‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 5)Chapitre 43 sur 125 · ANCIEN ARCHEVÊQUE DE MALINES · texte numérisé non relu

ANCIEN ARCHEVÊQUE DE MALINES

28 août 1820.

M. de Pradt, ancien archevêque de Malines, et l'un des écrivains politiques les plus féconds et les plus distingués, remarquable surtout par la hardiesse de ses vues et d'importantes prévisions souvent justifiées par la conformité des résultats, se vit traduit à la Cour d'assises, où il comparut le 28 août 1820, comme accusé :

1* D'avoir provoqué à la désobéissance aux lois;

2^ d'avoir commis le délit d'attaque formelle contre l'autorité coustilutionnelle du Roi et des Chambres; 3° provoqué et excité à la guerre civile ^ en portant les citoyens à s'armer les uns contre les autres y ladite provocation (néanmoins) non suiviç d'efiet.

On lit dans V Introduction d'un volume in-S**, publié chez Béchety et intitulé Procès cmnplet de M, ds Pradtj que a des ordres directs du ministère avaient mis en action les magistrats ; que des mesures sévères avaient dû être proposées contre l'auteur ; que l'effet en avait été prévenu par les représentations des chefs du clergé. . . »

Quoi qu'il en soit, M. de Pradt ne fut pas constitué prisonnier, il parut librement devant la Cour, en costume ecclésiastique, portant en sautoir le grand cordon de la Légion d'honneur et sur sa poitrine la croix archiépiscopale.

On a remarqué, sinon comme un fait exprès, au moins comme une rencontre fâcheuse, que la cause de M. de Pradt, sérieuse par elle-même et grave surtout par le caractère dont l'accusé était revêtu , eût été précédée immédiatement par une affaire d'un genre bien différent, celle d'une fille publique appelée la Coquette, prévenue d'avoir proféré des cris séditieux dans un corps de garde.

M. l'archevêque de Malines dut se résigner, et se rappeler évangéliquement que le divin Sauveur du monde avait souffert bien d'autres humiliations au jour de son jugement.

La censure existait alors. Et comme c'était une expérience faite à cette époque, que les journaux, ouverts seulement à l'attaque, libres seulement pour l'accusation, étaient fermés à la défense, on eut soin

de faire sténographier exactement les réquisitions de M. l'avocat général Vatimesnil, ainsi que mon plaidoyer; le tout parut peu de temps après sous le titre de Procès complet de M. de Pradt (déjà cité plus haut).

La déclaration du jury fut négative sur tous les points.

A sa sortie de l'audience , M. de Pradt reçut une véritable ovation. La foule entoura sa voiture et faisait entendre les cris de : Vive l'abbé de Pradt ! vive l'archevêque I — Se montrant à la portière d'un air ra<* dieux, le prélat saluait le peuple, et en vérité, s'il n'eût craint de paraître ridicule, je crois qu'il leur eut donné sa bénédiction, comme jadis le cardinal de Retz au sortir des assemblées de chambre du Parlement.

Andrieux , dans son Cours de littérature , a cité avec éloge la péroraison de mon plaidoyer, et cela m'encourage à la reproduire ici comme exprimant mon opinion persévérante : Que les gouvernements représentatifs et une sage liberté, réglée et protégée par des lois équitables, sont dans la destinée des peuples civilisés quand ils sauront se garder des partis extrêmes qui , en outrant les principes, compromettent la cause même qu'ils croient défendre, dans l'État comme dans l'Église.

« Vécrit est jugé, a dit M. l'avocat général en terminant son réquisitoire. Non, Messieurs, il n'était pas encore jugé, il n'était qu'accusé, mais il est jugé à présent, parce que vous avez entendu la défense et que tout vous est connu.

'? Vous pouvez maintenant demander à vos consciences si AI. de Pradt est un ennemi des lois, un ennemi de la Charte, un ennemi de la dynastie, un ennemi du gouvernement.

}) Inébranlable défenseur des principes, fidèle observateur de toutes les convenances, la religion, la loi, la royauté, le ministère lui-même, n'ont aucun reproche à lui faire.

)ï II a dit sa pensée, il l'a dite à découvert, il l'a dite tout entière : la vérité attachée à ses paroles triomphe de l'accusation.

y> Cet habile publiciste s'est placé au sein d'une belle et vaste idée ; elle anime et féconde tous ses écrits. Il s'est dît :

<c Un grand destin s'achève ; un grand destin com-

» mence ^

)) Le monde intelligent a déclaré qu'il laissait à la )) stupide Egypte d'adorer les animaux. Il est las d'o- » béir aux caprices et au bon plaisir du pouvoir absolu, » et il n'y aura désormais de paix pour les peuples, ni » de sûrelé pour les trônes , que dans l'admission el » l'affermissement des principes constitutionnels. »

» Fût-elle exagérée, cette idée, par elle-même, a de la grandeur, et ne fût-elle qu'une utopie, son élévation seule inspirerait encore la méditation et le respect.

)) L'histoire du monde embrasse déjà bien des siècles, et cependant il est facile à l'observateur de la réduire à de grandes masses qui servent à distinguer les révolutions de l'esprit Jiumain, comme les zones servent à marquer la division du globe.

