AFFAIRE ISAMBERT
Article sur ks plaidoiries, par M. Paul Dubois (depuis directeur de l'École normale) dans le numéro du Globe du 17 mars 1827.
tt A quelque chose malheur est bon, » disait M. Dupin dans sa première plaidoirie. On conteste les principes, la discussion les mettra au jour; ils étaient oubliés, étouffés, ils vont revivre, et la société tout entière sera partie dans une cause dont, sans le courage d'un de ses membres , elle ignorerait encore le bon droit. Tel est, en effet, le résultat de ce procès intenté à M. Isambert. Seul, par un instinct de courage et de liberté, il a donné un con-
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&eil de résistance prudente. La police s* est irritée; elle a fait un éclat. Deux avocats célèbres ont pris la défense de leur confrère. Ils ont plaidé ; et ce que Isambcrt avait écrit comme d*inspiralion, a été confirmé par des arguments solides et par Tbistoire de notre législation. Ils ont plaidé , et à leur voix tout le Barreau français s*est ému : trois cent soixante-cinq avocats ont apporté le tribut de leurs études ; la législation de la police tout entière a été mise à nu , et nous savons maintenant à qui nous devons obéir et à qui nous devons résister.
» Honneur donc à Isambert ! comme Ta plusieurs fois répété M* Dupin; bonneur à Isambert, et pour sa première et généreuse inspiration, et pour sa persévérance plus généreuse encore! honneur à tout le Barreau qui s'est associé à sa cause ! Voilà une affaire comme il y en eut tant sous les vieux parlements : TOrdre entier des avocats, avec la jurisprudence des tribunaux, en lutte contre l'arbitraire soutenu des traditions de la police.
r) Certes, s'il est une cause qui convint à M« Dupin, c'est bien celle-là : on sait quelle affection il porte à tous les souvenirs parlementaires, avec quelle vivacité d'amour-propre il ambitionne de voir se rétablir l'espèce de ligue sainte qui unissait les juges et les avocats contre l'arbitraire ministériel. Défenseur d'un de ses collègues, défenseur des arrêts des Cours royales, organe de tout le Barreau français, il ne représente pas mal un des anciens du vieil Ordre; et vraiment il en a toutes les manières : énergie française, saillies libres, pointe d'érudition, vieux textes, vieilles anecdotes, rancunes de Palais, et avec cela un peu de faste religieux, et par moments une certaine emphase de soi-même, qui est encore un trait de physionomie antique. Et qu'on ne prenne pas ceci pour un reproche; toutes ces qualités s'allient singulièrement dans M® Dupin avec l'esprit de notre temps : il pense, il écrit en légiste du dix-neuvième siècle , et il plaide comme je me figure que plaidait Pasquier. Aussi , voulez-vous le comprendre , ne lisez pas ses discours, allez les entendre; car rien ne lui ressemble moins que ses phrases jetées sur le papier. Je l'ai bien observé pendant qu'il parlait et pendant qu'il lisait; car il y a çà et là des parties écrites dans ses plaidoyers : eh bien ! il lui est impossible de lire comme il a écrit; il corrige d'inspiration; il brusque des saillies ; il lui part des textes de droit romain auxquels il n'avait pas songé. Si par malheur il lit, comme, par exemple, Texorde du plaidoyer de mardi , sans doute cela est bien encore ;
mais il n'y a plut dWiginalité ; il n*y a plas ce mélange si piquant de ver?e logique , de passions comprimées et d'amères ëpîgrammes. Dans la phrase écrite, c'est la pensée ébauchée dans le cabinet; on y voit bien qu'en récrivant Fauteur compte sur Tau.dience popr la développer ; et c'est là seulement en effet qu'elle sort tout armée.
