‹ Une Algérie nouvelleChapitre 32 sur 75 · J OO · texte numérisé non relu

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marais recouvert par les grandes inondations constitue des terrains excellents, comme les prairies de la Loire, à Nantes, après les inondations. Ces terrains sont plantés de tamarins et de peupliers. Ces terrains sont cultivés pendant l’été et couverts de pastèques. Le capitaine Gabon n’indique rien de tout cela, ni marais, ni bois. Le capitaine Gabon porte les berges de l’oued Kiss à 300 mètres à l’Est et enlève du même coup trois hectares de terrain à M. Sav.

Bref, ce parti pris d’hostilité contre Port-Saj, se manifestant par des inventions de chemins coupant les terres et par des empiétements sans raison d’èlre.

Ce parti pris de malveillance à l’égard de Port-Say se traduisant par des altérations évidentes de cartes administratives déjà publiées et par des modifications apportées au domaine maritime de l’Etat.

Ce parti pris d’ètre désagréable se dévoilant par une infraction flagrante aux règlements d’affichage et de publiciti' formulés dans la loi du 28 avril 1887, dénotent chez ces commissaires en(|uèteurs et surtout chez le capitaine Gabon, un élat d’esprit tellement étrange ({ue l’cnquète semble entachée de nullité.

Dans tous les cas je déclare m’opposer formellement aux conclusions.

J’ai tenu a publier, dans cette note, malgré leur longueur les pièces qui précèdent car l’examen en montrera aux colons qui se proposent de devenir grands propriétaires dans le Maroc oriental, quel. sort leur serait réservé si ce pays devenait une simple annexe des bureaux arabes de l’Algérie en général, et de celui de Marnia en particulier.

De la réponse de M. Lyautey je citerai seulement le passage suivant :

« Le plan au 1/4000® dressé par M. Bonniu pour avoir le

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développement des environs immédiats de Port-Say ne revêt aucun caractère olliciel. Etabli dans un but et un ordre particuliers, il pouvait au gré de l’opérateur reproduire ou négliger les indications qui sont de l’essence même du plan du sénatus-consulte. »

Et voilà qui est encore un peu trop arabe... car l’équivoque est trop permise par cette rédaction ambiguë (( but et ordre particulier » « au gré de l’opérateur ». Cette façon d’écrire n’a qu’une seule clarté, celle qui ïuet en évidence l’esprit du bureau arabe à l’égard des administrations qui ne lui sont point soumises. Le plan de M. Bonin était un plan officiel, de l’agent officiel, d’ur» service officiel opérant par ordre du gouvernement général dans un but officiel.

Malgré cela le bureau arabe le tient en suspicion; et l’on a vu dans quels termes!

VI. — Les Bureaux arabes' condamnés par la Dépêche Coloniale, journal qu’inspire M. Et 'ienne.

L’administration d’un pays confiée en même temps que la défense et la police aux Bureaux arabes, c’est les pouvoirs judiciaires confondus avec les pouvoirs d’administration et de gouvernement.

Voici ce que la Dépêche Coloniale dit de cette conception dans son numéro du P mars 1909.

(( Les administraieurs, investis en dehors des grandes villes des attributions judiciaires, jugeraient tout selon les principes de l’équité et tout le monde s’en trouverait mieux.

Cette seconde proposition, si elle était admise, ne constituerait que le masque d’une justice paternelle derrière lequel s’abriterait, en fait, le plus odieux arbitraire administratif. ))

M. le général Hersoii jugeant souverainement les protestations contre la location de gré à gré du domaine maritime de Port-Say, opérée par lui-même ce n’était sans doute pas le plus odieux arbitraire administratif^ car il y en a de plus grave, mais incontestablement c’était de l’arbitraire.

M. le général Lyautey se rendant solidaire du Bureau arabe de Marnia et jugeant lui-même les réclamations portées contre la (( fausse topographie » due à ce bureau ce n’est pas davantage le plus odieux arbitraire administratif, mais personne ne pourrait logiquement nier que c’est encore de l’arbitraire administratif.