» Dès la plus haute antiquité, nous voyons les peuples soumis au gouvernement absolu ; prêtre ou roi ,

^ Des leçons du passé le présent se féconde ;

Un monde rajeuni sort des flancs du vieux monde.

La liberté du peuple est un décret des cieux.

(MoiSE, poème de Lemonier.)

c'est toujours un despote qui commande ; la verge de Moïse et le sceptre de Pharaon pèsent également sur les Juifs et sur les Egyptiens.

)> Les Grecs offrent le type de gouvernements plus parfaits ; avec la liberté, fleurissent chez eux les lettres et les arts ; leur politesse devient le modèle des âges suivants.

)) L'empire des Romains embrasse l'Univers connu :

)) Rome est partout ; bientôt elle n'e^t plus que là où se trouve un empereur ^

)' Alors les Barbares s'avancent; ils démembrent l'empire ; ils répandent la dévastation et la mort.

w A la faveur de cette force brutale qui abat et détruit tout, la féodalité tend ses sombres voiles ; l'ignorance la plus profonde règne ; la nuit la plus obscure plane sur le genre humain : Nox incubât atra.

» Enfin, l'aurore de la liberté commence à luire aux yeux des peuples asservis.

» Les républiques d'Italie,

" Les villes libres d'Allemagne,

y> Les affranchissements de Louis le Gros, améliorent le sort de l'humanité féodalisée.

» De ce moment l'esprit humain prend l'essor ; il s'élève vers un ordre de choses plus conforme à sa dignité et à son bonheur.

» Les croisades introduisent la chevalerie dans les mœurs, et successivement les progrès de la navigation, la découverte du Nouveau-Monde et surtout celle de l'imprimerie préparent et assurent la restauration de l'espèce humaine.

)> Citez-moi, depuis ce temps, un seul pas rétrograde ; une bonne idée, une découverte utile qui se soient

' Roma est ubî imperator est

perdues; une science, un art qui n'aient été perfectionnés I

w L'impulsion une fois donnée ne s'est pas ralentie ; le mouvement s'est continué jusqu'à nous, et la Révolution de 1789 ne fut pas l'ouvrage d'un jour; elle était poussée par le poids, l'irrésistible poids des siè-^ clés précédents.

)) Ainsi, l'Europe a été tour à tour :

" Grecqm , romaine , barbare , féodale ;

55 L'Europe entière sera constitutionnelle !

)> C'est aux ministres de la religion qu'il appartient de proclamer ces hautes vérités , d'en avertir les rois, de les prédire aux nations.

i) C'est à eux qu'il convient de signaler les vices des lois, les excès des gouvernements, les misères des peuples.

» Si l'on voit dans le Code théodosien une loi qui suspend pendant trente jours l'exécution des sentences que le prince aurait rendues dans la fureur de sa vengeance, on le doit aux courageuses remontrances de l'archevêque de Milan, qui soumit à la pénitence publique l'empereur qui s'était souillé du sang de ses sujets en ordonnant le massacre de Thessalonique.

» Au IX* siècle, l'archevêque de Lyon sollicite Tabolition du combat judiciaire.

» Le clergé d'Espagne et celui d'Italie favorisent et secondent l'élan des peuples vers une liberté légale et constitutionnelle : un archevêque préside les corfès f

5) Le clergé de France , si jaloux des libertés de son Eglise, ne doit pas l'être moins des libertés de l'Etat. Sa religion lui en fait un devoir et son propre Intérêt l'y convie; car, pour reprendre ici en terminant les belles paroles que mon illustre client a fait entendre

UADIER DE IIOXTJAr. 195

devant vous : u Les remparts des temples ne sont jamais plus solides que lorsqu'ils s'appuient sur ceux de l'édifice social. »

MADIER DE MONÏJAL.

Magistrat à Nimes, il avait donné l'éveil sur les menées du parti ultra. On voulut l'amener à des révéla^ lions plus précises qui auraient eu le caractère de dénonciations individuelles : il s'y refusa.

Par suite ^ il fut traduit disciplinairement devant la Cour de cassation , présidée celte fois par M. le garde des sceaux.

Il me choisit pour conseil.

La Cour n'ayant pas voulu qu'il se fit défendre par un avocat , il plaida lui-même : je rédigeai la seconde partie de son plaidoyer contenant la discussion du point de droit.

Je l'assistai à l'audience, siégeant à côté de lui, ainsi que son vieux père , magistrat à la Cour de Lyon, royaliste éprouvé, homme de grande stature, qui sous la première Constituante avait plusieurs fois protégé l'abbé Maury contre les insultes de la populace, et mérité qu'on l'appelât le garde du corps de l'abbé Maury.

Après le procès, je reçus de Madier-Montjau deux gravures qu'il plaça dans mon cabinet : — La mort de Socrate, — et Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès.

Le procès a été imprimé in-8^

196 LERMITE EN PROVIiVGË.

Depuis y M. Madier est devenu mon collègue à la Cour de cassation.

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