CONSULTATION MONTLOSIER
Procès fait à la Congrégation des Bacchanales.
Cette publication est en réalité une annexe de la Consultation Montlosier : — Elle fut faite à son occasion , et parut dans le même temps (1826).
Quoique ce ne soit qu'une traduction presque littérale de l'historien latin, les analogies parurent frappantes. Deux éditions en petit format, tirées à un grand nombre d'exemplaires, se succédèrent et furent épuisées rapidement.
On reproduit ici cet épisode de l'histoire Romaine, avec la courte préface mi«^e en tête des éditions de 1826.
Procès fait à la Congrégation dite des Bacchanales, tan de Rome 566, environ 186 ans avant Jésus^Càrist. Traduit de Tne-LivE, par M. Dupin, avocat, avec cette épigraphe: Qui qualesque sint (Tite-Live.)
tt Si ToD pouvait douter de la vigilance avec iaqoeija tout Etat policé doit veiller aux associations qui se forment sous le manteau religieux, il suffirait de rappeler le procès fait à Rome à la Congrégation des Bacchanales.
» Au premier avis qu'en eut le Sénat, on le voit proaoncer le Caveant consules, formule presque équivalente à la déclaration moderne, que La patrie est en danger, ou à la mise en état de siège. Les consuls comprennent toute Tétendue de learmiisioo; ils joignent la prudence à l'énergie; et la république est délivrée d'un péril plus grand qu'aucun de ceux qui l'avaient auparavant menacée : Nunquàm tantum malum in republicâ fuit, nec ad plures nec ad plura pertinens ^ dit l'historien à qui nous aLloat emprunter toutes les circonstances de ce grand événement. »
Procès de la Congrégation dite des Bacchanales.
L'épitomé que Daniel Heinsius a placé en iêie du livre X|JUI de Tite-Live^ donnerait envie de le lire à ceux mêmes qui n'auraient pas eu la pensée de le rechercher. Bacchanaliay sacrum grœcum, et quidem noctumum, scelerum omnium seminarium, quum ad ingentis turhœ conjurationem pervenisset, à Constde investiga-tum, et mullorum pœnâ sublalum est. u La confrérie des liaccha^ nales, sorte de dévotion grecque, dont les mystères se célébraient la nuit, séminaire de ioutes sortes de crimes et de débauches, ayant déjà engagé dans sa Congrégation un grand nombre de citoyens, fut recherchée par le consul et réprimée par la punition de plusieurs coupables. »
L'an de Rome 566, environ 186 ans avant Jésus-Christ, sous le consulat de Spurius Posthumius Albin us et de Harôus Philippus ; ces magistrats , après avoir pourvu aux soins de la guerre et au gouvernement des provinces, s'occupèrent de la question des conjurations clandestines, quœstio de clandestinis conjuration nibus décréta est.
Un Grec ignoble {Grœcus igtiobilis), ignare, et dépourvu des avantages que cette nation vive et spirituelle avait souvent déployés pour l'éducation de la jeunesse et la culture des sciences , mais homme superstitieux et faisant l'inspiré [sacrificutus et vates\ vint d'abord en Étrurie; et là^ au lieu de professer ouvertement la morale religieuse et l'horreur des crimes, se mit à
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prêcher en secret des mystères cachés, et à enseigner des pratiques superstitieuses {occultorum antisUs sacrorum).
Il ne s'était d'abord ouvert qu à un petit nombre dlnitiés; mais bientôt sa doctrine se répandit peu à peu parmi les hommes et parmi les femmes^ : doctrine relâchée, qui s'alliait avec la tolérance de la bonne chère et des plaisirs , pour caresser les imaginations et leur offrir quelque attrait, additœ voluptates,... quo plurium animi illicerentur.
L'historien décrit les désordres commis par les affiliés; ce n'étaient pas seulement des actes de débauche; mais de l& aussi, de cette boutique {ex eâdem qfficinâ), partaient de faux témoins, des lettres supposées , des attestations infidèles et des jugements corrompus Falsi testes, faUa signa, testimaniaque, et juditia ex eâdem offieinâ exihant.
Multa dolo, le dol et la ruse j venaient au secours de la violence.
Ces afQliations gagnèrent de l'Etrurie jusqu'à Rome , oà elles se propagèrent à la manière d'un mal contagieux. L'étendue de la ville, où certains désordres étant plus habituels étaient aussi moins remarqués , les déroba quelque temps & la surveillance des magistrats ; enfin le consul Posthumius en eut avis.
