‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 4)Chapitre 33 sur 120 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

Réponse â une critique de M. Renan, insérée dans la Revue d* Anjou de juin 1860.

A M. Adolphe Lair.

MorïsiEUR,

En répondant à votre article du mois de juin dernier sur H. Renan, je ne prétends pas défendre ce philosophe contre des critiques qui peuvent l'atteindre à bon droit, lorsque, obéissant à une sorte de mot d'ordre, il va sur les pas de jaloux pamphlétaires attaquer, lui aussi, Tesprit même de la France, l'inimitable chanson de Béranger. Comme vous, je n'aime pas ces hommes qui veulent rassurer tous les partis et qui ne fout autre chose que de tromper tout le monde ; ce ne sont plus seulement là, comme vous l'écrivez, des habiletés de tactique ou des finesses de jeu. Pour moi, ce sont les marques d'un hypocrite égoïsme. — Heureusement nous n'en sommes pas là avec M. Renan. Son article de 1859 {Journal des Débats) est une de ces erreurs auxquelles ont échappé bien rarement, dans le cours de IX. 4

longs ouvrages, nos philosophes les plus estimés. Son article du 15 janvier 1860, que vous criliquez aujourd'hui, est un exposé de principes ; le philosophe n*y donné le change à personne ; il n*a besoin ni de souplesse ni de diplomatie pour combattre Tennemi ; il parle haut, et pour le comprendre, il suffit de vouloir Técouter.

Avec lui, nous ne sommes plus aux temps où, dans les chaires de Sorbonne, des docteurs érudits se livraient d'interminables combats sur des points de métaphysique pure heureusement oubliés, et cela sans que personne les comprenne et, l'oserai-je écrire, sans qu'eux-mêmes, le plus souvent, puissent arriver à se comprendre.

Le style philosophique fut longtemps hors de la portée du plus grand nombre^ non-seulement parce qu'il servait à rendre des idées singulièrement difficiles à comprendre, mais parce qu'il s'entourait d'une mystérieuse obscurité Les formules abstraites, les synthèses et les axiomes, résultats de patientes analyses et de longues méditations pour le savant qui les rédigeait, devenaient autant de problèmes dont les solutions n'étaient acquises qu'au prix d'interminables études. Le philosophe dédaignait ces artifices de langage dont l'écrivain sait embellir son enseignement aux yeux de ses disciples ; tout entier à la vérité qu'il voulait découvrir, il sacrifiait l'élégance de la forme à la grandeur de l'idée, oubliant à tort, selon nous, que le moyen le plus prompt et le plus sûr de convaincre, c'est tout d'abord de charmer.

Un homme, après avoir épuisé tous les secrets de la scolaslique, jugea qu'il n'était pas indigne d'un philosophe de recourir aux séductions d'un langage souple et poétique. H. Couëin para des plus vives couleurs les observations qui semblaient les plus arides, et ses leçons, grâce à l'on bli qu'il sut garder de l'ancien style philosophique, se gravèrent dans toutes les mémoires et lui assurèrent de

— bi -

nom])reux disciples. Plus tard, parut un philosophe qui, se séparant de la doctrine universitaire, sut présenter sous une forme également attrayante les problèmes tant de fois agités dans les sèches discussions de la Sorbonne et des traités didactiques. M. Renan dut, comme M. Cousin, recourir aux formes de* langage employées par nos meilleurs littérateurs; il sema son style d'images vives et saisissantes, se servit habilement d'allégories, et, jusque dans ses critiques les plus énergiques, sut toujours n'employer que les armes courtoises. Quelqu'efiFort que Ton fasse, quelque service que l'on rende, il est difficile de satisfaire tout le monde. M. Renan a le style souple, la phrase élégante, le trait ferme et rapide ; les théories qu'il enseigne se déroulent aux yeux du lecteur avec une logique puissante que n'affaiblit jamais l'harmonie de la période. Vous l'accusez d'habileté, de diplomatie, de perfidie même : « Nul ne sait mieux donner le change à l'ennemi et le désarmer au besoin (1) » écrivez-vous ! Il se montre plein do modération lorsqu'il discute la portée des différents dogmes religieux,- vous Taccusez d'indifférence. Il se plaint de l'intolérance et de l'exclusivisme de certains systèmes de philosophie; il enseigne que de pareils systèmes sont Tanéanlissement d'une science qui est la sienne, vous l'accusez de nier l'existence de la philosophie. Et pour couronner tant de belles découvertes, vous ajoutez qu'en tout cela il est de très bonne foi.

