‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 4)Chapitre 37 sur 120 · LES AFFECTIONS MENTALES · texte numérisé non relu

LES AFFECTIONS MENTALES

Ut bonoroffi baîTedhales ila et moibanim sueeesbiones ad postifOs penfeniouL

I Allai qtiê les héritâg«i Iës maladies paââeai ^ par suc- x

cfssJoD aux deâ(!«iid3]iiâ.

|Ba[llou, ComU. mtdicin.)

Béjht dans quelques précédenls mémoires, nous avons monlré, par dos observatiûus posiUves, comment les bizarreries d* esprit, la violence innëi* de certaines passions, la force d'une habitude vicieuse pouvaient niodifler dans rhomttie le libn* arbilre, TaSaiblir souvent, quelquefob ranéanlir ioutàfait.

Aujourd'hui nouseiaminerons rinfluencede rbérédilé sur les affections mentales et nous tâcherons d'établir qu'il ne suffit pas toujours dlnterroger Tétat actuel d'un individu soumis à notre examen; mais qu'il faut souvent remonter jusqu'à ses jeunes ans et même au-delà jusqu'aux auteurs de ses jours, sans négliger les collatéraux.

Presque tous les auteurs qui se sont occupés des atfec- UoDs mentales ont reconnu Télroite alliance qui, à cet égard, unit le père aux enfants. Ils onl vu cette solidarité qui pèse si souvent, par une inexplicable fatalité, sur plusieurs membres do la méoie famille.

Comme toujours, après avoir vérifié le fail, on a voulu en découvrir la cause ; mais aussi comme presque toujours, la nature s^est refusée à nous dire son secret.

Rappeler ici, même sommairement, les efforts que certains hommes d*un incontestable mérite, ont faits pour pénétrer dans ces mystérieux rapports qui unissent le moral de la mère avec ]*ètre à peine formé qu'elle porte dans son sein, serait plus qu*inutile. Aussi, comme dans nos travaux précédents, voués à la recherche des faits que nous avons pu voir et contrôler, laisserons-nous à de plus habiles ces théories plus ou moins ingénieuses dont Téclat balance rarement le poids d*un seul fait bien observé.

L'action du physique sur le moral, de la matière sur Tesprit est bien autrement importante que ne Tavait cru une philosophie trop exclusivement psycologique.

Cet empire de l'organisme, fort ou faible, sain ou malade, agit toujours sur le produit de la génération : quand il s'affaiblit, il peut aller jusqu'à dénaturer, dans leurs sources, des nations entières.

« De l'affaiblissement physique, dit Malthus, à la dé- » gradation morale la transition est une fatalité inévitable. » Alors le respect de soi-même disparait. On ne cherche » plus dans l'union des sexes qu'une ivresse momentanée. » Une procréation bestiale couvre le sol d'une multitude » de créatures destinées à périr prématurément; voyez » en Europe l'Irlande, en Asie l'Inde, la Chine, FOrient en » général. » {Etudes sur les économistes, 1846> Revue des Deux-Mondes.)

Effrayant tableau à ce point de vue général ; mais encore instructif renfermé dans un cadre plus restreint.

La ressemblance matérielle que le père transmet à ses enfants, a toujours frappé l'esprit des observateurs. De tout temps on l'a regardée comme une preuve authentique de la légitimité de la naissance.

Il y a près de troiâ mille ans que Hésiode, pour peindro îa DEQdeur et la bouot^ foi du siècle d'or, disaU : que les jeuneâ «épouses meltraieut au jour des enfanls semblables ^ leur père,

Dix siècles plus tard, au milieu des mœurs déprafées de Tempire romain en décadence, Jnvénal faisait enlre- Toir à un homme qui voulait se marier qu'il serait peutêtre tin jour le père d'un Ethiopien, qu'un héritier d'une aulre couleur remplirait sou (eslanieut.

Esses (Êthîopïs fortflsse paier, mù% decolor liserés Implefet tabulaj,

Saî^r. VI, V. 600.

Celle reâsemblance si frappante quelquefois qu'elle Irompe même un œil exercé ne peut être due qu*à des moSécules analogues à celles du type paternel ou maternel, juxla posées dans un ordre identique et sur des points, le visage par exemple, correspondant aux mêmes points de roriginal, pour former eusuite des ligues senibiabies, agencées par le plus merveilleux des mécanismes.

Croit-nn que celle similitude qu'il nous est donné de saisir plus parliculièrement sur le vis^ige de rhomuie, doive se borner aux traits de la figure? Le reste du corps et les organes internes seront-ils soustraits à celle loi générale? Quand rcxpérieuce ne serait pas ta pour nous dé* montrer le contraire, Tanalogie seule nous conduirait, par induction, a un pareil résultat*

Ainsi donc, il ne sera pas téméraire d'avancer que ce travail moléculaire que nous voyons se dessiner sur le visage, doit oécossairement se faire dans le cerveau et que la pulpe cérébrale chez Tenfant, si nos moyens d1o* vestjgation étaient plus parfaits, rappellerait avec plus ou moins d'exactitude l'état physiologique du cerveau des

auteurs de son être, ou de quelques-uns de ses ancêtres immédiats.

Que conclure de ces prémices assez vraisemblables? sinon que la nature moléculaire de l*organe occasionnel de la pensée chez un homme étant plus ou moins semblable à celle d*un autre homme, il devra s*établir un rapport plus ou moins analogue entre la façon de penser et de sentir de ces deux individus.

Nous avons sous les yeux, dans cette ville, un exemple de ce merveilleux travail : de l'hérédité, dans trois générations successives et modiSanl, en l'aggravant toujours; un vice extérieur d'organisation.

Il y a quelques années, nous accouchions une dame d'une fille privée du pouce à chaque main. Seulement un léger rudiment charnu adossé à chacun des index marquait la place qu'aurait dû lenir le pouce qui, en effet, n'était là que pour mémoire.

La mère, bien que profondément affeclée de celte mutilation, ne parut pas regarder ce cas comme tout à fait fortuit.

Elle nous montra l'une de ses mains dont tous les doigts sont à l'état normal, sauf le pouce qui, arrêté dans son développement, paraît comme un petit tubercule n'excédant par la grosseur du même doigt chez un enfant de deux ou trois ans.

La grand'mère, encore vivante, ne manque, à la vérité, ni -de l'un ni de Tautre pouce. Tous deux ont un développement égal; mais le pouce droit, depuis la naissance, est entraîné involontairement par les muscles extenseurs, de sorte que cette dame est obligée, en tricotant par exemple, d'attacher un petit poids à la première phalange pour contrebalancer la force musculaire d'extension.

Cette altération progressive par voie d'hérédité est assurément curieuse et intéressante. Qu'arrivera- t-il h la

quatrième génération? Sera-ce un progrès dans le mal? Sera-ce un temps d*arrèt? L*a venir seul nous donnera le iDOt de cette énigme.