Un jeune homme, nommé ^^butius, resté orphelin et ayant perdu ses tuteurs, avait été confié aux soins de sa mère, remariée en secondes noces à T. Sempronius. Ce beau-père avait mal géré les affaires du pupille; il était hors d'état d'en rendre compte, et il fallait ou perdre ^butins , ou le placer , de quelque manière que ce fût, dans une position dépendante : Aut toUi pupillum, aut obnoxium sihi vinçulo aliqno fieri cupiebai. Le tuteur ne trouva rien de mieux que de faire entrer son pupille dans la société corrompue des Bacchanales : Via una carruptelœ Baechanalium erant.
La mère d'^butius le fait appeler : elle lui dit « que pendant qu'il était malade elle avait fait v<BU, s'il recouvrait la santé, de le faire initier aux mystères de Bacchus; que, le voyant guéri, elle voulait en conscience acquitter sa promesse, et que son fils eût à s*y disposer. «
iflbntîus se fût peut-être renda aux désirs de sa mère ; mais il en fut détourné par sa maîtresse (Hispala Feeenià)^ qui, craignant de perdre son amant, lui fit une horrible peinture de ce qa^elle avait appris au sujet de l'association.
^ Initia erant , qnm primo pancii trmdita innt : deindè vnlgiri coipta p«r virot, mnlierefqiie.
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Effrayé par ce tableau, le jeune homme déclara à sa mère qu^il ne serait point profès dans Tordre des Bacchanales : Negat ini" tiari sibi in animo esse.
Le beau-père était présent; il s'irrite, il s'enflamme, et fait jeter le fils à la porte par quatre esclaves.
Le malheureux jeune homme, ainsi chassé de la maison paternelle, se retire chez sa tante ^Ebutia, lui expose la cause de sa disgrâce; et par son conseil il va révéler le £ait au consul Posthamius.
Ce magistrat lui dit de revenir dans trois jours ; et il emploie ce temps à s'assurer de la moralité du révélateur et de sa tante \<^butia : il interroge celle-ci; il lance aussi un mandat d'amener contre Hispala , qai d'abord nie , puis montre des craintes sur le mauvais sort que peuvent lui faire éprouver les affiliés ; elle demande même qu'on lui procure un asile hors de l'Italie , où elle puisse terminer ses jours à l'abri de leurs coups : le consul la rassure; elle paHe enfin, et révèle les statuts de l'association : Origi' nem sacrorum expromit.
Ce n'avait d'abord été qu'un oratoire de femmes , primo sacra-' rium id feminarum fuisse. Les hommes n'y étaient point admis. Mais ensuite les statuts reçurent différents changements, àiciès^ disait-on, par l'ordre des dieux, tanquam deûm monitis, Hispala expose les désordres dont elle se dit informée : la fantasmagorie déployée dans les mystères , pour effrayer les néophytes et dominer les imaginations : elle ajoute que cette Congrégation, au point où elle est arrivée, comprend un grand nombre de personnes; qu'elle forme, pour ainsi dire, un autre peuple au sein de la nation : muUiludinem ingentem, allerum jàm propè populum esse. Elle compte quelques nobles , en hommes et en femmes, in his nohiks quosdam viros , feminasque j on capte, on séduit la jeunesse, captari œtateSy etc.
Ces révélations terminées , Hispala renouvelle ses prières pour que l'on veille à sa sûreté. Le consul y pourvoit, ainsi qu'à celle du jeune i^butius. Il fait ensuite son rapport au Sénat
Les sénateurs sont frappés de terreur. Patres pavor ingens cepit: ils craignent, dans l'intérêt public, que ces Congrégations et ces assemblées nocturnes ne couvrent quelque dessein caché , quelque danger secret; ils tremblent qu'à leur insu, dans leurs propres familles, ne se trouvent des affiliés de ce qu'ils regardent comme un complot '.
' Quùm publico nomine , ne quid es conjarationei cœtni qne noctarni fraodii occults antpericnli imporlarent , tùm privatim snorum qaisque vicem, na qnif affinif ei nos» esset.
Toatefois ils commencent par rendre grâce à Poslhamios de ce quil avait exploré cet événement avec aatant de sagacité que de pradence et de discrétion : passant ensuite à la délibération , le Sénat ordonne aux consuls d'instruire extraordinairement sur tout ce qui avait rapport à Tassociation des Bacchanales et à leurs mystères : on promet des récompenses aux révélateurs ; on prescrit de rechercher soit dans Rome, soit au dehors, les chefs, hommes et femmes,- de la Congrégation : SacerdoUs eorutn sacro^ rtim, seu viri seufeminœ essent, non Romœ modo, sedper omtùa fora et conciliahula conquiri. On publiera dans Rome et dans toute ritalie (in urbe Româ et per totam ItaHam) une proclamation : tf pour défendre à tous et chacun des membres de la Congrégation de se réunir et de s'assembler : ne quis qui BacchU initiatus esset cdUse aut convenisse caussâ sacrorum velit. n
L'autorité municipale {MdiUei pUbis) fut spécialement chargée de veiller à ce que rien de ce qui aurait trait au culte ne se fît en secret. La juridiction des Triumvirs auxquels on adjoignit quelques constables\ fut chargée de disposer des garder dans les divers quartiers, pour prévenir les attroupements et les incendies.
