des loges. A Romans il y avait quatre-vingt-quatre loges fermant à clef et garnies d'une sorte de barrière « sur le regard du jeu, pour garder de tumber et une post à travers à cause des petits enfans ». Elles couronnaient la sommité des degrés, et Ton y parvenait par un escalier, donnant sur une galerie aux deux bouts de laquelle était un retrait i.

PniX DES LOGRS.

Alphonse le Sage, dans un article de ses ce Sept parties », s'indigne qu'on fasse payer ceux qui veulent a assister à un auto ^ )). Les Grecs avec la même logique partageaient cette conception. En principe, tant que le théâtre reste un acte religieux, et que le fait d'y assister est l'accomplissement d'une cérémonie liturgique, il ne saurait être question d'un vrai tarif de places. Mais n'oublions pas que le thé^^tre religieux s'oriente de plus en plus vers le profane.

On loue généralement une loge pour toute la durée de la représentation. A Homans on paie 3 florins, près de 39 francs pour les trois jours 3; à Vioniic, Tannée suivante, c'est-à dire en lolG, 12 florins, prés de 150 francs pour les huit jours que durent les représentations. Le produit de la location des loges pour le « Mystère des Trois Doms » donna 237 florins.

Comme ces prix n'étaient guère à la portée des fortunes de la moyenne bourgeoisie, on fit à Valence, en 1526, des chambres basses, que représenteraient assez bien nos actuelles baignoires, et qu'on louait 15 sols ^ (15 francs environ). A Paris, une loge, au « Mystère du Viel Testament », chez les confrères, coûtait 30 écus <$... Le commun payait moins cher.

« Les Trois Doms, p. xlv.

* ÏHj Méril, p. 75, note 2.

* Les Trois Doms, p. lxxx.

* Jbid,^ p. cxiv.

» Viel Testament, 1. 1. p. xiv.

Prix des places inférieures.

La foule se tassait sur les échafauds, qui à Romans, par exemple, s'élevaient en gradins sur une profondeur de 6 toises, (près de 12 mètres). Elle était séparée de la scène par un espace de 2 à 3 pieds et par une clôture en liteaux treillissës, que parfois on appelait le créneau ^.

 Valenciennes, sur les gradins, on payait i sol (c'est-à-dire fr. 1.06), mais le vulgaire restait à terre, et ne payait que 6 deniers (environ fr. O.SO) 2. C'est l'origine de notre parterre. En Allemagne ou en Angleterre, il y a beaucoup de théâtres où au parterre on se tient encore debout. Il n'est pas douteux que les spectateurs n'y aient souvent apporté eux-mêmes des sièges; cela eût à une certaine époque de la République romaine excité l'indignation du Sénat, qui rendit un jour ud sénatus-consulte défendant aux spectateurs de s'asseoir 3.

On voit que les spectateurs pauvres n'étaient pas encore relégués dans les hauteurs. Notre terme familier de paradis, qui désigne les hautes sphères du théâtre, n'est pas venu tlu paradis surélevé des mystères, mais d'une plaisanterie toute naturelle 4.

11 n'existe pas do demi-places : grands et petits paient, à Romans, Vs ^^ (environ fr. 0.50).

On ne délivre pas de billets, mais on paie le prix à la porte, d'où l'interdiction faite aux acteurs, à Valeuciennes, de se placer

* P. Paris, op. cit., p. 5.

* MoRiCE, p. 157.

^ Marquardt, op. cit., p. 306.

* Ce n*est pas Tavis de M. Suchier dans l'intéressante GesckiehU étr (ranzOsischen Litteratur^ qu*il a publié avec M. Buich-Uiascrfeld. Leipzig, Bibliogr. Instit., 1901, in-S», pi., contredis par M. Paris, dans son article critique du Journal des savants, 1901 , p. 784, note 3. .

i la porte pour recevoir l'argent sans en avoir reçu mission expresse des administrateurs ^.

Certaines places sont réservées gratuitement aux propriétaires de l'immeuble occupé par le théâtre. A Romans une loge 3st réservée aux moines, dans la cour desquels on joua le Qc Mystère des Trois Martyrs » ; une autre au peintre décorateur, François Thévenot et ses amis; une autre encore aux charpentiers constructeurs. Les commissaires n'usèrent pas de celle à laquelle ils avaient droite.

Dans le contrat de location perpétuelle de l'hôtel de Bourgogne aux confrères de la Passion (1818), le bailleur prévoyait aussi « une loge à son choix pour luy, ses enfants et ses amys, leurs vies durant, sans aucune chose en payer 3 ».

