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postérité juge Thistoire, à la vérité ; mais, d^ordinaire» elle ne se charge pas elle-même de Tinventer. Ici, au contraire, ce n*est qu*au bout de deux cents ans du silence le plus absolu, qu'enfin nous voyons apparaître révéque Louis Haraucourt qui, le premier, découvre cet événement.
Après lui, nouveau silence pendant prés d*un siècle. Pais arrive le bon et naïf Vassebourg, qui recueille pieusement la légende du duc Ferry, laquelle prend dès lors résolument pied dans Thistoire, malgré les nombreuses contestations dont elle ne cesse d*étre Tobjet.
Notre inventaire des titres, ainsi terminé, se résume facilement. C'est Haraucourt qui est, et de beaucoup, le témoin le premier en date; c'est donc* chez lui, et chez lui seul, que nous avons à chercher le nœud de la question. Celui-là on peut, sans crainte, s'en rapporter à lui, car il est tout Topposé du crédule Vassebourg. C'est un homme très-pratique, très-avisé, et qui ne se laisserait pas tromper facilement.
Reprenons donc son récit, dont nous avons donné tout à rheure Tanalyse. Il met en scène trois person- .nages, Tillon, des Armoises de Maxéville et le duc Ferry. Or, en considérant de plus près cet assemblage, on est frappé d*idées ^a fois trop étranges pour les admettre, et néanmoins trop justifiées pour parvenir à les chasser facilement de son esprit.
Pour Dieu, que vient donc faire ici le bon duc Ferry? Et comment, lui, contemporain de Saint-
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Loais, a-t-il déserté sa tombe, deux fois séculaire, pour aller, en plein quinzième siècle, se mêler à Tillon et à des Armoises de Maxévifle, tous deux vivant au même temps ((ue Haraucourt, et parraitement connus de lui, mais aussi inconnus fa Ferry, que Màzarin et Condé auraient pu Télre au roi Philippe-Auguste ?
Quand Haraucourt nous parle de Tillon, qui était bien, en effet, un gentilhomme attaché à la maison do prince, et dont il nous raconte ailleurs qu'il était Tami, il savait très-bien, qu*an moment même où il écrivait, les Tfllon, bien loin d*hàb!ter la Lorraine dès le temps du duc Ferry, c'est-fa-dire depuis plusieurs siècles, n'avaient, en réalité, quitté TAnjou que depuis vingt ans seulement, à la suite de René, dont ils étaient les officiers, pour venir, avec lui, et tout aussi étrangers que lui dans nos contrées, où aucun d'eux n'avait jamais mis le pied auparavant.
D'autre part, si le duc Ferry pouvait aisément se justifier du fait de la dame des Armoises, en alléguant qu'A n'avait jamais connu & Maxéville d'autre seigneur de ce lieu que le sire de Parroy, son très-fidèle compagnon d'armes ; de son côté, Haraucourt savait mieux encore à quoi s'en tenir fa cet égard. Il n'ignorait point, en effet, ce que tout lAnonde alors connaissait aussi bien que lui, fa savoir que les des Armoises, auparavant fixés dans le Barrois, venaient seulement, du temps même de Haraucourt, et deux siècles après Ferry, d'acquérir Maxéville, advenu fa leur branche de
Jaulny par la smccession de Valence de Nancy, dame dudit lieu de Maxéville.
Une sorte de vague lueur ne semblc-t-elle donc pas commencer à percer au fond 4e cette ténébreuse prison? Est-ce que Haraucourt, qui raconte avec des détails vifs et saisissants, comme s*il s*agissait d*un fait venant de se passer à Tinstant sous ses yeux, n*aurait pas personnellement connu le héros de Faventure, tout coipme il en connaissait déjà les acteurs? Est-ce qi|,e, par hasard, il aurait bien et réellement entendu parler de son propre souverain, le duc Jean, sans se soucier autrement du duc Ferry, lequel ne ressusciterait et ne prêterait un nom que pour dispenser d*en accuser un autre, qui ne se trouvait que par trop soujs la main.
Mais, en vérité, cela est-il possible? Car, alors, pourquoi tant de stratagème et de mystère? Quel besoin de facilitCE Tincognito du duc Jean, et pourquoi jeter sur sa tète un voile charitable, soigneusement étiqueté du nom du duc Ferry ?
