‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 5)Chapitre 101 sur 125 · II. Antagonisme des journaux sur la visite à Saint-AcheuL · texte numérisé non relu

II. Antagonisme des journaux sur la visite à Saint-AcheuL

Les journaux qui se disaient libéraux par excellence se montraient les plus animés contre moi. Le Constitutionnel du 26 juin me défendit assez timidement Emmanuel Dupaty, dans T Opinion du 3 juillet, le prit sur un ton plus vif: il assignait à la visite à Saint-Achenl son véritable caractère^ réfutait mes détracteurs, et concluait ainsi : u L'indépendance de M. Dupin l'élève au-dessus » de toute fausse ou maligne interprétation, malgré les attaques n inconsidérées de ceux dont il aurait dû attendre un jugement yy plus réfléchi et plus de reconnaissance. »

Mais ce qu'il y eut de plus piquant, ce fut de voir les journaux du parti contraire, ceux qui d'ordinaire m'attaquaient plus volontiers , prendre ma défense , avec un empressement dont je ne fus pas la dupe , et saisir cette occasion de reprocher à leurs adversaires, à ces écrivains prétendus libéraux, leur ingratitude et leur intolérance! — J'en citerai trois pour exemples :

Le Journal de Paris, numéro du 26 juin 1826. « Voilà, certes, un des abus les plus déplorables de la presse, que cet exemple donné par les feuilles libérales de discuter publiquement les actes religieux d'un citoyen. Du même droit qu'ils s^arrogent d'accuser un catholique d'avoir rempli ses devoirs, d'autres feuilles se permettront d'accuser les chrétiens qui ne s'y seraient pas exactement conformés. On voit où cela mène. Et voilà comme nos adversaires

entendent la tolérance religieuse, la franchise des consciences, le respect de la vie privée, la liberté des cultes et de la presse! Leur défenseur, leur avocat, n*est pas lui-même à Fabri de cette inquisition d'impiété, aussi persécutrice que celle du fanatisme. Espérons que M. Du pin vengera noblement la foi catholique et la liberté privée, outragées dans sa personne par les provocations de ses clients y aussi ingrats qu'intolérants ! »

La Quotidienne du 3 juillet 1826. « Tout Tesprit de ceux qui naguère s'étaient épuisés en madrigaux et en éloges en Thonneur de M. Dupin, a été mis en réquisition cette semaine pour Taccabler de sarcasmes et d'épigrammes ; M. Dupin a fait la faute de suivre respectueusement, cgmme catholique, la procession du saint sacrement à Saint- Acheul , et le voilà aujourd'hui aussi maltraité qu'un prêtre et plus insulté qu'un royaliste! Il eût sans doute conquis de nouveaux dithyrambes de la muse libérale, si, au lieu d'aller à l'église, il eût été au prêche ou à la mosquée; hommes de parti , ne prêtez-vous pas à rire ? et n'est-elle pas bien folle et bien plaisante votre passion pour la tolérance? Vous demandez avant tout la liberté des cultes, et vous refusez même à un de vos anciens amis celle de suivre sa religion! un de vos plus implacables adversaires deviendrait tout à coup à vos yeux un sage et une idole, s*il se faisait seulement protestant; et voilà qu'Hun homme de talent, qui a droit plus qu'à votre respect, à votre reconnaissance, reçoit de votre politique aveugle, pour le seul (félit de n'avoir pas été irréligieux j une de ces qualifications stupides et commodes, au moyen desquelles dans tous les temps vous avez flétri les talents ; accusé la vertu, et persécuté, au nom des maximes les plus pompeuses, tous ceux dont la véritable indépendance se refusait à marcher à la suite de vos haineux coryphées! Souhaitons que tant d'expériences renouvelées rendent impuissants tous vos efforts pour faire des dupes ; qu'on se rappelle seulement toutes les fureurs de votre tolérance et toutes les tyrannies de votre liberté, »

Enfin, le Drapeau blanc du 1«' juillet 1826.

Ce journal, en résumant quelques faits d'intolérance religieuse de certains journaux prétendus libéraux, parle aussi de la visite à Saint-Acheul. Il le fait en ces termes :

