MARIE
La pauvre humanité si proniptemeut oublie,
L*image par le temps est si vite pftlie.
Que souvent noire cœur, songent aux jours passés,
Méconoait ses amours si longtemps caressés.
Les traits sont obscurcis : les divines figures
Dans une sombre nuit s^envolent loin de nous,
Et notre ingratitude, au pied des sépultures,
Craint, en s'agenouillant, de salir ses genoux.
Lorsque le voyageur quitte rhôtellerie.
Tous ses amis émus murn^urent leurs adieux ;
On promet de garder la mémoire cbérie,
DMnvolontaires pleurs roulent dans tous les yeux :
Puis rheure du départ vient sans que Ton s'en doute,
On regrette un instant le joyeux compagnon,
Mais quand il disparait au détour de la route,
 peine de Tabsenl, hélas! se souvient-on. -
Oh ! vous vivrez longtemps, vous que l'oubli caresse,
Vous qui tournez au gré des pensers inconstants.
El sur ie front desquels vient passer la tristesse
Comme un zéphyr qui rase un lac aux flots dormants !
Une ride apparaît qui s*étend et s*efface,
Le flot redevient pur et le4ac transparent :
C*est ainsi qu*ici-bas, où tout s'éteint et passe,
Le plus long souvenir dure à peine un instant.
— Mais il en est, parmi les enfants de la terre,
Qui savent, dans leur cœur, avec fidélité,
Garder comme un trésor une mémoire chère,
Et pleurer au tombeau d'un ami regretté.
Ceux-là, d'un amour vrai sentiront Tétincelle :
Et quand le trait divin les aura traversés,
Leur cœur en gardera la blessure éternelle.
Qui comptera les pleurs secrètement versés
Loin des regards jaloux , dans Tombre et le silence,
Les jours de solitude et de désespérance,
Les soupirs étouffés, les sanglots contenus?
Un monde de douleurs et de cris inconnus !
Âh ! pourquoi maintenant dérouler sur la scène
Un lugubre tissu de honte et de malheur?
Pourquoi montrer aux yeux la vulgaire douleur
S'acharnant sans pitié sur la faiblesse humaine?
Pourquoi tant de travail et pourquoi tant d'efforts?
A quoi sert d'étaler tant de secrets infâmes !
Ne cherchez pas si loin : pour émouvoir les âmes,
Certe, il a'est pas besoin de ces tristes ressorts.
Descendez en vous-même, et si votre génie
Ne trouve pas en soi d'assez mâle vigueur.
Peignez le cœur humain : c'est l'étude infinie;
Le drame le plus vrai se cache au fond du cœur.
Ah ! que n'écoutez-vous la lamentable histoire
De tant d'espoirs brisés, de tant d'amours perdus !
Ces cris de l'âme, auxquels personne ne veut croire,
Par les esprits étroits ne sont point entendus.
Hais le pleur étemel de la douleur bumaiue, * Jusqu^au trône de Dieu par les auges porté, Daus la chaîne des temps quelques hommes à peine Ont compris sa grandeur suUime et Font chaulé. Puis il est un besoin qui naît, quoi que Ton fasse, Au fond de notre cœur, quand nous avons soutTerl, De rouvrir la blessure et d'en montrer la trace. De mettre aux yeux de tous la plaie à découvert.
0 vous tous qui rêvez et que la fantaisie
Sur son aile emporta vers un monde inconnu,
N*csi-il pas, dites-moi, des heures dans la vie
Où soudain, malgré vous, le cœur s'est souvenu?
Ne retrouve-t-on pas, encore attiédies,
Ces cendres du passé, qu'on croyait refroidies,
Et les vieux souvenirs que nul oubli n'atteint ,
Attisant ce foyer qui nous semblait éteint,
N'en font-ils pas jaillir une flamme nouvelle,
Douce comme Tamour et comme lui cruelle?
Que fais-je ici moi-même, et quel charme secret Fait tout à coup parler mon cœur qui se taisait? Une larme furtive échappe à ma paupière Et tombe à mon insu sur la page dernière Que ma tremblante main au hasard écrivait.
