IV. Opinion des journaux sur U même sujet
Les journaux voulurent aussi donner leur avis sur cette réponse. Le Courrier et autres de sa couleur Facceptërent en faisant de la palinodie. Mais leurs adversaires n*avaient garde de les tenir quittes à si bon marché : on en va juger par les eztraîls qui suivent :
Le ùrapeau blanc du 14 juillet 1826 : « \ous insérons, quoîqu'après le ConsUlulionnel et le Courrier, la lettre de M. Dupin. Elle est pleine de dignité, de franchise et de sentiments élevés. Voilà comment on rend honorables à la fois et sa profession et tes opinions. Elle fera rougir, sMb en sont capables, certains hommes de leur bassesse et de leur grossièreté, et quelques antres du mensonge qu'ils ont voulu sciemment accréditer.
n Nous n'avons jamais cru un moment , ni feint de croire, que M. Du pin fût devenu ultramontaiu pour avoir accepté k diaer chez des jésuites; mais nous F avons considéré comme un homme d'un grand talent, d'un noble caractère, d'un esprit élevé, et nous l'avons traité en conséquence. Celui qui prend pour devise : tolérance, justice et modération, a droit aux égards de tous les gens de bien , quelles que soient ses opinions religieuses et politiques, y*
Le même numéro confient un article de fond sur les réputations, les jalousies et Tcsprit de dénigrement de l'époque
u L'envie et la haine prennent parfois un caractère de méchanceté sans égal. Ce qu'exigent de vous ces hommes qui crient si haut et vantent si fort leur indépendance, c'est que vous vous rapetissiez comme eux, que vous soyez des leurs, que vous vous abreuviez à la même coupe; c'est à ces titres seuls qu'ils vous ménagent et vous respectent La fureur d'égalité qui les agite, a pour but Yahaissèment de ce qui s'élève, n
Enfin, dans son numéro du 16 juillet, la Gazette universelle de Lyon, qui avait la première appelé l'attention sur la visite à Saint' Acheul, en glissant la nouvelle pour donner à ses correspondants l'occasion de la reproduire, chante aussi la dernière antienne, et en affectant de prendre mon parti, elle s'exprime en ces termes :
AXNëXKS. 499
u Voilà la tolérance du parti qui a inscrit ce mot sur ses bannières. Il a longtemps déclamé contre Tesprit exclusif des dévols; cet esprit peut-il être comparé à celui des dévots du libéralisme? 11 est vrai qu^on conçoit parfaitement le dépit qu^inspire au parti révolutionnaire la conduite de M. Dup^n. Il est très- probable» et ils le savent bien , que la visite de cet avocat à Saint-Acheul ne Fa pas guéri de ses préventions contre les Jésuites , puisqu*il les a encore manifestées dans le procès du Constitutionnel ^ après une première visite à rétablissement de ces Pères. Mais au moins si M. Dupin croit devoir encore s'opposer atuc Jésuites ^ dans des vues politiques , et diaprés Topinion erronée qu*il s'en est formée, il ne peut pas partager , aujourd^bui qu'il les connaît personnellement, la baine inique et furibonde du libéralisme contre eux; il doit avoir en dégoût les déclaniations grossières par lesquelles on cherche à les flétrir et à en faire aux yeux de la populace un objet do haine ou de terreur. M. Dupin ne peut plus avoir de discussion sur les Jésuites qu'avec les politiques et les honnêtes gens, et cette discussion par conséquent se trouve renfermée dans des limites inaccessibles à Tintelligence et aux passions de la multitude. C'est là ce qui désespère le parti. »
Il y a du vrai dans ces réflexions; et l'auteur de l'article connaissait certainement mes lettres au Père Loriquet au sujet de sa société. Après la mort de ce dernier, l'auteur de ta vie en a publié f{\ï%\({\xes fragments ; c'est un motif pour moi de les donner en entier,
\. Correspondance avec le Père Loriquet.
Saint- Aclienl , le 30 mars 1820.
Monsieur, £n vous remerciant de l'honorable marque de souvenir que vous venez d'ajouter à celles que nous avons reçues de votre part peu après votre voyage d'Amiens , je ne puis me dispenser de vous dire combien vivement nous avons senti ce qu'a eu d'obligeant pour nous l'éloquent silence auquel vous vous êtes condamné dans un procès trop célèbre^, où tout autre que vous, monsieur, eût peut-être cédé à la tentation, si délicate en cette circonstance , de tout sacrifier aux convenances du jour, aux passions de l'auditoire, et surtout aux intérêts de sa partie.