VII. — Entre militaires. Ceux des Bureaux arabes veulent être les maîtres de tout le monde<, même des autres militaires.

J’ai eu l’occasion de rencontrer M. le commandant du génie Ferrand, qui fit partie de la commission de délimitation du domaine maritime à Port-Say. Je lui ai dit comment le.(( Bureau arabe » de Marnia tenait en suspicion (parlons officiel!) les travaux de cette commission, et j’ai cité les passages du rapport où l’officier chargé des opérations ordonnées par le sénatus-consulte émettait la prétention qu’il serait légal d’augmenter le dit domaine aux dépens de la propriété privée de Port^ Say.

Je regrette de n’avoir pu sténographier la réponse de M. Ferrand, car c’était, sous la forme la plus courtoise et la plus modérée la condamnation la plus sévère de ce que je voudrais dire l’esprit, les mœurs et l’action des bureaux arabes I

Arrivé d’Oran à bord d’un torpilleur devant Port-Say

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(où n’était pas encore terminée l’actuelle jetée brise-lames de EEst) M. Ferrand ne put prendre terre à cause de la grosse mer. Le torpilleur n’avait pas le droit d’aller attendre une accahnie à l’abri des îles Zaiïarines. Par ailleurs il répugnait à M. Ferrand de retourner à Üran et d’ajourner ainsi à une date } roblématique les travaux de délimitation qu’il savait urgents. Mais, n’y avait-il pas un port à Nemours et ne pouvait-on pas se rendre facilement et rapidement de Nemours à Port- Say, par terre? Quelques dizaines de kilomètres à dos de mule, ce n’était pas le diable. Le torpilleur met donc le cap sur Nemours, on arrive devant le port. Gomme la mer, lorsqu’elle est mauvaise à Port-Say, ne saurait être bonne à Nemours ^ le commandant Ferrand y trouve forte houle, vagues violentes et vents furieux. (( Vous voulez débarquer, lui dit-on? » — a Dame, répond-il, ne sommes-nous pas dans un port? Les ports ne sont-ils point faits pour que l’on y débarque. Le port de Nemours est bien, que je sache, un port! » — (( Oui... Mais il y a deux sortes de ports en Algérie, ceux où l’on peut débarquer et ceux où l’on ne peut pas débarquer aussitôt que la brise y a quelque force. Nemours par exemple... » Les fantassins, l’avez- vous remarqué?sont très susceptibles quand un marin leur conseille prudence. Ils croient toujours à moquerie... M. Ferrand pour avoir cru que lorsqu’une ville possède un port et le nomme bien un port, on y doit pouvoir aborder, en fut quitte pour un bain complet, ce qui n’était point grave, et pour quelques contusions qui faillirent Pêlre davantage.

Séché, frotté, pansé, il se met en quête de moyens de

1. Notons que la réciproque n’est point vraie, car certains vents (l’Ouest qui balaient Nemours épargnent Port- Say.

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transport, aux fins de gagner rapidement Port-Say par la voie de terre qu’il estime devoir lui être plus clémente que la voie de mer. A l’hôtel on lui indique un muletier. Il loue des bêtes, un conducteur, et en route. Il suppose qu’il sera tôt rendu. Mais il avait compté sans la glaise des sentiers, qui par mauvais temps fait de l’escalade et de la descente des chaînes et des pics du Chaïb Rasso un exploit permis aux vétérans seuls de l’Alpinisme ! -

Et le Bureau arabe de Marnia, direz-vous, dans tout cela vous ne voyez pas que cette belle institution militaire puisse être incriminée le moins du monde! Il faudrait avoir l’esprit aussi pointu que les cailloux des pistes qui relient Nemours à la civilisation pour faire au dit bureau grief de la mauvaise humeur du ciel en pareille occasion. Tout au plus serait-il permis de dire que sans la mauvaise volonté de l’administration (la civile autant que la militaire) les travaux pour le débarquement à Port-Say par tous les temps auraient été achevés et que la commission du domaine maritime n'aurait pas été obligée au périlleux abord et au fatigant voyage par Nemours.

