‹ Une actrice en voyage, piéce en un acteChapitre 12 sur 80 · LXXXVI · texte numérisé non relu

LXXXVI

Qu*on nous pardonne d*avoîr développé toutes ces observations, car, de quelque manière qu'on les apprécie, leur portée pour Thistoire est beaucoup plus étendue que celle du problème de Maxéville. En effet, le lien intime, dont nous pourrions au besoin constater Texistence entre le Mémorial de Haraucotirt, les Mémoires du prétendu valet de chambre Michel Errard, Tancien manuscrit donné par Thiriat, et enfin les coupures de Boumon, ce lien, difficilement contestable, agrandit le cercle d*un débat, dont il doit suffire ici d'indiquer les perspectives plus éloignées.

A ce moment, nous en avons entièrement fini avec Haraucourl. Nous avons vu que les détails donnés par cet ami et confident de Tillon, sont pleinement confirmés par rbistoire.

Vérifions maintenant que tout ce qui a été ajouté, depuis, est invraisemblable ou controuvé.

Haraucourt n*indique pas la durée de la captivité du prince, et même, comme le remarque M. Beaupré, il ne laisse pas supposer qu'elle ait pu dépasser quelques mois. Plus tard, on trouva qu'en retenant le prisonnier durant trois ans dans sa tour, Thistoire n'en serait que plus touchante. D'autres, en prenant encore plus à leur aise, l'y laissèrent cinq ans, et la complainte va jusqu'à sept ans. Chacun ensuite a choisi, à son gré, entre ces diverses durées, oubliant qu'un souverain ne disparait pas pendant un tel nombre d'années, sans que l'histoire contemporaine qui a toujours l'œil et l'oreille aux aguets

a*en entende souffier le moindre mot ; et de plus, que quand un prince est si longtemps perdu, sa couronne finit aussi par se perdre et par tomber en d'autres mains.

Quant à la date à laquelle commencent ces trois ou cinq années, personne ne Ta donnée, et c*était là le plus sûr. Seul, Estienne, semble plus positif, et place Temprisonnement du duc Ferry au retour de son voyage en Palestine. Mais comme il est bien avéré que jamais ce prince n*est parti pour la terre sainte, la date de son retour ne saurait être facilement précisée.

Après ces variations sur la durée de la captivité, viennent des versions ou démonstrations diverses appropriées au génie de chaque narrateur.

Il y a Targument de Marula, qui est celui des hommes pratiques, ne se laissant pas payer de vains mots : Allez, nous dit-il, à Maxéville, et vous y verrez les restes d'une tour ronde. Cette preuve concluante a été souvent reproduite, et elle a toujours paru sans réplique.

Il y a la version épique de Duplessis, procureur général à la Table de marbre, écrivain moins soucieux d*un respect trop vulgaire des faits, que de répandre en politique de salutaires enseignements. C*est la version des hommes d'État.

Il objurgue véhémentement la noblesse d'avoir détenu un prince modèle de toutes les vertus, et décrit les terribles châtiments qui en ont été tirés. Bien que

LXXXTUl

venu quatre siècles après le duc Ferry, il a remarqué rattachement exemplaire que les peuples ont montré en cette occurrence pour leur souverain. Il a vu les prières et oraisons publiques, et aussi les jeûnes uni* versels. Il a compté les processions, les pèlerinages à 8aint-Nicolas-de-Port et autres lieux saints, et il en etl sensiblement attendri.

Le prisonnier une fois délivré, il n*a garde d'omettre le Te Deum qu*il sait avoir été chanté à cette occasion en grande pompe et solennité. Quant au pauvre cou-» vreur, il le fait inhumainement massacrer par le seigneur de Maxéville. Mais ce meurtre doit en toute justice rester au propre compte de ce trop zélé narrateur, personne autre n'en ayant jamais dit un seul mot, ni avant lui, ni après.

Ce couvreur, ou plutôt cet ardoisier, comme dit plus noblement Duplessis, en homme qui ne se commettrai pas volontiers avec une simple cabane, cet ouvrier enfin, de quelque nom qa*on le décore, a aussi son histoire propre. D'abord, et pendant les premiers siècles de la légende, il avait coutume, une fois sa commission faite, de disparaître entièrement sans que jamais on n'entendit plus autrement reparler de lui.

Mais il cessa d*en être ainsi, lorsque, dans les temps modernes, les Du Hautoy vinrent s'établir en Lorraine. Ce fut pour les plaisants de Tépoque une bonne fortune qu'ils se gardèrent bien de laisser échapper. Ils démontrèrent facilement à tous que les Du Hautoy descen-

draient du couvreur de Maxéville, lequel aurait reçu ce nom significatif comme récompense et à titre d'anoblissement.

De leur côté, les Du Hautoy, une fois affublés de cette illustration, toute nouvelle pour eux, et dont ils étaient grandement ébahis, ne purent jamais s*en défaire. Ils eurent beau protester que ni le duc Ferry, ni ses premiers successeurs, n'avaient jamais anobli personne ; que, quant à eux, ils avaient de tout temps habité, dans le Luxembourg, leur vieux manoir du Hautoy, seule origine de leur nom. On les traita de gens dénaturés, de mépriser et désavouer leur propre ancêtre et bienfaiteur Jean Leborgne, à cause quil était couvreur, et, de plus, d'aggraver leur tort, en produisant des généalogies soudoyées, et dont la fausseté était évidente, puisque, malgré tout leur mauvais vouloir, ils ne pouvaient dénier qu'ils s'appelaient Du Hautoy, et que d'autre part, le propre d'un couvreur est de monter sur le haut des toits. D'ailleurs, l'histoire n'était-elle pas là qui parlait contre eux, ainsi que les restes de la tour ronde de Maxéville.

Ces raisons parurent décisives. On enrôla donc de force les Du Hautoy dans le cortège du duc Ferry, malgré la distance de quatre siècles qui les séparait d'un aïeul aussi miraculeusement retrouvé. Leur nom figure depuis dans la légende d'une manière obligée, et il est même donné par le plus grand nombre comme ime preuve solide h l'appui.

Telles furent les additions et corrections, d'ailleurs

TAcadémie de Metz (1) dont plusieurs membres de notre Compagnie ont eu la bonne fortune d*entendre, à Metz même, Il y a quelques jours» la parole généreuse et éloquente, TAcadémie de Stanislas est heureuse d'entourer de la même couronne le nom de M. Maréchal, de Metz, et celui de M. Tessié du Motny son collaborateur (2).

(i) M. Dommangel placé à la droite da Président.

(2) Le rapport présenté à T Académie se trouve imprimé dam le volume de lei Mémoires poor 1868. V. p. iiO.

Page 1