Cette triple coïncidence ne peut raisonnablement s*attribuer à quelque accident fortuit qui vicie le produit de la conception dans le sein de la mère. C*est évidemment un de ces résultats héréditaires dont la cause nous sera peut-être toujours cachée.

Quoi qu'il en soit, pourquoi le cerveau ne participeraitil pas à de pareilles altérations? Pourquoi un vice héréditaire ne viendrait-il pas quelquefois altérer le tissu si tendre, si délicat de la pulpe cérébrale? et s*il est vrai, comme il n*est plus permis d*en douter, que Thomme ne sent, ne pense, ne juge qu'en raison directe de Tétat du cerveau, cet organe intègre ou vicié, mais plus ou moins analogue à celui des parents , ne devra-t-il pas manifester dans les enfants quelques-uns des instincts, des goûts, des aptitudes qui existent chez ceux qui leur ont donné le jour?

Partant de ce point, on saisit de suite le rapport intime qui rattache l'hérédité des maladies mentales à certains faits qui sont déférés aux tribunaux.

C'est donc encore un côté de la médecine légale qu'il faut tâcher de rendre plus lumineux et pour cela, suivant notre méthode ordinaire, nous résumerons un certain nombre de faits que nous avons eu occasion de voir, de suivre et d'approfondir.

Sans doute, la transmission héréditaire ne suit pas toujours une marche absolue et invariable. Il y a de nombreuses exceptions à la règle; aussi ne posons-nous point une théorie applicable partout ; mais nous la regardons comme incontestable dans certains cas.

D'ailleurs aucun physiologiste ne doute aujourd'hui, qu'à part l'hérédité, mille causes peuvent agir, pendant la grossesse, sur Tembryon qui se développe, et modifier

Télat physique et partant Tétat moral subséquent de4^tô frôle créalure, partie presque intégrante de sa mère pendant neuf mois. Resterait donc encore à examiner dans quelle conditions se trouvait une femme pendant sa grossesse, tant est compliqué le problème de la liberté bu* maine, tant il est vrai que juger un homme sur des données générales et comme fraction d*un tout qui est soumis à des lois à peu près absolues et immuables^ c*6st tomber infailliblement dans Terreur et poser Tabsola là où il n*y a que du relatif.

Après ces préliminaires qui peuvent jeter peut-être quelque lumière sur la question si importante de Thérédite, passons aux faits que nous avons observés nousmême. Ils sont nombreux, nous en choisirons seulement quelques-uns qui nous ont frappé davantage.

M. P... est âgé de 50 ans, marié et père de deux enfants; il doit à sa conduite et à son traviiil une certaine aisance. D*un caractère doux et tout à fait inoffensif, peutêtre n*a-t il jamais éprouvé pendant toute sa vie un moment non pas de colère, mais d'impatience.

A la révolution de 1848, il fut saisi de terreurs imaginaires, se Ogura qu'on allait le traîner sur une plçice publique et le fusiller à cause de ses opinions. Sa tête se perd, il entre dans un asile d'aliénés. Quelques semaines suffisent pour rappeler la raison.

Trois fois, dans dix ans , le même genre de folie revint sans cause nouvelle. Mêmes craintes, mêmes hallucinations, et toujours quelques mois de séquestration firent cesser le dérangement intellectuel. Frappé d'une nouvelle atteinte il y a deux ans, ce malheureux n'est plus sorti de la maison de santé, où sans doute il finira ses jours.

Le Arèro de cet aliéné, chargé de fonctions importantes, en rapport chaque jour avec beaucoup de personnes ; d'un caractère tenace, sans emportement , s'est créé quelques

diflQcuUés par des entreprises peu raisonnablee et soutenues avec une grande opiniâtreté. La calomnie a tâché de le perdre et il n'a pas su éviter le piège. De là sommeil troublé, craintes pusillanimes. Il voit des ennemis partout, partout des dénonciateurs. En un mot, il traîne une vie misérable que tourmentent de nocturnes hallucinations. Je sens, me dit-il un jour, que je suis fatalement condamné à aller rejoindre mpn ttère dans Tasile des aliénés.

Le père de ces deux individus était un honnête homme que nous avons connu et soigné pendant plusieurs années. Assidu au travail, médiocrement favorisé de la fortune, il avait néanmoins donné » ses enfants une éducation convenable. Habituellement taciturne sans ôtre insociable, il aimait à vivre seul. Sa démarche et sa parole dénotaient une timidité soupçonneuse, et quand dans notre cabinet il nous consultait sur quelque maladie indififérente d^ailleurs, il ne parlait qu*à voix basse et semblait craindre que les murs n'eussent des oreilles.

Cet homme, certes, n'était pas fou ; mais la singularité de son caractère faisait soupçonner quelque chose d*anor« mal dans le cerveau. N'est-il pas'^bien vraisemblable que la folie des deux enfants a eu pour point do départ Tétat excentrique du père?

H"^ G..., douée d'une imagination vive et d'un goût excessif pour les études théologiques, épouse un homme d*un esprit borné , mais honnête et loyal.

Malgré les soins domestiques et une position sociale assez précaire , cette dame se livre à une étude assidue des œuvres catholiques de Lamennais , soutient des luttes philosophico-théologiques avec Tardeur et la conviction d'une néophyte, et ce zèle exubérant ne se tempère que le jour où son grand apôtre ne fut plus aux yeux de rÉglise qu'un ange déchu.

Ce fut au milieu de ct^tte almosphtee d'exaltaUon^ mentale que furent élevés trois enfants auxquels ne manqua ni rinstruction religieuse, on le conçoit, ni Tinstruction scientifique des collèges ecclésiastiques.

L'aîné^ après quelques années d*études, vers Vâge de 18 ans, tombe dans un état mental qui ressemble plus à ridiotie qu'à la folie proprement dite.

Depuis vingt-cinq ans, il mène une vie trèsinofifensive, ne parait sensible qu'aux cérémonies religieuses, au son des cloches, aux pompes funéraires. Constamment un livre à la main, il va recherchant tout ce qui, de près ou de loin, a traita quelque afiaire d'église ou des membres du clergé.

Le deuxième enfant, plus intelligent que son frère aîné, se livrait aux mathématiques avec quelques succès, et la fougue qu'il portait dans cette étude dévoilait déjà un cerveau surexcité.

Soit contention trop forte de l'esprit, soit prédisposition native, ce jeune homme à 17 ans fut obligé de suspendre ses travaux classiques. Il revint dans sa famille, où bientôt éclata le désordre de l'intelligence.

Dans un temps assez court, le cerveau et la moelle épinière furent atteints et cet infortuné succomba à une cérébro-myélite avant sa 18« année.

