LE LIEUTENANT GÉNÉRAL GILLY
Le minisire répondit gravement qu'il n'entreprendrait pas de discuter l'accusation ; mais que l'affaire étant renvoyée au conseil de guerre, le cours delà justice ne pouvait pas être interrompu. Grande maxime! Je répliquai, et tout en convenant que cela était vrai en thèse générale lorsqu'il s'agissait de délits ordinaires,, je dis que cela n'était pas vrai au même degré quand il s'agissait de délits politiques; qu'en «ffet le gouvernement ne poursuivant ces( derniers délits que dans l'intérêt de sa politique, il était toujours le maître d'arrêter les poursuites s'il estimait que sa politique avait plus à perdre qu'à gagner dans telle ou telle accusation. Or, lui dis-je, si vous voulez bien m' entendre dans ce qui me reste à vous dire , vous verrez vous-même s'il est de l'intérêt du gouvernement de laisser plaider en public des faits tels que ceux-cL . . .
Et alors, reprenant l'affaire du Pont-Saint-Esprit, je lui montrai le duc d'Angoulême, à la tête de troupes régulières, ayant pris de si mauvaises dispositions qu'il s'était laissé battre par le général Gilly suivi ëeulement de quelques paysans. Je lui racontai comment S. A. R. , ainsi vaincue et prisonnière de guerre du général Gilly, avait subi une capitulation dont les termes attestaient sa défaite et son humiliation,... en même temps que la protection que le général Gilly avait accordée à sa personne pour assurer sa retraite hors de France. — Et je le priai de vouloir bien considérer si ces faits ne feraient pas plus de tort au duc d'Angoulême qu'au général Gilly. Et comme il révoquait en doute Texiâtence de la capitulation^ je lui dis que V original était dans mon dossier et que j'en donnerais lecture à l'audience. «^Il se tut, et j'ajoutai encore que le général
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Gilly s'était montré plein d'égards cnver» son auguste prisonnier, et qu'il avait assuré sa retraite en le dirU géant vers le général Orouchy, qui avait ensuite (de l'aveu du gouvernement) favorisé son embarquement.
Or le général Grouchy, qtli était aussi sur la liste du 24 juillet 1815, et contre lequel on avait commencé des poursuites, bientôt après abandonnées, avait été rétabli dans tous ses droits et honneurs par ordonnance royale du 24 novembre 1819. — N'y avait-il pas mé** mes motifs pour en user ainsi envers le général Gilly ^ son subordonné ?
Ce fut alors comme dans \e% Plaideurê : Redîtes voire affaire. M. le ministre de la guerre me dit : Rédigez ce qu& vous venez de me dire en forme de Mémoire , et je le soumettrai au conseil des ministres.
Je me hâtai de rédiger ce mémoire, qui fut remis le 9 février par madame Gilly à M. le ministre de la guerre. — Et deux jours après , à la date du 1 1 février 1820, une ordonnance du Roi, arrêtée en conseil dei ministres et sollicitée par M. le Dauphin luio-méme, mettait fin aux poursuites et réintégrait le général Gilly dans ses grades et honneurs^
Mais l'ordonnance n'était pas encore expédiée; Gilly était toujours en prison , et un désir futile en soi^ naturel cependant , le désir qu'avait le général Gilly d'être rendu à la liberté le samedi 12 pour faire les jours gras avec sa famille ^ fit qu'il m'engagea à faire des démarches actives pour obtenir son élargissement immédiat. Je liie hàtal d'aller à la chancellerie pour en parler à M. le garde des sceaux, ministre de la justice.
Ce ministre était M. Siméon. J'avais l'honneur de le connaître. Il me reçut immédiatement Je lui exposai
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le sujet de ma visite et mon motif d'urgence. H s'agit d'une grâce, lui dis-je, vous en êtes le ministre, et vous ne voudrez pas en différer l'effet.
L'ordonnance, quoique arrêtée en conseil, n'était pas encore rédigée ; mais M. Siméon était bon et complaisant. J'avais présente la date de l'ordonnance qui avait libéré le général Grouchy , sous les ordres duquel était placé le général Gilly : il s'agissait d'une mesure toute semblable. Nous ouvrîmes le Bulletin des lois y et M. Siméon eut la bonté de rédiger de sa main une ordonnance toute semblable pour le général Gilly. Il me promit de la faire signer et expédier.
Effectivement, M. Siméon avait envoyé cette ordonnance à M. Decazes pour la faire signer au Roi; mais le lendemain 12 le généra] Gilly était encore en prison.
J'allai chez M. Decazes le 13 au matin : il était au bain. Je lui fis passer une note ; il me répondit par un billet que l'ordonnance avait été envoyée au ministre de la guerre, qui avait autorisé la mise en liberté, et que l'ordonnance serait le lendemain au Moniteur.
L'aide de camp du général Gilly courut au ministère de la guerre, et enfin le 13, vers quatre heures du soir, le général Gilly fut mis en liberté.
Hélas! il était temps : car le soir même, à onze heures, au sortir de l'Opéra, eut lieu l'horrible assassinat de l'infortuné duc de Berry ! —
La fureur des partis allait se ranimer, probablement l'ordonnance du général Gilly n'eût pas reçu sa dernière forme, peut-être même eût-il été sacrifié I...
Le fait suivant, qui devait trouver place dans la défense du général Gilly, m'a paru digne d'être légué au
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souvenir de Thistoire ; j*ai écrit cette narration pour ainsi dire sous sa dictée :
tt Le général Gilly est né dans le département du Gard ; il est catholique, et toutefois lorsque la réaclion de 1815 éclata, Thumanité des protestants lui était tellement connue qu'il n'hésita pas à demander asile à Fun d'eux. Il fut reçu dans la cliaumiiTe d'un paysan de Topezargue, dans le canton d'Anduze. Cet homme s'appelle Perrier , son nom mérite de passer à la postérité. Il est manœuvre, et n'a d'autre moyen d'existence que son travail journalier. Le général Gilly est accueilli dans cette famille ; on ne lui demande pas son nom : il suffit de ses malheurs et du péril auquel il est exposé. On convient qu'il se déguisera, qu'il passera dans le voisinage pour un cousin de Perrier.
» Le général était depuis plusieurs mois dans cette retraite, non sans éprouver de temps à autre de vives alarmes, àraison des patrouilles armées qui parcouraient les campagnes et qui se permettaient, chez les protestants surtout, de rigoureuses visites domiciliaires. Souvent, au milieu des nuits, il était forcé de se lever précipitamment et de chercher un refuge dans les champs, à demi vêtu, caché dans les blés ou abrité derrière un buisson.
)v Cet état continuel d'angoisses lui arrachait parfois des plaintes sur son sort. Un jour Perrier, revenant de la petite ville d'Anduze , entreprit de consoler son hôte et de lui rendre du courage : « Plaignez - vous , lui dit-il, vous êtes bien heureux en comparaison de ces pauvres gens dont j'ai ce matin entendu crier la tête comme si c'était une denrée du marché : M. Brière , un de nos ministres, à 2,400 francs ; M. Bresse, ancien maire, à 2,400 francs ; le général Gilly, à 10,000