Ces précautions prises et chacun étant à son poste, les consuls convoquèrent l'assemblée du peuple ; et après avoir adressé aux dieux du Capitole la prière accoutumée, Posthumius s'exprima en ces termes :
b Romains, dans aucune occasion il ne fut plus convenable et plus nécessaire d'adresser aux dieux de la patrie celte prière solennelle qui vous avertit que ce sont là les divinités qui doivent être réellement l'objet de votre culte , que vous devez honorer et prier à la manière de vos aïeux ; et non ces dieux dont le culte superstitieux et dépravé n'offre à ceux qui l'exploitent qu'une occasion et un prétexte d'agir au gré de leurs passions, et d'oser toutes sortes d'attentats. Je ne sais , au reste , ni ce que je dois taire, ni ce qu'il conviendrait de vous révéler; je crains également, et d'être accusé de négligence si je vous laisse ignorer une partie des faits, et de jeter au milieu de vous un trop grand effroi, si je mets tout à nu. Quoi que je dise, songez toutefois que je resterai encore au-dessous de Ténormitédu sujet..» — Après avoir rappelé les bruits répandus sur l'existence de cette association et sur son objet, le consul reprend : « Quant au nombre des afQliés, si je vous dis qu'ils sont plusieurs milliers, il faudra vous en effrayer, à moins que je ne vous dise en même temps qui et quels ils sont : Qui quaksque sint,
* Adjntores Triomvirif quinqae viri d*ti
« En premier lieo, il y a un grand nombre de iemmcft, el c est là Forigine do mal, wnUierum magma pmr$ est; eosaîie les hoOH mes lei plus semblable! ana femmes par lenr mollesse, lenr Duia* Ibme, kar relâchemenL Celle Congrégation ncst pas encore r»» doaUble à rÉtal; cependanl elle acquiert et prend cbaqno jonr de noorelles forces: K^Utu mdkàe vâreg camjwrmiio, cmiermm m^ cremenlum ingens tirium habel, quod in diufbÊTuJntmL
K Ce n'est que dans les occasions solennelles où rétendnnd db rÉiat est arboré an Capitole pour protéger la liberté des sufini-ges, on sur la con¥Ocalion des tribuns on de quelque antre ma« gistrat, que vos aieux ont voulu que le peuple put s'assembler; et partout ou il y a un rassemblement de citoyens, ils ont voulu que ce fût sous la préndence d'un magistrat compétent : Ei Mbjatwtgmi muUitudo euei^ ibi et Ugilimum rtcUfrem multiiudimit cemetnnf debere esse. • (Le consul en conclut que les assemblées noctufao et autres dont il a parlé sont illicites et ne peuvent être tolévéeiL Il insiste surtout snr le danger particulier qui menace la répuîblîque par Teurôlement des jeunes gens dans ces sortes d'alfiliatîoMi) c C'est de li, dit-il, c'est du sein de cette Congrégation qne toctt* ront ensuite les conscrits auxquels vOns confies des armes ponr la défense de vos propriétés, de vos lois et de vos familles 1 ^ ce m serait rien encore s'ils nen sortaient qu'efféminés, et qne du moins leurs jeunes cœurs n'eussent pas été corrompus par une fausse morale et livrés à la fraude, si menlem à fraude sîeimuissent. Jamais un si grand mal n'a travaillé la République; jamais un mal qui tint à tant de gens et à tant de choses : Aumçuàm tem^ tutn fnaiam in repuhlicâ fuit, nec adplures nec adfhara perU* nens. Tout ce que, dans ces derniers temps, nous avons pa remar* quer de corruption, de fraude, de vénalité, tous les pédiés qui nous affligent, sont sortis de cette Congrégation, soi-disant religieuse : Qaidquidin hisannis libidine, quidquid/raude^ guidquid scelere peccatum est^ ex iUo uno sacrario scitoU crium esse. Et comme tout ce qu'ils ont médité contre Tordre public n'est pas encore prêt, et qu'ils ne sont point encore en mesure d'opprimer la République , ils s'exercent dans des intrigues domestiques , an sein des familles. Cette Congrégation impie se tient dans l'obscurité; mais en attendant le serpent rampe, le mal croit cbaque jour : il est déjà si grand, qu'il dépasse la limite des intérêts par* ticujiers; il menace la République elle-même et la constitutUm de l'État «.