Le plus jeune, mieux organisé que ses frères, semblait devoir par son intelligence, son travail et sa conduite, consoler ses parents de cette double perte.

Néanmoins, l'œil exercé du médecin pouvait déjà signaler chez ce jeune homme quelques traces de la fatalité attachée à cette famille. Il élait un peu sombre, défiant, cherchant à cacher sa vie et portant dans les relations avec les femmes quelque chose de la taciturnité et de la jalousie orientale.

Un certain luxe dans l'ameublement, quelque recherche

dans la toilolle ne rempâchèrent pas de se créer une fortune relativement brillante.

Ainsi vécut ce jeune homme pendant plus de vingt ans, sans que le public pût soupçonner ou prévoir le dénouement de cetle existence marquée cependant du même sceau que celle de ses frères.

Un jour on s aperçut qu*il ne s'occupait plus de ses affaires qu'avec distraction. Bientôt il parle de mariage fantastique, lui qui aurait volontiers brûlé sa chemise si elle eût connu son secret; enfin la folie éclate, et le dernier de ses frères, il est renfermé dans une maison de santé.

Là il se croit roi, commande à toute la maison, s'applaudit d*avoir des sujets dociles et obéissants, et quelques mois plus tard il meurt tranquille, emportant dans la tombe le dernier espoir d*une famille frappée, en naissant, de rirremédiable maladie de Taliénation mentale.

La mère, qui survit au deuil de tous ses enfants, ne croit pas à Texistence de la folie. Elle voudrait que Ion fermât tous les asiles d*aliénés, car, dit-elle, il n'y a pas de fous, il n'y a que des possédés du démon, l'exorcisme du prêtre peut seul les délivrer, ne soupçonnant guère, en parlant ainsi, qu'elle appuie la thèse qu'elle prétend combattre.

Nous venons de voir des altérations intellectuelles se Iransmetlre par voie de génération et peser, comme l'antique deslin, sur tous les membres d'une famille.

Ici, nous allons voir le désordre physique uni, par une singulière coïncidence, au désordre mental.

Des trois filles de M. X..., négociant, deux ont été frappées d'une surdité originelle qu'aucune ressource de Tart, comme il arrive d'ordinaire, n'a pu combattre. La troisième a rouie intacte; mais l'infirmité qu'elle n'éprouvait pas elle-même, elle l'a transmise à sa fille, par cette loi

physiologique d'enjambement dont nous avons parlé plus haut.

La plus jeune de ces deux sœurs atteintes de surdité, fut, de bonne heure, sujette à des hallucinations delà vue que nous ne pûmes vaincre ni par un appel fait à sa raison d'aiUeurs très développée, ni par des preuves physiques que le tact et la vue pouvaient contrôler.

Cette demoiselle, en effet, persuadée qu*une éruption pustuleuse lui couvrait le front et surtout le nez, ne sortait jamais sans un voile qui devait dérober aux regards publics cette fâcheuse affection de la peau.

En vain j^usai d*un verre grossissant pour découvrir quelques traces de cette maladie cutanée, je n'aperçus pas même une légère exfoliation de T^piderme.

En vain je lui montrai sa figure déformée et grossie par un miroir qui devait faire saillir aux yeux ces prétendues pustules; le tact délicat de la pulpe de ses doigts que je faisais glisser sur une surface polie et sans aspérité aucune, ne la convainquit point, tout fut inutile.

Quand plus tard elle s'enf'^rma dans un couvent, je ne doutai point que les pustules, la grâce aidant, ne fussent un des principaux motifs de cette réclusion.

L'autre plus âgée, mère de trois enfants, douée de beaucoup d'esprit que rehausse une inslruction distinguée, mène, depuis 15 ans, la plus bizarre, la plus incroyable vie que l'imagination puisse concevoir.

Tour à tour, elle a vécu & Paris, dans quelques villes de province, aux bains de mer, aux eaux thermales ou dans des établissements parliculiers.

Pendant trois ans, dans une chambre presque hermétiquement fermée, où des tentures épaisses empochaient le jour et presque l'air de pénétrer, seule avec une garde malade, elle s'est condamnée à une réclusion absolue.

Jamais elle ne se couche dans un lit; marche quelque»

toh pcndatil Irois ou qtmlro Iw!ures do siiUe, dans sîi chambris au pas de course, appuyée sur le bras d'imo femme, puis lasse enfin, elle pose sa léle sur les genoux de sa garde malade, el sans jamais se désbabiller, doil plus ou moins longtemps.

En proie a de ?ioliints maux de lète, m n'est pas par le repos el le silence qu'elle les combat, elle reebcrcbo an contraire le Toisinagc des casernes pour entendre liï bruit des fanrares el des tambonrs.

A des eaux thermales oii nous l'avions envoyi^e, elle loua des joueurs d'orgue de Barbarie qui se releyaieuL jour et nuit à la porte de sa chambre, jusqo^a eu que ces incessantes rilounielles, troublant le sommeil des hùÏQs de la maison, durent être snspeudues au grand désespoir de noire malade*

Ajoutons que des trois enfants de cette dame, deux soûl dans l'état normat; mais le plus jeune, âgé aujourd'luù de plus du 20 ans, est depuis son enfance en proie a une limidité si excessive qu'il n^ose pas (jarler devant un étranger, ne peut se livrer à aucun commerce, el qu'il couclieraîl h la belle étoile, plutôt que de rentrer rUex lui quand I du dehors^ il entend la voix d'un inconnu dans la maison paternelle.

Voilà donc deux générations viciées dans leurs facutlés mentales. 11 était intéressant pour nous de remonter au grand*père. Voici ce que nous avons apiiris :

M. X..-, capricieux et fantasque, lassait souvent par ses brusqueries la patience de sa femme; mais les soins et les préoccupations d'un négoce quotidien tenjpéraienl et assoupissaient, pour ainsi dire, lessailUesde caractère, les bizarreries d'humeur el d'idées qui devaienl se réveiller plus tard.

En effet, quand îa cessation des affaires commerciales eut rendu à cet esprit nialade un ressort qui n'était que 15. 7

comprimé, les singularités revinrent ea foule, nous n'en citerons qu'une.

Pendant les dernières années de sa vie, H. X..., très impérieux d'ailleurs, ne voulut plus, nous ne savons par quel caprice, faire connaître sa volonté, ni intimer ses ordres par Tusage des mots et de la parole.

Tenant d'une main une pincette de foyer, de l'autre une légère tringle en fer, il se servait de ces deux ustensiles comme on se sert dans la musique de l'instrument appelé triangle.

