CHAPITRE Xm
LABOURS. — - APPRÉGIATIOn DU TRAVAIL DOIfIfÉ PAR LB8
BOEUFS d'Élève. — msTRUKBi^TS aratoires.
Avant l'établissement du comice de Craon , les labours dans ce pays se faisaient avec une charrue longue de (V* 30 à 0» 50, à cep et versoir en bois en forme de coin droit, et non contourné : de telle sorte que la bande de terre au lieu d'être soulevée et renversée progressivement, n'était que déchirée et écartée avec un effort évalué parle dynanomèlre à 497 kilog.
En 1844, et après de nombreux essais , nous adoptâmes un modèle que nous fîmes faire en fonte 6t qui fut presque généralement adopté. Cette charrue, en renversant convenablement une bande de terre de 0,30 sur 0,20 n'exigea qu'une force de traction de 250 à 330 kilog. Ce modèle a été depuis plus ou moins heureusement modifié , mais toujours est-il que c'est lui qui a fait complète-
ment abandonner la charrue en bois qu'on ne rencontre plus nulle part aujourd'hui.
Nos charrues actuelles à cep et versoir en fer ont en général le soc pointu ; les socs larges et plats font un meilleur labour , mais exigent un terrain non pierreux , aussi après plusieurs essais avons nous été obligé d'y renoncer en plusieurs endroits.
D'ailleurs le soc plat convient peu aux billons de 2 et de 4 raies et nous tenons beaucoup à cette forme de labour; car la théorie d'accord avec le fait, nous a toujours prouvé que cette méthode était excellente dans nos terres froides , pesantes, et qui demandent pour acquérir toute leur fécondité, à présenter aux influences atmosphériques le plus grand développement possible de surfaces. C'est ainsi que nous voyons les jardiniers mettre leurs terres pendant Thiver en billons élevés.
En outre, l'air circulant entre les billons supplée économiquement aux semis en lignes , aide après la pluie les épis à se ressuyer et les empêche de verser, tout en leur donnant l'air nécessaire à leur nourriture.
Enfin dans un climat où il tombe annuellement 8 à 9 cents millimètres d'eau en moyenne, l'élévation des billons et leurs raies nombreuses contribuent puissamment à la prompteévacualion des eaux : c'est ce qu'ont reconnu d'ailleurs les meilleurs praticiens connaissant bien notre pays : Royer, inspecteur général d'agriculture, Rieffel di- • recteur de, l'école régionale du grand Jouan , François, de Nantes, John Sinclair, elc. etc.
Mes labours se font avec des attelages composés de bœufs de 2 à 4 ans et de chevaux, quelquefois avec des chevaux seuls. Des agronomes ont blâmé les attelages composés d'animaux d'espèces différentes , prétendant que leurs allures étant très -différentes un tel travail les fatiguait ou Ire mesure. — C'est une erreur, lescho-
vaux devant les bœufs se conforment parfaitement à leur pas pesant, et ont bien soin de ne prendre que leur quolc part du lal>eur.
D*ailleurs, ne cessons de répéter que nous sommes dans un pays d*élève, peuplé par conséquent de jeunes animaux; qu'en même temps des chevaux nous sont absolument nécessaires pour aller chercher le principe fertilisant indispensable, la chaux. Or le problème à résoudre pour nous est, tout en élevant bœufs et chevaux, de rendre cet élevage le plus profitable possible.
Spécialisez, nous a-t-on dit, ayez des bétes d'élève uniquement pour l'engrais et des bœufe robustes pour le travail. La spécialisation, la division du travail^ sont des principes excellents sans doute quand ils peuvent être appliqués d'une manière continue , faute de celte condition ils sont loin d'être utiles : c'est précisément le cas où nous nous trouvons. Rappelons que le sol de la plus grande partie de la France est , comme le nôtre , divisé en fermes de 15 à 40 hectares et même moins, il n'est pas possible que sur de si petites étendues une paire de bœufs de travail soit constamment occupée , il faudra donc dans chaque métairie nourrir une paire de vieux bœufs uniquement pour les occuper le 5« ou le 6« du temps ; comment alors leur utilité spéciale pourrait-elle être économique (1)? essayons de prouver ceci par des chiffres :
En ne comptant par jour et par bœuf que 10 kilog. de
(I) C'est absolument comme si on voulait persuader à tous ceux qui possèdent un cheval à deux fins qu'ils auraient plus d'économie à en avoir deux^ attendu qu'il est bien reconnu de tous temps que les chevaux de selle, ou de voiture, font chacun un bien meilleur service quand ils sont uniquement employés à leur destination spéciale, mais s*il est plus do fortunes auxquelles il convient mieux d'avoir un cheval â deux fins que deux chevaux spéciaux, les fermes auxquelles il con-
foin ou son équivalent , c'est par an pour deux bœufs 7,300 kilog.; ne comptant cette nourriture qu'à 40 fr. les
mille kilog. c'est 292 fr.