Mais ce n’est point cela que j’ai retenu de ma conversation avec M. le commandant Ferrand, ce n’est point cela qui me faisait écrire au début de cette note que la réponse de cet officier du génie constituait, sous la forme la plus courtoise et la plus modérée, la condamnation la plus sévère de ce que sont l’esprit, les mœurs et l’action des Bureaux arabes en général, de celui de Marnia en particulier.

Le Bureau arabe est une institution spéciale à l’Algérie. La constitution, les lois ni les décrets qui régissent la République n’ont prévu cette administration barba-

resqiie, cet héritage des turqueries trouvées par nous en Algérie au moment de la conquête. Aussi dans les commissions d’état dont la composition est réglée par les lois constitutionnelles, dans lès commissions comme celles qui sont chargées de délimiter le domaine maritime, aucune place n’est réservée aux représentants du Bureau arabe.

Gomme on sait que le caractère des hommes, quelle que soit leur catégorie sociale, ne comporte que très rarement un amour excessif pour le travail, un zèle ardent pour la besogne du voisin, il serait permis de croire que les pachas du Bureau arabe de Marnia devaient se trouver enchantés par ce fait qu’on leur épargnait une collaboration dans une tâche pénible sur leur territoire.

Mais je viens d’écrire le mot qui résume toute leur mentalité, qui explique toute leur conduite, sans la justifier d’ailleurs. On a lu : (( sur leur territoire. »

On a dit en physiologie que la fonction fait l’organe. Pour la politique, et l’administration, je crois que l’on pourrait dire en s’inspirant des mêmes principes de biologie que la fonction fait le caractère. Les fonctions politiques et administratives des officiers de bureau arabe offrent des analogies saisissantes avec ce qu’était le rôle des mamelucks délégués par l’odjak dans les gouvernements provinciaux. Eh bien! les lois naturelles veulent dans les mêmes fonctions les mêmes caractères.

tjn officier de bureau arabe dit du cercle confié à son administration : (( mon territoire ». Et comme il a sur ce territoire une autorité beaucoup plus considérable que celle dont nos mœurs modernes, dont les mœurs républicaines permettent la délégation à n’importe [quel citoyen dans l’ordinaire de notre vie commune, cette mauvaise façon de parler en disant « mon territoire »

devient très facilement une déplorable façon de penser en considérant ledit territoire, sinon comme une propriété personnelle, tout au moins comme une propriété de classe, de caste, de camarilla, de çof. Et si coupable pensée, dans les cerveaux qui ne sont point d’une matière supérieure et parfaitement saine, peut devenir avec une terrible facilité l’idée directrice de l’action.

Bref, au lieu d’être contents qu’on leur épargnât de la fatigue dans les travaux de délimitation du domaine maritime de Port-Say, les officiers du bureau arabe étaient professionnellement obligés de voir dans ce fait un amoindrissement de leur dignité, une atteinte à leur puissance puisque sur leur territoire on accomplissait une opération de souveraineté sans eux. S’il y a relativement peu de colons dans les régions de bureau arabe il y a beaucoup d’indigènes, beaucoup de sujets avec lesquels on ne discute jamais, à qui ordonner suffit, eh bien! il paraîtrait que le maintien de l’ordre exige que ces sujets voient dans le bureau arabe l’autorité souveraine, intangible, suprême, quelque chose dans le genre de ce que les marabouts proclament les attributs de l’Unique. Cette comparaison divine est-elle exagérée, le Bureau n’en supporterait pas une qui le mettrait audessous du Prophète. « La France, comme Allah seule est grande et, comme Mahomet, Dieu soit loué! Le Bureau seul est son prophète. » C’est la devise qui convient à ces messieurs.