Désignant à sa femme d'un coup d'œil et toujours sans parole ce qu'elle devait faire, si cet ordre muet était bien compris et bien exécuté, le morceau de fer caressait doucement et piano, piano, la pincette, en signe d'adhésion. Si au contraire, ce qui devait arriver souvent, la pauvre femme n'allait qu'en tâtonnant, alors l'instrument s'agitait avec un bruft pressé et aigu. Enfin si Ton ne comprenait pas du tout, le carillon, sous la main irritée de ce muet personnage , devenait aussi précipité que bruyant.

C'est dans ces bizarreries que la mort le surprit.

Encore une fois, est* il possible que, dans cette triple succession d'infirmités morales, il n'y ail qu'une série de faits isolés sans aucune corrélation physiologique entre eux? Nous ne le pensons pas et, sans doute, l'on ne doit voir, dans cette coïncidence, que les anneaux successifs d'une chaîne dont il n'est pas facile de saisir l'origine.

Dans un travail antérieur (des Bizarreries et singularités de l'esprit humain, brochure in-8») nous avons montré par des exemples que les altérations mentales n'étaient pas toujours transmises en nature, si cette expression est permise, c'est-à-dire qu'elles ne se portent pas toujours sur les mêmes objets et ne roulent pas nécessairement dans le même cercle d'idées.

Néanmoins, dans beaucoup de cas, la propension aux mêmes actes semble avoir passé du père au fils ou au petit-flls, avec une telle similitude, que Ton serait tenlé d*y voir la transfusion de Tftme d'un individu dans un autre.

Comme ces jumeaux dont l'exacte ressemblance, selon Ovide, trompait, par une douce erreur, l'œil même de leurs parents :

Gratusque parentibus error,

ainsi certains hommes , par leurs pensées ou leurs actions, par leur vices ou leurs vertus, rappellent le type de quelques-uns de leurs ascendants et Ton dirait presque d'eux qu'ils sont la photographie morale de leurs pères.

L'année dernière la fille X , âgée de 26 ans, condamnée pour dos actes de violence, passa quelques semaines à la prison cellulaire d'Angers.

D'un caractère vif et mobile, mais gai et facétieux, cette fille avouait avec naïveté les causes de son emprisonnement, se refusait à tout travail manuel, sans user de mauvais propos ni de sa vivacité quelquefois violente , envers les sœurs de la prison ; elle n'opposait que la force d'inertie.

Calme en apparence, sans motif de colère ou d'irritation, n'ayant à se venger d'aucune mesure corrective; par nous ne savons quel instinct destructeur, elle déchirait les objets de sa literie, cherchait à desceller les meubles de sa cellule, ou dégradait habituellement les murs qui portent encore aijyourd'hui les traces de ce petit vandalisme.

La crainte seule du cachot pouvait arrêter l'exubérance de celte activité destructive. Quel plaisir ou quel intérêt avez vous, lui disions-nous, à détériorer tous ces objets? Je n'en sais rien, répondait-elle.

— iOO —

Le père el la mère de celle fille, luUant conlre cette singulière fantaisie, n*avatenl jamais pu en triompher.

C'esl qu'il y avait là uneprédisposilion héréditaire qui, passant sur la première génération sans la toucher, était venue s'attacher à la seconde.

En effet, ainsi que nous l'avons apprisse grand-père do celte monomane, avait été toute sa vie obsédé de ce démon de la violence et de la destruction. Bien que cet homme ne faillit jamais à l'égard de la probité el de l'honneur, l'instinct destrucleur semblait empreint sur tous ses actes. Il détruisait pour détruire, sans aucun but de vengeance ou d'intérêt.

Certes nous ne chercherons pas à expliquer celle transmission intermittente, qu'il nous suffise de la constater.

Nous ne pouvons passer sous silence un fait dont, en qualité de subrogé-tuteur, nous avons pu suivre toutes les phases.

Dans une famille composée de quatre enfants, deux demoiselles joignent aux qualités les plus exquises du cœur, tous les avantages qu'une heureuse éducation peut ajouter aux dous de la nature.

Des deux fils, l'alné peu instruit, peu intelligent* espèce de brute inofiTensive, s'est marié à une fille prise au hasard. Plongé dans une ivresse habituelle, après avoir dilapidé la presque lolalité de son patrimoine, il végète aujourd'hui du produit très exigu de la transcription de quelques rôles.

Le jeune, allié à une famille honorable, chéri d'une épouse aussi honnête qu'intelligente , père d'un enfant qui resserre naturellement ces nœuds, rompt presque immédiatement après son mariage tous ces liens sacrés, passe les jours dans l'inaction, les nuits dans l'orgie, sacrifie ouvertement sa femme aux plus ignobles liaisons, et, après une séparation de biens trop nécessaire, court

le monde et vit de cette vie de Bohême qui désormais n'a p^is do limites que la mort.

Tout ce que la religion bien éclairée, tout ce que la tendresse la plus ingénieuse a pu inventer pour soustraire ces jeunes Iiommes à leurs déplorables penchants a été employé, multiplié, diversifié de mille façons, rien n*y a fait.

Education publique ou particulière, collège deTÉlat ou établissement ecclésiastique, répétitions choisies dans réglise ou parmi les laïques, récompenses et encouragements de toute sorte, prières, larmes, tout, en un mot, est venu échouer conlre ces indomptables natures.

Cependant ils ne paraissaient pas insensibles à nos admonestations, promettaient d*en tenir compte, opposaient rarement à nos avis de la rudesse ou de mauvais procédés; mais quand nous croyions avoir touché la fibre sensible, nous apprenions, avec douleur, que Thomme de la veille était encore Thomme du lendemain. Tous deux vont atteindre plus de la moitié de leur carrière probable et rien dans leurs allures ne fait présager une lueur de retour vers des sentiment meilleurs.

Eh! bien, il y a encore là une fatalité héréditaire. Deux oncles de ces malheureux enfants ont vécu imprégnés de tous les vices qu'ils ont transmis à leurs neveux.

Tous les deux n'ont fourni qu'une courte carrière que de nombreux excès ont abrégée. L'un, toujours ivre, est tombé de la voiture au milieu d'un grand chemin, où il a été trouvé écrasé sous les roues de son char.

Ce triste rapprochement ne s'est produit que du côté maternel. Les parents du père ont transmis aux jeunes filles, par un inexplicable privilège, le germe de toutes les vertus doi^t ils avaient eux-mêmes hérité de leurs aïeux.

Pour le philosophe qui se livre à l'étude de Thomme, il

y a quelque chose d'efifirayant dans ces inexorables lois de la nature.

Cette espèce de prédestination au vice, chez quelques individus, ces hommes malheureusement nés, suivant Texpression vulgaire, présentent à Tœil observateur un problème digne de la plus sérieuse attention.

N'en doutons pas, celui qui après de profondes méditations sur les criminels, a -dit : que les prisons étaient rhôpital des maladies mentales, a prononcé une vérité sinon absolue, au moins incontestable dans une fouie de cas.