frais de pansage, remèdes, pertes, etc 30
Et pour quatre années 1288
Déduisant 36 mètres cubes environ de fumier produits par nos deux bœufs en 4 ans à 6 fr. . 216
Total de leur prix de revient en ne les faisant pas travailler 1072
Hais si pendant deux ans on en tire seulement 120 journées de travail à 4 fr. l'une 480
nos bœufs ne reviennent plus qu'à 592
A ce prix, l'éleveur qui vend sa paire de bœufs 600 fr. rentre dans ses avances, et s'il peut les vendre 7 à 800 fr., prix fort ordinaire chez nos bons éleveurs , il aura un bénéfice raisonnable.
S'il ne les a pas fait travailler, il faut comme nous l'avons vu , qu'il les vende sans bénéfice 1072 fr. et encore perdra- t-il tout ce que lui ont coûté les deux vieux bœufs,
vient mieux d*avoir des bœufs à deux fins ne sont pas moins nombreuses. C'est ainsi qu'en tojutes choses, mais en agriculture surtout, le mieux est Tennemi du bien. — D'ailleurs au point de vue de l'utilité générale, est-il avantageux de détourner de leur vraie destination spéciale (la boucherie) un grand nombre de bœufs? ce que certains agriculteurs gagneraient en travail , ne serait-il pas perdu par ceux qui en définitive seront chargés de les engraisser? De plus , l'alimentation publique ne perdra-t-elle pas la viande qu'aurait produit la nourriture consommée par le travail ? en d'autres termes : pendant que deux bœufs spécialisés au travail ne donneront leur viande endurcie qu'au bout de 10 à 12 ans , 2 ou 3 paires de bœufs dans les conditions actuelles, ne nous donnent-ils pas d'excellente viande réellement mûre et plus substantielle que celle d'animaux trop jeunes? c'est
sauf leur travail ; nous ne comptons point encore les pertes nécessairement éprouvées par la fréquentation des foires et celles si communes sur Tachât et la revente de ces vieux bœufs , commerce qui demande d'ailleurs une adresse et une a(^titute toute partculièreet peu commune.
Sans doute on dira que deux vieux bœufs feront autant de besogne que nos quatre jeunes, qu'ils n'exigent qu'un homme pour les conduire.
Je réponds que tout au plus dans nos métairies pourraient-ils économiser 60 à 80 journées de conducteurs, à supposer que ces deux bœufs pussent seuls tirer la charrue; or à notre connaissance, et excepté dans quelques terres douces et non durcies par les céréales d'hiver, tous les essais de labour à deux bœufs ont échoué dans notre pays.
Et puis enfin combien de métairies pourraient , sans diminuer le nombre de leurs élèves , entretenir une nouvelle paire de vieux bœufs !
Concluons donc que pour qu'il y ait bénéfice à avoir de vieux bœufs dans le but spécial du travail, il faudrait pouvoir les occuper presque toute l'année , chose impossible
ce que beaucoup d*Anglais reconnaissent eux-mêmes, puis enfin est* il bien démontré que le travail^ cette loi hygiénique et générale pour tous les êtres, soit réellement nuisible à Tanimal? oui, quand il est forcé ; non, quand il est très-modéré comme dans le cas qui nous occupe, et quand il est partagé parles chevaux. Qui ne saitqu'un état graisseux extraordinaire est une véritable maladie? qu'on la provoque jusqu'à un certain point pour rendre la viande plus délicate , ou pour produire ces phénomènes ébahissants , gloire de nos concours , rien de mieux, mais nous pensons^ nous, que la qualité de la viande est en raison directe de la santé de Tanimal , et comme un travail modéré , loin d*être nuisible, est nécessaire à cette santé , nous sommes convaincus que le travail donné par .nos bœufs ne nuit pas plus à la qualité de leur viande qu'aux intérêts de Téleveur et de Tengraisseur.
