MM. POINCARÉ ET MAGNIEN
Il suiBt de jeter un coup d*œil sur les dernières pages de nos annales judiciaires pour reconnaître que le criminel qui cherche à arriver à ses fins par la voie de lempoisonnement, ne s'adresse plus aux poisons empruntés au règne inorganique. L'habileté de nos chimistes modernes , les travaux spéciaux d'Orfila, de Marsh et de Blondiot lui ont rendu ce moyen d'action tout à fait impossible. La plus légère trace d'une substance minérale capable de déterminer la mort peut aujourd'hui être décelée de la manière la plus rigoureuse. Aussîi depuis un certain temps^ n'a-t-on vu figurer dans les actes d'accusation que des poisons végétaux , qui, seuls, peuvent encore laisser l'espoir de l'impunité h celui qui les emploie. La plupart des principes immédiats que la chimie est arrivée à extraire des végétaux.
tuent à des doses excessivement petites, de sorte qu*il est très-difficile de les recueillir en nature dans les voies digestives. De plus ilà sont presque tous dépourvus de caractères distinctifs en présence des divers réactifs dont nous disposons. Enfin , il faut Tavouer , Tétude des poisons organiques, même au point de vue des symptômes et de Tanatomie pathologique est loin d'être faite; et ce qu*il y a de fait, sous ce rapport, laisse beaucoup à désirer. Les déplorables discussions auxquelles ont naguère donné lieu la strychnine et la digitaline n*en sont que trop la preuve.
En présence de cette imperfection, il est du devoir de tout honnête homme de contribuer aux progrès de la toxicologie végétale, toutes les fois qu'il en rencontre Toccasion. C'est ce devoir que nous venons accomplir aujourd'hui.
Ayant entrepris, M. Magnien et moi, des recherches sur le travail intime de la nutrition, et ayant cherché à la modifier par tous les moyens possibles, nous avons été conduits à soumettre des animaux à l'usage des diverses substances que nous avons pu nous procurer. Nous nous sommes aperçus ainsi incidemment que cette imperfection était presque générale en toxicologie végétale et que bien des erreurs s'étaient glissées dans les traités classiques.
Un animal, entre autres, que nous soumettions â Tusagc de la delphine, ayant reçu par mégarde une dose trop forte de cette substance, mourut en présen-
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tant des symptômes et des altérations tout autres que ceux qui se trouvent signalés dans le traité d*Orfila et dans les mémoires snéciaux de Lassaigne et de Feuneulle. Nous crûmes dès lors devoir, en dehors de nos recherches sur la nutriuon, étudier directement la question de Tempoisonnement par la delphine. D'autant plus que ce principe immédiat a été et est encore employé en médecine; qu*étant ainsi entré dans le commerce, il peut tomber dans des mains coupables. De plus, comme il constitue la partie active d*une plante très-répandue dans les jardins, où elle est connue sous le nom de Pied d*AlloueUe, elle peut encore accidentellement être une cause d empoisonnement non volontaire. Pour toutes ces raisons, il nous a semblé qu^il ne serait pas oiseux de chercher à rectifier ce que son histoire pouvait présenter d*inexact.
D*après MM. Lassaigne et Feuneulle, Tanimal auquel on a fait avaler soit de la poudre de staphysaigre, soit de la delphine, est pris de nausées. Il semble éprouver de violentes douleurs dans les voies digestives et finit par succomber au milieu de convulsions générales. A Taulopsie, on trouverait dans lestomac et dans Tintestin, les traces d*une vive irritation.
Outre que celte description a le défaut d'être vague et incomplète, cette dernière assertion surtout a provoqué notre étonnement et nous a mis en droit de douter de la valeur de toutes les autres. Car quelle que soit la dose de delphine que Ion fasse avaler, les muqueusis sto*
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RMcale ei intealinale resteni parraileineni intactes. Elles ne sont même pas le siège d*une injection légère. Elles restent tout à fait normales. Le poison ne semble pas exercer une action locale. Il n*agit qu*après avoir été absorbé et entraîné par le torrent circulatoire, et il agii en empoisonnant le système nerveux. Voici du reste ee qu'on observe.
Lorsque la delpbine est administrée soit par la voie buccale, soit par la méthode endermique, on voit apparaître presque immédiatement quelques nausées qui sont rarement suivies de vomissements.