Pour éclairer ces conjectures, il nous semblait, dèslors, opportun d'essayer de faire plus ample connaissance avec ce singulier narrateur, qui avait des cachettes à lui dans les recoins du passé, et de faux titres pour ses anecdotes d'une nature par trop délicate. Mais cette curiosité n'aboutissait bientôt elle-même qu'à une nouvelle surprise, en nous faisant rencontrer un nouvel et semblable anachronisme, assez particulier pour être cité.
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Haraucourt nous raconte la grande affaire de Tarrestation de I*évéque de Metz à Amance, toujours aux temps du duc Ferry, plus familiers pour lui que tous autres, et surtout que' ceux de sa propre époque. Mais ici, il rencontre sur son passage les savants Bénédietios auteurs de THistoire de Metz, et avec eux notre si regrettable confrère M. Digot, qui Tarrétent et lui demandent compte d*une pareille vision, lui démontrant pièces en main, que toute cette histoire n*est qu*uoe imagination sans ombre de réalité.
La vérité est que les Bénédictins avaient entièrement raison, mais que pourtant le rusé chroniqueur n'avait pas entièrement tort. Il connaissait, en effet, mieux que personne, Taffaire d*Amance, arrivée de son temps, et, on peut dire sous son propre règne. Or, voici ce qui s*était passé à cette occasion.
En 1439, alors qu*en Tabsence du roi René, Tévéque Haraucourt était chargé de la régence, conjointement avec Errard du Chàtelet et avec Févéque de Metz, ce dernier fut un jour invité par Dommartin, Thuillières et Godard, seigneurs lorrains, à se rendre à Amance pour traiter avec eux sur les différends qui existaient entre la Lorraine et TÉvéché de Metz. L*évéque arrive sans défiance, s*abouche avec les négociateurs, et se retire le soir avec les siens au logis qui lui est assigné. Mais, au milieu de la nuit, nos trois prétendus diplomates surviennent, enfoncent la porte de la chambre de révéque, le chargent de coups, Tarrétent et il reste
Lun reienu dans une longue et dure eaptivité. Les deux autres régents ne laissèrent leur collègue sortir de prison qu'au moyen de la cession de cinq de ses meil* leures places. Mais Tévéque, une fois en liberté, refusa d'accomplir le traité» et ne répondit aux Lorrains qu'en les attaquant et en brûlant le château de Thuillières» l'on des négociateurs d'Amance. Aussi, somme&Mious moins étonné que les Bénédictins de voir Haraucourt gourmander sévèrement l'évéque de Metz de n'avoir pas voulu tenir le traité passé avec le duc Ferry pour sa sortie de prison, et de s'être, au contraire, jeté sur les Lorrains qui auraient eu le dessous en cette occasion.
Voilà donc toute cette affaire d'Amance, et, certes, sans être en politique d'une trop rigide sévérité, on peut dire qu'un pareil exploit contre un évéque méritait lui aussi les honneurs de l'anachronisme. C'est pourquoi l'on comprend que quand Haraucourt a composé l'ouvrage intitulé par lui : Mémorial des grands gestes et faits advenus en la province de Lorraine j il a pu judicieusement estimer que le grand geste d'Amance avait peu de chose à ^envier au grand geste de Maxéville, et qu'il y avait d'aussi bonnes raisons de le mettre également sur le compte du duc Ferry.
Les historiens lorrains ayant prudemment gardé sur cette aventure d'Amance un silence absolu, nul n'en aurait jamais su que ce que Haraucourt en a si faussement imputé à Ferry, si la chronique messine du doyen de Saint-Thiébault qui, comme ennemie des Lorrains,
D*avait pas les mêmes raisons pour se taire, n*avait pas raeonlé les déiails de cette insigne trahison. Sans celât Harauconrt aurait réussi une fois de plus à induire eo. erreur l'histoire du pays.
Mais, ce ne sont pas là les seules prcuve&ckisysiàoie largement pratiqué par cet écrivaia.
Sa» chronologie rétrospective une fois dévoilée on s'explique alors seulement, comment, lorsqu'il raconte sous le régne du duc Mathieu II et à quelque 930 ans avant son époque, un autre événement peu important, dont personne n*avait plus trop que faire, il ne désigne le personnage dont il est question que par ces mots : cerUnin que ne nommerai^ quoique bien sache le nom dicelui.
