‹ Une actrice en voyage, piéce en un acteChapitre 35 sur 80 · SENTINELLE DE L'ORESTIE · texte numérisé non relu

SENTINELLE DE L'ORESTIE

Depuis dix ans je suis sur ces crépeaux. Interrogeant et la terre et les eiiux.

J'attends toujours qu*à mes yeux se déploie Le Teu, signal de h prise de Troie ;

(1) Voici le passage d'Eschyle dont ces vers sont le dévelofpement :

Diea ! je voas en prie, délivrez-moi de ces fatigaes ; déli?rez-moî de cette garde sans fin. D'nn bout à l'antre de Tannée, comme nn chien attentif je veille au faite du palais des Atrides, en face de Tusemblée des astres de la nuit. Régulateurs des saisons pour les mortels, rois brillants du monde, flambeaux du ciel, je les vois ces astres, et quand ils disparaissent, et à l'instant de leur lever. Sans cesse j'espère le signal éclatant, cette flamme ardente qui doit annoncer ici que Troie est prise Cependant, enveloppée des ombres de la nuit, mouillée par la rosée, ma couche n*est jamais visitée par les songes. Au lieu du sommeil, c'est la crainte qui siège à mes côtés ; et je n'ose pas laisser mes paupières se fermer sous un assoupissement qui dure. Et quand je venx chanter, ou moduler quel-

L*été brûlant cède à Thiver glacé,

Et par la nuit le jour est remplacé ;

L*ODde immobile au soleil étincelle.

Puis sous les vents en longs flots s*amoncelle ;

La mer, la plaine, et le bleu firmament,

Autour de moi, tout change incessamment;

Mais dominé par une loi suprême,

Mon triste sort reste toujours le même.

Seul, loin des miens, je souffre et je vieillis ;

Et mes cheveux sont devenus tout gris

Depuis que là, debout à cette place.

J'use ma vue à surveiller Tespace.

Des Dieux telle est, hélas, la volonté !

Je dois souffrir ce qu*ils ont arrêté.

Et ce qu'ordonne une orgueilleuse reine.

Qui dans Argos commande en souveraine.

Quand voudront-ils, devenus plus cléments, M*ôter la vie ou finir mes tourments?

qaes paroles k voix basse, qaand je recours k ce moyen qui devrait charmer mon insomnie, alors mes larmes coulent, et je gémis snr les malheurs de celte maison, car ce n*est plus pour elle le temps fortuné d*autrefois. Mais, puisse enfin venir l'heureux instant de ma délivrance ! Puisse apparaître, à travers l'obscurité , le feu de la

bonne nouvelle! Puissé-je, au retour du roi dans cette de-

oneure, serrer de cette main sa main chérie ! Le reste, je le tais. Un secret redoutable pèse sur ma langue. Ce palais, s'il pouvait prendre une voix parlerait clairement.

{VOreêtiê, Agamemnon, i^^ scène.)

Jamais, jamais^ rien qui change ou modère

De mon devoir la rigueur trop sévère ;

Tant que la nuit enveloppe les cieux.

Aucun sommeil n*est permis à mes yeui.

Je dois veiller, quand sur la ville entière

Morphée étend son oubli salutaire ;

Lorsque partout la nature obéit

A cette loi qu*elle-méme prescrit;

Je dois veiller, pour que la reine puisse

Goûter avec son perfide complice

Un criminel et paisible repos,

Savoir Tinstant où nos mille vaisseaux,

Ramèneront Tépoux qu*elle redoute.

Si les flambeaux de la céleste voûte

Montrent là haut leurs feux étincelants,

Je trouve un faible et triste passe-temps

Dans le tableau de leur magnificence.

Je suis le char de Phébé qui s*avance

Avec lenteur, et verse en son chemin

Sur chaque objet un éclat incertain ;

J'apprends le cours de ces astres sans nombre,

Ainsi que moi veillant au sein de Tombre,

Et bien des fois, en la saison d'été.

Alors que rien ne trouble la clarté.

Mon œil les coniple et les passe en revue ;

Et, m^égarant à travers l'étendue,

J oublie enfin et la terre et mes maux.

Quand le matin s'en vient blanchir les^ eaux.

— i12 — Et, répandant sa TÎve et fraiehe haleine, Rend au travail et la ville et la plaine, Il m*est permis d'assoupir un moment Mon œil que ferme un sommeil accablant ; Mais sans quitter cette tour où m^enchaine Comme un captif, la terreur de la reine. Pendant le jour, mon regard vigilant Parcourt encor la terre et TOcéan, Dont les flots bleus, se succédant sans cesse. Par leurs ébats amusent ma tristesse.

Après les longs et douloureux ennuis Soufferts durant la froide horreur des nuits, J*aime sur Tonde b reposer ma vue.

Je me délasse à voir la mer émue Lutter avec les pointes du récif.

Et TAIcyon, au vol oblique et vif, Se balancer au souffle du zéphyre.

