CHAPITRE V
La faillite marocaine n’est point la seule que l’on puisse opposer au Parti Colonial.
J’entends par « Parti Colonial » celui qui dirige nos affaires extérieures depuis 1870. Car il y a d’autres coloniaux que ceux de ce parti. 11 y a des coloniaux « de principes. » Mais on n’a jusqu’à présent écouté que les autres.
C'est par les opportunités que fut reprise, dirigée et ratée notre politique coloniale. Il était d’ailleurs impossible qu’opportuniste cette politique produisît autre chose que de coûteux échecs.
M. Guieysse disait : « Le défaut général de notre politique coloniale est lin manque d’harmonie complet dans les conceptions et une insuffisance de coordination dans les tendances ». {Presse Coloniale, 9 mars 1909.)
Depuis quarante ans notre politique coloniale n’est qu’une suite incoliérente d’expédients au
jour le jour. C’est la preuve de ce que vaut en politique l’opportunisme.
Je comprends cependant que l’on défende l’opportunisme pour son œuvre métropolitaine.
Oui, les principes logiques, les lois rigoureuses, les conditions essentielles, absolues, d’une bonne organisation sociale, on ne peut, ainsi qu’un ingénieur élevant des maisons, les appliquer intégralement au fonctionnement d’une société ancienne, dans quoi nous sommes nés, et que, véritablement il serait difficile de jeter à bas, entièrement, du coup, telle une vieille bâtisse, pour en construire une neuve.
Jamais nous ne reprocherons à la bourgeoisie, dont Gambetta fut le porte-drapeau, de n’avoir pu organiser la France en y équilibrant avec logique, raison, justice, intérêt pour tous, l’action des diverses forces ennemies qui la composent.
Je dis (( forces ennemies » parce que, au lieu d’être parallèlement dirigées dans un effort commun vers la poursuite commune d’un commun bonheur, elles sont, en héritage des barbaries de jadis, actionnées les unes contre les autres pour des chocs d’où résulte le malheur commun.
Il serait injuste de condamner sans circonstances atténuantes les hommes qui fondèrent la troisième république pour ce qu’ils n’ont point
organisé l’harmonie dans la société anarchique, désordonnée, qui, à leur venue au pouvoir, était la France... et Fest encore malheureusement beaucoup trop.
Ils étaient obligés de vivre; que ce fût d’expédients ou de principes.
La mêlée ne permettait point que Fon discutât les problèmes en philosophe certain de l’avenir. C’était la guerre. Et il fallait que la République ne fût pas tuée. Dés nécessités accablaient ces gens, dont ils n’étaient point responsables. Si leur marche fut lente, baroque, vacillante, un progrès d’anémiés, d’ivrognes ou de culs-de-jatte, c’est que le passé avait jeté sur leurs épaules un lourd manteau, le passé, dont, •je le répète, ils n’étaient point responsables. La maison était pourrie, malsaine; ils ne l’avaient pas construite... et nous devions l’habiter...
Oui, tel discours, encore bien que l’on y pourrait chicaner et prouver que... malgré tout...
Tenons cependant qu’ils aient eu raison.
Mais leur œuvre coloniale!
Il n’y avait la nul héritage mauvais.
Ne parlons point de ce que Fon est convenu de nommer les « vieilles colonies; » à vrai dire,
UNE ALGÉUIE NOUVELLE
c’est des départements, et, si nous en réservons, l)ien entendu, la valeur morale, politique, elles ont dans l’empire d’aujourd’hui peu d’importance en regard des nouvelles colonies, de l’Algérie, de rindo Chine, de Madagascar, de l’Afrique occidentale.
Ce que nous possédions dans l’Afrique nord constituait une colonie viable; les principes d’une politique vraiment libérale et de progrès économique certain y avaient été indiqués par Napoléon III.
Ailleurs on taillait dans le neuf. On pouvait absolument faire ce qu’on voulait. Donc on devait bien faire.
N’objectez point que l’on dût se hâter pour constituer notre empire colonial sous peine d’y être devancés par des rivaux plus rapides; qu’il fallait agir... Car cela ne serait point une excuse.
J’admets que les transformations do la politique internationale, que l’évolution économique des nations nous aient imposé l’extension de notre politique coloniale, cherchons, en cela, quelle était la besogne pressée.
Que voulait-on?
S’assurer des marchés privilégiés pour y vendre la surproduction métropolitaine. Conquérir ces marchés pour que des victoires nous rendissent le prestige perdu en 1870.
Or toutes les grandes nations voulaient aussi conquérir des marchés coloniaux.
C’était (( une course au clocher » ; le mot est de Jules Ferry. Nous devions donc aller vite, courir.
Mais pas courir toujours. C’est uniquement dans la conquête qu’il fallait se hâter afin de n’être point devancé. On était pressé de conquérir, c’est vrai, mais conquérir, n’est pas coloniser, n’est pas organiser.
La conquête nous donnait des possessions où des sociétés indigènes vivaient. Dès que ces possessions nous appartinrent sans conteste, rien ne nous obligeait à transformer les sociétés indigènes en colonies sans avoir pris le temps de chercher et de trouver la bonne politique applicable à chacune d’elles.
Aussi l’opportunisme colonial d’organisation hâtive, irréfléchie, au jour le jour, est-il inexcusable.
Ce n’est point nous qui le condamnons. C’est les faits.
On voulait des marchés privilégiés? L’Indo- Chine et Madagascar prétendent qu’elles meurent d’être les clientes de la production française. L’Afrique occidentale affirme qu’elle vit en achetant ailleurs que chez nous. C’est M. Caillaux, c’est M. Guieysse (pour ne citer que ces deux homm'es d’Etat) qui nous ont dit cela.
On voulait un prestige nouveau qui nous rendît très forts. L’a-t-on vraiment gagné? Fachoda, Tanger, Algésiras répondent.
Le pain est la meilleure et la plus nécessaire des choses. ^Mais le fou qui en mange trop chaud, des kilos, meurt étouffé. La politique coloniale est excellente et nécessaire... mais en opportunisme elle est bien lourde à digérer. Pour qu’elle (( passe )) il faut qu’elle vienne à l’école chez les philosophes à principes.
Oui ; c’est là propos que les gens d’affaires doivent méditer quand la réclame et la publicité leur montrent nos chefs coloniaux d’aujourd’hui sous l’auréole de Gambetta, de Jules Ferry.
« Donnez-nous de l’argent et des hommes pour conquérir l’Indo-Chine ! Donnez-nous de l’argent pour faire connaître PIndo-Chine. »
lis ont dit la même litanie pour toutes les autres parties de l’empire.
Ils ont dit cela au peuple des contribuables et des parents de soldats. Ils ont dit cela aux chambres de l’industrie et du commerce. Ils disaient cela en promettant des marchés qui donneraient à tous la prospérité... Et l’événement, brutal, a montré le néant de leurs promesses.