1 Procès en calomnie de la famille La Ckalotaiê contre le journal V Étoile. J'atnstaii eomme cenieil M. Bernard, plaidant pour la famille de nilastre et conragens procareur général da Parlement de Rennes ; Henneqain était l'avocatdujonrnal fAiotfe.
Veuillez agréer de nouveau Texpression de ma gratitude et de mon respectueux dévouement. Signé , Loriquet.
Saint- Acheul , le 24 avril 1826.
Monsieur, Les réflexions que vous voulez bien m*adresser dans votre lettre du 5 de ce mois sont pour moi une nouvelle preuve de rintérét que vous conservez à Saint-Acheul , c'est-à-dire aux personnes qui le composent. Que ne puis-je obtenir que cet intérêt passe des personnes aux choses !
Quand vous m'avez écrit, vous veniez d'entendre M. Bernard; il a frappé fort, je le crois, mais a-t-il frappé juste? Vous avez depuis entendu M. Hennequin. Comparez les faits, les autorités de part et d'autre , et jugez. Je ne parle ici que de la question de justice et d'innocence.
Pour ce qui est de là question légale, c'est autre chose; elle n'est et ne peut être en faveur des condamnés. Mais vous le savez, et mieux que moi, plus d'un procès a déjà dû être revisé, et plus d'une condamnation réformée. Si, par hasard, ou plutôt par malheur, la magistrature du dix-huitième siècle avait erré en un point quelconque , pourquoi celle du dix-neuvième se refuserait-elle à réparer l'erreur ? Ici, je ne puis m'imaginer que la forme doive l'emporter sur le fond , ni même qu'il y ait hi dans une affaire qui n'est qu'un arrêty intervenu sans que les condamnés aient été même entendus dans leurs défenses.
Quoi qu'il en soit, je crois que c'est une bonne pensée que celle qui m'est venue de vous prier d'accepter un petit ouvrage qui pourra servir de suite ou d'appui au plaidoyer de M. Hennequin, et gagner à l'ancienne Compagnie de Jésus un suffrage auquel je suis bien sûr que la nouvelle attacherait un grand prix.
Pour ce qui nous regarde personnellement, voilà les feuilles libérales qui continuent à s'escrimer tout à leur aise sur notre compte, et à verser calomnies sur calomnies. Il faut qu'elles comptent bien sur notre patience. Il serait si aisé de les attaquer en diffamation ! Vous avez vu le bel article des Débats du 8 de ce mois. La vérité est, 1° que nous n'avons jamais eu aucun rapport avec le testateur; 2° que son legs était , non un bien de famille ou un produit de son industrie, mais un dépôt bien réel; 3° que c'est contre notre volonté expresse et souvent manifestée, que le légataire s'est déterminé à soutenir un procès ; 4® enfin , que c'est non-seulement sans notre aveu, mais encore à notre insu, qu*'il a interjeté les appels qui ont abouti à l'arrêt définitif. Tout cela peut vous paraître singulier, paraîtra même incroyable
à ceux qui ont rédigé rarticle dont je parle; tout cela néanmoins est Fexacte vérité. Mais cette vérité restera probablement inconnue, à moins que le légataire ne la dévoile au public; et un historien abusé s'emparera un jour de ce procès comme d'une pièce de conviction à laquelle il n'y aura rien à répliquer.
J'ai laissé couler ma plume ; il est temps de l'arrêter, malgré l'envie qu'elle aurait de courir encore , au risque de vous fatiguer. Je me borne donc à vous offrir les hommages de tous mes collaborateurs ; j'y joins la nouvelle assurance du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteui:,
Signé, LoBiQUET.
Parii, ce 29 avril 1826.
Monsieur, J'ai entendu M. Hennequin, et j'aime à lui rendre le même témoignage qu'à M. Bernard ^ J'avais même envie de vous en écrire avant d'avoir reçu votre lettre. M. Hennequin a montré un très-grand talent; il a traité la question légale avec supériorité, et la question de fait avec beaucoup d'art et de dextérité. Cependant, dans mon opinion, il n'a pas réussi à faire croire que les juges avaient été coupables et les condamnés innocents; il n'était point partie capable pour reviser le procès de son autorité privée.
Du reste , je conviendrai que les Jésuites ont été l'objet de beaucoup de calomnies mêlées à des reproches fondés; que des faits particuliers ont été trop généralisés; que les idées et les crimes d une époque ont quelquefois été transportés à des temps différents; mais si l'attaque n'a pas toujours été mesurée ni de bonne foi de la part des agresseurs, peut-on dire que les a/x>lofjies aient toujours réuni la sincérité, la modération et la bonne foi ?
