UN DUEL ÉPIQUE
L'atné des Pândavas, aprëg jde longs travaux^ Enfin était vainqueur de ses mille rivaux ; Reconnu souverain de Tlnde tout entière, Il posait, triomphant, le pied sur la frontière De ceux que, tour à tour, sa force avait soumis Ou que s'était gagnés sa vertu pour amis ; Et si quelqu'un encor bravait l'obéissance, Du rebelle en bataille il brisait la puissance.
Déjà du sacrifice on érigeait l'autel ; La flamme préparait son aiguillon mortel ; Et l'insigne cheval^ victime expiatoire.
Dont le sang coulerait en ce jour de victoire. Comme un noble ciment aux légitimes droits Du grand Youdhichtira, désormais roi des rois ; Déjà le fier cheval traversait les provinces. Exigeant le respect des peuples et des princes : On eût dit qu'au supplice il marchait orgueilleux, Conduit par Ardjouna, héros égal aux dieux ; Chef, à qui ses exploits ont fait un diadème Si beau que la légende en lui voit Indra même ; Ardjouna, de son frère invincible soutien, La gloire de ces temps, l'honneur du monde aryen.
Un matin que, toujours grossissant sur tes routes^ La foule des soudras^ desbrâhmes, des rajpoutes (1)^ Escortait le cheval guidé par Ardjouna, L'on atteignit aux champs où Babhrouvâhaua Refait. Ce jeune prince accueille en son domaine Le cortège oppresseur que son père, hélas! mène; Il se jette à genoux, et prononce humblement D'un modeste vassal le trop pieux serment.
Ardjouna fait alors entendre un cri de rage : — a Honte à toi! Honte à toi, Xattriya sans courage. Cœur de femme, homme indigne et du trône et de moi, Lâche, oh ! lâche, dit-il! Est-ce croyable? Quoi? Je te soumets au joug du cheval de TEmpire, Contre ta royauté hautement je conspire, J'envahis tes états, je brave ton pouvoir : Et rien ne l'avertit que ton premier devoir, Radja, c'est de chasser, fût-ce un dieu, fût-ce un père. L'ennemi, quel qu'il soit, qui te prend ton repaire ! Non, tu n'es pas un tigre, un lion généreux ; Tu n'es qu'un vil chacal ou qu'un lièvre peureux, Toi qui, sans résister, supportes que l'on entre. Les armes à la main, jusqu'au fond de ton antre ! Fuis donc ! Va, déserteur de ton autorité ; Romps devant moi ton sceptre avec ta liberté :
(1) Rajpoute, orthographe moderne et tant soit peu barbare du mot sanscrit râjapulra, fils de roi, prince, Xattrija.
Sous mes pas dédaigneux j'ai foulé ta frontière^ El j'offre à ce cheval ton royaume en litière. » —
A ce cruel discours, le jeune roi pleurait; Tête basse, immobile^ et muet il mourait; Son âme se brisait à ce sanglant outrage ; Comme un lotus s'affaisse au souffle de l'orage^ Il tombait. Tout à coup la terre se fendit, Un nuage léger dans Tair se répandit ; Et de cette vapeur une femme éclatante Se dégagea^ disant :
— a Quelle est donc ton attente.
Jeune roi qu'on insulte? Et que décides-tu? Quels combats dans ton cœur se livre ta vertu ? Depuis quand faudra-t-il que l'offensé périsse? Lève les yeux, enfant; reconnais ta nourrice, La fille des Nâgas, la déesse Ouloupî; Réveille à mon aspect ton courage assoupi ; De ces divins serpents de qui je suis la race. Prouve qu'en toi mon lait a laissé quelque trace. On t'assaille : riposte! On te provoque : va ! Ton père est un héros; que ton Dieu soit Çiva, Çiva qui tient la vie et la mort en balance; Ne souffre point l'opprobre ; allons, saisis ta lance ! >
Elle dit; et, debout, l'étincelle au regard. Hautaine, impatiente, elle reste à l'écart.
Le roi de Manipour, à cet ardent langage, Se résigne à la lutte ; il la veut^ il l'engage En ordonnant aux siens d'arracher le chenal A la puissante main de son mfile rival, a Mes armes, cria-t-il l > Et bientôt dans la plaine Ses rapides coursiers bondirent hors d'haleine. Il monta sur son char, o& cent carquois remplis Pendaient à son drapeau, dont les soyeux replis Mouvaient^ au gré du vent, Tondoyante crinière D'un lion d'or brodé sur la noble bannière. Lorsqu'il eut mis son casque au panache flottant, Et que, soleil d'été qui se lève éclatant. Sa cuirasse eut étreint son héroïque taille. Il donna le signal de l'affreuse bataille. En saluant son père et son propre étendard Du poing qui brandissait un formidable dard.
