IX
biefitôl la victoire ^outa un grand prestige au tUre de citoyen romain et les nations se le disputèrent. Ce fut alors que Rome, dans un but polilique^ sembla n'accorder qu*à regret et peu à peu ce qu'on réclamait d'elle. Cependant les choses avaient changé, les mots changeaient aussi ; rétranger n'était plus hosHs, il était devenu pèregrinus, et les relations plus étendues avaient brisé ces barrières que le Romain mettait autrefois entre lui et les peuples voisins qu'il regardait comme ennemis, avant de les considérer comme stû^^s.
La loi romaine fractÎQDua l'ensemble de ses droits au profit de l'étranger et lui donna soit le jus suffragii, soit le7U5 commerça^ soit le jtis connabii» selon les circonstances (1). Néanmoins Rome conservait certains droits qu'elle ne partageait avec personne. Elle gardait avec un soin jaloux son organisation de famille, ses règles sur la puissance paternelle et les dispositions testamentaires (2). Elle se réservait à elle seule le choix de ses magistrats et la célébration de quelques cérémonies religieuses (3). Un grand pas était cependant déjà fait ; les Romains souffraient eux-mêmes de la multiplicité et de la lenteur des formes juridiques, et les préteurs, interprétant la loi au point de vue pratique, effaçaient peu à peu les différences que l'ancien droit avait mises entre les citoyens romains et le reste du monde. L'empire de Rome s'agrandissait et les provinces, comme leur nom l'indique (4), étaient chaque jour le fruit de nouvelles conquêtes. La conquête
(1) V. TU. Lit., livres vil, li, vin, 43, xxxvui, 36. — Denys d*Halic.. liv. 8.
(2) Gicéron, Orat. pro Balbo, 8.
(3) V. Tit. Liv., livrexxv,3.— Cicéron, ProSextio, 13.--Strabon, liv. 4.
(4) V. Featus au mot Provincia.
achevée, le proconsul vainqueur devenait ici encore un organisateur pacifique; le rôle du général fini, celui du sénat commençait. Averti en eflFel de la victoire remportée, il se réunissait sans retard pour fixer la constitution juridique qu*il allait accorder au peuple soumis. Une députalion de dix sénateurs se rendait à Tarmée; alors dans un conseil auquel assistait le consul victorieux se réglait le plan de Forganisation ultérieure de la province. La décision du conseil était ensuite rendue publique, et leçonsul s*en retournait à Rome avec les sénateurs, laissant à un autre Tadn^inistration provinciale (i). Les droits de cet administrateur se bornaient-ils à Texécution de ce qui venait d'être ainsi réglé? Evidemment non; les sénateurs n'avaient pu poser que des bases générales, et c'était au magistrat qui restait dans le pays à slatuer sur les cas spéciaux et à fixer les règles particulières. Ces règles constituaient ce qu'on appelait alors Edictum provinciale. C'est précisément ici que nous voyons le merveilleux génie d'assimilation que possédaient les Romains. Le préteur n'avait pas seulement à faire exécuter la loi romaine, il était chargé d'une mission plus difficile et plus sérieuse. Il lui fallait, pour ne pas trop blesser le peuple vaincu, conserveries parties de la législation du pays qui n'étaient pas incompatibles avec les institutions du droit strict, et concilier ainsi les susceptibilités provinciales et l'intérêt de la domination romaine. Dans cette œuvre si délicate le préteur se servait de l'expérience de ses prédécesseurs; il lui était loisible de conserver tes dispositions des édits antérieurs et de les transcrire intégralement, il était ainsi et arant tout le protecteur des hitérôts locaux; et Cicéroo, dans les lettres duquel nous puisons ces renseignements
(1) V. Tit. Liv.. liv. xxxill, 18. — XLV, 29. — V. aussi Cic, contre Verres, u, 13.
