PAR
Julien DUCHESNE.
Ces simples mots, Le Chant de la Cloche, n'éveillent-ils pas dans les cœurs tout un monde de tableaux, d'émotions, de souvenirs? La Cloche prête sa voix aux scènes les plus humbles ou les plus imposantes de la vie : elle ne chante pas seulement les phases ordinaires des plus obscures existences, la naissance, le mariage, la mort; elle préside aux fêtes nationales, aux solennités saintes; elle rend hommage aux Souverains et remercie Dieu de leurs victoires ; mais aussi elle hurle avec les multitudes soulevées et répand au loin leurs
menaces comme leurs prières. Commenter celte voix immense et multiple, c*est donc dérouler sous tous ses aspects le cycle varié de la destinée humaine^ individùelle, religieuse» domestique, sociale.
Nul ne rignore, la sympathique et puissante inspiration de Schiller a glorieusement rempli ce programme, et, lorsqu'en 1800, parut cette Ode intitulée modestement la Cloche, une admiration unanime la salua bientôt de son vrai nom, le Poëme de la Vie,
Sous ce titre, elle demeure en Allemagne Fobjet d'un culte patriotique et d*une admiration passionnée : nos voisins y trouvent la plus fidèle expression de leurs mœurs, de leur génie, de toute leur âme. Cest, dans leur littérature si riche en productions lyriques du même ton, le joyau favori : tous les arts Tout popularisé. Sur la Cloche, Retzsch et Romberg composèrent, Tun ses dessins les plus pathétiques, Talitre sa partition la plus célèbre. Il y a sept ans à peine, quand, par une de ces fêtes séculaires, gages de réternité des sentiments chez les grandes nations, TAIlemagne glorifiait la naissance de son poëte bien-aimé, dans les innombrables concerts dont Marbach et Weymar avaient donné le signal, la place d*honneur fut réservée partout au Chant de la Cloche : elle devint comme le centre de cette vaste manifestation qui, embrassant jusqu'aux plus lointaines colonies allemandes dispersées dans le monde, s'étendit de Moscou à Sidney, prophé-
tique symbole de cette unité que la race germanique proclame obstinément, en attendant qu'elle sache la conquérir et la constituer.
Cette Ode vraiment nationale, le voyageur la trouve sur toutes les tables, dans toutes les mémoires : Tenfant la bégaie; Tadulte la déclame ou la chante; le vieillard la récite encore avec des larmes dans les yeux.
Mais ce n*est pas seulement, ni même surtout, la vie allemande qu'exprime cette œuvre si élevée, si pleine et pourtant si courte : cest la Vie humaine. Schiller y résume notre histoire à tous. L'heureuse insouciance du premier âge, ce matin doré sur lequel veille une mère; Thumeur inquiète de la jeunesse; Taube timide et sereine du véritable amour dans le cœur guéri des agitations stériles ; les âpres luttes de l'âge mur ; les joies pures et sérieuses du ménage; le courage de rhomme soutenu par la riante vaillance et l'activité légère de la femme ; les épreuves de la vie de famille ; ses saintes douleurs ; puis les émotions plus hautes du citoyen : voilà ce qu'une inspiration tendre et virile a su peindre avec une pénétrante simplicité : là, se multiplient sans profusion de délicieux tableaux d'intérieur, qui rappellent les plus charmantes pages de l'Odyssée, mais dont rien n'égale la touchante et religieuse expression. En même temps, se déroulent les grandes vues humanitaires qui avaient, de bonne heure, occupé 1 écrivain mûri par l'étude de la philosophie et de l'his-
toire. Sans effort, le noble créateur de D. Carlos et de Posa trouve la dialeureuse éloquence, réservée à ces âmes généreuses et hautes qui savent s'attendrir, s'enflammer pour le genre humain considéré dans son ensemble. Le poëme de la Cloche est donc bien, par excellence , le poème de la vie , c'est-à-dire de \ Homme et du Cœur.
Le caractère d'universelle vérité qui recommande une telle œuvre ne semblait-il pas lui assurer doc prompte et facile introduction dans notre littérature» distinguée entre toutes par le sentiment profond de tout ce qui est général et humain ?
Sans doute, ces aperçus élevés, ces peintures émues conviennent éminemment au génie de notre langue e( de notre poésie : Mais cette composition, par Textréme originalité du cadre et de la marche, oppose au traducteur les plus redoutables obstacles. Nous assistons à la fonte d'une Cloche : le maître ouvrier décrit les périodes du travail, et, par intervalles, il évoque les scènes auxquelles la Cloche s'associera du haut de sa tour. Nous voyons la Cloche et Thomme grandir, et en quelque sorte vivre, penser ensemble : drame ingénieux, mais singulier parallélisme dont notre goût s'étonne d'abord!
