LE LIEUTENANT GÉNÉRAL QILLY
francs. » — « Comment, reprit vivement celui-ci! w — ce Eh ! sans doute, 5> repartit le paysan.
)) Qu'on juge de la position du général ! Cependant il essaie de déguiser son émotion; et pour donner le change au pauvre Perrier, dont il avait rinjusdce de soupçonner la fidélité, il a l'air de réfléchir un instant, puis il lui dit : u Je suis las de la vie que je mène ; je veux en finir. Toi-même, tu es pauvre et tu dois désirer de gagner de l'argent. Je connais le général Gilly , je sais où il est caché ; allons le dénoncer : pour récompense , je demanderai ma liberté , et tu auras pour toi les 10,000 francs. »
w A ces mots, Perrier reste comme anéanti, sans pouvoir proférer une parole ; mais tout à coup son fils aîné, jeune homme de vingt-sept ans, qui avait servi dans le 47* régiment de ligne, et qui jusque-là avait écouté tranquillement la conversation, assis au coin du feu, se lève précipitamment, et dit au général d'une voix menaçante, dans un langage dont nous sommes forcé d'affaiblir l'énergie : « Monsieur, jusqu'à présent nous avions cru que vous étiez un honnête homme ; mais puisque vous êtes un de ces misérables dénonciateurs qui veulent la mort de leur prochain , vous voyez bien cette porte : retirez-vous, ou je vous jette à l'instant par la fenêtre. » Le général Gilly se défend de sortir ; il insiste, il veut expliquer ses intentions. Mais le soldat, au lieu d'entrer en explications, porte sur le général un bras vigoureux et se dispose à exécuter ses menaces. Alors le général, voyant le danger qui le presse, s'écrie : « Eh bien, c'est moi qui suis le général Gilly ! r>
M On essaierait en vain de peindre les transports que ces mots firent éclater dans toute la famille Per-
LE LIElTEiVAM GÉNÉRAL GILLY. 123
rier. Le soldat saute au cou du général pour rembrasser; le père, la mère, les plus jeunes enfants Tcnlourent, baisent ses mains et ses vêtements. Tous lui protestent, lui jurent qu'il est en sûreté, qu'il n'a qu'à rester avec eux, qu'il sera bien caché, qu'on les tuerait plutôt que d'avoir leur secret.
» Le général est encore resté quelque temps chez ces braves gens; et ce qui mérite d'être remarqué à leur louange , c'est que malgré leur pauvreté , lorsque le général est sorti de ches eux, il lui a été impossible de leur faire accepter aucune indemnité pour les soins qu'ils avaient pris de lui et la dépense qu'il leur avait causée. Ce n'est que longtemps après qu'il est parvenu à les décider à profiter de ses bienfaits. »
Leur plus précieuse récompense eût sans doute été d'apprendre qu'ils n'avaient point obligé un ingrat; que le général conservait pour eux une vive reconnaissance, et qu'il n'avait pas cru devoir la leur témoigner d'une manière plus éclatante qu'en chargeant son avocat de porter leur noble conduite à la connaissance de ses juges et de la France entière.