daos nos fermes do 20 h 40 hectares (1) , et personne sans doule, à notre époque de morcellenfienl indéfini, ne petit espérer séneusêmeni les ?oir agrandir; qu'enfin, pour accepter ce surcroît de bétail spécial pour ks labours , il faudrait prouver que chacune de nos paires de bœufs vendue à 4 ans comme aujourdUmi 6 à 700 francs , pourrait, en ne travaillac^t pas, se vendre 480 fr. déplus, somme représeutaut la valeut' de leur travail, soit en tout 1130 fr. — De tout ceci il résulte , selon moi , qu'il n'y a d avanlage à ne pas faire travailler les bœufs que dans les fermes qui peuvent avoir assez de chevaux pour faire avec eux seuls les labours , car dans cette hypolhèse leur travail est assez conlmu pour donner le bénéfice d'une véritable spécialisation : alors raugmentation du volume des bceufs, acquise par un repos absolu, compense avantageusement le surcroît de dépense occasionné par le hamachemenl des chevaux.
Nos bœufs s'altèlenL au joug : ordinairement nos charrues sont traînées par quatre bœufs avec deuxchevaux devant , et si nous n'employons que les chevaux on en met 8à4attelésà la file.
Le nombre des labours dépend de la nature des récolles et de rétal dans lequel se trouve la terre.
Pour les choux et racines^ nous faisans en hiver un labour profond suivi d'une défonçeuse traînée par un second attelage. Cet instrument est formé d'un madrier épais do 0,8 à 0,10 en ormeau , dans lequel sont fixés au moyen
(1] Sans doute â rorigina, Tétendue donnés si généralement h nos Ttinnes a eu pour base le travail que peut donner en moyenne une familb de cultivateurs et un ^ittelage de boeufs, c'est cequft prouvent \îiï j^ratid nombre de donations du Xt* siècle : terra ad untim quadrttfHm.ttd duas carruscas etc : terre à un attebgtï de quatre animaux  deux
de platines incruslées et de contreforts, trois pieds en fèr aciéré et en forme do langue de carpe. Ces petits socs remuent le sous -sol à 0,20 plus profondément que le la* bour , sur 0,25 de largeur, sans le ramener à la surface : ce n*est qu*en 1858 que j'ai importé dans le Craonnais cet instrument.
Un second labour avec une forte fumure est donné au printemps, et enOn en mai et en juin , au moment de la plantation des betteraves et des choux, nous fumons encore et formons à la charrue de petits billons de deux raies, rassemblant (e fumier dans leur centre , et sur lesquels nous plantons au fer de bêche.
Les orges exigent deux labours, parce que cette céréale aime la terre parfaitement meublé. Nous la plaçons après le froment.
Pour les froments placés sur trèfle d*un an ou sur jachère cultivée, nous faisons quelque temps avant de semer, un demi-labour de deux raies qui économise de moitié le temps employé aux semailles, c*est ce que nous appelons fmdre; c*esl jeter dans le fond des billons une raie à droite et une à gauche, en laissant intacte la crête du vieux billon. Là dessus nous amenons et épandons la fumure, puis moitié de la semence; la charrue recouvre le tout eu refendant de deux. raies la crête demeurée intacte, et les nouveaux billons se trouvent ainsi reformés de quatre raies ; alors on sème par-dessus le reste de la semence, et on l'enlerre d*un ou deux coups d*une petite herse composée de deux pièces carrées mobiles jointes par des chaînons et armées de trente dents de fer : celte herse enveloppe bien le billon, mais le cheval qui la traîne est forcé de marcher par-dessus. Quelquefois cette herse est remplacée par une autre, dite journalière, traînée par un cheval marchant dans le fond de la raie ; elle est formée de deux ailes fixes garnies de dents de fer et assemblées
sous un angle qui lui permet de herser la moîUé de dont billoûsconligos.
Si les froments sont semés sur un ray-gras, ou sur une jachère nue, nous donnons un premier labour en juin ou commencement de juillet; on herse par les chaleurs pour faire p(5rir les mauvaises herbes et on sème le froment comme à rordinaire, sur fendis après la Toussaint .
En été, les plantes sarclées sont cullîTées à la houe à cheval ; après avoir passé col inslrument garni de ses pieds plats et tranchants on te repasse en remplaçant ces piedi par de fortes dcnls d^exlirpaleur.
