‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 4)Chapitre 34 sur 120 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

De Vidée de Dieu. — De renseignement philosophique. — Tendance de répoque. — Théologie naturelle en Angleterre.

A Monsieur X.,,

Mon cher ami,

Vous me demandez pourquoi , laissant un instant de côté renseignement philosophique que nous suivions ensemble, j'essaie, à l'aide des données de la science, d'arriver à la démonstration de la Divinité telle que nous la présentent la révélation et la théodicée de nos auteurs religieux; permettez -moi, avant de vous soumettre ces essais, de vous parler un peu des autorités sur lesquelles je m'appuie ; laissez-moi vous rappeler quelques souvenirs classiques , et vous conduire ensuite dans un pays voisin du nôtre où de grands philosophes n'ont pas craint d'appeler à leur aide, dans la recherche où je voudrais les suivre, toutes les ressources des sciences naturelles et physiques. Vous comprendrez mieux alors l'intérêt de ce travail, et peut-être voudrez- vous bien m'aider de vos conseils et de vos lumières.

Socrate, en mourant, ne douta pas do la divine bonté. Sa raison concevait Dieu, et seule, par ses propres forces, avait pu s'élever à cette certitude de conception : mais Dieu est vieux comme le monde , et quelque loin que l'on remonte , on trouve des hommes qui ont cru en lui. Toujours on s'est efforcé de le connaître, et cette nécessité de l'activité humaine nous conduit à affirmer que la philosophie religieuse ne s'éteindra jamais. Dieu est le

but que veut atteindre la connaissance humaine; la science est le moyen dont elle se sert; le but est immuable; le moyen change et se transforme à mesure qu'il se complète et se fortifie. De là ces hésitations, ces doutes traduits sous mille formes et dont Torigine nous échappe souvent; de là ces objections qui passent et font place à d*autres, ces arguments qui se succèdent, ces systèmes qui s'enlredétruisent. Quant au fond du problème, sujfet éternel d'incessantes recherches , il reste toujours le môme , vérité immuable autour de laquelle gravite la variété des théories humaines.

La pensée religieuse subit l'influence des événements politiques d'un peuple, comme la pensée philosophique. Examiner son mouvement, constater son mode de développement, c'est écrire une page d'histoire contemporaine, et cette* page n'est pas la moins curieuse, car elle garde les secrets les plus intimes, les aspirations les plus chères de l'âme.

D'où nous vient l'idée de Dieu? Grande question qui se pose au début de toute philosophie comme de toute théodicée. Laissant de côté les discussions des métaphysiciens, je l'aperçois au seuil de la vie de chacun de nous , tombant des lèvres de l'être chéri qui le premier prend soin de notre chétive existence. L'éducation la donne à l'enfant comme il l'avait donnée à sa mère, et l'idée dont nous ne voyons plus la source , coule et nous laisse son empreinte que n'efface pas désormais l'effort le plus persévérant du sophisme et de l'erreur. Quand vous dites à l'enfant, sous la forme concise de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, » il saisit vite et se souvient longtemps , car il possède en lui ce que les philosophes appellent la notion de la causalité. — Il fait une application spontanée de ce qu'il voit journellement, application dont il ne se rend pas compte, ap-

pHcation instinctive, pour ainsi dire , résultat de la nature même de notre intelligence. C'est ainsi que nous arrivons par analogie des causes connues à induire la possibilité d*une cause créatrice.

Les premières preuves de Texistence de Dieu, sont données à Tenfant aux leçons d*hisloire naturelle qui vont rinilier à la connaissance du monde qui Tentoure ; Tordre général des phénomènes, Tharmonie des choses créées remplissent vile Tesprit du jeune disciple de suppositions spécieuses , subtiles , hasardées , qui passent à (a faveur d'une idée fondamentalement vraie, Tordre du monde (1). C'est Targuraentation de Cicéron dans le fragment de Naturâ deorum, cité dans un ouvrage que nous avons tous traduit, le Sekctœ; c'est celle de Voltaire commentant ce verset : Cœli enarrant gloriam Dti; c'est aussi la notion du Dieu auteur du Cosmos de Humboldt , qui, développée par une interprétation plus orthodoxe du début de la Genèse, arrive à la notion d'un créateur absolu, tirant tout du néant, excepté lui-même.