Gnq à six minutes après, Tanimal est tourootenté par une salivation très- abondante qui mouille les poils du poitrail et des pattes antérieures. Il agite avec bruit cette salive dans sa cavité buccale et en projette à chaque instant au loin par des efforts d'expulsion considérables. Ces efforts d*expulsion s'accompagnent d'un màchottement très-rapide analogue à celui que provoquerait une substance très-amère. Ce dernier phénomène ne saurait cependant être attribué à une sensation de ce genre. Car il a lieu et avec la même intensité ainsi que la salî^ vation, lorsque le poison a été introduit dans le tissu oellulaire sQus-cutané. Evidemment ce sont là des symptômes dus à Tempoisonnement du système nerveux. L'action semble se faire sentir d'une manière spéciale sur le nerf maxillaire inrérieur, nerf qui anime à la fois les glandes salivaires et les muscles masticateurs. Nous sommes étonnés que cette salivation n'ait été menliao^
— 4M — née ni par Orfila ni par Feuneulle. Car elle a réellement quelque chose de caractéristique d*abor(l en raison de sa constance, mais surtout parce que c'est le seul poison végétal qui soit susceptible de la produire. La thérapeutique possède bien deux ou trois substances sialogues telles que Tannée et le pyréthre. Mais celles-ci ne produisent rhypersécrétion de salive qu*en agissant directement sur Torgane du goût. D'ailleurs elles n'exercent aucune action délétère sur l'économie et ne pourraient être mises en cause dans un cas d'empoisonnement. Quant au mercure, qui lui aussi engendre du ptyalisme, il détermine en même temps des altérations des gencives qui ne se rencontrent point dans l'intoxication par la delphine. De plus la constatation de ce métal n'offre aucune difficulté. ^
Douze à quinze minutes après l'ingestion du poison, l'animal parait dans un état d'anxiété impossible à décrire, n s'agite, cherche à fuir dans toutes les directions. Puis bientôt commence une série de soubresauts qui se répètent régulièrement à de courts intervalles et qui se produisent ensuite jusqu'aux derniers moments de l'agonie, alors même que l'animal semble paralysé pour les mouvements partiels. Ces soubresauts ont encore un cachet spécial. Ils se distinguent parfaitement des contractions tétaniques qu'engendre la strychnine. La totalité du corps est projeté d'une seule pièce et brusquement dans le sens vertical à une hauteur qui peut atteindre 2 à 3 centimètres. Il semble repousse du sol
comme par une décharge électrique. Ce phénomène nous a paru tout aussi caractérisUque que la salivation. Ju9qu*à présent nous n*avons rien rencontré de semblable dans d*autres circonstances.
Quelques minutes après le début des soubresauts, le train postérieur est devenu dans Tiropossibilité de concourir d'une manière efficace à la locomotion. Il s'affaisse et la plupart du temps il n*est plus que trainé par la partie antérieure. Quand on met Tanimal sur le flanc et qu'il cherche à se relever, le train antérieur se tord sur le postérieur qui reste à peu près immobile ou qui n'exécute que des mouvements inutiles. Il y a le un défaut de coordination et non une paraplégie, dans le sens qu'on attache à ce mot. Car les muscles des pattes de Tarrière-train ont conservé de la contractilité et produisent encore quelquefois des mouvements partiels assez énergiques. La sensibilité cutanée n'a point non plus disparu dans ces membres. Car quand on les pince, le patient les retire sous lui, mais toujours avec une série de tentatives qui restent un certain temps infructueuses. Il est probable que le sens musculaire se trouve seul aboli d'une manière complète.
En définitive, pendant cettepremière période, l'animal ^ se trouve dans un état tout à fait comparable à celui qui, dans la pathologie humaine, a reçu le nom d'ataxie locomotrice.
Vers la fin de la vie, ceue ataxie des membres postérieurs fait place à une paraplégie véritable. La motilitc
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disparaît compléieroaru el la sensibilité qui longtemps n*a été qu* un peu diminuée se monVre abolie.
Peu de teinp^ après Tapparitioa des symplèoies d*ataxie, les membres antérieurs s'étendeoi et def ieo^ neai le siège d*une eontraelure énergique et persistaote, ils restent roides, étendus et contournés. Ils se main-* liennenl en cet état jusqu*au moment du dernier soupir. Ge qu'il y a de curieux, c'est que malgré cette eontrac* ture antérieure, et malgré la paraplégie, le corps continue k se détacher brusquement du soi par intervalles.
Chez deux de nos victimes, b vision parut aflaiblie dès le début de rexpérience et quelques instants avant la mort, il devint impossible de provoquer la plus légère contraction de la pupille par rapproche d*une lumière.
Vers le naiKea de rexpérience il survient un abaissesèment général de la température qui va en augmentant jusqu'à la mort. Enfin, dans les derniers moments, la respiration devient irrégulière et spasmodique. L*animal ouvre largement la bouche, il fait de profondes inspi* rations qui ne sont plus produites que par le diaphragme seul.