Pour un ameublissement superficiel et pour la dostrnctîondes chiendents et autres mauvaises herbes, nous employons ta herse Bodin dite hm'u à comrîr ; armée de douze dents d*un puissant effet, elle exige deux bœnfs avec un cheval , ou trois chevaux seuls*
Un antre instrument que j'ai fait construire sur les indications d*un journal d*àgriculture m'a rendu de grands services, principalement dans la circonstance dont je vais parler. Dans ïun de mes champs de la Chenardièro, commune de Livré, existait un vieux retranchement circulaire, probablement de l'époque galloromaine, haut de 3 mètres, épais do 10 à 1^» et d'nn développement de 300 mètres au moins. Depuis tonglempa on en avait fait une garenne que couvraient de grands arbres. C'était trop d'incommodités réunies : je résolus de niveler ce terrain, travail qui Jusques-là avait élé arrêté par la dépense qu'il semblait exiger. Je fis construire une caisse on traîneau en bois de chêne ^ large de 60 à 65 cent, fermée de trois côtés seulement; du côté ouvert ou devant, le fond fut armé d'une lame tranchante destinée à pénétrer dans la terre meuble; sur les côtés , deux crochets recevaient les traits d'un cheval ; deux mancherons tournants sur un tort boulon et s' écartant h volonté , servaient à dirigt^r li»
traîneau et à le soulever pour Taider à 8e remplir par le seul fait de la traction du cheval : une fois plein, on abaisse les mancherons et, ainsi maintenu de niveau, il glisse sur la terre, et on le dirige sur le point à combler; arrivé là, on écarte les mancherons qui se dégagent de leurs pitons d'arrêt , aussitôt le traîneau culbute et se décharge de luimême; il va sans dire qu'avant d'employer cet instrument, le terrain à déblayer doit être parfaitement ameubli à la charrue. Par son moyen, j'ai exécuté un nivellement estimé à plusieurs milliers de francs, et qui ne m*en a pas coûté mille.
Je nettoie mes froments marchands avec un excellent tarare, construit par M. Joly, du département de l'Oise. Cet instrument met les grains plus propres que le travail des meilleurs cribleurs.
Pour le nettoyage des semences, j'ai le tarare rotatif de HH. Vachon, de Lyon; je ne sais si de nouveaux tarares surpassent aujourd'hui la bonté de son travail.
Tous nos grains sont battus à la machine à battre. Aujourd'hui, ces machines sont construites partout, nous sommes très-contents de celles fabriquées à Châteaubriaut, plusieurs de mes colons en possèdent, elles sont locomobiles et servent à plusieurs métairies moyennant une redevance de 2 1/2 à 3 p. 0/0 du grain battu.
Avant le comice, nos grains étaient dépiqués principalement par le pied des chevaux, traînant au trot des cylindres ou rouleaux à faces polygonales en bois. En roulant, la chute successive de ces faces battait et secouait en même temps les épis. Cette méthode déjà beaucoup plus expéditive que l'ancien fléau, avait l'inconvénient de mêler au grain beaucoup de poussière. Nous encourageâmes les rouleaux complètement cylindriques de granit traînés au pas, même avec des bœufs : les grains furent plus propres, mais restait toujours le risque de laisser
surprendre par une averse '200 à 250 gerbes élendiies stir une aire. Aujourd'hui, grâce aux machines àbatlre, ces rouleaux de granil ne servent plus qu'à piler le trèfle, le lia, et le sarrazin. Les rouleaux de bois, comme les fléaux, ne sont plus que des souvenirs.
Prix d'achat de nos dimn insirummts.
Charrue à cep et versoir eu fer (non compris ravanllrain)> 45 àSOfr.
Herse ou exlirpateur Bodin (sans avant- Lrain ni rouelles), 70 fr.;
Ayant train et rouelles pour charrue ou exlirpateur, 20 Et.
Herse double à charnière, ou ûxe à deux aiïes (jouroalière), m fr-
Tarare ordioaire, 40 fr,
Tarare-cribleur-Joly, 200 fr.
Tarare à semences do Vachoa,450 fr.
Macbino à battre à trois ou quatre chevaux de Ô50 h 700 f.
Hache-ajoncs rotatifs à deux lames, 70 fr.
Pressoir à vis et écrou en hois et à deux jumelles : ferrure 38 fr,, bois 137 fr. , façon 75 îr, — Total 250 fr.
Pile-pommes k cylindres broyeurs en fonte, coussinets et vis de rappel : ferrure 35 fr., bois et façon 45 fr. — Total, 80 fn
Par cette énumérationde nosinstrumeulsplusou moins nouveaux on volt que si j'ai évité le plus que j'ai pu de ôiVocombrcrd'unattiraileffrayanl d'engins souvent abandonnés presque aussitôt que préconisés et pour lesquels, si Ton n'y prenait garde Jeshangardsdescullivateurs feraient défaut presque aussi vite que leur bourse. J'ai néanmoins cherché à remplacer nos vieux instruments les plus défectuimx, et à répandre Tasage de ceux dont Texpérience constatait la supériorité et Taptitude pour nos terres.