Cependant Ardjouna, seul, à pîed> dans l'arène, Appufé sur son arc, la figure sereine.
En contemplant son ûls qui s'armait pour l'honneur. Souriait doucement d'orgueil ei de bonheur, a Bien, cela! Bien, très-bien, disait-il avec joie ! Que ta force, à présent, au grand jour se déploie ! Pour m'embrasser, mon fils, incline tes genoux ; Et puis, pour nous combattre, enfant, séparons-nous. Je commence; prends garde! Il n'est point de reptile Dont la langue ait été jamais aussi subtile Que ma flèche, qui va, sur les ailes de l'air. Porter en un clin d'œil son foudroyant éclair. » —
— Ml —
Alors il s'accomplit, sous la voûte éthérée, Une lutte pareille à celle où Tempyrée Autrefois avait vu les dieui et les démons. Retranchés dans un astre ou campés sur des monts. Confondre et s'arracher, du haut de ces murailles. Le monde, étemel jeu de vives représailles. Jeune ou vieux, des deux parts chacun fit son devoir. Les traits s^entreheurtaient, volaient, semblaient pleuvoir. Gomme Teau sur la terre, en mêlant nos rivages. Dans rhumide saison tombe avec ses ravages. De son arc (tout tremblait devant l-arc (randiva) Le père, aussi robuste, aussi prompi qu'un dê^a. Décochait sans répit des flècbes redoutables;, Et le fils esquivait ces coups épouvantables. En faisant tournoyer, partir ses javelots. Ainsi que voni grondeurs, les flols oootreles flots.
Ce premier choc durait, inutile morsure, Quand Ardjouna reçut une affreuse blessure. 11 faiblit; mais bientôt, son courage croissant Avec la douleur même et la perte du sang. Pour chasser le vertige il secoua la tête. Se redressa plus fort ; et, comme une tempête. Ou tel qu'un éléphant à l'époque du rut, Sa longue pique en main, rœil en flamme, il courut Vers le char où, honteux du succès de ses armes. Son tils était en proie à de vives alarmes. Et, maudissant le coup qu'il venait de donner. Ne voyait pas la mort sur lui-même planer.
Que lui faisait d'ailleurs la mort? îl Peut bénie. Mais ce qui l'attendait, c'était rignominie. Ardjouna se jetant sur le char glorieux. Le rompit, massacra les chenaux furieux. Broya de son enfant la royale bannière. En foula les lambeaux dans la sanglante ornière Où BabhrouTahâna, meurtri, s'engloutissait Au fond'de ces débris que son père entassait.
Tel qu'un spectre incertain qui sort d'entre les ombres. Le roi de Manipour secoua les décombres Et se releva pftle, austère, glacial.
Menaçant l'ennemi d'un geste impérial.
Il saisit un épieu, formidable vipère.
Et visa droit au cœur, droit au cœur de son père. Celui-ci, que charmait encor tant de valeur. Saluait de sa lance en riant au malheur. Entre les deux héros la querelle fatale Recommença plus vive, et surtout plus brutale. 0 joute, où s'immolaient à d'aveugles déûs La dignité du père et le respect du fils ! Vers le soleil ardent s'avançait la journée. Et sans trêve durait celte lutte acharnée. Quand, raide mort enfin, le grand corps d'Ardjouna, D'outre en outre percé, lentement s'inclina. Rebondit en arrière et roula dans la poudre. Comme un sala (1) noueux, abattu par la foudre.
(i) Le Sala (Shorea robosta) est an bois de charpealc.
A peine le jeune homme eut-il considéré^ De son fier agresseur le front décoloré, La poitrine sanglante et la morne prunelle, Que, se croyant maudit par Tâme paternelle, 11 frissonna d'horreur, d'angoisse; et, confondu, Promena sur la foule un regard éperdu.
Ramena, malgré lui, les yeux sur sa victime ; Enfin, s'exagérant Timage de son crime.
Et succombant au poids d'un excès de remords. Non loin de son drapeau, du char^ des chevaux morts. Près du cadavre aimé s'affaissa sur la terre : Ainsi, le mur croulant, meurt la pariétaire. Les voilà tous les deux, ces rivaux par le cceur. Ne se distinguant plus le vaincu du vainqueur.
Avant que se livrât ce combat sacrilège^ La reine, se fiant au triste privilège Que l'instinct de la femme a de tout pressentir, La reine, épouse et mère, avait voulu partir, Quitter, malgré les siens, sa chaste solitude, Et, docile aux appels de sa sollicitude, Se rendre en grande hâte où l'amour lui montrait Son mari, provoquant son fils, qu'il rencontrait. Elle accourt, elle arrive, en pleurs elle s'élance; Elle crie : à sa voix répondent le silence. Le désespoir, le deuil et l'immobilité.