Je lirai le livre que vous m'envoyez, et je le lirai sans prévention, car je n'épouse les haines d'aucun parti et ne veux dépendre en tout que de ma conviction; mais, dès à présent, voici où je vois la difficulté ; on l'élude de part et d'autre.
1" On oppose aux Jésuites d'anciens crimes, d'anciens livres, une morale telle quelle.
2p Ils répondent par les grands services qu'ils ont rendus à l'éducation.
La question reste entière au milieu de l'accusation et de l'excuse :
< Plaidoiries ponr la famille La Chaloiais contre le journal V Étoile,
D'anciens crimes peuvent être réjelés sur ceux qui les ont commis, de mauvais livres. sur ceux qui les ont faits, une manvaîse morale sur ceux qui Font enseignée ou pratiquée : et le tout sur des temps barbares ou malheureux.
Les services rendus à T éducation sont un fait particulier, digne d* éloge et de reconnaissance. Je Fai dit et m*en souviens bien : tt quand on fait de bons élèves , on peut les présenter avec confiance et avec orgueil à ses amis et à ses ennemis. »
Mais, dans Tétat actuel des choses, la question est de savoir si les jésuites, bien que rétablis par une bulle du pape, peuvent exister en France comme corps, collège et société, sans une loi qui admette jExmr VÉtat ' ce que ht bulle a admis pour la chrétienté ? Sur cette question toute légale^ je dis non, ils ne peuvent exister légalement , s'avouer hautement tels, ni être tenus pour tels, jusqu'à ce qu'il y ait &>i
Autre question : Si cette loi était présentée, devrait<^lle être admise ? Même question qu'en 1561 et 1603 : question toute poUr Uque, où le passé ne serait pas sans influence. Et j'avoue que si tout ce qu'on dit des constitutions élastiques des jésuites est vmi, s'ils n'en voulaient rien rabattre, et que l'on dit encore pour eux : Sint ui tunt, aut non iint, je dirais : Eh bien! qu'ifs ne soient pas.
S'il était vrai surtout qu'à leur institut se rattachât de nos jours une Congrégation vaste qui comprit toutes les classes de citoyens, avec des intentions d'influer sur la marche de l'adminislration et du gouvernement; catholique. Français, sujet fidèle, citoyen îneorruptible, je dirais avec le pieux Billecoeq : Kon, Une faut pas les rétablir.
Mats, avec des modifications propres & rassurer la fidélité et le patriotisme contre l'influence étrangère et des agitations locales , alors la question n'étant plus que d'utilité, beaucoup d'hommes sages pourraient déposer leurs craintes , et n'espérer que de bons résultats, en prenant de bonnes précautions.
Jusque-là , les Jésuites ne sont que de contrebande.
Je ne sais, monsieur, si quelqu'un vous a encore parlé sur cette question avec plus d'abandon , de confiance et de sincérité; mais voilà ma pensée. Je reviendrai encore sur ee sujet après avoir hi votre volume.
Vous m'étonnez par ce que vous me dites du procès dont tes journaux viennent de rendre compte. Vous y opposes des déné-
< L« France.
galions si positives qu*on ne peut qu'attendre et désirer des explications.
Je suis bien reconnaissant, Monsieur, du souvenir aimable de vos savants collaborateurs : veuillez être auprès d'eux Tinterprëte de mes sentiments affectueux, et recevoir pour vous-même Tbommagedu respect avec lequel j'ai Thonneur d'être, Monsieur, votre très-obéissant serviteur. — Signé, Dupin.
Saint-Achenl, le S juin 1126.
Monsieur, Je vous ai parlé hier d'une apologie de la compagnie de Jésus publiée lors de sa dissolution. Permettez-moi de vous faire hommage d'un exemplaire de cet ouvrage. Si , contre mon attente, il laissait encore quelques doutes dans votre esprit, vous me feriez un véritable plaisir de m'en faire part; je m'efforcerais de les éclaircir. Plein de droiture et ami de la vérité, rien ne vous empêchera de l'adopter dès que vous l'aurez reconnue, et de vous en établir le défenseur.
Veuillez agréer l'assurance bien sincère du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur. — Signé, Loriquet.
Paris, ce 24 juin 1826.
Monsieur, J'ai terminé la lecture du volume in-12* dont vous m'avez gratifié : les apologies me plaisent en ce sens qu'elles sont des défenses, et que l'éloge, si insupportable quand il n'est pas motivé , s'excuse quand il est employé pour répondre à des accusations.
En pareille matière, il faut entendre les deux parties: j'ai déjà lu sur la présente question beaucoup de choses pour et contre, et le résultat de mon opinion est que toutes les accusations n'étaient pas vraies, et que toutes les réponses ne sont pas également heureuses; il y a eu passion des deux côtés : Iliacos intra muros peccatur et extra.