A Tautopsie, il est impossible de retrouver, ni dans la portion sua-diaphragmatique, ni dans la portion sousdiapbragmatique du tube digestif des traces matérielles même les plus légères du passage de la substance toxique. La muqueuse se montre partout, depuis la cavité buccale jusqu^ii Tafius, avec sa cotileur et sa consistance
— «8 — iMrmale9. Pas la moindre érosion ou lurgescence. Pm mé«ie h plus légère injection. Les annexes du mbe digestif ne présentent de leur côté aucune modification. Les glandes saliTaires seules paraissent ayoir été le siéga d*un afflux de sang plus considérable que d'habitude, ce qui se comprend en présence de la salivation exagérée qui caractérise Tempoisonnement par la delphine. Le cosur renferme toujours des caillots dans ses deux ven-tricules. Mais o*est le un foit teUement fréquent dans les aulopaies qu*il u*y a pas lieu d*y attacher une grande importance an cas particulier. Les poumons sont généralement congestionnés à la base. Chez Tun de nos animaux qui a succombé après avoir été soumis pendant un mois à Tusage journalier de la delphine, le lobe inférieur droit était le siège d*une véritable hépatisation. Ces signes anatomiques d*asphyxie concordent avec les symptômes qu*on constate du côté de la respiration dans la dernière période de Tempoisonnement. Les pie-mère crânienne et spinale sont injectées. Le summum d*injection existe toujours au niveau du cervelet et du bulbe. Les cordons postérieurs de la moelle et les racines postérieures ne m*ont paru modifiés en rien dans leur texture intime, de sorte que Tanalogie avec Tataxie locomotrice n'existe qu au point de vue fonctionnel. D^ailleurs il est évident, même à priori qu*un état morbide qui ne dure qu'une heure ou deux ne peut pas changer l'état matériel du système nerveux d'une manière appréciable. A I étude des symptômes et des lésions anatomiques
produits par la delphine, il fallait joindre celle des propriétés chimiques de cette substance. U fallait surtout s'attacher à trouver les moyens capables de déceler sa présence dans Téconomie. M. Magnien s*est chargé spécialement, de ces travaux de nature purement chimiques. Mais ses efforts n*ont pas été sous ce rapport couronnés de succès. Il a fait vainement appel à tous les réactife connus. Il n*a pu que confirmer les caractères déjà établis par Lassaigne et Feuneulle, caractères qui n*ont rien d*assez tranché pour permettre de se prononcer d*une manière positive dans une expertise d*où peut dépendre la condamnation d*un innocent. La couleur jaqne qu*elle prend sous Tinfluence de Tacide azotique concentré, Taspect gommeux qu'elle acquiert en se combinant à Tacide sulfurique; Tacide carbonique qu'elle dégage sans ammoniaque lorsqu'on la calcine avec la chaux sont les seules réactions qui puissent mettre sur la voie d'une manière approximative.
En résumé, l'action de la delphine nous a paru intéresser à la fois la physiologie et la toxicologie.
Au point de vue physiologique, elle est un des nombreux perturbateurs du système nerveux que la nature a répandus avec prodigalité autour de nous, et que M. Claude Bernard a eu le premier l'idée d'appliquer à l'étude des phénomènes si complexes de l'innervation. Grâce à ces nouveaux moyens d'investigation, le physiologiste peut isoler tour à tour les diverses propriétés du système nerveux. 11 peut, pour ainsi dire, disséquer les
différents actes de rinnervation. Avec le curare on abolit la motilité en laissant subsister intacte la sensibilité. Avec la stryehinne, on exalte le pouvoir réflexe de la moelle et on rend ses manifestations plus appréciables. Avec Tatropine on paralyse la racine motrice du ganglion ophthalmique. Avec la morphine on paralyse la racine végétative de ce même ganglion. Avec la digitaline on agit sur les nerfs cardiaques. La delpbine, elle, nous fait assister, du moins à un certain moment, à une représentation artificielle d'une maladie spéciale de la moelle , Tataxie locomotrice. Cest jusqu'à présent la seule substance capable de donner lieu à ce phénomène. Toutefois les troubles qu'elle détermine sont purement fonctionnels, puisqu'il est impossible de constater la moindre lésion à l'autopsie, et puisque la paralysie peut être intermittente. G est une névrose de la moelle et non une maladie matérielle de cet organe qu'elle produit.