L'ironie parait être votre arme de prédilection, et je me plais à dire que dçns votre article l'ironie ne cesse d'élre mordante. Voyons si ce qu'elle s'obstine à mordre n'est pas une doctrine de fantaisie, plutôt que la doctrine vé-

(1) Le dernier article de M. Renan, par M. Adolphe Lair, Revue <r Anjou, juin 1860.

ritable du philosophe auquel elle s*adresse. Les citations abondent dans votre étude sur M. Renan, malheureusement elles sont toutes incomplètes, et je crains bien que des omissions trop fréquentes aient pu seules vous faire illusion en changeant à vos yeux prévenus le sens que présentent les phrases complètes du [Philosophe.

La critique littéraire4)eut effeuiller rapidement le roman qui passe de boudoir en boudoir ou la poésie que jette au vent du soir un poète fantaisiste : la critique philosophique a d'autres devoirs à remplir. Sa marche doit être plus lente, et pour prononcer son arrêt, il lui faut toutes les pièces d'une procédure complète.

Il s'agit d'une monographie écrite par un homme sérieux sur une des questions capitales de la science : sur l'avenir de la métaphysique. M. Renan ne craint pas de vous donner un exposé complet de sa croyance philosophique : il mérite qu'on le lise, et qu'on le lise en entier ; une pareille œuvre ne se réfute pas par une critique rapide, et qui se contente de toucher du bout de son aile quelques lambeaux de phrases pris çà et là.

Relisons donc ensemble et vos citations et l'article incriminé; nous jugerons ensuite.

Une première question se présente, elle est grave, et de sa solution va découler tout un corps de doctrine : « Qu'est-ce, pour M. Renan, que la philosophie? dites- vous. Il la définit quelque part, et une définition vaut la peine qu'on s'y arrête quand elle vient d'un homme qui, chacun le sait, a horreur des formules. Est-ce la science de l'absolu ? à peine le peut-on demander. Est-ce au moins l'a science de Dieu ? non... moins que cela. C'est alors la science de l'homme ? moins que cela encore. Qu'est-co donc ? rien ou presque rien ! Que ceux-là écoutent, qui ont Toreillê assez fine pour entendre : C'est le son, la lumière, la vibration qui sori de télher divin que tout porte en soi, »

J'ouvre la Revue des Deua^Mondes et je trouve que cette prétendue définition, citée par vous, est le fragment d*une phrase qui n'est elle-même que la conclusion de tout un chapitre. Cette phrase la voici, le sens en est assez clair pour que personne ne s'y trompe : « Ce n'est donc pas » nier la philosophie^ c'est la relever et l'ennoblir que de » déclarer qu elle n'est pas une science particulière, mais » qu'elle est le résultat général de toutes les sciences : le 9 son, la lumière, la vibration qui sort de l'éther divin que » tout porte en soi. » — Pourquoi donc isoler une image qui n'a de sens que par ce qui la précède, puis« toujours en raillant, aller chercher à quelques pages de là un autre tronçon de phrase, le tout pour le plaisir de faire croire au trop confiant lecteur à une absurdité que n'a jamais écrite l'auteur auquel vous l'attribuez ?

Combien de livres ont été de la sorte déconsidérés par de semblables critiques ? Et n'est -il pas du devoir de chacun de signaler de pareils moyens lorsqu'il les rencontre quelque part !

Mais continuons : « Ainsi comprise par vous, la philosophie devient une science fort innocente puisqu'on peut dire d'elle, comme de Dieu lui-même, « presqu'avec autant de raison qu'elle est ou qu'elle n'est pas. » Voyons donc à la page 375 ce qu'écrit M. Renan : nous y trouvons encore une de ces phrases incomplètes par elles-mêmes ; mais lisons ce qui précède :

« Certes, écrit H. Renan, il est un côté par lequel je par- » tage entièrement l'opinion de H. Yacherot. Si l'on » entend par métaphysique le droit et le pouvoir qu'a 9 rhomine de s'élever au-dessus des faits, d'en voir les 9 lois, la raison , l'harmonie , la poésie , la beauté (toutes j<choses également métaphysiques en un sens); si l'on 9 veut dire que nulle limite ne peut être tracée à l'esprit » humain, qu'il ira toiuours montant l'échelle infinie de