On a combattu cette argumentation pour détruire Dieu, car le hasard, que Ton a voulu montrer quelquefois comme la cause de tout, est une hypothèse inadmissible. Newton s'est chargé de détruire un raisonnement aussi vicieux. L'hypothèse du hasard nie l'existence de Tordre et de la stabilité. — Comment expliquer alors le retour périodique de certains phénomènes sans Texistence de lois immuables qui les produisent? Sans doute, comme l'ont remarqué Bacon et Descartes, il ne faut pas abuser de ces preuves tirées de Tordre du monde, — mais ce serait aller trop loin que de vouloir les rejeter d'une façon absolue.

A côté de cette preuve tirée de Tordre du monde, nos livres classiques, si nous ne voulons plus recourir a Tédu-

(1) DeRémusat.

cation materaelle , nous en donnent une autre que Cicéron se plait à développer dans plus d'une éloquente paraphrase ; je veux parler de la preuve tirée du consentement général des peuples. Celle-là, malgré le respect dont on Fentoure et Tinfluence qu*elle exerce sur ^les nombreux esprits qui Tacceptent, n'est tout au plus qu'une présomption de vérité dont il ne faut pas exagérer la portée* Sans doute il y a pour Thumanité la permanence d'une raison de croire à telle chose qu'elle affirme; mais qu'af- Orme-t-elle, une erreur ou une vérité? Voilà ce qui reste à découvrir.

En dehors de ces deux preuves , il n'en est peut-être pas d'autres pour la plupart des gens qui n'ont pas fait à ce siget une étude spéciale ; je me trompe , pour le vrai chrétien il en est une encore , et la plus forte piîut-èlre : la foi dans une révélation spéciale et primitive , privilège d'une race élue, croyance développée, complétée par une longue suite non interrompue d'enseignements religieux, confirmée pour ainsi dire aujourd'hui que la reli gion est pour chacun de nous une tradition de famille et une institution locale.

Si maintenant, une fois admise l'existence de Dieu, nous voulons en connaître la nature , ces deux modes d'argumentation nous deviennent insuffisants. Faudrat-il donc nécessairement recourir à la révélation pour écarter un coin du voile qui nous dérobe encore Tobjet de nos recherches? Ne sera-t^il pas possible d'arriver, par une autre voie, à quelques-unes de ces notions que nous cherchons à démontrer?

Parmi ces notions sur la Divinité, il en est que p(/ssèdent également le païen, le chrétien, le déiste, le mahométan. Elles ne sont pas pour l'humanité les fruits d'une révélation spéciale, elles appartiennent à toutes les théodicées; de ce nombre sont les notions de la spiritualité et de la

perfection de Dieu ; j*y ajouterai la nolion de Dieu créatewr.

D'aulres notions sur la nature de Dieu appartiennent à telle ou telle théodicée religieuse , à telle ou telle révélation spéciale; nous n'avons pas à nous en occuper ici ; elles n*ont pas été trouvées à Taide de la raison.

Rappellerai-jc la distinction des preuves a posteriori, et des preuves a priori, la confusion de ces deux procédés dans les théologies du moyen âge, résultat d*une intelligence incomplète de la science d'Aristote? Rappellerai-je les efforts de SK Thomas d*Aquin , aboutissant à cette affirmation remarquable : « Notre entendement est conduit par les choses sensibles à la connaissance divine, c'est-àdire à connaître de Dieu qu'il est ? »

Deux hommes abandonnèrent le double mode d*argumentation que nous venons de signaler : Bacon en Angleterre, Descartes en France.

Bacon poursuivit la méthode d'induction, il montra Dieu au sommet des phénomènes; Descartes suivit une direction opposée, il le plaça à la source des idées. Tout en négligeant la preuve tirée de l'ordre du monde, Bacon n'en arriva pas moins à démontrer , par l'observation et l'étude des phénomènes, l'intelligence de la divinité; il est le point de départ d'une série d'études non interrompues et plus nombreuses que jamais en Angleterre, dans le but de trouver dans la nature la démonstration de la sagesse suprême.

