‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 5)Chapitre 54 sur 125 · LES TRAPPISTES ET LE COMTE DE BOUBERS · texte numérisé non relu

LES TRAPPISTES ET LE COMTE DE BOUBERS

J'ai plaidé plusieurs causes devant la Cour royale d'Amiens :

En 1824, pour madame la marquise de Persan contre le prince de Rohan-Soubise et contre l'administration des domaines ;

En 1825 et en 1826, pour M. Le vavasseur contre les héritiers de Lihu et de Lagrenée.

Dans le voyage que je (is pour madame de Persan , j'étais accompagné par Roux^Laborie, bien plus hooune

* Voyez dans FÉloge d'Élienne par Léon Thiessé, 1853, n<* C\LIX, page C CXI , rhistoire de cette nWt^ devenue plus ardente après 1830.

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de lettres et homme d'esprit que jurisconsulte, et qui était en possession de faire des mémoires et des résumés dans les affaires dont U avait suivi les plaidoiries.

Madame de Persan , quoique déjà avancée en âge et souffrante, voulut assister à son procès ; elle vint aussi à Amiens, où elle recul la visite du comte de Boubers, qui se constitua son chevalier.

Le comte de Boubers avait un esprit très-vif, on peut même dire très-bouillant. Ancien émigré rentré après 1814, il était du nombre de ceu.\ que la Charte de Louis XVIII n'avait pu rallier au gouvernement constitutionnel. Il la détestait * il avait fait une brochure contre elle, et sa conclusion était qu'il fallait la supprimer et la détruire, Delenda est Charta^o. Mais pour mieux appliquer ce texte latin à sa pensée ultraroyaliste, il avait mis au bas d'un recto Delenda est Charta -^ et rejeté le^o de la dernière syllabe an verso de la page suivante. Malgré cette malice, le ministère public n'en avait pas moins poursuivi sa brochure ; il eut pour défenseur M'' Couture, qui parle de son procès dans ses mémoires sur la profession d'avocat, intitulés Mon portefeuille.

Le comte de Boubers était d'une grande courtoisie. Il voulut nous distraire Laborie et moi dans l'intervalle des audiences, et nous invita à son château du Long , près Abbe ville; nous visitâmes avec lui les environs, dont il nous faisait les honneurs comme si c'eût été encore une dépendance de son fief : pour redevenir suzerain , il ne lui manquait que des vassaux.

Nous allâmes avec M. de Boubers visiter les Trappistes de l'abbaye du Gard, qu'un nouvel abbé et quelques £rères travaillaient à relever de ses ruines. —

s» AMll&NS ET SAINT-ACUEIL.

Nous y déjeunâmes avec la frugalité requise , et nous revînmes fort satisfaits de notre réception, mais un peu attristés de Taspect outre-tombe de ces bons religieux.

En 1825, je retournai à Amiens pour plaider Taffaire Levavasseur. M. Levavasseur était maître de poste à Breteuil. \ous y couchâmes la veille, et le lendemain ses chevaux nous conduisirent sur la route d'Amiens. Il jouissait d'une assex belle fortune, avait fait de bonnes études, et se piquait de bel esprit. En véritable maître de poste, il aimait à faire claquer son fouet, et comme il était en train de terminer une traduction en vers français du livre de Job , il nous en lut des fragments. Elle a paru depuis, et n'est certes pas dénuée de verve et de talent.

Dans le procès , il s'agissait de revenir sur le partage d'une assez riche succession ; mais le fond était protégé par des moyens de forme et des fins de nonrecevoir qui en faisaient une question de procédure plus qu'une grande question de droit. Les adversaires de M. Levavasseur avaient pour défenseurs le bâtonnier des avocats de la Cour royale d'Amiens et un jeune avocat de bonne espérance , M. Vivien , avec lequel je fils alors connaissance et dont je suis resté l'ami, après avoir été son confrère au Palais, son collègue dans nos Assemblées législatives, et son confrère encore à l'Académie des sciences morales et politiques, oii je contribuai à son élection.

L'affaire occupa plusieurs audiences. Dans l'intervalle , on me proposa d'aller visiter Saint-Acheul. L'établissement avait acquis assez de célébrité pour exciter ma curiosité. Je m'y rendis avec un jeune avocat du Barreau de Paris, ami de M. Levavasseur, et qui était un ancien élève de la maison. — Nous visitâmes

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l'établissement en détail ; les élèves étaient en récréation, sous la surveillance dé frères avec lesquels ils paraissaient être dans une grande intimité. Nous vîmes aussi le Père Loriquet, supérieur de la maison, et quelques-uns des professeurs qui nous reçurent avec une extrême courtoisie.