« M*" Dupin s'est déjà trouvé deux fois au sein d'un célèbre séminaire dirigé par des jésuites ; M* Dupin est loin de partager les opinions de ceux qui défendent cet ordre fameux; mais le talent a rendu hommage au talent; l'avocat distingué a dû sentir quelque sympathie pour des hommes qui, abstraction faite, à ses yeux,

de Tesprit de corps, sont dignes d'estime par leurs lumières, leurs vertus et les soins laborieux qu'ils donnent à Téducation de la jeunesse. Il a fait plus : on célébrait dans la maison, non la Féfe- Dieu^ comme Tont annoncé quelques feuilles, mais celle du Sacré Cœur de Jésus, particulière à l'Ordre. Un des cordons du dais lui a été offert; catholique, M« Dupîn a fait un acte de catholicisme, et n'a pas cru en faire un de jésuitisme. Il a honoré dans les autres ce que les autres honoraient en lui ; il a rendu égards pour égards, considération pour considération^ sous toutes réserves de droit. — Que n'avons-nous l'éloquence de cei ornement du barreau , que ne possédons-nous surtout^ comme lui, le talent de l'ironie et du sarcasme! nous ferions rougir certains hommes de leur brutale intolérance; nous couvririons d'un ridicule ineffaçable des doctrines qui ne tendent à rien moins qu'à avilir toiut ce qu'il y a de noble et d'élevé, qu'à constituer un despotisme absurde ou une guerre intestine au sein de la société. »

Injuria lacessitus , il me fallut enfin répondre, et je le fia de la manière suivante :

m. RépoNSE DE M* DupiN aîné, avocat , aux calomnies répandues contre lui par quelques journaux, à l'occasion de sa visite à Saint- Acheul , en juin 1826.

Libre de tonte association , secte , ligne on parti. (Plaidoyer de M. Dopin j^our le Constitutionnel.)

Je me vois, depuis quelque temps, en butte aux CBÏommes les plus outrées. Un fait , indifférent en lui-même , a été travesti et qualifié de la manière la plus indécente. On m'a poursuivi dans les actes de ma vie privée; on m'en a demandé compte; on m'a interpellé de m'expliquer... Aux articles les plus virulents, imprimés dans plusieurs journaux, sont venus se joindre des lettres anonymes écrites dans le style le plas grossier; et les agents de cette persécution ont cherché à répandre jusqu'au sein du Palais et parmi mes confrères les plus odieuses imputations.

Les mêmes hommes qui m'exaltaient naguère outre mesuré, et bien au delà de mes mérites, m'ont tout à coup attaqué avec ingratitude ou délaissé avec indifférence.

J'ai dû en être affligé, mais je n'en ai point été surpris. Après vingt-quatre années d'exercice de ma profession , sans cesse aux prises avec les passions publiques ou privées, j'ai dû connaître les hommes, leur égoïsme, leur ambition, leur jalousie! Et voilà pourquoi je me suis promis de n'être jamais homme de parti.

C'est le moyen, sans doute, d*étre froissé, méconnu ou négligé par tous; j'ai lu dès longtemps cette triste vérité dans Fhistoire, et je m*y suis résigné.

J'aime la liberté; mes opinions sont constitutionnelles; mais je veux la liberté avec Tordre légal, la tolérance avec la religion, et la constitution avec la dynastie.

J'ai réclamé, et je réclamerai sans cesse, pour mes clients, l'exécution des lois ; jamais homme persécuté ne me trouvera sourd à sa voix; il n'est point de droit dont je ne veuille à l'instant me constituer l'interpfète ou le défenseur, et que je n'essaye de faire triompher; ma disposition, à cet égard, est celle qui anime autant qu'elle honore le barreau français.

Mais je ne veux pas me laisser précipiter ni dominer par une impulsion étrangère à mes propres sentiments. Je m'arrête là où je crois apercevoir la limite du juste et du vrai; et, respectant la liberté de tous, je désire aussi que la mienne soit respectée.

On a manqué envers moi à tous les égards que se doivent les hommes entre eux; on n'a gardé aucune mesure; on a perdu tonte retenue. J'ai révéré la liberté de la presse jusque dans cet abus, le plus intolérable de tous; je ne me suis pas plaint; j'ai souffert en silence, attendant mon soulagement du bon sens du public; et mon absolution, du suffrage des gens de bien.

On a blessé ma liberté de conscience en m' interpellant sur un acte de ma religion, et en me plaçant dans l'alternative : ou d'en parler avec légèreté , ce que les uns auraient qualiûé d'impiété ; ou d'en parler avec un sérieux que d'autres n'eussent pas manqaé d'appeler fanatisme.

Je ne suis impie ni bigot Je suis né catholique, et ne ferai pdnt abjuration, même avec la perspective d'être applaudi par ceux qui me blâment d'avoir assisté à une procession.

On ne me verra point non plus intolérant ni inquisiteur. Je suif antagoniste des ultramontains. L'éditeur par deux fois des libertés de l'Église gallicane, le défenseur du Constitutionnel, l'avocat sur la plaidoirie duquel a été rendu le célèbre arrêt de Paris du 5 décembre 1825, ne devrait pas être réduit à le proclamer.

Du reste, je n'imiterai pas celui qui signait, capucin indigne. Voltaire seul avait assez d'esprit pour faire trouver cela charmant.

Si quelqu'un a voulu se jouer de moi, je ne me suis joué de personne.