» la spéculation (et pour moi jo pense qu*il n*est pas dans » Vunivers d'intelligence supérieure à celle de Thomme, 9 en sorte que le plus grand génie de notre planète est » vraiment le prêtre du monde, puisqu'il en est la plus « haute réflexion) ; si la science qu'on oppose à la mêla- » physique est ce vulgaire empirisme satisfait de sa mé- » diocrilé qui est la négation de toute philosophie, oui, je » l'avoue, il y a une métaphysique : rien n'est au-dessus » de rhomme, et le vieil adage qiœ supra nos, quid ad » nos? est un non-sens. Mais si l'on veut dire qu'il existe » une science première, contenant les principes de toutes » les autres, une science qui peut à elle seule et par des » combinaisons abstraites nous mener à la vérité surn Dieu, le monde, l'homme, je ne vois pas la nécessité 9 d'une telle catégorie du savoir humain. Cette science » est partout ou n'est nulle part ; elle n'est rien si elle 9 n'est tout. » Puis revenant à l'idée dominante de son œuvre, toutes ces vérités acquises par l'expérience scientifique, M. Renan les groupe en un ensemble de notions indispensables pour la bonne discipline de l'esprit, et les appelle la logique ou critique de C esprit humain. « Mais 9 tout cela n'est pas la métaphysique. Kant protestait » contre elle ; Aristote lui-même la laissait à l'écart lors- 9 qu'il cherchait à construire la science par la seule étude » des faits. Hais, se demandera-t-on, pourquoi, tandis que » les sciences physiques ont progressé, la métaphysique » est-elle restée stationnaire? La raison en est simple ; » le nombre des problèmes dont elle cherche la solution » est limité , et leur solution est impossible à décou- 9 vrir (1). 9

Arrivons maintenant à votre citation , dont nous rétablissons le texte : <i Semblable en cela à l'objet inQni

(1) Revw des Deux^Mondes, 15 juin i860, article de M. E. Renan.

dont elle s*occupe, la philosophie offre donc cette singularité, qu*on peut dire avec raison qifeUe est et qu'elle n'est pas, » Pourquoi n*avoir pas lu quelques lignes de plus? Vous eussiez trouvé la pensée tout entière de Tauteur , écrite pour la seconde fois en un stylo net et dégagé cette fois de toute image,, et vous Toussiez sans doute comprise : « La nier, continue M. Renan • c*est découronner Tesprit humain ; l'admettre comme une science distincte, c'est contredire la tendance générale des études de notre temps. Un seul moyen reste suivant moi pour tirer la philosophie de cette situation indécise , c'est de convenir qu'elle est moins une science qu'un côlé de toutes les sciences.»

Dans une critique sérieuse, en matière philosophique surtout , il faut peser les mots avec la plus grande attention; il ne faut pas confondre perpétuellement métaphysique avec philosophie, et accuser un auteur de prendre l'un pour l'autre, le tout^t la partie ; iUne faudrait pas non plus accuser quelqu'un de mal définir Dieu , parce qu'en passant on a pris pour une déOnition une simple phrase incidente.

M. Renan croit qu'il est impossible de définir Dieu ; il voit dans les tentatives faites à ce sujet par les théodicées une contradiction ; on ne définit pas l'infini : « Et d'abord n'accordons que dédain aux vaines accusations d'athéisme que les esprits étroits ont toujours élevées contre les hommes les plus religieux , parce que ceux-ci ont craint de déroger à la majesté divine en la limitant par une formule quelconque. Refuser de déterminer Dieu n'est pas le nier. » Qu'y a-l-il dans cette phrase qui ne soit noble et grand?

Mais, dites-vous , comment concilier cette phrase avec celle-ci que vous allez chercher à deux pages de distance : « L'infini n'existe que quand il revêt une forme finie; Dieu ne se voit que dans ses incarnations « (p. 384), et dans la-

— séquelle vous vous empressez de voir une définition assez mauvaise de Dieu? Permettez-moi de feuilleter encore la Revue des Deux-Mondes , je prends la page 384 et je lis : « Si le métaphysicien est le poète qui nous rend Tesprit et la vue de tout cela (de la nature humaine), je Tadmets et le couronne ; mais s*il ne fait que substituer Tabstraction à la vie, je préfère le savant qui me révèle la nature et rhistoire; car dans la nature et Thistoire, je vois bien mieui le divin que dans des formules abstraites d*une théodicée artificielle, ontologie sans rapport avec les faits. L'absolu de la justice et de la raison ne se manifeste que dans rhumanité : envisagé hors de Thumanité, cet absolu n*est qu'une abstraction; envisagé dans l'humanité, c'est une réalité. Et ne dites pas que la forme qu'il revêt entre les mains de l'homme le souille et l'abaisse. Non, non. Vinfini n'existe que quand il revit une forme finie. Dieu ne se voit que dans ses incarnations. »