Certes^ la pruderie eût été grande s'il se fut agi réellement d*un fait ayant plusieurs siècles de date, èl que par suite Thistoire seule aurait pu révéler au narrateur uhra-circonspect. Mais, pour des événements du jour même, on comprend plus aisément les motiCi de coavenance qui pouvaient porter le conteur, soii àtaire certains noms, soit à les déguiser, au besoin, par d*aih très de pure conveution.
Au surplus, et s'il pouvait rester quelque doute, nous rencontrons un autre fait, donnant ceue fois tme certitude matérielle de Tantidate, et montrant bien de quelle époque Haraucourt entendait réellement parler.
Au sujet de Mathieu l"^', qui régnait en il60, il nous entretient d*Alain Grésil, et nous vante son désintéres-
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senneol de a*avoir pas voulu démander des lettres de noblesse pour son père, bien qu*on le lui eût conseillé. (kt il est constam que les tontes premières lettres de noblesse n'ont été délivrées en Lorraine que plus de deux siècles après ce due, et du vivant même de Haraueourt. L'antidate est donc eeue fois manifestement aoeusée et prise sur le &it.
^Nous pourrions citer encore d'autres semblables traits. Contentons- nous, pour abréger, de dire qu'avec un pareil système de pseudo-chronologie, on ne s'étonne plus qu'il ne nous soit absolument rien resté de Haraucourt sur les bits de son époque, tandis qu'il sait, au contraire, sur les siècles les plus anciens, tant de ehoaes si curieuses, si détaillées, toutefois parfaitement inconnues de tous avant lui, et que ses informa* tions personnelles auraient eu le don de retrouver après deux ou trois cents ans d'un entier oubli. Mais, sitôt qu'on rend aux faits leur date manifeste, on voit qu'il donne, sur les événements de son temps, des renseignements exacts, et que, le soin même apporté h les dfesimoler en partie, rend d'autant phis curieux pour l'bialotre.
Maintenant que notis connaissons la méthode de Haraueoart, nous pouvons facilement savoir à quoi nous en tenir sur le ch*ame de MaxévUle. Dés lors, fout se tient, et le récit de Haraucourt, et toutes les données de l'histoire contemporaine. Le tout peut se formuler dans l'enaernble suivant.
Le 29 décembre ii46, édit qui révoque les aliénalions du domaine. Grande émotion et profond ressentiment de la noblesse arbitrairement spoliée d*une notable partie de son patrimoine. Complot, par suite duquel le due Jean, arrêté dans les bois de Laxoû, est'conduH et détenu à Maxéyille dans le château de Des Armoises, qui, tout en partageant la querelle de la noblesse, n*était pas fâché de régler en même temps la sienne propre.
Le procédé peut sembler plus expéditif que régulier, mais nous avons vu, par Thistoire de Tévêque de Melz à Amance, que les scrupules n'étaient point, alors, exagérés.
Toutefois, Tentreprise, pour avoir sa hardiesse, avait aussi ses périls. Nous apprenons, en effet, par Thistoire contemporaine que Jacomin de Beaumont, le plus audacieux partisan de Tépoque, et l'un des seigneurs qui se révoltèrent en cette même année 4447, fut forcé de se réfugier en France. On peut penser sans trop de témérité qu'il ne fut pas entièrement étranger au coup de main de Laxou, car, arrivé en France, il y fut encore poursuivi par le duc Jean, sur les instances duquel il fut traduit devant le parlement de Paris, nous ignorons pour quel fait. Mais comme une guerre contre le suzerain était alors chose commune et de peu de conséquence, il aura sans doute fallu, poiir motiver l'intervention du parlement, un aUentat d'une nature exci^piionnelle, eh dehors des abus tolérés journalièrement par la féodalité.