Ce n'est pas tout : cette conception place en regard d'une partie pathétique et morale une partie absolument technique, et l'on peut dire métallurgique, la-
quelle alterne constamment avec la première : Tartiste a représenté les phases successives et les divers pro-^ cédés de la fonte avec Texactitude d*un homme du métier ; souvent il prend le ton et la langue des travailleors. 11 s'était initié a leurs secrets par de longues heures passées dans une fonderie voisine de la jolie petite ville de Rudolstadt, son séjour favori» pays charmant qu'adorait son cœur et dont ses vers reflètent les beautés. On raconte que le poëte aimait à se mêler à la foule des ouvriers ; il contemplait leurs manœuvres d*un air rêveur qui les faisait sourire ; parfois il s'associait à leurs chansons avec la cordialité pensive du génie, et avec cette bonhomie germanique à laquelle nous osons trop rarement descendre, ou plutôt nous élever. Sans doute, dans son àme, murmuraient déjà ces strophes savantes et naïves dont le rythme agile, la sonorité bizarre nous font entendre tour à tour les sourds grondements du four embrasé^ le bruissement des DOiétaux qui s unissent, les coups cadencés des marteaux, les pas précipités des travailleurs. Ces descriptions à la fois matérielles et animées, chimiques et musicales, sont rebelles aux étroites exigences de nos vers : une imposante autorité déclare même que cette portion de l'œuvre ne saurait être traduite en français m même imitée : « Nous pourrions, dit Madame de Staël (1), traduire les pensées fortes, les belles images
(!) De l'AUemagne, chap. XIII.
qu^inspirent à Schiller les grandes époques de la vie; mais il est impossible d'imiter noblement les strophes en petits vers. » Je Tavoue, ce défi m'a servi comme un aiguillon ; l'impossible m'a tenté ; ou plutôt j'ai osé croire que ce qui était impossible en 1814, ne l'est plus un demi-siécle après, quand les hardis travaux et les conquêtes légitimes d'une nouvelle école littéraire ont élargi le goût public et enrichi la langue poétique de notre patrie.
Mais restent bien d'autres difficultés plus alarmantes : c'est une heureuse et touchante idée d'avoir placé le Chant de la Vie dans la bouche d'un obscur enfant du peuple : cet accent familier, ces formes de langage presque triviales, ces détails empruntés à la réalité la plus humble, s'accordent naturellement avec l'esprit de la poésie germanique. Dans la nôtre, ils créent mille dangers. Doit-on, sous prétexte de noblesse, altérer le ton simple et populaire qui se concilie, dans l'ode allemande, avec les plus sublimes transports du lyrisme? Non^ sans doute. Mais pouvons-nous, sous prétexte de fidélité, manquer aux traditions sévères et délicates de notre littérature? Il y a là une difficulté qui échappe à toute règle précise, et que les inspirations du sentiment et du goût peuvent seules résoudre.
Seules aussi, elles peuvent dicter au traducteur les différentes sortes de vers qui correspondront mieux pour l'effet aux rythmes infiniment variés du poëme
original. Ici^ chaque tableau porte avec lui sa musique, ailée et toute frémissante d'allégresse pour célébrer la focile iyresse des premières années; tendre et vive, mais d'un mouvement à la fois rapide et régulier pour peindre Tincessante activité du ménage ; mâle et vigoureuse, pour les efTorts et les luttes du chef de famille ; lente et monotone avec le glas funèbre; pressée, retentissante avec le tocsin de l'incendie ou de la révolte; large et majestueuse pour glorifier le rôle élevé et religieux de la Cloche. Ce n*est plus seulement le récit et le tableau, c'est la Symphonie même de la vie.
Je n*ai pas cru que le plus sur moyen de traduire fidèlement tous ces effets fût de calquer partout, avec une exactitude matérielle, la mesure et les coupes de vers ; ce serait s'exposer à de graves mécomptes. Le caractère musical d'une phrase poétique dépend en grande partie du son des syllabes, qui, des mots allemands aux mots correspondants français, diffère profondément. Suffirait-il, pour reproduire une mélodie» d'en calquer la construction et la longueur en changeant toutes les notes?