C*est donc aux sciences naturelles que les philosophes anglais demandent aiyourd^hui des peuves que l'on s'est trop longtemps obstiné a ne vouloir découvrir que dans la raison elle-même ou dans la seule révélation.

Deux philosophes de ce pays, Cudworlh et Locke, se sont essayés dans cette voie ; leurs arguments ne sont peut-être pas beaucoup plus fondés sur les sciences natu- IX. 5

relies que ceux de Descartes. C'est donc avec raison , ce me semble, que H. de Rémusat, dans un savant article sur la théologie naturelleen Anglelerre(l), indique Samuel Clarke comme ayant le premier tenté par Texpéricnce la preuve dont il s*agit. Comme Leibnitz, en face du monde dont Texistence lui est prouvée , et qui u^est autre chose que Tassemblage de toutes les choses contingentes , il se demande s*il ne faut pas rechercher la raison de tout cela dans la substance qui porte avec elle sa raison d*être. Il raisonne ainsi : quelque chose existe anjourd'hui , donc quelque chose a existé de toute éternité. — L'être néces- ^saire une fois prouvé, il en déduit les qualités; c'est d'abord rindépendance , Timmutabilité , TinSni , Tinlelligence. 11 est forcé de concevoir comme Descartes Texistece de l'être nécessaire , mais il n'arrive à cette conception que par l'examen des choses créées; c'est donc véritablement une preuve tirée de l'expérience.

Clarke a vu, dans cette nécessité d'arriver à la conception de Dieu , un argument a priori ; je ne crois pas possible de l'admettre , car cette conception n'est ellemême qu'une conséquence; c'est ce qu'a relevé avec beaucoup de raison un autre docteur Anglais, Daniel Walerland , qui , ainsi que Richard de Middleton et Duns Scot , a prétendu qu'il était impossible de prouver Dieu a priori. Deux systèmes de preuves sont donc en présence en Angleterre; l'un, celui de l'expérience, continué par Cudworth» l'évêque Barlow, l'archevêque Tellotson, Humphrey Ditton... etc.; l'autre, celui de Descartes, par Hoses Lowman , Tévêque Hugue Hamilton , et enfln l'écossais William Gillespie.

Ce dernier appartient à la philosophie contemporaine. Voyons quel est l'argument nouveau qu*il nous présente :

(\) Hevuê du Deux-Mondes, 4860.

Il esl impossible de limiter l'espace , dil-il , et de ce principe il conclut que rinflnilé d'étendue, comme Tinânilé de durée n'est autre chose qu'un être un , simple , intelligent et muni de tous les autres attributs de la divinité. Celte conception, quoique hardie qu'elle soit, ne nous paraît pas plus satisfaisante que celle de notre philosophe français. Vainement voudra-l-on s'abstenir de jeter un regard sur la terre en pensant à Dieu ; vainement tentérat-on de le séparer du monde des corps pour l'isoler dans une abstraction absolue; dégagée des phénomènes qui la guident, l'intelligence humaine court risque de s'égarer dans le vague d'une contemplation extatique ; Taudacieux chercheur, quand il a quitté la terre, est comme un pilote sans carte ni boussole au milieu d'une mer inconnue: une île se montre, il ne peut en fixer la place, et s'il échappe au naufrage, incapable de montrer à d'autres la route qu'il a suivie , il laisse inconnue pour tous celle découverte un instant entrevue.

Les études théologiques en Angleterre sont rarement séparées des études philosophiques et scientifiques, et depuis Newton, une foule d'écrits remarquables se sont succédé dans ce pays où toutes les branches des connaissances humaines sont appelées au secours des démonstrations théologiques. C'est ce qui constitue à proprement parler la théologie naturelle. Le physicien Robert Boyle, dans un ouvrage intitulé : The Christian virtuoso, a soutenu l'harmonie des dogmes de la religion révélées avec les conclusionsdc la philosophie naturelle; de nombreux sermons et discours ont été prononcés sur ce même sujet, entre autres, la démonstration de f existence et des attributs de Dieu d'après les omvres de la création, par Derham. —C'est ainsi qu'a été composée la collection des Bridgewater treatises par Thomas Chalmers, Kidd, Whewell, sir Charles Bell, Buckland, Kirby, Prout, et Roget. — Des concours sont

institués à ce sujet, et en 1854, on ne compta pas moins de deux cent huit ouvrages; l'ouvrage de H. Thompson, intitulé : Le théisme chrétien, obtint le premier prix. — La même année^ parut le livre de H. Buchanan, intitulé : La foi en Dieu et Vathéisme moderne comparés.