Je ne suis point Jésuite; les Jésuites en sont plus convaincus que qni que ce soit. Mais, avec une opinion faite sur leur insti«

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tut, je ii*ai point d'aversion pour les individus, et ne suis Tennemi d'aucun d'eux en particulier.

J'ai visité Saint- Acheul en 1825, et j'y ai été bien accueilli. Là du moins on n'a pas fait querelle à mes opinions; on n^a point essayé de me séduire : en tout cas, on y aurait bien mal réussi ; quafre mois après j'ai plaidé pour le Constitutionnel!

On me plaçait alors sur le pinacle; on m'accablait d'éloges outrés; on était injuste pour moi envers le reste du barreau; on oubliait que dix autres avocats auraient plaidé la même cause aussi bien que moi , mieux peut-être ! Le lendeYnain de ma plaidoirie, j'aurais dû jeter mon anneau dans la Seine!....

Une nouvelle cause m'appelle à Amiens au mois de juin dernier. Je dîne , en 1826 , dans la même maison où j'avais déjeuné en 1825; et voilà qu'on me représente comme ayant abdiqué toute idée libérale, et fait apostasie de mes sentiments constitutionnels !

Amis faux ou maladroits de la liberté, attendez la première occasion où, naturellement et sans affectation, sans sortir des limites de mes devoirs et de ma profession, en traitant des sujets qui n'excèdent point mon ressort, j'aurai à me prononcer de nouveau ; attendez , et vous verrez si je ne suis pas en tout le même cœur et le même bomme qui sut défendre pendant douze ans et vos gloires militaires, et vos fonctionnaires civils, et vos libertés religieuses, et vos hommes de lettres, et vos ingrats journaux !

Non, non, s'il est vrai que j'ai visité des Jésuites, je puis le dire avec mon généreux ami Emmanuel Dupaty, le seul qui n'ait pas craint de mè défendre à découvert, ils ne nCont pas plus rendu jésuite que je ne les ai rendus constitutionnels; et, comme l'a dit encore le Drapeau blanc, ma visite a eu lieu sous toutes réserves de droit.

Je ne m'attendais pas, en allant à Saiot-Acheul , à y voir une procession du saint sacrement : mais, quelles que soient les injures que m'a valu cette circonstance assurément fort imprévue , je me reprocherais comme une faute grave d'avoir fui de la Maison à l'aspect de cette cérémonie; et des éloges, aussi nombreux que les satires dont je suis l'objet, ne me consoleraient pas d'une telle irrévérence. Je me disposais à marcher confondu avec le commun des fidèles, lorsque des instances, que je n'avais point méritées et auxquelles je n'aurais pu résister plus longtemps sans scandale, m'ont forcé d'accepter un des cordons du dais. Faut-il donc que je m'en excuse comme d'une faiblesse ou d'un attentat ?

Ce n'est ni Tun ni l'autre : c'est seulement une preuve de mon respect pour les choses saintes. En 1808, j'ai porté le cordon du dais de Saint- Severin avec le bâtonnier actuel de TOrdre des avocats et MM. Hemery et Dehaussy ; personne ne nous a blâmés. Est-on donc moins tolérant aujourd'hui que l'on est devenu plus libre?

Mais il y avait des Jésuites à Saint-Acheul ! — Je n'hésite point à le croire, quoique M. le procureur général d'Amiens, que j'avais vu la veille, ne me l'ait pas dit Mais Dieu est-il donc

janséniste ou jésutte? et le saint sacrement n'est-il pas également saint partout?

Au surplus , mon opinion sur la question des Jésuites est fixée depuis longtemps. Les arrêts des Cours souveraines les ont condamnéis; les édits de nos Rois ont supprimé leur société; aucune loi ne les a rétablis en France; la bulle de Pie VII est sans force parmi nous. On ne peut tolérer ce que la loi défend : et s'il existe en France des Maisons tendes d'une manière telle quelle, mais non autorisées par la loi, c'est aux Magistrats, bien avertis, d'y pourvoir avec sagesse , après mûre délibération.

Mais après avoir émis cette opinion comme jurisconsulte et comme citoyen, mon devoir est rempli. Celui des procureurs généraux commence, et j'attends....

II y a plus : si, tôt ou tard, l'autorité^ une fois mise en mouvement^ agissait avec trop de rigueur; si, non contente d'appliquer le remède légal établi contre les associations non autorisées, elle exerçait contre les personnes des sévérités qui prissent à leur égard le caractère de persécution individuelle; l'Ordre des avocats leur offrirait mille défenseurs, et je plaiderais pour un jésuite aussi fortement que pour un constitutionnel.

Rien au monde ne me fera sortir de cette ligne de tolérance, de justice et de modération.

Paris, ce 10 juillet 1826. Dupin , avocat.

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