Quel spectacle ! Et muette alors, l'œil arrêté Sur le visage illustre et l'héroïque taille D'Ardjouna, son époux, tué dans la bataille.
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Sur son enfant auni^ sur ce jeune vainqueur Dont Todieux triomphe avait navré le coéur^ Elle reste longtemps absorbée en sa peine^ Relève un peu la tiète^ et^ pauvre souveraine; Semble dire : « 0 mon peuple/ à' me considérer^ Est-il une misère à qui me comparer 1 v Soudain elle tressûlle^ elle % vu* devant elle La fille des Nâgas : —
• < Secôurable Immortelle^ Dit la reine^ mon fils revivra; je lé sens : V
Biais le héros, semblable aui dieux les plus puissants. Il est mort, 6 déesse ! Et toi dont les trois mondes Célèbrent la boiltè, les ressources fécondes. Les secrets talismans, la céleste vertu. Ne peui-tu ranimer Ardjouna 1 Le veux-tu! Sans doute, il t'a jadis vivement offensée : Oui, tu daignas Taimer; tu fus sa fiancée ; Vous alliez être époux, quand, moins belle que toi, J^obtins, sans y prétendre, et ses vœux et sa foi. Je le sais, Ouloupî, cette injure cruelle Alluma ton orgueil de femme et d'immortelle : Mais ne devons-nous pas, en gardant nos serments, Absoudre les héros de leurs égarements î Et d'ailleurs, quand j'ai vu ta colère endormie, N'ai-je donc pas été ta sœur et ton amie ? D'Ardjouna mon seigneur n'ai-je point exigé Que mon fils^ en naissant, devint ton protégé.
Notre enfant k nous 4eu;[ et 99tre créature > Moi sa première^ et t^ gfi l^coiç^e ffajLura ? Nous sommes en commji^ ^ ff^ère. Et mon ^p9#n Par ce cher nourfiçaon^ déesse, aura péri l C'est un deuil de famille : atteiote et renyeffée. Tu tombes avec moi du coup qui m'a j^lessée. Ah ! regarde, ma «œur ! L'un dort dans le trépa», L'autre est près de mourir : et tu ne pleures pas 2 0 toi mon épouvante, ô toi de qui j'espère Le réveil de l'enfant et le salut du père. Ressuscite- les donc, Ouloupî ! Viens les voir. Regarde-les, approche 1 Et si ton vain savoir Ne possède pour eux aucun art, aucun charme. Sur leur sort et le mien verse au moins une larme ! Non I Son œil reste sec ; la fille des serpents Insensible jouit des pleurs que je répands 1 0 mon noble Ardjouna, que ton âme éthérée Se montra clairvoyante et fut bien inspirée. Lorsque à cette Ouloupî tu sus me préférer ! Je t'aime, et te vénère, et te veux honorer. Moi ! Héros magnanime, accomplis ton offîce ! Ecoute î C'est le jour, l'heure du sacrifice. Debout, allons, debout! Tiens, conduis le cheval ! Le voici, je l'enlève à ton hardi rival... Il ne me répond pas I Oh ! la mort le fait taire. Eh bien, je m'étendrai prés de lui sur la terre; Ce qu'il est aujourd'hui, je le serai demain ; Ardjouna, prends mon âme, et donnons-nous la main I
De la jeunesse enfin la Tiyace énergie Secouant une longue et froide léthargie^ Le roi de Manipour avec le sentiment Reprit de son malheur le lourd accablement. Il se releva sombre; et sur Therbe livide^ Près de ses chevaux morts et de son carquois vide. De son drapeau souillé^ de son char en débris, De son illustre père aui traits déjà flétris. Il aperçut la reine, étendue, expirante ; £t«plus loin que la foule, en sa nue odorante, Ouloupî contemplant avec sérénité Cette scène, du haut de sa divinité.
— a La coupe de la vie est, dit-il, plus amère Que celle de la mort : n'est-il pas vrai, ma mère? Et nous Tavons vidée, aujourd'hui, tous les deux. Quoil Nous avons pu voir le monument hideux Que ma scélératesse a fait dans cette plaine ; Et Texistence, en moi retenant son haleine. Me condamne à rester, afm de me punir l Quand le ciel s'y refuse, on ne peut donc finir. 0 brahmanes savants, pieux anachorètes.