Dans un joyeux vallon où s'égarait la brise, La blanche maisonnette, au déclin du coteau, Sur le bord d'un ruisseau coquettement assise, Se mirait, solitaire, au pur cristal de l'eau.
A son pied étalant sa claire transparence,
Le ruisseau se dorait aux premiers feux du jour;
Je ne sais quel parfum de calme et d'innocence
S*exhalait chastement du tranquille séjour.
Tout y parlait au cœur : dans cet humble ermitage
Que respectait Tessaim des rêves inquiets,
On devait conserver la candeur du jeune âge
Et des désirs trompés ignorer les regrels.
Une enfant y vivait, une enfant jeune et blonde
Avec deux grands yeux noirs brillants comme le feu ,
N*ayant jamais connu ce que c*est que le monde,
N'ayant jamais aimé que son vieux père et Dieu.
L'enfant à son berceau vit seuls les yeux d*un père
En se fixant sur elle épier son réveil,
Car le jour qu'elle vint en ce monde, sa mère
S'endormit pour jamais de son dernier sommeil.
Son front, trop tôt pâli par la douleur soufiTerle,
Porta le sceau divin des précoces malheurs ;
Elle connut, hélas ! l'amer secret des pleurs
Quand sa paupière à peine au jour était ouverte.
A tous les vains plaisirs son cœur était fermé :
Car elle avait compris que sa mère adorée
Lui léguait en mourant la mission sacrée
De consoler celui qu'elle avait tant aimé.
Le vieux père est aveugle et sa marche est craintive ;
Ses pieds appesantis aux cailloux du chemin
Se heurteraient souvent si sa fille, attentive.
Ne le guidait partout comme un ange gardien.
Et parfois, au détour des ombreuses charmilles
Où tous les deux s'en vont, pas à pas, au hasard,
Le vieux père s'arrête et son œil sans regard.
Muet remercîment, se tourne vers sa fille.
Ils s'en vont tous les deux côtoyant le ruisseau,
Et si belle est l'enfant, que le mauvais génie
Scnlirail sur sa lèvre expirer Tironie
Au consolant aspect d*un si chasle tableau.
II est si doux de voir la vertu qui s'ignore
Répandre à pleines mains les trésors de son cœur !
Il est si bon d'aimer et d'espérer encore !
On est si tôt lassé du sourire moqueur!
0 toi que j'aimais tant, douce enfant, sois bénie!
Tu m'appris le pouvoir des candides amours;
Devant l'attrait divin de ta gr&ce infinie
Je redevins enfant comme à mes premiers jours :
Et les plus doux moments que m'ait donnés la vie,
Ceux dont le souvenir m'est toujours demeuré
Sont ceux où, le cœur plein d'une image chérie,
Seul, en pensant à toi, dans l'ombre j'ai pleuré.
Combien j'étais heureux, quand l'heure désirée
Que lentement pour moi chaque soir ramenait,
Après la longue attente, è mes regards ofitait
Ton souris, tes yeux noirs et ta tète adorée ,
Qui souple et sans effort s'inclinait mollement,
Comme un arbrisseau frêle aux premiers coups de vent.
Ainsi qu'un jeune faon, d'une ombre efiFarouchée,
Tu courais en foulant les fleurs d'un pied distrait ;
Tu courais, ignorant l'irrésistible attrait .
Et la douce magie à ta grâce attachée.
Heureuse, le cœur pur, et ne désirant rien,
Tu revenais le soir après ta course folle, '
Tu disais à ton père une douce parole.
Et tu dormais sans peur jusques au lendemain.
A ton chevet béni l'Espérance repose Il s'échappe un doux bruit de ta lèvre de rose ; Quel est l'ange, ce soir, qui le parle tout bas? Ton sommeil est si calme — ah ! ne l'éveillez pas ! Laissez les songes d'or dans sa tète rêveuse
Tracer des trails cliéris cl îles mois eRctiaulours; Les souges, à scim ans, soiU des dieux bieiifdUeurs : Oq les cherche , on les aime , oo s'eadurl sous leurs ailes ; Comme le cœur esl pur, les ?isioas sont belles; Le sommeil est si doux, quand lïime est sans remords ! La jeune fille enleud d'harmonieux accords; Des chœurs d'auges ailés chauLont h ses oreilles, El baiseot eu clianlaDt ses deux lèvres vermeilles.