Qu'on interroge, à ce sujet, les médecins des prisons. Ton sera étonné de l'unanimité de leurs sentiments à cet égard.

Comme les malades qui peuplent nos hôpitaux ne sont pas tous atteints d'affections mortelles ou incurables, ainsi dans les prisons, les maladies mentales n'ont pas toutes le même degré d'intensité.

Ici la folie est complète, palpable pour ainsi dire. Les débats judiciaires sont inutiles. Il suffit au magistrat de signer le renvoi du prévenu dans une maison d'aliénés.

Là, au contraire, la nuance est peu tranchée, la raison semble encore lutter contre l'altération mentale , l'homme de l'art hésite, le magistrat doute, et ce n'est qu'à une observation lente, journalière et ingénieuse que le médecin doit une appréciation vraie et définitive de l'état intellectuel de certains individus.

Quand à l'aide de tous les procédésconnus, l'homme de l'art n'a pu se former une opinion, qu'il n'oublie jamais de porter ses regards au delà de l'individu soumis à son examen.

Qu'il remonte aux parents immédiats et si, dans cette première ligne d'ascendance, il ne rencontre rien, qu'il

pousse SCS recherches jiisqu*àraieul s^il est possible, sans négliger, toulefois, les collatéraux qui. comme nous venons de le voir, exercent une influence morale que les faits ne permettent pas de révoquer en doute.

Malheureusement ces précieux renseignements sur la famille des détenus, il est souvent impossible de se les procurer. Aussi n'est-ce qu'avec hésitation que le médecin se prouonce sur la cause primitive de certains actes dont rétrangeté Tétonne d'autant plus que rien d'actuel ne semble les avoir provoqués.

Un jeune homme de 22 ans, menuisier, entra à la prison sous une inculpation peu grave et plus que douteuse.

Après trois jours de prévention, pendant lesquels il nous parut tranquille, sans arrière -pensée, il est pris soudain d'un grand ennui dont il se plaint devant nous. Assuré Qous-méme que son innocence était reconnue, qu'incessamment et sans être jugé, il sortirait de prison, nous l'encourageons à la patience pour ces quelques heures d'épreuve qui lui restaient.

Le soir même, sans bruit, avec toute l'adresse que lui donne sa profession, cette homme démonte ses meubles, enlève des planches et cherche, frnr effraction, à sortir de sa cellule. Or, eût-il mémo réussi à pénétrer dans les galeries, toute issue au dehors n'en était pas moins fermée pour lui. Celte tentative d'évasion était donc aussi absurde qu'inattendue.

Le lendemain arrive l'ordre de son élargissement qui le trouve alors sous le poids d'une accusation plus grave.

Ce malheureux expia, par six mois d'emprisonnement, l'inexplicable projet qu'il avait tenté d'exécuter.

Comment, lui disions-nous, vqus paisible, intelligent, sûr à peu près d'être renvoyé de la plainte en quelques jours, avez-vous, sans motif, ou plutôt contre tous les

rnolifs, essayé une évasion impossible et qui devait nécessairement attirer sur votre tète ce châtiment là même que vous paraissiez tant redouter?

Je m'ennuyais, nous répondit-il, et alors /at eu une idée. Oui il avait eu une idée ! Et Henriette Cornier, qui coupa la tète à une petite fille qu'elle aimait beaucoup, avait aussi elle eu une idée.

Il y a donc quelquefois dans la tète de Tborame des idées bien fatales, puisqu'elles entraînent à des actes soudains qui bouleversent toute la logique de notre raison, toute Tanalogie de la vie i)rdinaire, toute la marche habituelle de Tesprit humain : Tennui pourrait-il seul expliquer ce fait? L'ennui d'une longue détention, d'un isolement presque absolu peut, nous le savons, porter un cerveau fatigué à tenter même l'impossible pour se soustraire à celte dévorante inaction ; mais ici rien de semblable; cet ennui ne semblait pas autre que celui dont on se plaint chaque jour. A la rigueur on pourrait y voir une cause déterminante; mais s'il nous avait été donné de remonter plus haut, peut-être aurions-nous trouvé dans la famille l'explication de ce délire momentané dont l'auteur ne se rendait pas bien compte le lendemain.

Quoi qu'il en soit, il n'est certes pas facile de reconnaître dans une pareille conduite, le gros bon sens vulgaire, cette raison banale et commune dont la lucidité seule peut donner à l'acte humain un caractère moral susceptible de responsabilité.

Voilà un de ces cas dont les nuances délicates échappent encore à l'œil de l'homme du monde, fût-il même magistrat. Tant il est vrai que l'on est naturellement firappé de l'évidence matérielle du fait et que la recherche en est plus scrupuleuse et plus attentive que celle de l'état mental sous l'influence duquel l'action a été déterminée et produite.

Cependant Tune de ces recherches doit toujours être le complément de Tautre.

G*est dans de pareilles circonstances, heureusement exceptionnelles, qu'il ne faut pas craindre de fouiller dans la vie des ancêtres pour y chercher le mol d*une énigme souvent inexplicable sans cela.

Plusieurs fois nous avons dû à ce travail de rapprochements de merveilleux résultats physiologiques. Posez le problème d'un acte bizarre et irraisonnable chez un individu que rien, d'ailleurs, ne signalait comme aliéné, nous en avons trouvé la solution, soit par hasard, soit par des recherches dans quelques aberration^ mentales des parents immédiats ou de quelques collatéraux.

Est in juvencis, esl in equis patnim

Virtus.

(Horace.)

Si Tardeur et le courage se transmettent par voie de génération, pourquoi en serait-il autrement de la faiblesse et de la lâcheté ?

Sans doute, la règle de cette transmission héréditaire n'est pas absolue ; elle aomporte des exceptions. Cependant il est vraisemblable que le privilège de quelques enfonts à cet égard tient à ce que les uns ont puisé davantage dans l'économie maternelle, les autres dans Torganisme du père. A défaut de démonstrations que l'on ne peut guère exiger en pareille matière, les faits sont assez nombreux, la valeur en est assez grande pour qu'ils puissent nous servir d'une solide base d'induction.

S'il est vrai, selon l'idée d'un poète, que sans la culture morale les plus belles qualités de l'âme sont ternies par quelque défaut :

Ut cumque defecere mores Dedecorant bene nata culpsB

(Horace).

par contre, les vices innés peuvent quelquefois se modifler heureusement sous l*aclîon incessante et réformatrice d*une éducation bien dirigée et bien entendue. Nous aimons h croire que ce travail, tenté de bonne heure et suivi longtemps avec zèle et intelligence, peut modiOer la pulpe tendre encore du cerveau et donner par Thabitude à cet organe occasionnel de la pensée et du sentiment une direction que dans Tétat natif il n*aurait pas suivie.