Au milieu des nombreuses dissertations auxquelles se livre de H. Buchanan, au sujet des arguments employés jusqu'à lui, on peut voir une idée qui domine tout Touvrage. Pour lui, la preuve de Dieu est une. De tout temps on s'est efforcé de l'atteindre, et les moyens employés on suivi dans leur développement la progression ascendante de l'intelligence humaine. Il ne faut donc en négliger aucun ; mais il est nécessaire de les grouper ha* biiement, les plus faibles en apparence ont leur utilité ; tous concourent à un but commun, et la somme de tous ces sytèmes épars doit former la grande démonstration de l'être divin, comme toutes les parties de ce monde s'harmonisent entre elles pour former un tout, la création.—La conclusion de Clarko, de l'existence de l'ôlre contingenta l'existence de l'être nécessaire, leconduità démontrerqueleânipeut croire à l'infini ; Texistence de l'être pcn* sant, en d'autres termes le procédé cartésien le conduit à conclure que la cause de cet être pensant doit avoir des attributs correspondants à ceux de son effet 4 d'où l'existence de cet être pensant, capable d'idées morales , l'amène à concevoirquel'auteurde cetêtreestlui-mêmelégislateur ; l'ordre du monde lui en découvre l'ordonnateur ; c'est ainsi qu'enchaînant l'une à l'autre chacune des tentatives faites pour résoudre le grand problème, l'auteur arrive à cette conclusion que la finalité est la loi du monde.

Quant à la doctrine sur l'athéismede M. Buchanan, nous n'entreprendrons pas ici de la discuter ; selon lui l'athéisme comprend et la doctrine d'Aristote sur l'éternité du cos-

mos, et celle d*Epicure sur réternité de la matière et du mouvement, et la doctrine des stoïciens qui enseigne que Dieu et le monde sont coélernels, et celle des panthéistes ; doit-on comme lui assimiler encore à ces systèmes celui du Père Newman qui enseigne que la religon est progressive comme Tesprit humain, et le positivisme d^Auguste Comte? La réponse à ces questions nous entraînerait à de trop longs développements ; nous la posons ici , nous réservant d'y revenir dans une dissertation spéciale.

Comme H. Buchanan, Fauteur du théisme chrétien, H. Thompson, voit dans la nature la manifestation du caractère divin ; comme lui, il unit les ressources des sciences naturelles à celles que lui fournit la raison, et ne néglige aucun dès moyens que ces deux ordres de connaissances peuvent lui offrir pour arriver à la solution du problème delà divinité.

Telle est aujourd'hui, en Angleterre, la tendance de la philosophie en ce qui regarde la démonstration de Texistence et Tétude de la nature de Dieu.

Mais, me direz-vous, en France, depuis longtemps déjà on a tenté ces mêmes moyens ; je le sais : « Les preuves de Dieu, métaphysiques, a dit Pascal, sont si éloignées du raisonnement des hommes, etc.. qu'elles frappent peu, et quand cela servirait, à quelques-uns, ce ne serait que pendant rinstant qu'ils voient cette démonstration; mais une heure après, ils craignent de s'être trompés.» Je n'ai pas oublié non plus ces belles leçons de H. Jules Simon, à la Sorbonne, et ce passage où il résume sa doctrine sur le moyen d'étudier la nature diviue : « Nous croyons, par un invincible instinct, à l'existence de Dieu ; mais pour établir scientifiquement notre croyance, ce n'est pas trop de la science humaine tout entière (1). »

Ch. QURIS.

(1) La religion naturelle ^ page 6, in fine.

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