‹ Une actrice en voyage, piéce en un acteChapitre 14 sur 80 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

prononeé

Par M. le Comte de WARREN SDR LA TOMBE DE M. GÉHARS-GRAHDTELE.

Messieurs,

A quelques jours d'intervalle, rAcadémie de Stanislas a été doublement et bien cruellement éprouvée. Hier, c'était notre archiviste, notre doyen, le digne M. Soyer- Willemet que nous conduisions à sa dernière demeure; aujourd'hui, c'est Gérard-Grandville à qui je viens en votre nom adresser un suprême adieu. Les vides se multiplient parmi les vétérans du travail et de la pensée; et nous aurons beau serrer nos rangs, les travailleurs pourront succéder aux travailleurs, il est des vides qu'on ne saurait remplir : Grandville était un poète et les poêles s'en vont ; leur semence a cessé d'être féconde, et la dernière partie de ce siècle semble vouée aux idées positives et scientifiques, plus utiles peut-être, mais moins gracieuses et moins consolantes.

XCTJI

HàtODS-neus de <lire que Gérard-GraQcbville o*é(ait pas seulement un poète, un de ceux dont on a pu dire :

ht monde ne conoatt rien d'eax.qoe leor ?oix !

Nous l'avons connu aussi dans un autre caractère : cehii du citoyen actif, laborieux, infatigable, trop eonsciencieux hélas! et trop dévoué à ses devoirs, car du jour où il a pris entre ses doigts la plume du fonctionnaire administratif, il a presque complètement a(bandonné celle dont les gracieuses inspirations lui avaient si rapidement conquis sa place au milieu de vous.

Gérard-Grandville , né en 1796, était membre de l'Académie de Stanislas depuis le 3 janvier 1828. Il a donc été votre confrère pendant près de quarante ans, mais depuis bien longtemps, surtout depuis la mort de son illustre frère, le poète ne chantait plus ; et je dois au triste privilège de compter parmi vos plus anciens membres, l'avantage d'avoir assisté à quelques-unes de ses dernières lectures. Celle qui a produit le plus d'effet, est la fameuse épitre dont quelques mots ont passé en proverbe, tels que : > Cest encore un parti que le juste mUieu » ; et celle où il traçait, en si beaux vers, les devoirs du poète moderne (i) :

(i) Epitrê êur la critique nu t^mps prégeni, par M. Gérard 6raDdTiile(i851).

XGVllI

Les maseï de uos jouri oot besoio d*élre utiles ; Poar mootrer aux humaios à marcher tooi égaux» Il notti faut désormais plus que des madrigaux. Trêve à ces lieux communs de taogueur pastorale ! La vérité renaît ; la raison, la morale Au poëte ont marqué son yéritable but.

Ces austères devoirs, nul ne les a mieuxjpratiqués que lui» car ce poète charmant était lui-même, dans la plus noble acception du mot, Thonnéte homme et le citoyen. Il continuait ainsi, réduisant à sa juste mesure le succès de Béranger, et rattribuant surtout aux cordes patriotiques qu*il avait su faire vibrer (1) :

Le roi des chansonniers vient de briser son luth ; Et si de ses refrains s*honore encore la France, C'est qu'à nos jours de gloire, à notre délivrance, Ses généreux accents ne sont point étrangers.

D*autres vous diront avec quelle constance, dans les moments difficiles, le simple secrétaire de la Mairie sut relever le courage de Tadministration qu*il servait, protestant avec la dédaigneuse ironie, dont il était passé maître, contre les tristes défaillances et contre les coupables entraînements. L*élégant traducteur d*Horace semblait avoir pris pour devise de sa propre conduite :

Non civium ardor prava jubenlium Mente qnalit solida.

(I) Celte citation n'a pas été prononcée sur la tombe.

Cette àme si ferme dans le danger public et qui ne savait pas transiger avec le devoir, était simple, douce, bonne, presque timide dans la vie ordinaire. C*était le modèle des pères et des époux; c*était une àme chrétienne.

Parmi ses divers mérites, n'oublions pas qu*il fut aussi un charmant artiste, le frère, le critique, le conseiUer éclairé de ce rare génie qui est une des gloires de la Lorraine. M. le Président de TAcadémie de Stanislas nous disait hier dans son beau langage que Gérard- Grandville était le second tome d*un magnifique livre dont rimmortel Grandville était le premier volume, le volume Illustré. Les deux frères se complétaient Tun par l'autre : c'étaient le dessin et la poésie. La mort les a séparés trop tôt, surtout pour Gérard, qui n*a pas donné tout ce qu'on pouvait en auendre si son frère eût vécu. Réunissons -les dans nos regrets» car tous deux ont bien mérité de notre pays, et répétons en leur disant adieu : honneur aux deux Grandville.

MEMOIRES

DE L'ACADÉMIE DE STANISLAS-

Page 1