Les entrées de faveur ne tardèrent pas à donner lieu à des ibus; aussi sont-elles abolies complètement à Valenciennes m 1547, où l'on édicté cette règle sévère : « Nuls ou nulles ne pobroit entrer au ju (jeu) sans payer, que les personnes des juperintendans, jueurs ou administrateurs, tant seulement et non leurs femmes, enfant ou famille ».

Jours et heurrs des représentations.

Nous avons vu que les drames liturgiques étaient au début nécessairement représentés à la date commémorative de l'événement qu'ils étaient destinés à célébrer; le drame de la Résurrection à Pâques, le drame de la Nativité à la Noël, etc.

Cette tradition se continue parfois encore jusque fort avant dans le XV^" siècle. Un « Mystère de l'Ascension » est représenté à Lille en 1416, le jour même de l'Ascension. Un « Mystère de Baint Crépin » en 1458, le jour de la fête du saint, la « Nativité n

* Vide supra,

< Les Trois Doms, p. lxxx.

» P. dbJ.,1. I, p. 427.

à Rouen en 1474, à la Noël, la « Passion » en 1491, le Vendredi- Saint, etc.

Mais dès 1298, à Cividale en Frioul, la a Passion » est jouée le jour de la Pentecôte ^, et à Die (Drome), le jour des Rameaux S.

Bien plus, on alla même jusqu'à interdire les mystères aux jours de fête; témoin les lettres patentes accordant permission à- Charles le Royer et consorts de représenter l' ce Ancien Testament », à condition que « n'y sera procédé qu'à jours de Testes non solennelles».

Cette évolution était d'ailleurs fatale, car les jours de fête ne suffisaient plus à la passion croissante du théâtre dont était saisi le public. D'ailleurs mille causes intervenaient qui empêchaient que la représentation eût lieu à date fixe.

Les principales de ces causes étaient la guerre, les intempéries, les moissons et les vendanges. Le « Mystère de saint Martin », par exemple, devait être joué à la Saint-Martin et a se n'eustesté le bruyt de guerre et l'abondance de gendarmes ».0n choisit alors le jour de la foire annuelle, ce De rechief pour aalcunes maies (mauvaises) nouvelles de guerre courans en icelle foire ne fut possible de jouer ledit jour; et la sepmaine ensuivant se commancèrent vendanges de tous cotez, pourquoy force fut d'actendre qu'elles fussent faictes, aultrement il y eust heu (eu) peu de gens ^. »

Proclamation.

On s'arrêta à la Saint-Denis. Cinq jours avant on fit crier à son de trompette que <c toutes gens ayant parsonnaiges du dit mistère s'assemblassent à l'eure de mydi en Lombardie(au Mont de Piété?), chacun acoustré selon son personnage. Après

« Du Méril, p. 63.

« P. DE J., t. U, p. 45.

» JUBINAL, pp. XLIV-XLV.

lequel cry fait, se rendirent les ditz joueurs au dit lieu et furent mys en ordre, l'un après Tautre, monstre, acoustré, armé et appoincté si très bien, qu'il estoit impossible de mieulx » 4.

Puis le narrateur insiste sur l'étendue de cette procession. C'était là ce qu'on appelait la « montre », c'est-à-dire le cortège des acteurs parcourant la ville pour battre le rappel des curiosités populaires et amener le plus de monde possible au spectacle prochain. La monstre, qui était précédée d'un « cri », c'est-à-dire d'un appel des acteurs, remplaçait nos affiches, de même que le héraut des villes servait à la proclamation des édits. Or, ainsi que celui-ci a laissé un survivant dans le sonneur de trompe, qui à Paris encore appelle, en se tournant vers tous les points de l'horizon, les coupables en fuite, la « montre » a laissé des traces dans la cavalcade bruyante des forains qui s'arrêtent aux carrefours pour y faire leur petit boniment.

Le jour de la représentation, la montre se reformait pour sortir du lieu où s'habillaient les acteurs et faisait le tour de la scène (( à sons de trompeté, clerons, bussines, orgues, harpes, tabou rins, etc., jouans de tous costez » 3.

Le procès-verbal de la représentation de Seurre est plein d'admiration pour cette montre. Toutes les relations semblables sont remplies du même enthousiasme. Celle de Bourges nous peint un déploiement de richesses plus extraordinaire que partout ailleurs. Les acteurs s'habillèrent dans un monastère, puis furent rangés en bon ordre, selon le livret, par les maires et échevins 3. Les acteurs parcourent alors la ville.