Eh ! mon Dieu , il faut bien prendre les mots pour ce qu'ils valent, et ces quelques lignes que vous traitez avec tant de dédain , contiennent une de ces vérités que Ton s'étonne de voir contester. Dieu infini , immatériel , impalpable ; Dieu enfin tel que le conçoivent tous les philosophes spiritualistes, parmi lesquels vous me permettrez sans doute de vous compter , n'est jamais visible par luimême. J'ose à peine écrire une telle affirmation, tant elle ressemble à celles de feu H. Lapalisse. Où voyons-nous donc Dieu, si ce n'est daus ce qu'il crée?

Hais j'entends la critique s'élever contre un tel système, non plus parce qu'elle y voit comme vous une mauvaise définition de Dieu, mais parce que pour elle le mol incarnation n'est peut-être pas clair : Dieu s'incarne-t-il donc dans tout ce qu'il crée de visible , nous demandera-t-oa peut-être? Et prétendez-vous renverser la doctrine du Dieu fait homme, et nous conduire aux incarnations mul-

tiples, eu nous faisant passer par celles des religions orientales?

Sur ce point, la critique serait plus sérieuse. Je ne sais quelle serait la réponse de M. Renan , si on lui posait la question de la sorte; car pour moi, je Tavoue . le mot incarnation était tout d'abord passé inaperçu, il n'avait à mes yeux, lors d'une première lecture, que le sens qu'il garde encore aujourd'hui, et ce sens, le voici : Dieu, cause première, se conçoit; il ne se définit pas, il s'affirme par ses créations comme une cause s'affirme par ses effets. Cette affirmation devient une évidence; et H. Renan peut dire, comme nous le répétons en employant son style qu'une heunmse image rend plus saisissant : Dieu ne se voit que dans ses incarnations.

M'objecterez- vous encore cette phrase : « L'iufini n'existe que quand il revêt une forme finie. » Prise à la lettre, sans doute elle présente un non -sens; revêtir quelque chose c'est s'y renfermer, et l'infini ne se limite pas. — Hais, comme vous le dit partout H. Renan, parlez donc métaphysique pure, sans tomber à chaque pas dans des contradictions de la sorte? Vous ne le pouvez : force est donc de reconnaître au philosophe la faculté d'employer, dans un sens figuré , des expressions dont le sens usuel est insuffisant à rendre sa pensée

En face des innombrables essais toujours infructueux qu'on a tentés pour donner de Dieu une notion exacte, H. Renan, trouvant dans sa conscience la seule réponse possible, se contente de dire: Uest, Cette affirmation ne vous suffit pas, et vous raillez le philosophe de n'avoir interrogé sur ce point ni l'expérience, ni les sciences physiques , ni la théodicée de Descartes; et que vouliez-vous qu'il y trouvât? L'idée religieuse, conséquence de l'affirmation de Dieu, sera éternelle dans l'humanité; le sentiment, la conscience nous la donnent ; quant aux symboles, ils sont

tous attaquables et périssables lorsqu'ils limitent Dieu et veulent le définir à Thumanité. Voilà ce que H. Renan appelle la vraie théologie de notre temps.

Est-ce là, comme vous récrivez, une théologie négative? C'est la réfutation d'erreurs trop longtemps répétées, et dont il e$t temps de faire justice; ainsi, plus d'illusion ; car la métaphysique est morte, si par métaphysique vous entendez cette prétendue science qui croit définir la Divi * ni(é par des abstractions elles-mêmes incompréhensibles. Hais la philosophie^ cette science des rapports entre tout ce qui existe, M. Renan, loin de la nier, la grandit encore; il en fait le couronnement de toutes les sciences; il la ra mène à son acception primitive; il lui rend la place qu'elle aurait toujours dû occuper.

La métaphysique a le tort d'être vieille, vous le sentez bien vous-même : mais elle a le tort bien plus grand encore, et c'est pourquoi M. Renan la juge sévèrement, d'être impuissante à faire progresser d'un pas rintelligence humaine. Science de formules, dout le principe est une observation incomplète, et le plus souvent une simple hypolhèsc, où peut-elle vous conduire , et pourquoi s'obstiner à sa suite, à passer et repasser toujours sous les portiques aujourd'hui déserts d'Athènes, d'Edimbourg et de Glascow? La métaphysique a fait son temps, elle a produit ce qu'elle pouvait produire ; et si elle n'a pu donner la vérité que nous cherchions, elle nous a cependant rendu service comme gymnastique de rintelligence.