Au point de vue loxicologique la delphine ne doit pas être rangée, comme le veut Orfila, dans la classe des poisons irritants , mais parmi les perturbateurs de l'innervation. Malheureusement il n'est rien, ni dans la symptômalologie, ni dans l'anatomie pathologique, ni dans la chimie qui puisse faire reconnaître d'une manière rigoureuse l'empoisonnement par la delphine. L'ensemble de toutes les données peut seul éclairer le médecin légiste à ce sujet. Lorsque la victime aura oiïerl quelques heures avant la mort une salivation
— 4t6 — abondante, des soubresauts de la tolalité du corps comparables à ceux que produirah une violente décharge éleecrique, un défaut de coordination d'abord, puis une paralysie des membres inférieurs, une contracture permanente des membres thoraeiques; lorsqu'à la suite de ces symptômes, Tautopsie aura fait constater une injection des méninges, on sera déjà fortement autorisé à penser que la delphtnea été la cause de la mort. Si en outre on a pu recueillir dans les voies digestives une poudre Manche et si cette poudre prend une teinte JaunAtre en se combinant à Tacide azotique, un aspect gommeux en devenant sulfate, ces présomptions deviendront presque une certitude. D^ailleurs nous avouons ne pas comprendre pourquoi dans les procès criminels, on attache une importance si exclusive i la déterminalion de la nature du poison. Ce qu'il faut avant tout, c'est prouver Texistence de l'empoisonnement et non l'espèce. Et nous croyons que messieurs les experts du procès La Pommerais ont- inauguré une manière d'agir des plus satisfaisantes , en recherchant si les matières contenues dans les voies digestives de la victime étaient capables d'empoisonner les animaux auxquels on les faisait absorber. La chimie orgonique est, pour le moment, trop peu avancée pour qu'on puisse être certain de déceler les poisons végétaux. Dans ces conditions mieux vaut débuter par des essais purement physiologiques. Quant aux prétendues propriétés virulentes que pourraient acquérir sous l'influence de la décomposi-
tion les matières organiques les plus innocentes, elles constituent une de ces ridicules objections, qui ne surgissent que trop en cours d'assises, qui ne peuvent être engendrées que par une fausse notion du juste et de rinjuste et qui n*ont d*autre but que d'intimider la conscience des jurés.
A L'ACADÉMIE DE STANISLAS
Messieurs, le temps si court que j*ai passé chez vous A laissé dans mon âme un souvenir bien doux. Vous étonnerez-vous de trouver des fidèles? Les plus longues amours ne sont pas toujours celles Que les esprits émus se rappellent le mieux Une fois que les cœurs ne sont plus amoureux. On ne peut des regrets mesurer retendue Par le temps qu*a duré la tendresse perdue, Un moment quelquefois remplit tout Tavenir ; D*un sentiment profond nait un long souvenir. Mais, au temps écoulé quand notre àme remonte, Elle sent le chagrin et la secrète honte D*avoir à son insu mal profité de jours D^autant plus précieux qu^ils ont été plus courts. On n*a pas dit assez ce que Ton voulait dire ; Sans sourire à son tour, on a laissé sourire, Comptant se rattraper, grâces au lendemain, Ami des négligents, qui Tinvoquent en vain. C*est ainsi qu*au chagrin d*avoir, admis h peine, Quiué r Académie en quittant la Lorraine,
~ 13! — Se joint prcscfue un remords ; je a*ai pu devant tous Rendre grâces au choix qui in*élevaît à vous.
Les letU'es sont souvent de jalouses puissances, Elles ont à donner de nobles récompenses, Mais, pour s*en rendre digne et pour fixer leur choix. Il ne faut ici-bas accepter que leurs lois. Et, les cœurs partagés leur semblant infidèles, Elles gardent leurs dons à qui n*a servi qu elles. Vous en décernez un, de ces dons précieux. Mais je sais qu'on vous peut trouver moins rigoureux, Et ce sont quelquefois des tiu-es à vous plaire Que le culte du beau, le devoir de bien faire. Même chez des esprits qui ne leur ont donné Que les restes d'un temps par eux aliéné.