Le soir, j'allai diner en ville chez le curé de Saint- Pierre, avec deux ou trois convives parmi lesquels j'eus plaisir à retrouver le Père Loriquet, qui ne manquait pas de gaieté et de ce tout à tous qui est une de leurs maximes.

Le Père Loriquet ayant su que mon départ était retardé de deux ou trois jours, m'écrivit le lendemain Je billet suivant :

u Saint-Acheul, le vendredi 5 août 1825.

y> Monsieur , — la connaissance que vous avez bien n voulu faire avec Saint-Acheul, tout honorable qu'elle » est pour lui , resterait incomplète et nous laisserait jy beaucoup à regretter, si vous n'y ajoutiez une nou- » velle faveur, celle d'accepter un déjeuner pour de- " main samedi.

» Peut-être vous sera-t-il agréable de profiter de cette y> occasion pour visiter quelques-unes de nos classes , n et en particulier celle de rhétorique , qui se souvieny> drait longtemps d'avoir possédé un instant le premier » orateur du Barreau français.

ji Je sens combien vous devez être occupé en ce 3) moment; veuillez me faire répondre un mot, et ^ agréer l'hommage bien sincère de mes respectueux » sentiments. — Signé Loriquet. w

Je n'avais aucun motif pour refuser cette invitation :

n% AMIENS ET SAINT-AGHEUL.

je l'acceptai. Mais j'étais loin de soupçonner le genre de réception qu'on m'avait préparé.

A notre entrée dans la salle de musique , les élèves exécutèrent une ouverture à grand orchestre, puis ils chantèrent en chœur une cantate composée en mon honneur :....

Que nos fleurs ombragent sa tête, Que nos parfums suivent ses pas.

Simple avocat, nullement fait à ces ovations, j'étais un peu confus de tant de politesses. Nous sortîmes au milieu des vivat pour nous rendre à la classe de rhétorique.

Mais vraiment là ce fut bien autre chose.

A notre aspect, le professeur en chaire se lève, ôle son bonnet carré, et les quatre-vingt-dix jeunes gens dont se composait la classe nous accueillent par une salve d'applaudissements.

Nousprenons place sur des sièges préparés au-devant de la chaire.

M. le supérieur annonce ensuite qu'un exercice va commencer entre plusieurs élèves.

La thèse était la question de préférence entre la poésie, l'histoire et l'éloquence unie à la vérité. Dans ces discours se trouvait glissé l'éloge de celui que ces jeunes rhétoriciens appelaient « le premier orateur du » Barreau français, et devant lequel ils s'excusaient » de parler de l'art oratoire.... »

Lorsqu'ils eurent fini, il me fallut bien les remercier, et je le fis en termes qui étaient loin sans doute de justifier l'excès de leurs éloges, mais qui cependant parurent les satisfaire , car ils les accueillirent avec les marques d'une vive sympathie. J'avais exprimé la con-

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fiance a que dans les différentes carrières qu'ils se- >' raient appelés à parcourir, on verrait tout à la fois » en eux de vrais chrétiens, des sujets fidèles, et des )) citoyens franchement dévoués aux intérêts de la » patrie, w

M. le supérieur (le Père Loriquct) répondit à son tour tt qu'il espérait que ses enfants rempliraient Tatn tente de leurs maîtres ; » et il ajoutait en termes louangeurs que a si la carrière du Barreau était rendue » di£Bcile à ceux qui voudront la suivre, par les travaux » de l'avocat célèbre qu'ils venaient d'entendre, ils » sauraient du moins marcher sur ses traces et le yy prendre pour modèle. »

Nous sortîmes ensuite de la classe , je remerciai de nouveau ces messieurs, et nous nous séparâmes avec une parfaite cordialité.

Le lundi 8 août eurent lieu devant la Cour d'Amiens les dernières répliques. Quelque aride en apparence que fut la cause, elle fit sensation, et j'en retrouve la trace en termes un peu ampoulés dans un journal de la localité , l'Indicateur du département de la Somme, numéro du 11 août 1825, dont on pourra lire un extrait dans les Annexes, et que j'ai reproduit surtout à cause de ce qu'on y dit du talent naissant de Vivien.

Je gagnai ma cause sur tous les points. Les difficultés de forme furent écartées, et il fallut instruire l'affaire au fond. Ce nouvel état du procès me ramena à Amiens dans le courant de 1826, en compagnie de M. Boudet, jeune avocat protestant, qui était à cette époque un de mes collaborateurs.

Je devais une visite à Saint-Acheul pour la bonne réception de 1825.

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