NOUVEAUX DOCUMENTS
SDR LA
STATION ROMAINE ROBRICA.
Depuis la publication de la Notice sur la station Robrica (Mémoires de la Société académique, tome 5), mon honorable ami M. Joly, architecte de la ville de Saumur, m*a fait connaître qu*ayant fait des recherches sur le même sujet, il ne pouvait qu^approuver les conclusions auxquelles j'avais été conduit, avec cette restriction seulement que, pour lui, la station devait être placée à Saumur même et non à Bagneux, discordance du reste peu importante puisque Bagneux n'était qu'une dépendance de la ville romaine.
L*opinion d'un archéologue si compétent, le plus compétent de tous peut-être en cette matière, est d'un si grand poids que je crois devoir m'y rattacher avec d'autant plus de raison que cette opinion avait d'abord été la i^iienne. Tavais été arrêté seulement par le nom de Harus que les plus anciens documents historiques donnent à Saumur, dont l'existence parait constatée dès l'an 400 (1). Hais il est possible que ce nom soit postérieur à la destruction de rétablissement romain, et, d'un autre côté, il n'est pas sans exemple qu'une ville ait porté un nom différent de celui de la forteresse au pied de laquelle elle s'est établie.
Lorsque, vers le milieu du x* siècle, l'abbaye de Saint- Florent fut fondée à Saumur par ThibauIt-le- Tricheur, comte ds Blois, il y existait déjà un château fort d'une construction antique : la tour qui le dominait comman-
(1) Ménage, HisUnrede Sablé, page 235.
— Codant une immense étendue de pays , ressemblait de loin à un tronc d'arbre, d'où le nom de lYuneus avait été donné à ce château. « Fuit in loco ubi nunc emiuet Salmurus » ab antique fabricatum caslellutn, quod a parvilale si- » tusque angusliâ truncum vocabuloferebatur(l). » Que ce donjon fût ou non de construction romaine, il est indubitable que les Romains n'avaient pas négligé la position stratégique la plus importante du pays. Ce plateau élevé, défendu de tous côtés par des escarpements abrupts, entourés de marais et de rivières, avait été habité dès les temps les plus reculés. Les traces antiques ont dû dispa* raitre en grande partie, sous Timmense développement des fortifications plus modernes , mais les nombreuses médailles celtiques et romaines trouvées aux environs à différentes époques, attesteraient déjà suffisamment la présence des conquérants, si des débris antiques constatés par M. Joly au château et dans les lieui voisins, ne démontraient d*une manière indubitable que la bourgade gauloise fut remplacée par un établissement romain (2). Le druidisme dont les monuments couvraient le. sol environnant avait imprimé à ces lieux une consécration religieuse. Sur la pente méridionale du coteau , était un lieu sacré, qui devint plus tard le berceau du christianisme à Saumur. L'église de Nantilly a toujours été regardée comme la plus ancienne et^ la mère des églises de la contrée : dès 845,CharIes-le-Chauve Tavait donnée aui
(1) Dom Martenne, Ampliss. eoUect.^ yol. V, col. 1113.
(2) Dom Huynes, dans son histoire manuscrite de Tabbaye de St- Florent, dit que, lors de la construction du monastère prés du château du Tronc, en 948, on trouva c quantité d*argent • aux bords d*un petit lac. En 1824, dans un champ portant le nom significatif de champ doré on découvrit une grande quantité de médailles d'or è Tefi&gie de divers empereurs romains. L'une d'elles fut acquise à un prix considérable pour la collection de TaUeyrand.
moines du Hont-Glonne. La tradition qni veut qu'elle ail été un temple payen, démentie par le style de l*arcbitecture, peut reposer sur un fait réel , car il est permis de penser qu'elle s*est élev& sur les ruines d*un monument plus ancien. L^abbé Grandet, qui en a laissé l'histoire dans ses manuscrits, mentionne cette tradition et fait remonter son origine au temps des Druides : il avait vu (à la fin du ivii* siècle) une crypte anciennement en grande vénération, mais qui dès cette époque était abandonnée. L*rmmenseconcours de pèlerins venus des campagnes voisines et surtout du Poitou, avait également cessé. Il avait donc existé très-anciennement un motif de réunion dans ce lieu, et tout porte à croire que Nantiliacum (altéré plus tard mal à propos en Lentilliacnm) fut un temple consacré d*abord à une divinité payenne, qui elle-même avait remplacé une divinité celtique. Le radical Nant, conservé dans le nom de quelques localités et qui entre dans la composition des noms de Nantes, Nantua, Nanteuil, Nanterre, etc., indique le voisinage d*un cours d*eau ou d*un marais. Cette appellation celtique convenait également au coteau de Nantiliacum, au pied duquel s'étendait un vaste marais, offrant lui-même des monuments sacrés qui formaient la continuation de ceux de Bagneux situés sur la rive opposée du Tbouet.