Aujourd'hui l'esprit humain ne se contente plus de formules plus ou moins vraisemblables ; il s'agite, il doute, et la certitude complète que donne une preuve évidente pourra seule le tirer de cet élal. Le problème de l'humanité est plus que jamais à l'ordre du jour ; et les fouilles de toute sorte, commencées par d'intrépides chercheurs, nous indiquent assez quelle route se propose de suivre dé-

sormais Tesprit du xix* siècle. Quels sont les objets multi pies de ces recherches ? Ce sont les ruines du passé, les monuments, les manuscrits, les raédaillbs, tous ces débris des civilisations qui nous ont précédés. Où peuventelles conduire ? A connaître la grande famille humaine dans chacun de ses membres, dans chacune de ses époques. Quels sont les deux grands moyens d'arriver à ce but, la science de Thumanité? Ces moyens, H. Renan vous les montre : ce sont la philologie et la critique.

Pourquoi donc vous moquer ainsi d*un homme qui le premier ose poser nettement le problème de la science ? Est-ce hardiesse de votre part? — M. Renan ne vous répondra pas. — Est-ce conviction ? Mais la conviction fait tenir un tout autre langage ; on discute alors sérieusement les théories d'un adversaire que Ton a longuement étudiées ; on ne tourne pas les difficultés à l'aide de citations incomplètes ; on attaque son adversaire en face ; on lutte à armes découvertes et courtoises.

Mais voilà qu'après avoir accusé M. Renan d'erreur, vous lui mettez sur le dos une confusion qui vous appartient à vous-même. Vous l'accusez d'envelopper dans un mémo anathème, dans une même condamnation, la métaphysique et la philosophie (1) ! Quelques pages plus haut, en vous demandant « quelle pourrait être dans ce vaste mouvement (des sciences) la place de la métaphysique, » vous ajoutez : c Je ne vois pas en vérité , dit H Re*nan, la nécessité d'une telle catégorieàix savoir humain... En résumé, philosopher c'est connaître l'univers. L'univers se compose de deux mondes, le monde physique et le monde moral, la nature et l'humanité. L'étude de la nature et dé l'humanité est donc toute la philosophie. »

« Voilà qui est net et clair, dites-vous alors, et devant

(1) Revue de rAr^ou , page 124 (juin i860).

cet arrêt en bonne forme prononcé contre elle par la critique, la métaphysique n*a qu*à s^incliner humblement... Ainsi la philosophie n'est pas...? » — Pour vous, métaphysique et philosophie, c*est la même chose ; et pour le plus grand succès d*une discussion qui vous est chère, vous ne redoutez pas d*afiQrmer que la partie égale le tout. Prenez garde, vous dirai-je k mon tour, ô critique imprudent, que cet espiègle et indocile enfant qu'on nomme respril humain, piqué parla curiosité, ne se rie de la route que vous voulez lui imposer parce que trente siècles Tauront suivie ; prenez garde que, malgré vos sarcasmes, il n'ait l'irrévérence de vous jeter à la tête, en prenant la plume de M. Renan lui-même, le démenti d'un système nouveau !

Dire qu'une chose vivra parce qu'elle a jusqu'ici vécu, ce n*est pas prouver ni qu'elle vive toujours, ni qu'elle suive toujours sa route accoutumée. — Vous ne voulez pas que les sciences suffisent à l'humanité, parce qu'elles sont des collections de faits et rien de plus ; parce qu'elles rencontrent Dieu, et ne l'ont pas pour objet. Hais si elles le renconlrent, elles nous en donnei^t à chaque instant ridée ; elles nous le prouvent, sans nous le définir ; et la métaphysique qu'Aristote plaçait , il est vrai , à côté des sciences naturelles parce qu'il croyait y trouver la vérité nouvelle, ne nous le définit pas davantage, et nous expose, faute d'une base solide, à des égarements de toutes sortes.

Les sciences naturelles développent l'intelligence humaine ; la philosophie, en nous faisant comprendre les rapports des choses entre elles, nous découvre les lois qui régissent le monde et celles qui nous régissent nous-mêmes.

Etudier le monde et l'homme, voilà ce que l'homme peut faire ; passer du monde à Dieu ! Jamais.

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