L'homme ne pense que par le cerveau, c'est incontestable. La manifestation viciée ou normale de la pensée dépend de Tétat sain ou malade de Tinstrument cérébral ; cela est encore, selon nous, indubitable.

Mais alors n'aurons-nous dans le roi de la création qu'un automate, sans libre arbitre, agissant par des ressorts secrets : Alienis nervis mobile lignum, A Dieu ne plaise que ce soit là notre pensée.

L'homme est, jusqu'à un certain point, l'arbitre de sa destinée; il peut, à l'aide de l'éducation, des lois, de la religion, réagir, par le développement d'un sentiment honnête, d'une passion noble,'' contre des instincts vicieux et d'ignobles dispositions du cœur.

Cette pensée colportée partout comme un axiome: L'homme s'agite et Dieu le mène, nous ne l'avons jamais bien goûtée. Elle exhale comme une certaine odeur de fatalisme et, prise à la lettre, elle paraît trop faire de l'homme une espèce de girouette que le souGBe capricieux de la moindre brise agite, tourne et retourne en tous sens.

Sans doute^ dans ce labyrinthe de circonstances imprévues, compliquées, inévitables où l'homme est condamné à se mouvoir pendant la vie, il obéit souvent à des impulsions que sa conscience n'a point contr61ées et que sa volonté n'a pu vaincre ; toutefois cet entraînement fatal

n*esi pas la loi de la nature, il n'en est que Texception.

Ce sont précisément ces cas exceptionnels que nous avons en vue. C*est pour en apprécier quelques-uns avec justesse que nous retraçons ici la part si grande qui revient à rhérédité dans les instincts, te caractère, les vertus ou les vices de certains individus, et nous le disons, sans crainte d*6tre démenti par un vrai physiologiste, les actes d*un grand nombre d*hommes seraient une ineiplicable énigme, une anomalie stupéflante, si Thérédité et ses conséquences ne servaient à 'soulever le voile de cette nouvelle Isis.

Comme exemple de Tinfluence héréditaire et du travail réfor|;nateur de Téducation, citons le fait suivant :

Le jeune X..., âgé de 12 à 14 ans, fut, il y a quelques années, amené par son père à la prison du château d'Angers ; c*était un extrême moyen que Ton tentait pour arracher, par Fimpression de la crainte, ce malheureux enfant à son penchant au vol.

En effet, dès sa plus tendre enfance, X... dérobait les jouets et les friandises de ses petits camarades, prenait chez les voisins tout ce qui lui agréait. Plus âgé, il volait, à l'école , le papier ou les livres de ses condisciples. En dépit des réprimandes et des punitions de ses parents et de ses maîtres, il n*en poursuivait pas moins le cours de cette instinctive piraterie, et les sarcasmes amers de ses camarades glissaient sur son âme sans atteindre sa susceptibilité. En vain les parents s'efforçaient do prévenir ses désirs, multipliaient les petits présents, lui procuraient, en un mot, tout ce qui aurait pu exciter sa convoitise; il semblait faire peu de cas de ce qui lui appartenait à luimême, tout entier au besoin de s'approprier ce qui était à autrui.

Outre Targenl qui ne lui faisait jamais défaut, sa mère avait le soin minutieux de lui acheter les primeurs de

chaque saisoD. Malgré ces précautions maternelles, Tenfant franchissait les murs pour dérober, dans les jardins, des fruits à peine en maturité, ou soustrayait aux étalages, avec une adresse inouïe, des objets qui, une fois volés, ne méritaient plus son attention.

Il paraissait peu sensible aux termes injurieux de Qiou, voleur, escroc que nous multipliions à dessein de piquer et d'irriter son amour-propre. Le séjour de la prison n'avait rien non plus de très-eflfrayant pour lui et, après quelques jours, il en sortit avec la même indifférence qu'il y était entré.

Nous avons appris plus tard que, grftce sans doute au développement deTàge et de la raison, que, grâce surtout à la surveillance que Ton exerça, à l'atmosphère d'honneur donron l'environna, cet enfant, homme aujourd'hui, ne se rappelle que pour les déplorer les détails de sa première jeunesse, qui n'étaient évidemment que l'instinct dô la déprédation et du vol qui lui avait été transmis à sa naissance.

Nous apprîmes, en effet, qu'une deses proches parentes avait eu^ toute sa vie, le penchant au vol , sans que l'on ait jamais pu découvrir dans cette bizarrerie aucun motif d'intérêt ou de nécessité, celte personne jouissant d'une aisance au-dessus de sa condition.

Nous pourrions citer d'autres faits; mais celui-ci nous paraît intéressant sous un triple rapport.

D'abord nous y voyons la monomanie du vol.

Ensuite nous pouvons y reconnaître la puissance de l'éducation sur un penchant qui semblait invincible.

Enfin il est difficile de ne pas y voir l'influence héréditaire venant d'un collatéral.

Avouons toutefois qu'un vice héréditaire est très-difflcile à déraciner. Le sceau dont est marqué dans ce cas le cerveau humain est presque toujours indélébile; mais si

le caractère n*a élé vicié qu'après la naissance, par de mauvaises habitudes précoces, par une détestable éducation, par un concours de circonstances dépravantes, alors plus d*une chance heureuse de réformation nous apparaît; et la nature primitive, dégagée de ces produits étrangers qui Foffusquaient sans la détruire, pourra reparaître et briller dans toute sa naïve beauté.

Parmi les causes physiques de la folie, Thérédité, de Tavou commun, lient le premier rang. Si Pinel se contente de dire « qu'il serait difficile de ne point admettre 9 la transmission héréditaire de la manie, » Esquirol plus explicite, constate dans seslableaux statistiques que, chez les gens riches, l'hérédité est pour la moitié dans la folie et pour un sixième seulement dans la classe indigente. Ce dernier chiffre, comme Tauteur le remarque lui-même, est sans doute inférieur à la réalité, faute dô renseignements précis dans les hôpitaux.

Georget confirme ce fait que peu de médecins contes* tent aujourd'hui.

Si les personnes riches ont sur les pauvres le triste privilège de transmettre plus souvent la folie à leur descendance, cela tient sans doute à des causes mulliples; mais rhabitude de s'allier aux mêmes familles, le défaut de croisement des races, un sang vieux jamais renouvelé et ngeuni par un sang nouveau, doivent entretenir dans ces unions systématiques un perpétuel levain d'altération mentale et même de véritable folie.