C'était encore un usage courant chez les comédiens du

« IBID., loc. cit,

< JuBiNAL, p. XLVU. Le même usage existait en Allemagne dans la Passion d'Alsfeld; nous connaissons môme Tordre de la Processio ludL Cf. MoNE, t. II, pp. 120.121.

» TmBOusT, pp. 17-19.

commencement du XVII<^ siècle. Le prologue de la curieuse comédie de Georges de Scudéry, intitulée : a La Comédie des comédiens », apprend aux auditeurs que l'on est à Lyon, que le, tambour et l'Arlequin doivent parcourir la ville « comme le pratiquent les petites troupes ». Le tambour et Arlequin, grand espoir de la troupe, reviennent sans amener un seul spectateur. Et Arlequin navré s'écrie : ce Cependant cette ville n*a point de carrefours oh je n*aye fait le crieur public ^ ».

Durée des représentations.

Là oîi il n'y a pas de théâtre permanent, le peuple se liâte vers la représentation qu'on lui offre. Plus elle est longue, plus il est satisfait.

Là est l'explication des deux, trois, quatre, onze jours de représentations consécutives des Mystères de la Conception, de la Résurrection, de la Passion, etc. ^. 11 faudrait se garder cependant de croire, comme E. Morice, que les journées, divisions ordinaires de nos mystères, désignent toujours des jours de représentation. Nous savons pourtant, d'une façon très précise, que la représentation des a Actes des Apôtres », à Bourges, dura quarante jours.

La durée moyenne d'un mystère peut être évaluée à trois jours.

Heure des représentations.

Et qu'on ne croie pas qu'il se soit agi là de représentations plus courtes ou au moins aussi courtes que les nôtres.

Le a Mystère de saint Martin » commençait entre 7 et 8 heures du matin, pour se terminer entre 11 et 12 heures et

* Cf. LiVKT, Précieux et Précieuse. Paris, Didier, 4859, in-8», p. Î18. ^ E. Morice, pp. 13d-140.

reprendre à 1 heure, pour se prolonger jusqu'à 6 heures du

soir ^.

Les acteurs et les régisseurs mesuraient les actes d'après la

patience de leur public. La plupart des textes prévoient des

coupures et indiquent Tendroit où elles pourront être faites,

ainsi que les formules de raccord, annonçant Tentr'acte ou la

fin de la représentation du jour.

En voici un exemple, tire d'un manuscrit de Chantilly : a S'ensuivent les paroles qui seront dictes au jeu, quand on

vouldra disner le dit premier jour » :

Tous ceulx qui sont dedans cest estre El ont voulenté de repestre Si le facent et sans demeure De cy jusques à demye heure *.

Pour le congé, le meneur de jeu dira :

Ceux qui de Jésus vouldront voir Jouer le resuscitement Si reviennent cy vistement Demain le matin, car pour Teure Plus ne ferons cy de demeure Ne de mislôre pour ce jour, Mais nous en allons sans séjour '.

Peut-être l'expression de matinée, dont nous nous servons pour désigner les spectacles de l'après-midi, vient-elle de ces représentations du matin : dans le a Mystère de saint Martin » on trouve même l'expression : « Cy finist la matinée » ^.

On vient de voir, par le premier des deux passages que

* JUBUfAL, p. XLVU.

< Manuscrit 632 de Chantilly. Mystère de la Résurrection (milieu du \\^ siècle), fol. 5 \^ et 6.

s D'après l'Incunable de la Résurrection attribuée à Jean Michel.

* Bibliothèque Nationale, manuscrit français 24332, fol. 43 v».

DOU8 venons de citer, que Fcntr'acte était surtout destiné au repos.

Les seigneurs se faisaient apporter à manger dans leurs loges, parfois aux frais de la ville ^.

Quant au peuple, il se pressait devant les buvettes installées à son intention. Parfois, comme à Reims en 1490, au dire des vieux chroniqueurs, on présentait du vin, de la part de la ville, aux spectateurs du mystère s.

Aspect de la ville pendant la représentation.

On le comprendra sans peine : c'était toute la ville qui était massée là devant les échafauds; on y allait d'ailleurs volontiers; chacun pour ainsi dire ayant sur la scène un parent acteur ou un ami à admirer et à applaudir. Au reste, bon gré mal gré, il y fallait aller, puisqu'il était défendu de faire « œuvre mccquanique » pendant la durée du jeu ^. Il n'y avait guère que les brigands et escarpes de toute espèce qui cependant ne chômassent point. Aussi double-t-on parfois le guet aux portes de la ville *. Toutes les forces vives étaient concentrées sur un point, la place où se jouait le mystère. Le sang de toutes les artères semblait affluer là ; tout le reste était comme assoupi;

* Bapst, p. 24, noie 8.

