II. — Ce que^ dans IHntérêt algérien^ c’est-à-dire dans
V intérêt français on devait y on pouvait penser en j 902
pour ne rien changer au Maroc,
C’est ce que j’écrivais pour mon livre en 1902 :
En admettant même que les hautes puissances nous chargent de cette besogne que tous leurs diplomates reconnaissent nécessaire au Maroc, je veux dire la besogne de voirie, de gendarmerie et de police, et la judiciaire qui garantirait les contrats, il y a pour la matière des importations quelques traités où le Maroc a promis à toutes ces puissances toujours le traitement de la nation la plus favorisée. On admet qu’une puissance prenant un pays, cela se passe comme dans les héritages; un bloc ; les charges si on veut les bénéfices ; jamais les bénéfices sans les charges. Les bénéfices de la conquête .marocaine, il n’y en aurait pas. Mais il y aurait des charges. Et même si paradoxal que cela paraisse à première vue, en dehors de toutes les considérations qui précèdent, la conquête ferait tomber les avantages commerciaux que nous possédons actuellement — car nous en possédons — et nous mettrait en beaucoup plus difficile posture pour étaler la concurrence étrangère.
Et cela nous conduit à parler dès maintenant de la loi de 1867.
(Cette loi déclare exempt de droits à l’entrée en Algérie les produits naturels ou fabriqués originaires de l’empire du Maroc.)
Cette loi a permis à l’Oranie de ne pas mourir de faim.
Elle lui a permis de manger du bœuf marocain et du mouton marocain. Elle lui a même permis d’en exporter en France. Et quand dernièrement, cette loi qui avait, de fait, à la liberté d’entrée des produits marocains en Algérie par terre la contre-partie de la liberté d’entrée des produits français au Maroc parterre, fut complétée par la loi des marchés francs permettant d’apporter à Marnia, à iVin-Sefra, les produits français à des prix abordables pour l’acheteur marocain, celui-ci trouvant à acheter après avoir vendu, apporta beaucoup plus à vendre.
(Pendant ce temps les statisticiens étrangers pouvaient noter la décroissance de notre commerce avec le Maroc.)
Oui pour les ports, oui lorsque nous sommes soumis à la loi commune, lorsque nous restons vis-à-vis du Maroc dans la commune situation de la nation la plus favorisée pour les importations maritimes. Avec le 10 0/0 à l’entrée et le 10 0/0 à la sortie. Avec les 25 francs de droit impérial par tête de bétail. Avec les restrictions impériales de sortie des céréales.
Avec en un mot la législation du commerce maritime entre le Maroc et les puissances qui n’ont que des relations maritimes avec le dit Maroc.
Mais par la frontière de terre, par l’ancienne frontière turque devenue frontière française, par la frontière telle que nous sommes les seuls à en avoir une avec le Maroc (on ne saurait en effet y assimiler les frontières des présides espagnols régies suivant d’autres coutumes). Mais par cette frontière qui nous donne un privilège de situation, que nous garderons aussi longtemps que nous éviterons la sottise d’une conquête, par cette frontière où se font depuis 1867 librement les échanges, et où depuis la création des marchés francs nos produits arri-
vent dégrevés des octrois de mer et autres droits algériens, par cette frontière où nous n’avons pas à redouter la concurrence étrangère puisque, de fait, cette concurrence est impossible, notre commerce n’est pas en décadence, il se développe même dans des proportions merveilleuses...
Et comme on parlait de « négociations commerciales avec le Maroc, j’ajoutais ; des négociations d’ordre commercial avec le Maroc, cela n’est pas possible. Toute négociation d’ordre commercial avec le Maroc si nous obtenions un avantage quelconque ne pourrait que nous nuire.
Ce n’est point paradoxal. Réfléchissez. Vous connaissez notre situation privilégiée sur la frontière de terre. Nous y avons le mieux. Nous ne pouvons y obtenir mieux. Si nous obtenions un avantage nouveau ce serait dans les ports ouverts, dans les ports ouverts à tous. Et alors tous nos concurrents par le fait même qu’un avantage nous serait accordé l’auraient aussi. Alors ce ne serait plus un avantage. Et voici comment ce deviendrait un désavantage. Toute amélioration dans le commerce de nos concurrents diminuerait d’autant la su[é' riorité que nous vaut par terre le régime de i867.
Donc, à moins d’être complètement fous, nos maîtres ne peuvent travailler, en négociant de nouveaux traités, à diminuer notre privilège (( de terre )). Et s’ils parlent de négociations commerciales, c’est pour ne point avouer leurs inavouables desseins belliqueux.
J’avais développé la même thèse dans mon interview donnée au Petit Marseillais, et publiée le 23 septembre 1902.