Le temps passait : ix>urlant Je u*osais lui parler; Et Je rtîslais aiusi pendant la nuit ouUèrei Laissaul mon chaste amour, ainsi qu une prière, Do mon cœur attendri vers le ciel s'exhaler.
lit.
Célaîl un soir d'automne, et les vapeurs légères
Couvraient avec lenteur les prés aiUédiSj
Où les rusliques llcurs qui germent les dernières
Jelaieûl encore aux ?enls leurs parfums alTaiblls.
Partout régnait la paix el partout le silence ;
Nul bruit ne s'élevait sous l'aubépine en fleur,
Je 00 sais quoi tout bas me parlait d'espérance;
Un étrange plaisir tne remplissaU le cœur.
Je VIS devant mes yeux une image adorée r
C'étail Elle, c'élaiL..- pourquoi dire son nom?
Livrer le pur secret d'une amour ignorée
A ces indifFérenls do la lerre, a quoi bon 3
0 vous, dont la paresse ou dont la rêverie
Promène sur mes vers un regard nonchalant.
Vous pourrez la nommer, si vous voulez, Marie,
C'est un nom pur comme elle et comme elle charmant.
Mon cœur se souleva, plein d'une ardeur nouvelle, Je vis quMl me fallait mourir ou lui parler; Je fus, à deux genoux, me mettre devant elle ; De (erreur et d*amour je me sentis trembler.
— « Ami, dit-elle alors avec un doux sourire,
» Âmi, vous m*aimiez donc sans oser me le dire? » C'était donc pour cela que souvent je vous vis » Rester jusqu'au malin au vent glacé des nuits? M C'était donc pour cela que quelquefois la brise » M'apportait vaguement une plaiiUe indécise » Où mon nom, mon nom seul, prononcé tristement, » Par instants se mêlait aux murmures du vent. » Oh ! je vous ai bien vu, debout sous ma fenêtre; » Je sais quoi prenait mon cœur : Je ne sais quoi » Me répétait tout bas que vous pleuriez pour moi : » Et moi je vous aimais, ami, sans vous connaître. » — Mon œil respectueux vers son œil se tourna ; Je pris sa blanche main dans une chaste étreinte , Son cœur était trop pur pour connaître la crainte, Et je baisai la main qu'elle m'abandonna.
— « Vous m'aimez, répondis-je, ô ma douce Marie; » Votre âme, s'enivrant de rêves amoureux,
» Va se joindre à la mienne et s'élancer, ravie,
» Vers ce beau ciel d'amour qui s'ouvre pour nous deux.
» Ah! laissez désormais, comme une onde limpide,
n Au gré de nos désirs couler vos jours heureux ,
» Et le temps qui s'enfuit, de son aile rapide
» A peine efQeurera nos fronts insoucieux.
» Quand je vous rencontrai sur la verte prairie,
» Un frisson de plaisir dans mes veines courut,
» Je ne vis plus que vous; et c'est ainsi, Marie,
» Que sous vos traits charmants le bonheur ro'apparul.
» L'air était calme et pur; l'oiseau chantait; la brise,
» Promenant sur les fleurs une haleine indécise,
» S'einbaumail des seûleiirs pùnétraolcs do mai; ji Le souffle de ramour passa : jo vous aimai.
* Je ne vous dirai pas comment au fond do VùmQ » Se glissa malgré moi cette soudaine flamme':
* Je TOUS aimais hier, je vous aime anjourd hui ; » Voilà ce que jo seus, tout le reste m'a fui. » —
Nous étions seuls tous deux ; l'heure élail solennelle. Jamais nutl de printemps n'avait élé si belle, Et jamais dans les airs souffle plus vaporeux Ne caressa deux fronts plus purs cl plus heureux. Tous deux, enfants encor, nous ignorions la vie ; Porlaol nn œil joyeux sur ïa création, Nous emplissions noire âme étonnée et m vie Des chants de la jeunesse ot do la piission .
0 premières amours, qui dira votre ivresse? Avec quel soin jaloux on cache au Umâ du cœur Le chaste souvenir d'une chasic caresse ! Comme un mot dit tout bas devient une faveur!