Parfois, bien loin, apparaît un navire : Semblable au bœuf poussé par Taiguillon, Péniblement il trace son sillon.

Sous les efforts de la rame écumeuse.

Je me demande, en mon àme rêveuse.

D'où viennent ceux qu'il porte, et vers quels lieux Ils vont, conduits par les vents et les Dieux ; Et je voudrais contre leur destinée Changer hélas ! ma vie infortunée.

Lorsque midi fait cesser les travaux.

Et que partout l'homme et les animaux

S'en vonl chercher quelque retraite ombreuse,

J entends chanter, sur la route poudreuse,

La sauterelle aux rouges ailerons.

Et la cigale hôtesse des buissons ;

Et dans mon coeur se réveille Timage

Des champs, des prés, des moissons, de Tombrage,

Et de mes jeux d*enfance ; je me vois /

Libre, joyeux, errant au fond des bois,

Ah ! bienheureux le pauvre qui mendie,

Ou gagne à peine une indigente vie

Par un travail ingrat et rebutant :

Il peut au moins savourer librement

L'air de la plaine, et, sa tâche finie.

Aller gaiement où son cœur le convie.

Et cependant, comparée aux douleurs Dont Tamertume arrache tant de pleurs Aux yeux des rois et des grands de la terre, Mon infortune est encor bien légère.

De cette tour, je contemple parfois Argos, cité du plus puissant des rois.

Riche en guerriers dont l'éloquente histoire Aux temps futurs léguera la mémoire ; Et puis, songeant aux innombrables maux Qu ont éprouvés ses chefs et ses héros, A mes tourments je deviens insensible.

0 Jupiter 1 ton courroux inflexible,

Sur le puissant, comme sur le petit.

Sans distinguer frappe et s*appesantit.

De tes rigueurs, le palais des Atrides, Avec ses murs, de sang encore avides.

Parle assez haut ; et peut-^tre Tinstant

Vient mais cessons ce discours imprudent;

Même à la nuit je dois cacher et taire Ce qui pour tous est un sombre mystère.

Le doux fruit de la liberté Pour moi doit-il mûrir encore?

Le signal de tous souhaité, Luira-t-il un jour? je l'ignore. Mais si je vois cesser jamais La servitude que m'imposent Ceux qui, dans ce riche palais, Au sein de la pourpre reposent, Tandis que, sur le bord lointain Où s*élève la grande Troie, Nos guerriers rassasient la faim Des loups et des oiseaux de proie ;

Je m'en irai loin des cités.

Loin de cette cour trompeuse, Chercher, en des lieux écartés, Quelque retraite bienheureuse Où je pourrai tout oublier ; Tout, la victime, et le coupable,

— «15 — Et le meurtre, et le meurtrier.

Et cette famille implacable Dont les destins, sombres, sanglants, Dans Tavenir feront peut-être L'épouvante de nos enfants.

Et des peuples encore à naitre.

Vers ces grands et bleus horizons, Je sais un modeste domaine Perdu dans les sombres vallons; Le ciel y répand à main pleine Les trésors de la pauvreté, La paix et l'humble indépendance ; Les guerres passent à côté Et respectent son existence.

Là, point de grand farouche et dur Qui, bravant la fureur divine, Entraine avec lui Thomme obscur, Dans ses fautes et sa ruine.

En ce lieu de tous ignoré, Au sein de ce vallon sauvage.

Qui sommeille calme, entouré De solitude et de feuillage ; Prés de ces ruisseaux bondissants Dont récume blanche étincelle, Et fait dans les bois verdoyants Résonner sa plainte étemelle ;

— ii« — Là, je voudrais, aux oiÉins des Dieux, Remettant le soin de ma vie, Sous mon loii ignoMr aomme eux, Le trouble, la eramte, el Tentie.

Le ciel enfin s*allume à TOrient ; Déjà Phébus, superbe et souriant»

Des monts lointains a franchi la barrière ; Dans la campagnci en fleuves de lumière Il se répand ; sur la ville d*Argos Il brille, et va dorer au loin les flots Tout scintillants sous sa clarté croissante. Une nuit donc de douleur et d*altente, S*est réunie à tant d*autres ; le jour, Qui, maintenantt vient régner à son tour, Qu*apporte-t-il à mon impatience?

Pas même hélas 1 une faible espérance ; Rien que Tennui sans cesse renaissant De voir toujours reculer le moment.

Où noire flotte, abordant au rivage.

Doit terminer mon cruel esclavage.

Le monde entier, ô divin Apollon»

Frémit de joie à ton premier rayon ; Seul, parmi tous, sans élan, je salue Dans notre ciel ta splendeur revenue ; Car à ce cœur qui gémit sous le poids D*un long supplice éprouvé tant de fois

— ii7 —

Tu ne promets qu*une trêve éphémère, Qu^une moins lourde et moins sombre misère ; Mais non ce que, depuis bientôt dix ans. Je te demande en mes voçux incessants.

H. OoifoiiT*

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