Le saeellum antique, trouvé à Allençon près Brissac, et qui fait maintenant partie des collections du Louvre, a prouvé que Notre-Dame d'Allençon a remplacé un temple de Minerve : Notrg-Dame de Nanlilly a pu succéder aussi au culte d'une déesse profane. On sait que les premiers cbréliens, dans Timpossibilité où ils étaient de faire cesser les coutumes payennes, s'efforcèrent loiuours d'en change le but en les sanctifiant.
Ainsi l'établisse ment romain auquel a succédé Saumur réunissait l'oppidum au sommet du coteau, le temple
(fmum) 6ur la pente méridionale, et, en face de ce temple, sur la rive opposée du Thouet , les thermes , balneariœ, Bagneux.
Ce lieu situé à rembranchement de qnatre voies, était imporiant et aurait pu être fortifié; mais le siège principal de la station, le camp retranché, Robrica enfin, devait être sur le plateau occupé par la forteresse de Saumur, et qui n*a jamais cessé d'être considéré comme une position militaire d'une grande importance.
Cette modification aux conclusions de notre première notice sur Robrica laisse du reste subsister dans toute leur foroe, les allumants sur lesquels nous nous étions appuyé.
La concordance des distances indiquées par la carte de Peutinger reste toujours inattaquable : ainsi : Saumur se tfouve (comme le veut la carte pour Robrica) à environ 17 lieues gauloises d'Angers, à 28 de Tours et de Tauxigny (Tassiaca) , localité distante également de 24 lieues gauloises de Giëvros (Cabris), qui lui-même est à égale distance d'Avaricum. Ainsi se trouvent restituées les positions de toutes les stations indiquées depuis Angers jusqu'à Bourges. Le calcul des distances avait été négligé jusqu'ici par les archéologues de l'Anjou, il nous parait avoir dans ces questions une importance de premier ordre.
Il est vrai que les archéologues n'ont pas toujours été d'accord sur la valeur des distances indiquées sur la carte de Peutinger, qui paraissent être d'une étendue différente selon les contrées ; et de même que les lieues dites de pays variaient de longueur dans nos diverses provinces, de même la carte paraît avoir employé tantôt la lieue romaine , évaluée par Danville à un mille i/2 romain, vakal 2268 mètres, ou 2210 m. selon d'autres, (2221 , suivant Walckenaër et Dezobry, 2224 d'après Gosselin), tantôt la
Keue gauloise éyaluée à 2415 mètre$ environ. En appliquant ces données aux stalions dont la position est bien constatée, on reconnaît que la lieue gauloise a été employée de préférence dans les évaluations relatives à nos contrées de TOuest de la France.
Au reste, ainsi que nous Tavons fait observer précédem* ment, on ne peut exiger dans ces évaluations une précision mathématique , et Ton ne doit pas se préoccuper d'une différence d*un à deux kilomètres sur un long itinéraire , lorsque les autres concordances se réunissent pour conduire à la démonstration cherchée.
C*est cette réunion de concordances qui nous porte à fixer à Saumur la position de Robrica, nom pour lequel nous croyons pouvoir proposer une nouvelle étjrmologie. L'abus que Ton a fait des étymologies celtiques les a rendues à bon droit suspectes , mais celles qui se déduisent d'exemples bien connus peuvent avoir leur importance. Les monosyllabes Ren, Rin, Ro indiquent tous un courant plus ou moins rapide, comme dans Rhodanus, le Rhône, Rodumna, Roanne. La terminaison ^rig (Rriga , Brica , Briva) signifie pont ou passage, comme dans Samarobriga^ pont de la Somme, Isurobriva , Pontoise , Briga Sarthœ, Brissarthe, Briga Ledi, passage du Loir (Briollay), etc. (i). Robrica serait donc le pont ou le passage de Teau courante. Dans le dialecte ibérique, Brig a été employé dans le sens de Dunum, ville ou éminence fortifiée : si Ton préférait cette version , Robrica serait la montagne de Teau courante, le coteau du fleuve : Tune et l'autre de ces acceptions convient parfaitement à la situation de Saumur.
A. BOEEAU.
Lu ea séance de la Société Académique, le 6 février 1861.
(1) De U aussi le mot anglais Bridge, Ponit et les noms des villes de Cambridge (Pont du Gam), Tunbridge, etc.