Audace sans raison, timidité soudaine ^ Doux serrements de mains, regards silencieux, Soupirs que Ton étouffe et qu'on entend à peine, Pleurs charmants qui montez du cœur jusqu à nos yeux,
Qui chaulera jamais vos invincibles channes? Amours, divins amours, pourquoi vous envoler! Qui jamais me rendra les ineffabîcs larmes Que jadis le hootieur de mes yeux fil couler.
Par ta douce magie, ô puissante jeunesse. Tout redevient plus beau, tout s'anime, et ta matn Nous présente gatmenl la coupe enchanteresse Qui nous verse à longs flots Foubli du lendemain.
Tout parle à notre cœur, tout, jusqu'à la nature Que soulève vers Dieu son immortel désir : Dans les vastes forêts, la brise qui murmure, A nos soupirs secrets répond par un soupir.
La nuit même revêt une grâce nouvelle; Dans son calme rêveur notre âme aime à s'ouvrir. Tous les bruits ont cessé : l'ange du souvenir Se penche à notre oreille et tout bas parle d'elle!
Semblable au jeune oiseau poussant de faibles cris, Qui sur le bord du nid veut s'élancer, chancelle, Et n'ose pas encore aventurer sou aile Dans les plaines d'azur, espaces infinis,
Ajix premiers jours d'amour, Tamant hésite et doute : Son regard, ébloui de célestes clartés, Pour la première fois semble entrevoir la route Où le bonheur cacha ses palais enchantés.
Il doute malgré lui de la femme qu'il aime, Il doute de l'amour, il doute de lui-même, Et son cœur inquiet, au doute accoutumé, Craint de s'abandonner au plaisir d'être aimé.
Ils sont rares, pourtant, les jours où l'espérance, De sa main, en chantant, vient essuyer nos pleurs ! Pourquoi, dans un moment d'angoisse et de démence, Se faire l'artisan de ses propres douleurs?
Si d'un amour divin nous sentons rélincelJo, Gardons bien cet amour, et ne reffeuîtlons pas. Comme un passant distrait une roscnou?clle; Ecoulons le bonheur qui nous parle tout bas;
Et n'oublions jamais qu'il doit venir une heure Où notre cœur perdra ce qull a tant aimé, Et que rbomme, ici-bas, soit qu'il rie ou qnll pleun\ Quand frappo le malbeur est toujours dèstirmi^
Et le malheur f eillait, sa main inexorable Couvrait d'un crôpc noir nos naissantes anifiur:^; Tu souriais, Marie, et la mort implacable Voltigeait sur ta tête et menaçait les jours.
t En secret, h pas lenls, ton heure était venue! Moins rapide est roiseau qui traverse la nue En fuyant la tenipôte ou l*ongle du vautour, Que le sort cnîieux qui brisa notre amour.
De son sceptre fatal la niorl Tavait touchée i Elle dépérissait comme la pauvre fleur Qui se courbe et jaunit, chaque jour plus petiehée. Et que mine h son pied rinsecte destructeur.
L'avenir se faisait plus terrible et plus sombre ; Quelque soin qirello prît de cacher sa douleur, On voyait de !a mort croître et s'élcnlire roiiibn- Sur son fronl délicat où régnait Ja pi'^teur .
Hélas ! elle savait que sa belle jeunesse Tomberait dans sa fleur sous les coups du destin, Que le zéphyr du soir n'aurait pas de caresse Pour rafraîchir son front des chaleurs du matin.
Elle s'asseyait là, près de moi ; le vieux chêne Sur nous deux étendait ses ombrageux rameaux ; Elle s'asseyait là, gracieuse et sereine, Levant au ciel ses yeux si tristes et si beaux.
Que je Taimais ainsi, languissante et pensive !
Sur un cou blanc si pur flottaient ses blonds cheveux ;
Et je voyais parfois une larme furlive
Qu'elle essayait en vain de cacher à mes yeux.