Evitant cette minutie trompeuse, je me suis réservé, ici encore,* la liberté nécessaire. Ma règle suprême a été de m'associer intimement aux émotions du poëte, de m'en assimiler toutes les nuances, pour les exprimer enfin avec Télan de l'originalité, selon le génie de notre versification et de notre langue. J'ai essayé de faire ce
que Schiller aurait fait en français. — Un commerce prolongé avec une telle œuvre y révèle sans cesse tant de beautés nouvelles^ que Ton éprouve tout ensemble rimpatient besoin de la faire bien connaître, et un sérieux désespoir de Tégaler. Jamais production ne fut une image plus complète et plus vraie de son auteur; jamais travail ne fut Tobjet d'une persévérance plus passionnée, d'une plus jalouse prédilection. L'ar-* tiste en polissait les détails avec délices : bien tard seulement et a grand'peine, il se résigne à s*en séparer en la publiant. Il en avait conçu le projet au printemps de Tannée t788 : alors fixé dans le joli village de Volkstsedt, non loin de Rudolstadt, en face des hauteurs boisées qui protègent le cours sinueux de la Saale, il venait de rencontrer la femme gracieuse et dévouée qui, deux ans après, devint la compagne de sa vie. Durant sept ans encore, défendu par le chaste bonheur du foyer contre les orages du cœur et des sens qui avaient troublé naguère la sérénité de son imagination, il laissa le Poërae de la Vie se construire en silence dans son âme apaisée. Ce mystère était pour lui plein de charmes : < Quelle belle existence je mène maintenant, » écrit-il à Kœrner (1" mars 1790); mon cœur trouve » hors de lui, sans cesse, un doux contentement : mon » esprit une si belle nourriture!.. Je sens en moi dé- » sormais un harmonieux équilibre. Je regarde partout » avec bonheur !... » La paix du cœur, Tordre dans la
vie, les saines inspirations de la famille hâtaient la maturilé de son talent, sans en diminuer Téclat, et fortifiaient en lui, avec la conscience du progrés, ce calme divin qui alla augmentant jusqu'au dernier soupir (1). Sept années s'écoulent ainsi, années fécondes en travaux de tout genre. La Cloche cependant continue à chanter dans ïàtm recueillie du poëte, mais il n'est pas pressé de répandre cette harmonie au dehors. 11 avait cette fiàre patience des hommes supérieurs, qui^ dédaignant les succès hâtifs, ne marchandent ni l'effort secret ni le temps, parce qu'ils sentent bien qu'ils travaillent pour l'immortalité. En 1797, Schiller écrit à Goethe : « Je compte couver encore une année en moi ce sujet, » pour que cet ouvrage, qui n'est vraiment pas une ba- > gatelle, arrive à maturité. » L'année se termine sans
(t) On coDnail les dernières paroles de Schiller : - Commeot ▼OQS trouTez-voQS aujourd'hui ? • lui demandait M"><^ de Wolzogen : « Toujours plus calme!.. • dit- il. On pourrait compare^ cette ré< poDse au cri suprême de Goethe : • De la lumière !.. toujours plus 4e lomière!.., » mais celui de Schiller nous a toujours semblé supérieur en beauté morale.
La touchante histoire du perfectionnement de ce noble génie par la vie de famille a été retracée avec un charme extrême d'éloquence et de sensibilité par M. Âd. Régnier, de Tlnstilut, dans la notice qui ouvre sa belle traduction des œuvres complètes de Schiller (Paris, Hachette, 1859), et par M. le prince Albert de Broglie, dans une mémorable élude publiée par le Journal det Débait (7 et 8 août 4860).
que la Cloche paraisse. Elle ne Terra le jour qn^on aa après : mais alors le génie' de récrivain Tient d'atteindre toute la plénitude de son déTeloppement ; il peut à cette heure se détacher de son poëme : il s*y est incarné tout entier.
Pour rendre aTec la fidélité couTcnable, c'est-à-dire jusque dans les nuances les plus délicates, la force et le charme de ce langage, expression de Tàme la plus ferVente et la plus douce qui fut jamais^ il faudrait être Schiller lui-même. Je ne me flatte donc nullement d'avoir surmonté tant d'obstacles, bien que j'aie lutté avec mon poète presque autant d'années que ce grand artiste aTec sa propre pensée. L'espoir d'un triomphe complet n'est pas ce qui a soutenu mes efforts et ce qui enhardit enfin ma Toix : mais je suis heureux de payer aujourd'hui doTant tous mon pieux hommage au noble génie, à l'œuTre brillante et sainte, pour lesquels je professe depuis longtemps un culte sincère. C'est l'admiration qui a été mon appui, j'ai besoin de compter qu'elle sera mon excuse.
Maintenant je laisse parler l'orateur populaire que l'auteur de la Cloche a pris pour interprète.