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Cependant, le due Jean resta détenu pendant un temps» qui n*a guère pu être moindre de quinze joiu*s, d*après le récit de Haraueourl, ni davantage excéder deux mois, puisque nous allons retrouver le prince en liberté dès le mois d*avril. Survient Tincident du couvreur, H la suite duquel Tillon averti le premier, en sa qualité de grand maitre de Tbôtel, arrive à Timproviste avec une dizaine de cavaliers, entre au nom de la duchesse, va droit à la tour et délivre le prisonnier
Une fois en liberté, Jean commença par s*occuper de Beaumont, lequel, prenant les devants, était allé s'emparer de Bitche. Mais comme Beaumont avait sans doute quelque raison particulière de penser que, malgré sa disparition, le duc Jean n*était pas assez éloigné de Nancy pour n*y reparaître jamais, il s'était hâté, en homme prudent et avisé, qu'il était, de vendre Bîtche au comte de La Petitepierre, qui, de son côté, s'était mis sur le champ, et sans autre scrupule, en possession. Le duc Jean, peu satisfait d'un tel marché, n'eut rien de plus pressé que d'aller assiéger et reprendre Bitche. Or, comme ce siège eut lieu au mois d'août, et que Pâques tomba ceue année le 2 avril, ces dates peuvent jeter quelque jour sur les circonstances et l'occasion de la récompense accordée à Tillon.
Son idée de demander pour seule grâce dépasser des premiers le vendredi-saint à l'adoration de la croix, peut être regardée, tout d'abord comme assez particulière, et ne se présentant pas très-naturellement à l'esprit.
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Mais, si on réfléchit à la date du siège de Bilcbe» siège qui a dû être la toute première affaire du duc eu sortant de prison, on voit que la délivrance du prince se place d'elle-même fort peu de jours avant le veBh dredi-saint« Dès lors« il est assez naturel que Jean mu voulu donner à Tillon une place d'honneur» et se trou* ver en quelque sorte présenté par lui| quand il allail pour la première fois remercier Dieu au sortir de sa prison; qu'il ait même consenti à ce que par la suite et h chaque anniversaire de sa délivrance, celui qui en avait été l'auteur figurât près de lui à celte cérémonie. Si donc quelqu'un a pu être bien au fait de tous ces détails^ c*est sans contredit Haraucourt; car son ami Tillon» qui aimait à deviser avec lui des aventures de la cour, lui a fourni ses meilleurs matériaux» et c'est de TiUon qu'il nous dit tenir les trois célèbres lettres d'Alix de Vandières au duc Raoul, dont M. Digot, dans son HUloire de Lorraine^ a iranscrit tout au long la plus curieuse.
Quant au prince lui-même, il devait naturellement êu*e moins expansif que Tillon» sur un tel sujet, et, une fois le captif de retour à Nancy , on peut croire saw peine que» ni le duc, ni la duchesse» ni les Des Armoises, alors très-nombreux et très-puissants, ne durent penser que cet événement mémorable pût jamais être plus heureusement célébré que par le silence le plus pycofond. Le duc surtout, qui n'avait pour lui, au fond de sa tour, ni les moraUstes rigoureux, ni les rieurs
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plas indulgents. Or, ce prince était très-redoulé, trèsredootable, cruel même à Foccasion, et il y avait beaucoup plus de péril à se licencier sur son compte que mar celui de la reine Berthe ou du bon duc Ferry.
Au besoin, Thistoire de Thirion qui, dans Tannée mènie qui précédait, avait été mis à la question et condamnée à avoir la tête tranchée pour quelques vers contre des ofBciers municipaux de Verdun, vers dont il fut reconnu plus tard n*avoir pas été rautein*, cet exemple, et quelques autres de même force, encourageait peu à gloser sur le souverain. Et comme on mettait è peu près au même point les auteurs et les simples détenteurs d'écrits indiscrets, ces derniers n'étaient point ftchés non plus de pouvoir justifier au besoin qu'il ne s'agissait que de vieilles chroniques, et de oiémoriaQx des grands gestes anciens qu'ils lisaient par recherche studieuse des temps passés, et ce sans avoir jamais pensé à mal des très-excellents princes qu'ils avaient plus que nuls autres en singulière estime et vénération.
Certes, sous un tel régime, où la peine capitale tenait lica pour la presse d'un premier avertissement, laissant ainsi peu de chose à faire au second, on concevra facilement que l'annaliste qui se sentait peu de vocation pour de pareilles épreuves eût parfois recours au subterfuge. D'ailleurs, n'était-ce pas, ici au moins, au lecteur lui-même ë chercher et à se tenir pour averti par la devise : Or, demnez.