Un soir, il m'en souvient, la brise printanière Courait en inclinant les fleurs autour de nous; Elle sentit l'attrait de cette heure dernière Et tourna vers moi son* œil profond et doux :
— « Ami, murmura-l-elle, écoute : quand la terre 9 Recouvrira ce corps qui doit si tôt périr, » Viendras-tu quelquefois, à genoux sur la pierre, •» Entendre dans ton cœur la voix du souvenir?
» N'oublieras-tu jamais la fraternelle étreinte p Où ma main conQante à ta main s'enlaça, » Nos doux rêves à deux et celte amitié sainte « Qui Joignit nos deux cœurs et que rien ne lassa.
» Quand je ne serai plus, mon nom, que lu murmures, » Le répèteras-tu, dis-moi, comme aujourd'hui? » Qui, jamais Qomme moi, pansera tes blessures? » De ton cœur désolé qui deviendra l'appui?
» Le ciel n*a pas voulu que longtemps sur la lorro 9 Nous marchions unis jusques au dernier jour, n Parlageanl lous les deux la joie et la misère, î» Heureux, oubliant loiil, excepté noire amour.
fl Assez dindifférents entoureront ma tombe
» Et Jetteront aux vents dlnulîles regrets;
^ Qu'une larme, du moins, sur ma dépouîtte tombe,
» Une larme de loi, de toi seul que j'aimais.
n Obi viens, quand du zéphyr la harpe éoliemie » Gémira, suspendue aux feuillages des bois, w Viens pleurer, et dis-loi : Colle voix esl la siaimei w Elle me parle encor ici comme autrefois* » —
Je gravais dans mou cœur ces iiarules plaintives. Le nuage de mort, sur son frout arrêté, Par degré la couvrait de ses ombres hâtives,
Et mon œil cûntem[>lait sa mourante beauté.
Mais je ne dirai pas mon angoisse insensée Quand je vis se fermer le cercueil eulr'ouverl; i'y laissais tout mon cœur; pour mou âme lassée Le monde ne fut plus qu'un immense désert.
Isolé sur la terre! ô Tamère souffrance! N'avoir là, près de soi» personne a qui se fier! Poser sur des cœurs froids son cœur sans espérance ! Ne savoir que gémir sans savoir où prier !
Le même coup frappa mon espoir et la vie. Ta robe d'hyménée, hélas ! fut un linceul! Ah î par quel joii cruol h\ morl qui l'a ravie ira-l-oUe laissé vivre seul l tx.
Lorsque Tange fatal t*emporta sur son aile, Plante que sur sa tige il brisa sans effort, Au suprême moment tu me semblas plus belle. Etendue aux bras do la mort.
Près du lit funéraire, 6 mon unique amie. Mon attente inquiète épiait ton réveil ; D*un tranquille sommeil tu semblais endormie, Et c*était ton dernier sommeil 1
La lampe, dans un coin de la chambre assombrie, Jetant timidement un rayon affaibli.
Prêtait un air menteur de jeunesse et de vie A ton front par la mort pâli.
Le prêtre murmura la suprême prière; Je vis pour toi Vouvrir les portes du tomb(*au ; Ma raison vacillait, à cette heure dernière, Comme sous Toragc un flambeau.
Je cachai loin des yeux ma douleur solitaire, Mais mon cœur se brisa, plein d*angoisse et de deuil , Quand, tremblant, j'entendis le bruit sourd de la terre Tombant au loin sur ton cercueil.
Il est un frais sentier qui s'allonge et serpente. Côtoyant la montagne, et dont la douce pente Vers la plaine, en tournant, descendant par degrés, Conduit le voyageur à des lieux ignorés Où le calme repose, où la brise légère. Agitant par instants une fleur éphémère.