Vénérables mounis, sortis de vos retraites Pour consacrer les droits que prend Youdhichtira, Me direz-vous comment mon forfait s'expîra? Dois-je, pendant douze ans, vivre de fruits sauvages, M'abreuver en maudit aux plus fangeux rivages. Me coucher dans les bois avec les animaux^ Traîner dans les déserts mes baillons et mes maux,
En tenant sous mes yeux^ dans ma main criminelle. Sur mon oœur déchiré, la tète paternelle! Mais, hélas! des forêts je serais la terreur; Et pour se déliyrer d'une si grande horreur, Les tigres meUraient fin à ma rude existence Dès que je porterais chez eux ma pénitence. Il vaut mieux qu'ici même, oh, mon aveugle dard Perça le contempteur de mon libre étendard ; 11 faut sur ce terrain que mon sort s'accomplisse : Où se commit le crime aura lieu le supplice. Oui, sur Tare Gandiva muet je m'étendrai. Face à face avec toi, mon père; et j'y mourrai. Mes os avec les tiens tomberont en poussière ; Et nos âmes, laissant leur dépouille grossière. En s'embrassant iront dans des mondes meilleurs : On se hait tant ici qu'on doit s'aimer ailleurs. 0 nourrice Ouloupî, tu voulais une proie : En voici trois, marâtre; enivre-toi de joie. » —
Comme un enfant abrite auprès de ses parents . De son fiévreux sommeil les rêves délirants, Le jeune prince alla se mettre avec la reine A côté du héros, dont la face sereine S'empreignait dans la mort de cette majesté Que n'a point en vivant notre front agité : C'est que l'âme reflète alors sur notre face Le ciel qui s'ouvre, au lieu du monde qui s'efface.
De sa longue stupeur la foule environna Ce groupe, qui voulait s'éteindre en Ardjouna.
Tout^ dans ta ftele plaine et éua Vm, dt «Uence. Od pleurait. Ouloapt e'émeut ; elle iMdance^ Hésite, et se demaoée en son reasenlimeiit^ Les yeux sur sa ri? aie et son ancien amant^ S'il faut que^ pour venger ia Meesure incurable Qui la contraint de vivre à jamais misérable, Elle laisse^ ea tuant la femme et le mari. Périr Tenfant royal qu'elle a toujours chéri. La fille des Nflgas longtemps reste incertaine : Si l'un a son amour, les autres ont sa haine; Mais la tendresse enfin , dans ce coeur ulcéré. L'emporte; et la déesse, après avoir pleuré, Pleuré d'être vaincue au fort de sa puissance. Ecarte les vapeurs qui voilent son essence. Sombre encore apparaît, sort du nuage, et va Lentement s'arrêter près de l'arc Gandiva.
— < Prince de Manipour, allons, dit-elle, espère 1 Relève-toi, mon ûls, et ranime ton père. Voici le joyau saint qui met au rang des diei La race des Nâgas, mes immortels aïeux. Ce charme, que Çiva lui-même nous envie. Ce talisman qui peut rappeler à la vie. Prends-le 1 Tu me gagnais autrefois par tes pleurs ; Faible encore aujourd'hui, je cède i tes douleurs. Mets ce puissant bijou sur l'inerte poitrine Du héros qui n'est plus qu'une froide ruine; Enfant que j'ai nourri de mon lait généreux. Fais ton œuvre excellente, hélas! et sois heureux, p •
Dès que ie jeune roi^ du fond de sa détresse. Sent venir ce langage ainsi qu'une caresse. Il se lève, y joiyjt; ef,^|5fiçjU,Je çeçj^u, Baise l^auguste mam qui lui tend ie bijou; Puis il court à son j^re^ ^^ ji^g^i^^ ^M P^^® Le joyau sur le cœur^ ce cœur que la mort glace. Soii^^ du t)|li^ah il s^àp
:rjj 1 fia L. .
Et du grand trépassé Ton voit frémir la chair;
L'âme revient^ Tœil s'ouvre: Ardjouna se redresse :
Il est ressuscité. Dieux ! avec quelle ivresse
Il contemple son fils et le tient enlacé.
Tandis que d'un sourire, où Tamour est tracé.
Doucement dans sa joie il fait signe à la reine
D'être heureuse, à cette heure ineffable et sereine!
Un long soupir alors dans la plaine courut; Et bientôt, sous le mont, Ouloupt disparut. Gardant le souvenir de sa noble vengeance Pour être à son angoisse au moins une allégeance. Cependant te soleil brillait pur dans les airs ; L'espace était rempli de ravissants concerts; Indra faisait pleuvoir en suave rosée Les parfums et les fleurs sur la terre embrasée; Et l'on pouvait ouïr sous la voûte des cieux
Le mot : « Biml » répété par tout le chœur des dieux.