Au reste^ ce n'est pas sous le point de vue absolu de l'aliénation complète que nous envisageons la question présente. Il est évident que la folie une fois constatée, l'aliéné ne tombe plus sous l'action de la justice. Mais notre but, comme dans nos travaux précédents, est de prouver que l'altéralion des facultés intellectuelles, quelle qu'elle soit chez les parents, porte souvent un dt^sordre

identique ou au moins analogue dans le cerveau des petits ôtres qui leur doivent le jour. Que si ces deniiers ne peuvent« à la vérité, être toiyours considérés comme fous, au moins ils devront être placés parmi ces déshérités de la nature qui n*ont pas toute Tintégrilé de leur raison.

Toutes les fois donc que le médecin, chargé de Fexamen d'un prévenu, hésitera sur la réalité des troubles intellectuels^ qu'il n'oublie jamais d'aller jusqu'au sein de la fiimille pour tâcher d'y saisir quelque indice révélateur; combien de fois n'avons*nous pas vu ces investigations éclairer notre esprit, et lever nos doutes?

Il nous suffit, une fois, d'être interpellé par la mère d'un prévenu, pour préjuger que le dérangement d'esprit de celte pauvre femme avait pu influer sur l'acte incriminé au Sis.

La suite de l'examen de l'inculpé changea ces présomptions en* certitude , et notre conviction fut partagée par les magistrats.

Nous apprîmes plus tard que cet homme, quelques années auparavant, avait été sur le point d'être renfermé dans une maison de santé.

On ne peut donc trop le répéter : le fait matériel n'est qu'un des deux éléments de toute accusation et le moins important, parce qu'en lui-même il ne présente que la brutalité de l'acte. C'est le cerveau directeur qu'il faut examiner et juger. Ici comme ailleurs, la lettre tue souvent et l'esprit seul est efficace et viviflant. Qu'on ne se plaigne pas des longueurs qui en seraient la conséquence. Quand il s'agit de punition, a dit le salyrique latin :

Nuraquàm cunctatîo longa est.

D'après tout ce que nous venons de dire, comprend-on que dans un ouvrage couronné par l'Académie {Les Devoirs, Jules Simon), on lise ces assertions? « Ni la passion,

» ni Hdée ne sont capables de produire une action sans » rintervention de ma volonté.... Quelle que soit la force » d'un sentiment où d'un principe, je sens, je vois, je » comprends qu'elle vient échouer devant ma résolun lion... la passion peut me consumer, elle ne peut me » vaincre. »

Il me semble que chacun dans son cœur trouva la réfutation de cette hérésie philosophique.

Nous avons dit qu'une philosophie trop exclusivement psychologique n'expliquerait jamais la nature de l'homme, sesgoûls, ses instincts, son caractère, son intelligence, parce qu'en dernier résultat l'homme n'est pas un ange, un pur esprit, mais un être mixte et jamais indépendant de la matière à laquelle il est lié.

Trois hypothèses se présentent quand il s'agit d'expliquer le mode d'action de la liberté humaine.

Ou l'àme est indépendante à peu près de la matière et développe son énergie d'elle-même et en pleine liberté; ou bien, abstraction faite d'un principe étranger et de nature différente, le cerveau est la cause efficace de toutes nos opérations intellectuelles et morales; ou enfin quelque chose de mixte , une substance matérielle unie intimement à une substance spirituelle , avec action et réaction réciproque, constitue la personnalité humaine.

La philosophie actuelle, par l'organe de ses principaux adeptes, semble admettre cette liberté presque absolue de l'homme dans la direction de ses actes et de sa volonté. Cabanis et l'école dite matérialiste, rapportent tout au cerveau et, rejetant comme une hypothèse hasardée le principe spirituel, vont jusqu'à faire sécréter par l'organe cérébral la pensée elle-même, confondant ainsi toutes les idées logiques, car si quelque chose répugne au mouvement moléjoulaire, c'est la simplicité de la pensée.

DaQs un excellent article de la Retoueeuropéenne^ 1^' juin

1861, M. Albert Lemoine traite la question du lit>re arbitre avec une hauteur de vues et un enchaînement logique qui laissent peu à désirer.

QuoiquMl ne regarde pas l^organisme comme la seule cause susceptible de modifier les acies volontaires, il lui accorde néanmoins une part immense dans la détermination-humaine et, en cela, il est bien supérieur à la plupart des psychologues qui, dans ces derniers temps, ont traité de la liberté de Thomme moral.

Vers le milieu du siècle dernier, pendant que Heckel recherchait dans Tautopsie du cerveau des aliénés la cause de la folie, Beausobre lisait à Tacadémie de Berlin plusieurs mémoires dans lesquels il tâchait de prouver que Vimagination seule, à peu près, causait Taliénation menlale. Sur un terrain si peu sûr, il s'avançait de déduction en déduction jusqu'à prétendre que Thomme vertueux ne devenait jamais fou , la folie étant toujours la conséquence du vice! Chose singulière néanmoins et qui prouve combien on lutte vainement contre le sens intime, Beausobre avouait, en même temps, que c'était Taction physique du cerveau et du système ganglionnaire, qui expliquait le mieux tout l'ensemble des actes humains ; mais aurait-on pu lui dire :

L'imagination, cette folle du logis, n'est qu'une des facultés de l'âme, c'est une abstraction, en ce sens que . l'on ne doit pas voir là un être à part, mais seulement l'esprit humain en tant qu'imaginant, amplifiant ses sentiments ou ses idées. C'est donc en dernière analyse, Tâme elle-même soumise comme toujours à une disposition spéciale du cerveau et agissant en conséquence.

Il faut donc toujours revenir à dire que l'homme est un être mixte, lié à une portion de matière sur laquelle il n'a l>as un empire absolu; bien loin de là, il en est souvent l'esclave et quand il lutte, il ne triomphe pas toiyours et

la victoire aujourd'hui n*est jamais l'assurance de la victoire de demain.

Considérons seulement ce qui se passe sous nos yeux , chaque jour , à chaque instant. Comment notre raison , pareille à Taiguille aimantée , oscille et s'agite sous l'influence de mille causes physiques. Et que faut-il, en effet; pour troubler cette flère raison dont nous sommes si jaloux? M»"* Deshoulières Ta dit avant nous :

Un peu de Tin la trouble . un enfant la séduit.

Hais ce n'est pas seulement un peu de vin, c'est une digestion difficile, une légère maladie, un coup sur la tète, une abstinence prolongée, une continence trop exacte, que savons nous ? quelques grammes de sang de plus ou de moins ; moins que cela même, un léger changement do température, un jour brumeux, le soleil se voilant et nous refusant sa bienftiisante lumière. Ce n'est pas tout encore, et le système ganglionnaire , et ces mille sensations in* ternes dont nous ignorons l'origine, mais dont nous éprouvons l'influence à chaque instant de notre vie. Tout cet ensemble de phénomènes physiologiques ne devra-t-il compter pour rien dans nos déterminations, dans Texercice de notre libre arbitre? Ne vaudrait-il pas autant dire qu'un homme lié des pieds et des mains est aussi libre de faire le saut périlleux « les plus difficiles manœuvres du trapèze, que le clown exercé et usant de la libre souplesse de tous ses membres ?