' Ci. Louis Paris, Toiles peintes cl tapisseries de la ville de Reims, déjà cité, p. Lx.

* Par exemple à Scurre, en 1496. Cf. P. de J., p. 354, 1. 1.

* Hem à llerraan, porteur, Henry de Moncy, Ramisson et Gérart Rolanl, pour avoir fait le guecl es portes avec les portiers, durant les jours que on jouait le mislère de la Passion N. S. afin de mieulx garder

la ville, où ilz ont vacqués chacum vi jours pour ce xxxu s.

(Archives communales de Mézières, cité par M. Gailly ds Taurinbs. Unt représentation du Mystère de la Passion à Mézières en 4$$4. Paris, Picard, 1903, in-S». (Extraite de la Revue historique ardbnnaisb, marsavril 1903.)

la circulation était interrompue, la vie économique momentanément troublée, les églises étaient vides de fidèles et de clergé. Celui-ci fermait ses temples, comme l'ouvrier son atelier. On avançait les offices du matin, on retardait ceux du soir ; nef et chœur demeuraient vides depuis la messe matinale du Saint-Esprit ^, qui avait appelé la bénédiction du ciel sur les joueurs et les spectateurs, jusqu'au crépuscule, où les acteurs « venaient chanter dévostement», en rendant grâces à Dieu, un Salve regina"^.

La ville ne retentissait plus comme à l'ordinaire des tintements joyeux ou graves des carillons et des cloches. Celles-ci se taisaient par ordre du chapitre, pour ne pas gêner les acteurs pendant l'action et ne pas nuire à l'attention de ceux qui les entendaient 3.

Mais le soir arrivé, c'était un débordement de joie et de mouvement. A la Rochelle, en 1492, « durant plus de huit jours, grand nombre de musiciens et joueurs d'instruments ne cessoient, tant de jour que de nuit, à recréer le peuple, tellement que la plupart des nuicts, pendant la dite huitaine, se passèrent en toute sorte d'esbattement, tant pour les étrangers, que pour les habitans ».

Nombre des spectateurs.

De toutes parts les auditeurs accouraient en foule; il en venait, nous dit-on, de trente lieues ù la ronde, ce qui semble un peu exagéré. Le jurisconsulte CJiassanée, décrivant l'amphithéâtre d'Autun, lors de la représentation qui y fut donnée en .1516, évalue à 80,000 le nombre des auditeurs *. Nous ne

< Louis Paris, op. cit., p. ux.

s JUBINAL, t. I, p. XLVIII.

3 Dom PiOLiN, op» cit., p. 1-27.

* P. de J., p. 405 au t. J.

pouvons accepter ce chiffre. Notre atmosphère septentrionale n'est pas assez pure pour que des paroles soient entendues de tous dans un espace assez large pour contenir tant de personnes.

Nous sommes plus disposés à admettre qu'à Reims, en 1490, le dimanche où Ton représenta la « Crucifixion », il y eut bien « seize mille personnes regardant » ^. Cependant, là encore, le chroniqueur a sans doute exagéré. Plus acceptable est le chiffre de 5,616, établi par E. Morice d'après le nombre des entrées ^.

Pour la représentation de 1509, à Romans, nous ne sommes pas réduits à des hypothèses : nous pouvons calculer assez exactement le nombre des entrées d'après la recette, et pouvons établir les proportions suivantes :

Premier jour .... 4,780 personnes. Deuxième jour. . . . 4,220 — Troisième jour. . . . 4,947 —

Ce qui fait en tout 13,947 entrées et non 13,947 spectateurs, comme dit erronément M. Ul. Chevalier 3. On voit que l'intérêt faiblit au second jour, à cause de l'ennui qui se dégage de cette interminable pièce, et qu'au contraire l'affluence augmente au troisième jour, ce qui s'explique aussi bien : on veut avoir vu le beau mystère et assister à la fin de l'entreprise. Enfm, il y a un fonds de spectateurs, en nombre beaucoup

* Cité par L. Paris, op. cit., p. lx. Les amphithéâtres romains contenaient sans doute un nombre plus grand de spectateurs, mais là il s'a^t de voir et non d'entendre (amphithéâtre de Balbus, 11,510 spectateurs;* de Pompée, 17,580 spectateurs; de Marcellus, 20,500 spectateurs). Voyei Fribdlander, Darstellting aus der Sittengeschichte Roms in der Zeit von August bis ziim Ausgang der Antonine, h^ Autl., Zweiter Theil. Leipzig, Hirzel, 1881.