Heureux qui, dégagé des soucis du vulgaire. Des soins de chaque jour qu'exige une carrière. Des choses de l'esprit admirant la splendeur, Leur donne sans partage et son temps et son cœur ! Soit qu'il veuille, enfoncé dans les cavernes sombres Où des illustres morts vont reposer les ombres, Avec leurs grands desseins, leur gloire ou leurs forfaits, Les tirer du sommeil qu'ils dorment à jamais ! Soit qu'il cherche à gagner des sphères inconnues. Au risque de rester égaré dans les nues. En dehors, au-dessus de notre monde humain, Et, pour trouver le vrai, prenne ce blanc chemin
Fait de raisonneinens, de systèmes, de doutes, Pareil à cette voie, éclatante entre toutes. Qu'une blancheur de lait signale dans les cieux Et qu*on croyait jadis un pont fait pour les dieux! Soit qu'au fond des forêts, quand un vent frais murmure, U trouve cette source inépuisable et pure Q'ouvrit la poésie aux mortels altérés Et qui, de toutes parts portant ses flots sacrés, Tantôt s'épanche au loin, comme un fleuve sublime, Tantôt, comme un torrent, bondit de cime en cime ! Soit qu'il cherche le beau, sensible, harmonieux, Sous la forme qui charme ou l'oreille ou les yeux. Et qu'il admire encor l'àme dans la pensée Que l'orchestre a rendue ou le pinceau tracée ! Qu'il est heureux ! et rien ne manque à son bonheur. S'il a reçu du ciel un esprit créateur. S'il se sent à son tour capable de produire Ce beau que, hors de lui, chez d'autres, il admire ! Roi d'un monde idéal par lui-même formé. Tranquille et sans sujets, il y vit renfermé. Il n'inspire pas plus qu*il ne ressent de haine ; Pour faire sa fortune, il ne prend point de peine ; Il ne s'informe pas à quel taux est l'argent. Si des blés au marché le prix monte ou descend, Gomment va loin de lui le monde politique ; Chacun de ceux qu'il voit sur la place publique Lui semble un grand esprit, un cœur droit et loyal ; Il ne voit que le bien et ne croit pas au mal.
S'il se mêle parfois aux choses de la terre, Son contact purifie et son passage éclaire ; Le terrestre, Thumain reparait à nos yeux Transfiguré par lui dans la splendeur des cieux.
La plupart d*entre nous choisissent des carrières» S'attachent de bonne heure à des devoirs sévères, Aux soins de la famille, à Tétude des lois ; Ils gèrent leur fortune et Tentament parfois ; Aux services publics, ils consacrent leur vie, Pour obtenir le droit d'exciter de Tenvie. Parmi tous ces travaux, les lettres sont pour nous Le plus cher passe-temps, le repos le plus doux, Ce qu'est au pèlerin, lassé de son voyage, Quand il arrive enfin à quelque humble village, Après réclat du jour, sa chaleur et son bruit, La fraicheur, le silence et Tombre de la nuit. Le dehors nous afflige aussi bien qu'il notis lasse; Trompés dans nos désirs, frappés par la disgrâce. Des triomphes du mal désolés spectateurs, Ce n'est pas le dehors qui console nos cœurs. L'àme contient en soi des profondeurs secrètes Que le beau, que le bien choisissent pour retraites; C'est là qu'elle rencontre avec sa pureté L'idéal méconnu dans la réalité.
Elle ne peut toujours l'y trouver elle-même, Quelque génie est là, maître et guide suprême. Qui la prend par la main et la mène à l'autel Où brille à son insu le feu même du ciel.
C*es( un bonheur ausai, booheor court (A prceaire, Il ne fait qu*interrompre an iraTail ordinaire; Mais on sent mieux un bien plus rarement goûté ; Au sentiment présent de h félicité S*ajoute je ne sais quelle reconnaissance ; Du joug de chaque jour on sent la délivrance ; On le reprend plus tard, mais léger et content. Le travail s*ennoblit, Tesprit même s'étend. Le rayon de la flamme un instant aperçue Touche encor les objets qui frappent notre vue Et d*une lueur douce éclaire le devoir, Le souvenir nous reste et nous donne Tespoir.
Si rhomme, sur le bord de cette mer du monde, Peut se faire à soi-même une grotte profonde Où les lettres et Fart attendent son loisir, Combien retroove-t-on avec plus de plaisir Les retraites qu^au sein de ce monde lui-même Ils savent ménager à celui qui les aime. Telles que les offraient les sages d*autrefois Aux fils brillants d*Athène, attachés b leur voix, Retraites à pltsieurs, corps savants, où Tétude Se passe du silence et de la solitude Qui peuvent à la longue apporter de Tennui, Où Tesprit, le talent, la science d*autrui Viennent s*offrir à nous comme notre richesse Et font au pauvre même oublier sa détresse !
Dans une telle enceinte il n*a qu*à recevoir. Admirant ce qu*il voit, étonné de s*y voir. Ses aimables voisins, malgré leur opulence. Ne lui font pas sentir quelle est leur bienfaisance. Et la reconnaissance en lui pour tant d*honneur Commence par Tesprit et finit par le cœur.
Albert DisjARDiro.