RÉCEPTION DU SULTAN
Nos trois jours de retraite préparatoire et purilicatoire terminés, nous fûmes prévenus que le sultan nous recevrait, vers huit heures du matin, avec le cérémonial accoutumé, dans la grande esplanade, ou plutôt dans le grand champ de manœuvyres qui précède son palais. Nous étions enfin sur le point d’assister au spectacle, si impatiemment attendu, d’une cour du moyen âge conservant, en plein x1x° siècle, toutes les coutumes du passé. Sans doute, il ne devait point être absolument nouveau et imprévu pour nous : sur combien de théâtres, dans combien de drames ou deféeries n’en avions-nous pas vu de semblables? Mais, ici, ce n’est pasune représentation qui allaitnous être offerte par des acteurs plus
UNE AMBASSADE AU MAROC. 185 ou moins au fait de leur rôle ; c’est la véritémême, avec ses grandeurs etses misères, que nousétions à la veille de contempler. Je m’en faisais, j'en conviens, un plaisir infini, plaisir d'artiste, plaisir d’archéologue et d'historien, plutôt que plaisir d'homme politique ; car il n’est pas très sûr pour moi que les puissances européennes aient raison de permettre à un souverain aussi faible que l’empereur du Maroc, à un souverain qui n’est même pas maître de cequ’on appelle improprement ses États, d’accueillir leurs ambassadeurs comme les représentants de nalions vassales, s'inclinant devant un pouvoir supérieur. Beaucoup de personnes sont profondément choquées de ce qu’elles considèrent comme une humiliation. J’étais bien éloigné de partager ce sentiment. J'aurais été humilié de voir le ministre de France s’avancer, à pied, tête nue, devant Moula-Hassan à cheval, le front ceint d’un énorme turban qu’ombrageait encore un grand parasol, si cet appareil modeste était réellement, comme autrefois, l’indice d’une infériorité de la France vis-à-vis du Maroc. Mais, le jour où il plaira à un ambassadeur européen quelconque de déclarer au sultan qu’il entend être reçu par lui sur un pied d'égalité, il n’est pas douteux un instant que le sultan se soumettra. Il y a bien peu d’années, les ambassadeurs ne présentaient leurs lettres
de créance qu’à genoux, en véritables tributaires: on affirme que l’agent anglais à Tanger, M. Drummond Hay, les a encore remises de cette manière, en 1845, à Moula-Abd-er-Rhaman. L'Europe s’est émancipée. Un progrès nouveau s’est fait sousle prédécesseur de M. Féraud, M. Ordega : jusqu’à lui les ambassadeursrestaient latête découverte en adressant au sultan leurs discours de bienvenue. M. Ordega a déclaré qu'il trouvait l’usage inconvenant et qu'il se couvrirait, et il s’est couvert, et tout le monde depuis l'a imité. Il est donc bien clair que le vieux cérémonial des réceptions d’ambassadeurs, au Maroc, disparaîtra dès que l’Europe jugera à propos qu'il disparaisse. Îl ne subsiste que parce qu’il lui plaît de s’y prêter. Peut-être a-t-elle tort de flatter l’orgueil musulman, qui aurait plutôt besoin d'être sans cesse rabaissé. Mais je bénis le ciel qu’elle ne l’ait point encore fait et qu’il m’ait été donné de voir de mes yeux une scène qui m'a rappelé ce qui se passait à Constantinople il y a deux siècles, lorsque les États chrétiens arrivaient, presque en suppliants, auprès du sultan, lequel les écrasait de sa morgue et semblait, tout en les accueillant avec un air de bienveillance, leur montrer de loin les Sept-Tours comme un avertissement.
Moula-Hassan ne nous a pas montré les Sept-Tours,
UNE AMBASSALE AU MAROC. 187 qui n’ont jamais existé à Fès, bien qu’il nous ait reçu dans une cour fermée de murailles crénelées, assez semblables à des murs de citadelle ou de prison. Mais il n’a rien négligé pour nous rappeler qu’il était le calife véritable, l’émir el moumenin, le prince des croyants, auprès duquel, si tout était dans l’ordre, les chrétiens devraient ramper dans la poussière. La grande prétention des sultans du Maroc a toujours été d’être supérieurs à ceux de Constantinople, qui, ne descendant point de Mahomet et n’étant point Arabes, ne sauraient, en bonne théologie, avoir droit au pontificat suprême de l'islam; et, bien que cette prétention soit contredite par les faits, elle est théoriquement très juste et très soutenable. Les Turcs sont des usurpateurs ; ils ont arraché par la force aux Arabes le gouvernement de l’islamisme : faut-il toutefois admettre que, dans la religion comme dans la politique, la force prime le droit ? Les Marocains, pour leur compte, pensent le contraire; ils proscrivent de leurs prières le nom du sultan de Constantinople pour y placer le nom du leur, et regardent ce dernier comme le chef, comme l'arbitre, comme le pontife suprême des croyants. C’est à la suite de la célèbre bataille de Zaläca, où il affermit la puissance arabe en Orient, que l’émir Youssef ben Tachefyn se donna le titre d’émirel
moumenin, que tous les sultans du Maroc ont porté après lui, en dépit des défaites qui diminuaient peu à peu leurs domaines et restreignaientieurdomination. « Youssef ben Tachefyn, dit l’auteur du Roudh-el- Kartas, est le premier des souverains du Maghreb qui prit le titre de Prince des croyants, par lequel, depuis lors, il commença ses lettres, dont les premières furent lues en chaire dansles villes de l’Adaoua et de l’Andalousie, pour annoncer la nouvelle de la victoire de Zalàca et tout ce que Dieu lui avait accordé de butin et de conquêtes. A partir de cette époque, il fit battre une nouvelle monnaie, sur laquelle étaient gravés ces mots : I! n'y a de Dieu que Dieu et Mohammed est l'envoyé de Dieu, et au-dessous: Youssef ben Tachefyn, émir des musulmans, et en exergue: Celui qui veut une religion autre que l'islam, Dieu ne le recevra pas,et, au dernier jour, il sera parmi les perdants. Sur lerevers de la pièce était gravé : L’émir Abd Allah el Abessy, prince des croyants, et en exergue la date et le lieu de la fabrication‘. » Le sultan au Maroc est donc, non seulement le souverain du pays, mais pour ainsi dire le pape de tous les musulmans. Encore convient-il de remarquer que le pape, dans la hiérarchie catholique,