Relativement aux jésuites, il y a deux questions : l'une actuelle, Pautre éloignée , et je ne crains pas plus d'en dire mon avis par écrit que verbalement.
La première est de savoir si d*après les lois existantes, ils peuvent se reproduire en France sans se mettre en opposition avec les règles établies?
La seconde, s'il serait, en effet, bon et utile de les rétablir par une loi nouvelle?
^ Apologie des Jésuites, par le P. Gérntti.
Wé AWEXES.
La première est une question de droit II n*y a pas à balancer pour un jurisconsulte, un magistrat, un publiciste : la législation actuelle ne permet à aucun Ordre religieux de s'établir eu France de soi-même, sans autorisation de la puissance publique; je m*en suis expliqué nettement dans les conférences sur le mémoire à consulter de M. de Montlosier.
La seconde question est de politique et de législation. Li reviennent tous les anciens griefs, foules les anciennes préventions ; et je conçois dès lors Futilité des apologies pour réconcilier les esprits avec un Institut qui depuis si longtemps leur est présenté sous un jour odieux.
Je crois qu'un homme d'État serait fort embarrassé sur cette question entre les deux opinions qui se déclarent. Le nom de jésuitisme a reçu dans la langue une acception si malheureuse et devenue si populaire, que je trouve déjà dans le mot seul la plus énorme difBcuIté.
Qu'à cela ne tienne, dira-t-on, on prendra une autre dénomination : mais 1& encore, c'est-à-dire sur le fond, on fera pressentir aux gouvernements les plus grands dangers, en tant que la Société aurait pour but secret des empiétements politiques. On rassurerait quelques souverains, que les peuples ne le seraient pas!
La congrégation alarme vivement des hommes sincèrement religieux et monarchiques, tels, par exemple, que le vertueux M. Billecocq. Une opposition vive se déclare, elle se compose d'éléments divers; elle s'accroîtra encore; et certainement, même avec une majorité disposée, un rétablissement /niref simple de la Société ne passerait pas. On voudrait dans la loi des articles pour définir et régler l'Institut ; et reste à savoir quels ils seraient : on se rappelle le fameux Sint ut sunt.
Quant à présent , la question première est donc résolue contre les jésuites; et la seconde, annoncée par quelques-uns, excitera certainement de vifs débats.
Pour mon compte, je suis loin d'être complètement rassuré sur cette dernière question : et si j'étais appelé à la résoudre , je ne me prononcerais ni d'après les apologies, ni d'après les censures; mais par une appréciation sérieuse des faits.
Voilà, Monsieur, mes aperçus sur les difficultés que j'entrevois et que vous pressentez mieux que moi.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très-obéissant serviteur. — Signé, Dupin.
P. S. J'achevais cette lettre^ lorsque la Gazette universelle de
AWEXfcS. 505
Lyon d'abord et puis la Quotidienne ont raconté que j'avais assisté à la procession du saint sacrement à Saint-Acheul!!!!
Et les autres journaux, notamment le Courrier ^ de regarder cet acte comme une contradiction, et de gloser sur un fait de cette nature !
Absurdité des deux parts : l<* On ne devait pas me remarquer à la procession ; ce n'était pour personne une affaire d'ostentation , mais bien un acte religieux, â"* En le remarquant , personne n'avait le droit de me louer ni de me blâmer. C'est un acte de ma vie privée; et à défaut de charité chrétienne, la tolérance philosophique devait me pardonner d'avoir agi selon mon gré dans une affaire où j'ai bien le droit à mon tour de réclamer pour moi la liberté de conscience.
Je ne me suis engagé avec personne à être païen , idolâtre ou scbismatique : si j'eusse été au prêche, on l'eût trouvé bon; si je faisais abjuration , comme le prince de Salm , certaines gens me porteraient aux nues. Et parce que, né catholique, je fais un acte de la religion catholique, me voilà interpellé de répondre par le Courrier ? y&ï été voir aussi les Trappistes : demande-t-on pourquoi ?
Mais c'est à Saint-Acheul ! ehl qu'importe? Le saint sacrement de Saint-Acheul est-il jésuite? Dieu n'est -il pas Dieu partout?
Ceci est affligeant. Ami sincère de la liberté , je vois que ceux qui en prennent la défense avec le plus d'ostentation sont souvent ceux qui l'entendent et la respectent le moins. Qu'y faire? Rester le même : affectueux pour tons les gens de bien, de quelque parti qu'ils soient, et n'être soi-même d'aucun parti, sauf à être méconnu et froissé par tous: en peu de mots, bien faire et laisser dire.
Page 228.