‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 5)Chapitre 10 sur 125 · LES ASSASSINS DU MARECHAL BRUNE · texte numérisé non relu

LES ASSASSINS DU MARECHAL BRUNE

Année 1815.

Ejnsmodi tempus erat, nt homines vnlgô impanè occiderenlar. (Cic. Pro JRotcio, no 29.)

Le maréchal Brune avait été assassiné à Avignon le 2 août 1815.

Au lieu de poursuivre les coupables , on avait essayé d'accréditer le bruit qu'il s'était suicidé. On avait même pris la précaution de faire attester ce prétendu suicide par un acte en forme de procès-verbal signé de plusieurs fonctionnaires publics. — Certains journaux , venant à l'appui , avaient parlé en ce sens de la mort de l'infortuné maréchal.

Sa veuve, au désespoir, avait porté plainte en calomnie contre un des journalistes qui avait le plus indignement diffamé la personne de son époux (Marlainville, rédacteur du Drapeau blanc). — On lui répondit, par arrêt, que le maréchal étant mort, tout ce qu'on avait pu dire sur son compte était de Vhisfoire K

Pendant près de quatre ans , il fut impossible à madame la maréchale , malgré son zèle infatigable , d'obtenir aucunes preuves, de rallier aucun témoignage positif.

Contre Tassassinat nul témoin ne s'inscrit ! disait douloureusement le poëte Dupaty.

1 Voyez la relation de cette affaire dans le Moniteur du 19 août 1819. Voyez aussi la même question reproduite et traitée dans mes Observations sur la législation criminelley chapitre XI , § 1", p. 277 et suivantes.

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EnGoy en 1819, les circonslances paraissant moins contraires, et Tuu des ministres du Roi (M. de Serre, garde des sceaux) ayant fait entendre d'éloquentes paroles à la tribune, madame la maréchale crut le moment favorable pour présenter au Roi une requête dans laquelle elle suppliait Sa Majesté de donner des ordres pour que la mort de son époux fui légalement vengée.

Je fus le rédacteur de cette Requête, dans laquelle je m'attachai à faire parler la maréchale avec une dignité et une vigueur qui produisirent la plus vive im-> pression sur les esprits '. De toutes parts on se montrait indigné! Déjà les maréchaux, sollicités en

visites de deuil par la veuve de leur ancien camarade, se disposaient à joindre leurs instances aux siennes par une démarche oiBcielle. Mais il n'en fut pas besoin : la requête ayant été lue , dans le conseil des ministres, en présence du Roi, Sa Majesté ordonna surle-champ que des poursuites seraient commencées.

Aussitôt que madame la maréchale fut informée de celte résolution, elle me chargea de rédiger sa Plainte j et je l'accompagnai dans la remise qu'elle en fit ellemême au garde des sceaux , avec l'indication des noms des témoins, et en déclarant qu'elle se portait partie civile.

Le jugement de l'affaire fut attribué à la cour de Riom.

Je partis de Paris avec madame la maréchale, accompagnés de M. Degan, l'un des fidèles aides de camp de Brune, et nous arrivâmes à Riom au mois de février 1821 , par un froid rigoureux. Dans cette noble

^ Cette requête a inspiré pluslears beaux vers à mon ami Dupaty dans son poème des Délateurs.

cité y madame la maréchale fut accueillie par les magistrats et par toutes les classes de citoyens avec toutes les marques de respect et d'intérêt que commandaient ses malheurs , son courage et sa pieuse obstination à venger les mânes de son époux.

Le jour de Taudience fut fixé au 25 février.

Madame la maréchale crut de son devoir d'y assister en personne. Elle s'y rendit en habits de deuil ; et à l'entrée du palais de justice y les soldats qui formaient la haie, à cause de l'affluence, lui portèrent spontanément les armes , comme si c'eût été le maréchal luimême. Cette démonstration produisit un effet prodigieux.

L'accusé était contumace. Après le rapport du juge et la lecture de l'information, j'exposai l'affaire au nom de la partie civile.

L'accusation fut soutenue par M. Pages, procureur général. La vindicte publique trouva en lui un digne organe.

La com* prononça ensuite son arrêt. L'accusé fut condamné à la peine de mort ' ; et sans avoir égard au procès-verbal de suicide, l'arrêt ordonna la rectification de tous actes de l'état civil oîi la mort du maréchal aurait été ainsi qualifiée.

Ainsi fut vengée la mémoire du maréchal Brune.

Je trouvai dans le barreau de Riom la plus franche confraternité. Les deux chefs de ce barreau, MM. Bayle et Allemand, m'entourèrent de leur affection, et siégèrent à côté de moi, comme conseils.

Les avocats de Glermont, plus nombreux que ceux

' Le condamné ne put être saisi : la même faction qui avait armé son bras sut lui procurer une retraite. Trois ans après, les journaux ont annoncé qu*il était mort de maladie à Avignon. (Voyez le Conslitutionnel du 19 septembre 1822.)

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de Riom , voulurent aussi nous marquer leur sympathie. Les deux barreaux réunis, au nombre de cinquante avocats, ayant leurs bâtonniers en tête, offrirent à leur confrère du barreau de Paris une fête brillante , que j'allai recevoir à Clermont. Les journaux en ont rendu compte. Des toasts brillants y furent portés ; on y lut des vers où le dévouement de Tavocat était honorablement retracé :

A côté de cyprès funèbres ,

Il cueillit d*immortels lauriers

Eo vengeant ceux non moins célèbres

De grands et malheureux guerriers.