» Lorsque nous avons rendu compte de sii plaidoirie devant les premiers juges, nous nous sommes surtout attaché à moquer le caractère logique de l'éloquence de M* Dupin. Il y en a un ^utre non moins saillant : c'est le comique, et un comique tout à fait singulier; jamais développé, jaillissant par traits, et se mêlant avec un rare bonheur aux émotions même les plus pathétiques , aux réOezions les. plus graves, espèces de parenthèsfs que J'eiiprit toujours présent de l'orateur jette de sang-froid à son auditoire, mais en épurant. Il n'a pas le temps de s'arrêter; son raisonnement lui dit siiQs cesse : Marche, marche, comme celte fatalité dont parle 3ossuet ; mi^is son âme s'échappe, et s'échappe en ironie , cooune toute affection profonde qui ne peut s'épancher librement. De là des mouvements singuliers dans l'auditoire ; des rires mêlés d'émotions passionnées ; quelque chose de semblable aux impressions du parterre quand on représente Nicamède, Et qu'on n'accuse pas ma comparaison; c'est une pure analogie^ mais parfaite, et tout à fait propre à rendre ma pensée. Quiconque a entendu la plaidoirie de mardi dernier sera de mon avis; il y a une foule de traits de ce genre. Ma mémoire ne m'en fournit qu'un seul, mais frappant. L'orateur, énumérant les divers costumes qui ont successivement été imposés aux agents de police par nos divers gouvernements, était évidemment dominé par l'idée que chacun de ces costumes était comme un symbole de l'esprit de chaque gouvernement ; il avait indiqué cette idée en parlant de ce bâton ilanc du constable qui , selon les pensées généreuses des constituants, devait partout commander la paix. Puis il avait comme oublié ce rapprochement ingénieux. Bientôt il vient à lire la législation de l'an VIII , qui prescrit un uniforme bleu à parements écartâtes , boutons blaria avec le mot de paix, et un sabre pendu à une bandoulière de peau blanche. Tout à coup il s'arrête : Ltipaix! un sabre! s'écrie- t-i{ , c'est bien là k gouvernement d'alors!
a J'essayerais vainement d'exprimer ce qu'il y avait de colère et d'ironie, de vibrant et d'étouffé dans son accent. Un effet de voix ne se rend jamais : et c'est là ce qui donne un souvenir si vif d'un grand orateur et d'un grand comédien; c'est là ce qui fait
que celui qui raconte a toujours Tair d eiagérer aux yeux de celui qui n*a point vu et entendu. »
Le numéro du même journal le Globe ^ du mardi 19 décembre 1826 , contient un autre article sur M. Dupin, et une appréciation de sa réplique dans la même affaire.
« Cette réplique, si brillante et si forte, n'a pas duré plus
d'une demi -heure. Le temps lui était mesuré, et il semble que celte nécessité, comprimant sa force, en eût doublé le ressort : les raisons, les mouvements, les images, tout se condensait et éclatait par éruption, si j'ose ainsi parier. C'était une véritable fièvre; r auditoire en était agité comme Torâteur. 11 allait de crise en crise, palpitant, frémissant d'applaudir; et le moindre applaudissement eût fait mal. — C'est une chose bieit étrange que cette puissance de la parole humaine, que oetta fascination de Im pensée! Là, deux cents hommes délite appartenaient à un seul : leur âme vivait de la sienne; ils auraient souffert d'une idée qui ne serait pas venue de lui. S'arrêter une minute eût été une donleur; il fallait aller jusqu'au bout. Certes, pourtant, ce n'était ni la nouveauté ni la grandeur àe% idées qui produisait ce singulier état; on a pu en bien juger dans la copie des sténographes; — qu'était-ce donc? — Un homme tout entier, âme, voix, gestes « regards, dévoué à un raisonnement, et le prodoisant naïvement par tous ses sens à la fois. Peut-être aocune plaidoirie n'a mieox marqué le genre de M. Dupin : on peut dire qoe son éloquence est toute de tête, il subjugue, il entraine, nuis il émeot rarement 6ê ces grandes et majestueuses émotions qoi ravissent en agitant ; Tâme, avec lui, n'a guère de jen on de repos; c'est un enivrement de logique. »
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