Mais alors, cet indigène, qui, raide comme fer doit croire que le Bureau seul est puissant, que la toutepuissance est dans le Bureau, quelles idées peuvent naître en son esprit contre ce dogme quand il voit que pour partager la terre, que pour délimiter souverainement le domaine de Dieu appartenant au beylik, à la France,

on néglige le Bureau, que nul officier du Bureau n’est consulté, que pour l’affaire la plus importante qui soit, le partage de la terre, de cette terre qui dure plus que les hommes, de cette terre dont l’existence pour l’avenir se confond avec celle de Dieu, le Bureau ne compte pas !

Et maintenant vous comprenez la mauvaise humeur du Bureau arabe de Marnia lorsqu’il vit commencer les travaux de la commission. Ne pouvant tout de même pas les empêcher, les arrêter, il dut se borner à manifester sa mauvaise humeur par les petits moyens à sa ' disposition.

Au commandant Ferrand on fit savoir que pour louer des mulets et voyager en territoire militaire on devait s’adresser au Bureau ! !

Parfaitement! à cet officier supérieur, à ce fonctionnaire du Génie chargé d’une mission officielle de délimitation du domaine maritime, qui, pour aller de Nemours à Port-Say louait des animaux chez le muletier de tout le monde et suivait la piste commune, il fut appris que, dans ce territoire militaire, le Bureau devait présider à tout, même à des locations de mulets, même au cheminement des voyageurs!

Quant au muletier indigène on ne lui apprit pas ses devoirs, on les lui rappela, de telle façon qu’il en gardât la mémoire.

Et le commandant Ferrand me disait : — (( Naturellement, quand on est souverain dans un territoire, il est désagréable de voir que des opérations de souveraineté soient confiées à des commissions dont on ne fait point partie. Mais c’est la loi qui règle la composition de ces commissions. La loi n’y fait point de place au Bureau arabe. Tant pis pour lui. C’est à la loi que le Bureau

devait s’eii prendre au lieu d’essayer de vexer les membres de cette commission, comme il l’a fait. N’est-ce pas... ridicule de m’avoir cherché noise parce que j’avais loué mes mulets moi- même sans recourir au Bureau pour aller de Nemours à Port-Say suivant mon gré? »

Evidemment, c’est ridicule. L’histoire est ridicule. Et si elle n’était pas typique, merveilleusement topique, éminemmentsLiggestive, il serait aussi ridicule que j’eusse perdu tant de lignes à la conter.

Mais ce qui rend insupportables toutes les tyrannies, c’en est moins les crimes scandaleux qui sont toujours relativement rares, que les petits abus, que les u ridicules )) excès... qui sont de chaque jour. Ce n’est pas le tigre qui exaspère l’Européen dans la jungle, c’est le moustique, c’est les puces. La crainte d’être assassiné par le capitaine Doineau bien rarement peut glacer les sujets du Bureau arabe, mais quotidiennement des histoires les énervent comme celle des mulets que M. Ferrand n’aurait pas dû louer lui-même. Et réfléchissez, je vous prie. Mé litez quelque peu. Songez bien que c’est contre un de leurs frères de la grande famille militaire, contre un homme de leur classe, mais non de leur caste, que l’esprit sectaire des gens du Bureau arabe se manifestait ainsi parce qu’une loi métropolitaine par le hasard de son application à leur territoire jetait une ombre sur l’éclat de leur toute-puissance. Et maintenant calculez ce que pèse devant eux... je ne dirai pas l’indigène, le pauvre fellah, le misérable Khammès... mais le colon, quand c’est un électeur sans importance.

C’est pourquoi j’ai trouvé bon de vous montrer le procès des officiers du Bureau arabe de Marnia, jugé sur le propos d’une futilité par un officier supérieur, dont le sentiment militaire ne saurait être suspecté.

La mauvaise humeur du Bureau de Marnia contre la Commission de délimitation du domaine maritime de Port-Say eut d’ailleurs d’autres conséquences plus graves que celles de l’histoire saugrenue des mulets de Nemours. Les notes qui précèdent l’ont montrée.

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