Ainsi rien ne manqua au triomphe de la cause et de son défenseur.

Mais il restait encore à madame la maréchale un grand devoir qu'elle avait à cœur de remplir.

Dans la péroraison de mon plaidoyer, après avoir invoqué la justice divine, j'avais mis ces paroles dans la bouche de la maréchale, pour peindre les sentiments dont elle était animée en venant à Riom :

tt Mais non : justice me sera faite même en ce

monde j l'esprit de parti ne peut pas triompher éternellement de ma juste douleur. L'impunité ne saurait être constamment la sauvegarde du crime. Les gouvernements sont étabIis.pour le punir, et non pour le couvrir de leur égide ; les magistrats sont institués pour le poursuivre, et non pour le protéger. La justice des hommes ne peut me rendre le bonheur; mais elle me rendra la paix, qui suit toujours l'accomplissement, quelque pénible qu'il soit, d'un grand devoir. Eh bien, j'irai, j'irai partout demander cette justice aux juges qu'on

m'aura donnés. Ils verront ma douleur , mes larmes, mon désespoir : quels qu'ils soient, ils en seront touchés; ils ne résisteront pas à Tévidence des preuves. Un arrêt solennel condamnera les assassins du maréchal, un arrêt solennel affranchira la gloire de mon époux de Todieuse et lâche imputation de suicide : cet arrêta je le déposerai dans sa tombe ^ au jour des funérailles , à côté de ses restes chéris, ?>

Je ne disais rien que de vrai; car cette digne épouse, à qui le sentiment du devoir inspirait le plus grand courage , prit , après la mort du maréchal , d'énergiques résolutions. Elle envoya d'abord sur les lieux un des plus fidèles serviteurs de son mari pour prendre des renseignements, rassembler des témoignages et recueillir les restes du maréchal , en les disputant aux vautours de la réaction.

Au bas d'un portrait du maréchal, on lisait ces trois vers :

On rinsulte, on F outrage encore après sa mort ; Son corps percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut F Indigne pâture.

En effet, le maréchal n'avait pas été inhumé. Son corps avait été privé de sépulture , arraché des mains de ceux qui le conduisaient au champ du repos, et précipité dans le Rhône. On avait inscrit sur le pont d'Avignon cette inscription déshonorante pour la ville dont elle atteste le crime en style lapidaire :

c'est ici

le cimetiere

du maréchal brukë.

2 aout m. dccc. xv.

D'infernales réjouissances avaient eu lieu conime eu un jour de fête.

D'infâmes rimeurs avaient célébré les actes d^inCimes assassins. Tel était ce quatrain diabolique :

Un ange subtil Glissa dans le fusil L*excellente prune Qui tua le maréchal Brune.

M. Scordel (c'est le nom de l'envoyé) revint trouver madame la maréchale, rapportant le résultat de ses informations et les restes mutilés du corps de Brune.

Une fois en possession de ces restes chéris, la maréchale les fit placer dans un cercueil qu'elle déposa dans la galerie de son château de Saint-Just ; clic avait juré de ne le confier à lu terre que lorsqu'elle pourrait placer sous la même tombe l'arrêt qui aurait condamné les a^ssassins de son époux.

J'avais contemplé ce lugubre spectacle dans la visite que je lui rendis à Saint-Just; mon imagination en avait été douloureusement frappée, et c'est à cette scène que je faisais allusion dans la péroraison de mon plaidoyer.

Tout s'accomplit comme la maréchale l'avait voulu, mais seulement après sa mort arrivée le l*"" janvier 1829*.

Les mânes du maréchal Brune reçurent encore une plus éclatante satisfaction dont malheureusement l'illustre veuve ne put être témoin ; elle était morte trop lot.

En 1840, sous le règne de Louis-Philippe, les habitants de la ville deBrives, ville natale du maréchal, résolurent de lui élever une statue. Je fus nommé Pré-

^ Voyez cette relation complémentaire dans le Recueil des pièces.

sident de la Commission chargée d'en surveiller Texécution, confiée à M. de Lanno, habile sculpteur. Les 2 et 3 octobre 1841, cette statue fut inaugurée à Brives au milieu d'un concours immense de peuple , d'anciens militaires et de députations accourues de toutes les parties de la France. Un service funèbre fut célébré en grande pompe , et la statue inaugurée ensuite sur la place publique, au milieu des fanfares et des détonations de Tartillerie auxquelles se mêlaient les acclamations des citoyens. Des discours furent prononcés ; je dus aussi prendre la parole , et ce ne fut pas sans émotion. J'en éprouvai davantage encore le soir, lorsque, dans le banquet, un toast fut porté en mon honneur par le sous-préfet de Brives au nom de sa ville, et par M. Maillard, au nom de la famille du maréchal.

En exprimant ma reconnaissance, ma pensée se reporta naturellement sur mon illustre et infortunée cliente, et je dis : a ....Cette cause est sans doute une de celles que je m'honore le plus d'avoir défendues , mais l'honneur de cette défense ne m'appartient pas tout entier : l'illustre veuve du maréchal y a eu aussi la plus grande part. )) Et alors je rappelai les faits que je viens de raconter.

L'émotion qu'ils excitèrent fut des plus vives. Je ne puis , à cet égard , que renvoyer au procès-verbal officiel de ces deux journées , rédigé par la municipalité de Brives et consigné sur ses registres. J'en ai reproduit un extrait littéral à la fin du tome VI de mes RéquisitoireSj pages 508 et suivantes.

C'est un de mes plus doux et de mes plus honorables souvenirs.

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