si curieux, se préoccupe plus d'une fois, dans sa longue correspondance avec Atlicus, du bien-être et des droits du pays dont il était proconsul (1). « Diligentissime, écrit-il » au moment de son proconsulat de Cilicie, scriptum caput » est (edicli sui) quod pertinet ad minuendos sumptus ci- » vitatum; quoin capile sunt qusedam nova, saluUxria n civitatibus, quibm ego magnoperèdelector(2y » Nous rencontrons donc un magistrat romain qui s'applique à la diminution des dépenses, à ramélioralion des revenus des villes qu'il va gouverner* Nous le verrons encore soutenir contre Brutus les intérêts des citoyens de Salamine, essayer de les soustraire à des réclamations trop onéreuses, et s'écrier que les exigences qu'on mettait en avant le faisaient trembler pour une pauvre ville qui était perdue sans ressource. « Coborrui primo, dit-il ; erat enim interi- » tus civitatis(3).» M. Yung peut dire maintenant qu'il y a des Catilina et des Verres, je répondrai qu'il y avait aussi des Cicéron parmi les préteurs. Je crois avoir démontré, autant du moins que me le permettait le cadre restreint de cette élude, que Rome n'était pas seulement conquérante, mais qu'elle s'occupait avant tout de l'organisation après la victoire; elle assurait son influence en rattachant à elle le vaincu dans un lien commun d'institutions et de lois. Ces lois pouvaient, il est vrai, être confuses et incomplètes, elles pouvaient avoir des difficultés puériles et des obscurités cherchéeSi c'est le défaut de toute nouvelle création de l'esprit bumain : mais, telles qu'elles sont, elles étaient le plus gigantesque et le plus complet essai de l'idée d'ordre et de justice dans le monde. M. Yung parait leur préférer de beaucoup les lois grecques,
(1) Cic, ad AU., liv. vil, lettre 1.
(3) Cic, Epist. ad fam., lll. 8.
(3) Cic, ad AU., liv. v, leUre 21.
mais il me semble que les quelques fragments que To^ trouve dispersés dans les ouvrages d'Arislote et de Platon ne forment pas un terme de comparaison assez sérieux. Il est vraisemblable au reste que les Romains les con^ naissaient et en avaient, selon leur invariable coutume, tiréce qu*il y avait de plus pratique et de plus utile.
Malgré tout cela, M. Yung persiste à croire que « Tas- * semblage de ces lois contradictoires, diverses, fut le » dédale législatif le plus incohérent, et que la justice se » débattit* dans ce désordre qu'on appelle le droit pré- » torien (i). » Peut-être, avant de conclure ainsi, M. Yung aurait-il dû songer au désordre qui règne encore apjourd*hui dans nos lois, et aux interprétations nombreuses et variées dont elles sont Tobjet. Peut-être a-t-il oublié qu'il s'agit ici d'une des sciences les plus raultipleset lesplussusceptibles de modifications journalières. Le droit, il faut le dire, dépend du fait, et le fait se transforme à l'infini : j'ai grand peur que le problème ne fût pas résolu, quand bien même, comme le désire M. Yung, le droit tout entier se résumerait dans cette maxime qui lui semble une dilimitation excellente : « En droit la morale doit s'abstenir » quand cesse l'intérêt social ; l'intérêt social doit s'abste- » nir quand il rencontre devant lui la morale (2). » Les théories sont faciles; les applications malaisées.
Maintenant que j'ai montré l'édifice immense construit par les Romains, ces liens si habilement établis entre la cité mère et les populations conquises , cette civilisation relativement remarquable qui de tous côtés s'établit par la conquête et se consolide par le droit, voici que M. Yung nous parle du déclin de Rome et s'écrie : « Quo- » modo ceddit potens (3)? » En vérité, il me sera bien facile
(1) Yung, Rome et le génie romain, il, pag. 17.
(2) W., id., u, pag. 17.
(3) Id., id., U, pag. 21.
de lui répondre. Rome tomba parce que son heure était venue. Il n*appartieut à une nation, quelque fevorisée qu'elle puisse être devant Dieu, qu'une partie de Tœuvre féconde de la civilisation et du progrès. Le peuple meurt en léguant sa succession; seulement à la différence des individus, il meurt à propos, quand il a donné ce qu*ii pouvait donner et fait ce qu'il pouvait ftiire. Ce merveilleux assemblage qu'on appelle l'Empire Romain se désunit quand le but pour lequel il avait été créé fut atteint. Le rôle de Rome était de réunir tout sous le m'ôme joug, de faire disparaître toutes les incompatibilités de races, toutes les individualités distinctes sous le môme niveau d'égalité civile et politique. Au temps des empereurs, tous les hommes libres étaient devenus citoyens romains.
La terrible unité de la dictature romaine régnait dans le monde, et dans le grand silence qui se faisait, le christianisme put parler. Rome, sans le savoir, avait frayé la route à la croyance nouvelle qui allait dominer et régénérer le monde ; la force avait préparé l'idée.
Ch. Dumowt, avocat.