(( La question du Maroc est de celles qui, depuis long-
temps déjà, sont à l’ordre du jour des préoccupations de notre politique extérieure et ce n’est pas sans quelque souci qu’on en recherche la solution. Ces temps derniers, on a parlé, à ce propos, d’une démonstration militaire possible, impérieusement sollicitée, a-t-on dit dans certains milieux, par une situation troublée et l’incessant empiétement des rivalités qui saisissent toutes les occasions pour s’en prendre à nos intérêts économiques et à noire prestige national. D’autres, moins belliqueux ou tout simplement plus sages et pratiques, pensent qu’on doit se borner, pour le moment du moins, à organiser notre commerce avec le Maroc et à recueillir les fruits du traité de 1867 qu'il serait folie de dénoncer.
Celle dernière opinion est celle d’un voyageur dont l’expérience n’est point douteuse en ces matières, M'. Jean Hess, qui arrive du Maroc et que nous avons eu le plaisir de voir hier, à son passage à Marseille.
M. Jean Hess a de la situation au Maroc, des impressions toutes récentes ; il vient, en effet, de parcourir les plages frontières du Kiss, le pays des Béni Massen et des Ked Dana, dans la vallée de la Moulouya, et il a pu interroger les chefs de toutes ces tribus riveraines.
Les Marocains, nous a dit M. Jean Hess, ne veulent pas que nous allions chez eux en conquérants ou en protecteurs, ils sont jaloux de leur indépendance et tiennent à leurs coutumes, mais ils verraient volontiers se développer nos relations commerciales. Les caïds de la frontière ne demandent qu’à nous seconder dans cette voie et il ne tient qu’à nous d'y entrer résolument.
H faut pour cela, tout simplement, savoir et vouloir profiter des avantages que nous donne le traité de 1867.
Aux termes de ce traité les produits marocains entrent en franchise en Algérie par la frontière de terre,
tandis que nous ne les recevons [par les ports d’exportation, Tanger par exemple, qu’en payant un droit de 10 O/o au prorata de leur valeur. Il en est de même pour les produits que nous expédions au Maroc.
Or, pour garder les bénéfices de notre traité, il faudrait déplacer le centre du marché marocain en le rapprochant plus normalement des lieux de production.
La solution consisterait à créer un port sur les plages frontières du Kiss,où les blés marocains arriveraient à meilleur compte qu’à Mélilla ou à Tanger, en évitant les frais de transport considérables que les longues distances imposent aux agriculteurs.
Les commerçants marseillais qui iraient s’approvisionner ainsi sur la frontière marocaine de blés qu’ils pourraient importer, en bénéficiant de 10 O/o d’exportation, auraient l’avantage naturel de réexporter, par la même voie, farines, semoules, etc., avec un bénéfice équivalent, — d’où une marge de 20 O/q à la faveur de laquelle il leur serait possible de concurrencer les farines américaines dont le marché marocain est aujourd’hui tributaire pour une large part.
L’opinion de M. Jean Hess est qu’on peut atteindre à ce résultat sans rien changer à nos traités actuels; il en fera la démonstration raisonnée dans un livre prochain.
En tous cas, nous avons cru intéressant de signaler aux commerçants marseillais la situation au Maroc, telle que M. Jean Hess nous Ta décrite. Nous sommes certains qu’ils en tireront des conclusions nécessaires.
Gaspard Galy.
Cette thèse de sagesse était également soutenue dans le journal d'un autre grand port de commerce français, dans le Phare de la Loire^ à Nantes, 19 dé» cembre 1904.
Depuis treize ans les deux hommes qui ont fait le plus pour la pénétration pacifique de la France au Maroc sont le capitaine de Saint-Julien, ancien chef du bureau arabe de Marnia, qui a commandé le cercle militaire de Marnia pendant dix ans et le lieutenant de vaisseau Louis Saj, un nantais, qui, depuis quatre ans, a fondé Port-Saj.
Avec le commandant de Saint-Julien l’importation annuelle du bétail marocain a dépassé 300.000 moutons et 40 000 bœufs avec M. Saj et depuis l’ouverture de la plage du Kiss, les embarquements de céréales à Port-Say ont dépassé 150.000 quintaux et ont engendré un mouvement maritime considérable dont ont bénéficié les petits côtiers oranais et le port d’Oran.
Marnia et Port-Say sont le Far West oranais. Marnia est la voie de terre, Port-Say est la voie de mer. Ce sont les deux grandes directions que suit le commerce oranais, qui a pour objectif Oudjda et la vallée de la Mélouya.
Marnia et Port*Say ne sont pas deux centres commerciaux pouvant entrer en concurrence avec Oran. Ce sont deux centres d’alîaires et d’approvisionnements où l’agriculture oranaise trouve au contraire des instruments de force avec les bœufs, des éléments de vitalité avec les troupeaux de moutons et des moyens de transactions commerciales extraordinaires avec des orges et des blés durs de premier choix, qui, loin de faire concurrence aux matières premières algériennes, servent au contraire à relever les moyennes de Relfzane et contribuent à augmenter les cours des blés algériens.
C’est ce mouvement commercial dont le chiffre dépasse trente millions par an qui justifie le mieux le droit à l’intervention dans les affaires marocaines, que réclame le département d’Üran. Le Maroc n’est pas tout à Tanger. L’Algérie a comme champ d’opérations directes avec le Maroc les huit cents kilomètres de la frontière oranaise et surtout le littoral oranais. »