« Page 153. . . .

* Les Trou Doins, p. lxxxu.

plus considérable, qui restent des auditeurs] invariablement fidèles, ne manquant pas un seul acte.

Condition des spectateurs.

Le prologue du Mystère inédit ' de la Conception, Nativité, Mariage et Annonciation de la Vierge nous montre assez bien la présence de toutes les classes de la société aux représentations des mystères. Sans cela, le protocole n'eût pas pu, après avoir honoré de paroles flatteuses la noblesse assemblée, et particulièrement Monsieur le Comte et Madame de Monpansier, s'exprimer en ces termes :

Tous aultres je veulx saluer Segnieurs et dames, bourgeois, Les laboureurs aussi des champs, Tous sonz les très bien venus.

A Laval, en 1403, au ce Mystère de sainte Barbe », Monsieur et sa noble comtesse (il s'agit du comte Guy XV) furent présenls^. Bien plus, les membres du Parlement de Parisy vinrent assister, le comte leur payant le voyage :

Monsieur, par son commandement.

De Paris, sieurs de parlement Fist venir, à ses propres mises, Pour de Barbe veoir les devises.

En 1484, nous voyons Marguerite, la future gouvernante des Pays-Bas, âgée de 4 ans et fiancée alors au futur Charles VIII,

^ Et qui le restera vraisemblablement toujours, étant dépourvu de tout intérêt littéraire ou historique. Manuscrit 657 de Chantilly. Ce manuscrit n'est pas mentionné dans le répertoire dressé par P. de J.

* Guillaume Le Doyen, Chroniques, cité par P. de J., t. II, p. 65.

L'Échevinage de Reims décida grans personnages, qui viendroiei la Passion », Ton présente en bui que J. Foulquart a dit avoir esté ac de 24 1. t. », c'est-à-dire près de i il fallait encore s'entendre avec lej présent à « Madame la Capitainen

Les ecclésiastiques n'étaient pa nobles. Cependant quand les devenir un peu trop profanes, l'a que les prêtres lui demandassen Un chapelain de la cathédrale de ayant négligé celte formalité, fut

Mais ceux qui montraient sans sèment étaient les gens du peu pi place depuis 4 beures du matin nombreuses. Dès la fin du XIII Grève et de Champeaux se presss qui se jouaient à Paris, aux envirc

* Jal, Dictionnaire critiqti€y au mot P

* Gailly de Taurines, op. cit.

* Louis Paris, op. cit., p. lviii.

* Leverdier, 1. 1, p. ex.

Elles y amènent de petits enfants qui braillent lugubrement et à contretemps aux passages les plus passionnants. Aussi à part aux loges, dont on n*ose interdire Taccès aux bébés nobles et où des garde-fous les empêchent de tomber, leur défend-on parfois l'accès des échafauds... Il en est ainsi à Valence, où, l'on décide que « nul n'y meyne anfans que ne sont de âge de dix ou douze ans » ^

Esprit £t moeurs du public.

Le premier élément psychologique qu'on peut facilement dégager chez les spectateurs des mystères est une intense curiosité, une irrésistible attraction, qui le pousse vers ces drames qui vont charmer leurs yeux et leur cœur. Chacun tend la tète et le corps pour mieux voir et pousse violemment celui qui le précède. Des barrières ou un fossé rempli d'eau doivent protéger la scène contre ces envahissantes poussées 3.

Gabriel Naudé raconte qu'en 1541, on s'étouffait littéralement à l'hôtel de Flandres pour voir les «Actes des Apôtres», joués par les confrères 3.

Pendant les travaux d'érection des échafauds, il fallait faire garder l'entrée de l'enceinte par une sentinelle pour protéger les ouvriers contre l'invasion des curieux ^.

Le public d'alors montrait une endurance que le nôtre ne déploierait plus, à l'égard d'une pièce de théâtre, mais dont il est encore capable pour les grandes réjouissances populaires, comme l'entrée d'un souverain ou l'enterrement d'un grand personnage.

* A Valence en 1526. Cf. Trais Doms, p. 870.

< On trouve un fossé d'eau à rampbitbéâtre d'Autun. Voyez P. de J., p. 405. De même en Angleterre et en Allemagne. Cf. Brandl, op, cit., p. XX.

' Note manuscrite du catalogue des manuscrits de Chantilly.

* A Romans en 1509. Cf. Trois Doms, p. lvii.

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