Seule interrompt la paix d'un bois silencieux. Un étang, doQl l'azur vient refléter les deux. S'endort dans un repos qu'aucun souffle no ride 5 El l'oiseau gazouilleur, que nul bruit n'intimide! Voltigeant çà et là, fier de sa libertii, St! balance au buisson par le vent agité. Uu sommeil éternel c'est là qu'elle repose. Sur le bord do l'étang, sous le buisson flenr» Où, dans les jours heureux, sa lèvre fraîche et rose Avec douceur et grâce a tant de fois souri. C'est là qu'elle repose ; encore heureuse esl-elle, Plus heureuse que moi ; mes désirs impuissants Voudraient la retrouver toujours vivante et belle, Et l'erreur ntensongC-re abuse encor mes sens. Qiti peut calmer jamais la pensée inquiète? Tout ici parle d'elle. Hélas ! combien de foifi Cette antique forêt, aujourd'hui si muello, A-t-elle retenti du doux bruit de sa voix î Oh ! quand tu me berçais. Amour, quand la Polie, Me prenant par la main, avec un gai souris, .Au bruit de ses grelots, me guidait dans la "vie, U quaud je promenais mon orgueilleux mépris Pour tout ce qu'on disait éiru crainte ou tristesse. Insensé! j'ignorais que déjà le malheur Au détour de la route attendait ma jeunesse Pour la frapper soudain, et la frapper au cœur. Arbre aux mortels poisons, arbre de la souffrance, Tes rameaux desséchés ont sur mon front vieilli ' Etendu pour jamais leur ombre et leur silence ! HcJas! qu'il esl amer ton fruit que j'ai cueilli '
En me voyant mourir d'une peine incounue, Uuelques uns m'ont compris ol beaucoup m'ont blàmd. Patdonne-leur, chère ombre; ils ne t'ont point connue.
Ils n*onl jamais souffert, ils n*onl jamais aimé. Mais moi, quand dans la nuil la terre est endormie, Je viens encor m'asseoir et parler avec toi ; El lorsque j'ai prié, je crois, ô mon amie. Voir ton regard si doux descendre jusqu'à moi.
Ch. Dumont,
avocat.
VERS iV }l DE L4M4RTII^E.
En janvier 1831 J'adressais à M, de Lamarlfoo, par Vïn- (erniédiaire de David (d'Angers), !(>s vers qu*on va lire, cl je recevais la réponse qui les accompagne. Comme rien de ce qui émane d'un tel homme no saurait êlre indlB'erenl, je sois doublemcDl heureux de faire coiinaîire a la Société académique une lettre tout à fait ignorée, de 1 aulenr des Médiiaiions, et de mettre les rêveries de ma jeunesse sous le patronage du grand poète*
T. RlDàR0,
^ MONSIEUR RIDARU, » Doclmr* Médecin à Corné ( Moine et Loiret
w MONSIËOH ,
* Des remercîmenls pour des sentiraenls si flatteurs 9 liourmoi cl une sincère admiralion pour la forme |>ûém tique que vous leur ave^ donnée, voilà co que jo vous
» dois, et ce dont je m*acquille un peu tard. Votre lettre » ne m*est remise qu'à ce moment même, au retour d'une » excursion d'un mois. Je ne puis vous dire à quel point » votre épîlre lyrique m'a touché et charmé.
» le ne connais rien de plus doux pour un poète que de 9 se voir compris et senti par un inconnu surtout, le dé- 9 sintéressement de Téloge est le meilleur garant de la » sincérité de la sympathie. J'ai remercié M. David (d'An- » gers) de m'avoir procuré celte jouissance. Dans ces jours » si peu poétiques, un souvenir pareil est plus doux encore » parce qu'il est plus inattendu. Hais vous vivez solitaire 9 et la solitude est toujours poétique, même quand tout » s'agite et tonne autour de nous.
• Sub mari magno turbantibus œquora ventis.
» Je vis maintenant comme vous, mais je suis moins «bien inspiré, et le spectacle poétique de cette grande » transformation sociale qui jette toute l'Europe dans le » chaos pour la ramener à un ordre nouveau et inconnu, n chasse la poésie de ma pensée ou du moins de mes lè- » vres. Sans cela. Monsieur, j'aurais essayé de vous répon- » dre aujourd'hui dans notre commun idiome.
M J'en perds l'habitude, mais vous n'en recevrez pas » j'espère avec moins de bienveillance l'expression pro- » saîque des sentiments de reconnaissance et d'admiration » que vos beaux vers et votre obligeant procédé m'ont » inspirés et que je conserverai dans ma mémoire et dans » mon cœur.
n LÂMARTmB.
« Mâcon, 21 février 1831. •
Pour copie très-exacte ,
T. RiDARD. * D.-M.