1 Adhùc privatis noxiîs , qnia nondùm ad rempablicam opprimendam isUt Tiriam est, conjaratio sese impia tenet : cr«scit st Mrpit qaotidie i
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» S* il n*y est pourvu, déjà leurs conciliabules égalent en nombre les membres de cette Assemblée nationale. Ils vous craignent à présent que vous délibérez en qualité de peuple romain; mais rentrés dans vos maisons, sur vos terres, ils s* assembleront à leur tour, et délibéreront à la fois et de votre perte et du salut de leur société. Alors chacun de vous devra trembler isolément. Vous devez donc désirer que chacun reprenne ou conserve de bons sentiments. Que les hommes égarés qui auraient pu se laisser entraîner à faire partie de cette association s*en détachent, et laissent le crime à ceux-là seulement qui Tout conçu. Car je ne puis être assuré qu*aucun des membres mêmes de cette assemblée ne se soit laissé surprendre par de faux semblants. Rien en effet n'est plus propre à faire illusion que ce qui se pratique en fraude mais sous le nom de la religion : Nihil enim in êpeciem fallacius est quàm prava religio. Du moment que certains hommes invoquent Dieu à Tappui de leurs criminels complots , une terreur subite sa glisse dans les âmes, et Ton craint, en vengeant les intérêts humains, de blesser les intérêts divins qu'on a eu soin de mêler aux choses profanes. » (Le consul rappelle les décrets et les sénatus-consuhes qui, de tout temps, ont proscrit et réprimé les abus pratiqués dans l'exercice du culte, et il fait Féloge de cette prudence des anciens Romains, qui n'avaient rien jugé de si dangereux pour la religion et pour l'État que d'autoriser des pratiques religieuses contraires au rit national et venues de l'étranger. Nihil œquè dissolvendœ religionis esse, quàm ubi non patrio, sed extemo ritu sucrijîcaretur,
«J'ai dû prévenir ainsi vos esprits, reprend Posthumius, de crainte que quelque superstition ne vint agiter vos âmes, lorsque vous nous verrez démolir et dissoudre les repaires de la Congregalion, soi-disant religieuse, des Bacchanales. Avec l'aide et la volonté des dieux nous en viendrons à bout : c'est sans doute parce qu'ils étaient indignes de tant de profanations secrètes qu'ils ont enfin permis que la révélation s'en fit au grand jour; ils n'ont pas voulu de celte publicité i>our offrir l'affligeant scandale de l'impunité, mais pour que les lois en prissent plus aisément vengeance. Le Sénat m'a chargé de -ce soin, ainsi que mon collègue. Nous nous en acquitterons sans relâche. Nous avons pris toutes les mesures convenables pour assurer le maintien de Tordre; prenez confiance, obéissez à vos magistrats, et veillez avec nous au salut de la République, n
majas est , qaàm at capere id fortona privala posait : ud iummam reifuhkcm ipeetat.
512 AXXEXES.
Je passe sous silence les mesares qui furent ensoile prises par les consuls. Tite-Live dit qu'après la séparation de TAssemblée, une grande inquiétude se manifesta, et dans Rome et dans toute lltalie. On Gt des arrestations ; on rechercha les chefs. Plusieurs furent punis de la peine capitale; ceux des initiés qui furent reconnus coupables de délits particuliers , furent traités selon la rigueur des lois; les hommes simples qui n'avaient été qQ*entraînés, et qui, liés par le serment d'association, n'avaient du reste rien commis qu'on pût leur reprocher, en furent quittes pour la peur ou pour un léger emprisonnement; quelques-uns furent admonestés en public^ les femmes furent remises à leurs maris et à leurs proches, pour être jugées en conseil de famille au' tribunal domestique.
Le Sénat chargea ensuite les consuls de veiller à la pleine et entière dissolution de cette Congrégation, à Rome d'abord et successivement dans toute l'Italie; de ramener l'ancien fuite à sa simplicité, et de le purger de toutes les superstitions dont les congréganistes l'avaient surchargé. On porta enCn un ténatusconsulte conçu en ces termes :
u Qu'il n'y ait plus d'associations ni congrégations de ce genre, ni à Rome , ni dans toute l'Italie. Si quelqu'un croit nécessaire à sa piété d'établir un oratoire particulier, qu'il en fasse la demande au préteur : le préteur en référera au Sénat, assemblé au moins au nombre de cent de ses membres; et le Sénat le permettra, s'il y a lieu, à la condition toutefois que ces sacrifices particuliers ne pourront pas se célébrer en présence de plus de cinq personnes; et qu'elles n'auront ni caisse commune, ni directeur, ni prêtre à leur tête, n
(Pages 235 et 242.)