Disifns donc avec M. Albert Lemoine, que si l'organisme n'est pas la cause unique et que l'on puisse en reconnaître d'autres, dans l'exercice de notre libre arbitre , au moins est-il incontestable que la volonté de l'homme dans l'immense majorité des cas, dépend de l'élal actuel du cerveau ou des ganglions sympathiques, si même elle n'est pas IX. ' 8

Tesclave semi-libre d'une prédisposiliou organique due à rhérédité.

En terminant celte étude sur Tinfluence de Thérédité dans les affections mentales» abordons une difficulté qui se présente d*abord. On se dira peut-être :

Si un vice organique originel, si Thabitude contractée dès Tenfance, si les bizarreries de Tesprit, siThérédité enfin et bien d'autres causes peuvent agir sur Tintelligence hunfaine et la modifier profondément, où trouverat-on un acte libre, un acte digne d'éloge ou de blâme? en d*aulres termes quelle part restera- t-il au libre arbitre?

Celle question • n'est pas nouvelle. Controversée parmi les anciens, elle passa, avec toutes ses difficultés, aux théologiens et aux philosophes du moyen âge et des temps modernes.

11 était évident pour tout le monde que la liberté de rbomme n'était pas absolue et illimitée, c'est-à-dire que la liberté d'indifférence où d'équilibre parfait, pour parler comme l'école, n'existait pas et que la volonté humaine se trouvait souvent entraînée par des ressorts intimes et secrets auxquels la réflexion et l'examen demeuraient complètement étrangers.

Saint Augustin , s'appuyant sur quelques passages de saint Paul, fait, dans l'acte humain, une si large part à la grâce, que, quelquefois, il est nécessaire au philosophe d'avoir des yeux de lynx pour saisir la nuance qui sépare les opinions de ce docteur de celles que Calvin professa au xvi'^ siècle ; nuance d'ailleurs assez délicate pour que des hommes tels que Arnauld, Nicole et Pascal se soient trouvés, à ce sujet, en désaccord avec le dogme de l'église romaine.

Loin de nous l'idée de rentrer dans des discussions qui, pendant plus d'un siècle, ont troublé la paix de la France. Si nous les rappelons ici ce n'est que pour appuyer notre

thèse louchant la gravô difficulté de rappréciaiion oxaclo de la liberté dans Thomme.

Disons seulement que dans un livre dont le titre est: De servo arbitrio, Luther anéantit de fond en comble la liberté humaine. Quant à Tévéque d'Hippone, il professe que rhomme agit nécessairement suivant la délectation qui domine actuellement dans son esprit, quod amplius nos délectai secundum id operemur necesse est. Quelle que soit Texplication orthodoxe que Ton a essayé de donner à ces expressions, toigours est-il que sMl en découle le triomphe de la grâce, c^est un peu aux dépens de la liberté affaiblie et diminuée.

Quoique la physiologie de Thomme ne date que de nos jours et que, dans les siècles antérieurs, une métaphysique pointilleuse tint lieu de Tobservation, on s'était néanmoins aperçu dans quelles étroites limites tournait la liberté humaine. On avait compris la vérité de ces vers d'Ovide :

Video meliora proboque Détériora sequor.

Les observateurs sentaient^ comme Louis XIV, que deux hommes étaient en eux, c'est-à-dire qu'en dépit de la raison', une force intime les entraînait quelquefois involontairement et presque à leur insu.

Cette observation était juste, le fait exact, mais les diverses causes n'en étaient pas connues. On ne savait pas bien, par exemple, que tel entraînement, tel défaut, telle aberration d'esprit était dû à un vice héréditaire, et que souvent ou pouvait dire au physique, comme disait Moïse du moral : que les vices des pères pèsent sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération.

Saint Vincent de Paul, que l'humanité revendique non

moins que la religion, choisissait ses prêtres et ses religieuses dans certaines familles qu*une probité et une sagesse séculaires avaient désignées à sa préférence.

Il trouvait dans cet héritage de vertus transmises la plus forte garantie de la bonté de son choix. Il y a> disait-il, des races qui ne sont pas bonnes. 11 avait raison, et par cette ;sage conduite, il sanctionna d'avance la thèse que nous défendons aujourd'hui.

Dans un ouvrage du D' Trélat , De la folie lucide sous le point de vue de la famille et de la sociili, 1861 , on lit ce qui suit :

« Pour que le mariage soit sain , pour qu*il soit paisible , 9 pour qu'il soit prospère, ne mêlez pas la maladie avec » la santé. Cherchez avant tout, non une maison riche » et titrée, mais une pure, une bonne santé physique et » une bonne santé morale. Eloignez-vous des familles » d'aliénés, des familles épileptiques, des familles imbé- » ciles et surtout de celles où se trouvent les maladies » décrites dans ce livre. «

Ainsi donc, même en dehors de la médecine légale, dans le simple intérêt domestique, en vue de la prospérité des familles, il est essentiel d'éviter ces alliances néfastes qui propagent par la voie de l'hérédité des maladies ou des vices dont les conséquences ultérieures sont incalculables pour les générations futures.

Dernière conclusion. Il reste donc indubitable pour nous que l'hérédité qui joue un rôle si important dans la forme extérieure du corps humain, n'agit pas avec moins d'énergie sur la disposition intime de l'organe cérébral.

L'expérience de chaque jour, nous venons de le voir, nous initie aux modifications profondes que le père ou la mère, peut-être tous les deux, impriment, par la génération seule, à l'intelligence des enfants.

Bien que cette transmission ne soit pas absolue, dans

un grand nombre do cas il est impossible de ne Ty pas recounaîlre.

Ce serait donc fermer les yeux à la lumière et s^exposer à de graves dénis de justice que de pas tenir compte de l'hérédité, dans i*examen de la liberté morale des individus.

Le médecin devra donc toujours interroger Fétat mental des parents d*un prévenu (autant d^ailleurs que cela est possible), quand celui-ci présentera quelques doutes touchant Tintégrité de ses facultés affectives, intellectives ou morales.

C'est alors que le magistrat aura quelquefois à remercier l'homme de Fart d'avoir épargné à la justice des erreurs toujours graves quand bien même elles ne seraient pas irrémédiables. N'eût-on gagné que de proportionner la peine au degré de culpabilité , en faisant voir ce que le prévenu doit à un vice de naissance, à une dégradation originelle, que ce serait déjà un service signalé rendu à des malheureux qui, après tout, n'ont pas choisi leur père et ne doivent compte devant Dieu et devant les hommes que des fautes qui leur sont complètement et exclusivement personnelles.

J. DUMOI^T,

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