AVANT L’AUDIENCE DU SULTAN
L'ambassadeur de Louis XIV auprès du sultan Moula-Rechid, Roland Fréjus, dut attendre trois jours avant d’être admis à l’honneur de saluer le souverain auquel sa visite causait pourtant une satisfaction si profonde et apportait un si précieux secours. Nous allions être soumis à la même épreuve. Comme il y a deux siècles, les représentants des puissances étrangères ne sont reçus aujourd’hui par l’empereur du Maroc qu’après avoir faitune sorte de stage purificatoire, dont la durée est fixée à trois jours. Pendant ces trois jours, s’ils sont au fait des raffinements de la politesse marocaine et s'ils sont assez délicats pour s’y conformer, ils peuvent recevoir des visites, mais ils n’en font eux-mêmes
aucune. [ls ne sortent pas, ils ne vont pas voir la ville; ils méditent dans la solitude sur le bonheur dont ils vont jouir de contempler face à face, non seulement le maître du Maroc, mais le descendant du Prophète, le vrai khalife, l’ombre de Dieu sur la terre, dont le sultan de Constantinople n’est tout au plus que la pénombre, l’émir el Moumenin, le prince des croyants. Curieuse coutume, qui a pour elle, on le voit, une respectable antiquité. Nous n'avions garde de vouloir nous y soustraire, étant venus à Fès, non pour faire violence aux mœurs du pays, mais pour montrer, par la manière dont nous les respections, que nous étions des amis sincères du Maroc et de son gouvernement. Nous acceptèmes donc de bon cœur les trois jours d'emprisonnement que les usages locaux nous imposaient. Nous les acceptämes d’autant mieux que notre prison était délicieuse, et que, si nous étions en cage, c'était une cage si joliment dorée qu’on aurait pu y demeurer sans se plaindre, non seulement des journées, mais des semaines, et peut-être des mois.
En arrivant aux deux maisons que le sultan avait fait préparer pour nous, l’une destinée aux militaires, l’autre aux civils, un cri de surprise et d’admiration nous était échappé. Nous entrions décidément dans un monde enchanté, nous étions en pleine féerie, en
plein décor des Mille et une nuits. La maison des militaires était une vraie maison, ou plutôt un vrai palais, avec d'immenses pièces richement décorées de tentures et de merveilleux plafonds arabes; néanmoins, elle ne valait pas celle que nous allions occuper, et qu’on avait choisie la plus belle de toutes, à cause de l’ambassadeur. Cedant arma toge.
À peine avions-nous passé une petite porte basse, flanquée d’un poste de harabas, qui nous présentait les armes en faisant retentir les fanfäres les plus siridentes de ses clairons, que nous nous trouvàmes au milieu d’un jardin d’orangers, de citronniers, de grenadiers et de rosiers en fleurs, où les plus éclatantes couleurs et les parfums les plus pénétrants semblaient avoir été réunis avec une entente toute orientale, Les fleurs rouges des grenadiers se mélaient aux fleurs blanches des citronniers, de subtiles senteurs de roses s’harmonisaient avec l’amollissant parfum de la fleur d'oranger ; le tout formait un de ces étranges concerts que Fénelon, dans ses fables, donne aux yeux et à l’odorat des héros qu’il promène à travers les pays de la plus folle fantaisie. N’étionsnous pas nous-mêmes dans un de ces pays ? Les jardins de Fès ne ressemblent en rien à nos jardins d'Europe, ils n’ont point de plates bandes, les fleurs n'y sont point alignées avec méthode, elles n’y for-
ment point de figures plus ou moins élégantes; ce sont beaucoup plutôt des fourrés et des bosquets que desjardins. Les arbustes et lesfleurs, jetés au hasard, y viennent où ils veulent et comme ils veulent; ils s’accrochent les uns sur les autres, ils confondent leurs tiges, ils se mêlent et s’entremélent dans le plus complet, mais aussi dans le plus délicieux désordre. Quelques allées sont tracées dans ces massifs en liberté. Elles vont d'ordinaire en ligne droite; et, pour que la végétation ne les envahisse pas, on les entoure detreillis peints en bleu, en rouge et en vert. On croirait que ces couleurs sont laides et criardes. Point du tout. Elles se fondent, au contraire, d'une façon très heureuse avec les couleurs environnantes, qui n’enressortent que mieux.Des plantes grimpantes de toutesorte, des vignes, des liserons, des jasmins, etc. tapissent la plus grande partie de ces treillis. au sommet desquels sont accrochées des lampes que l'on allume le soir pour éclairer les jardins. De grands arbres, des figuiers, des noyers, des peupliers, des essences que je ne connais point poussent également en tout sens. Îls ont une vigueur inconnue dans nos climats J'ai vu un simple myrte haut de plus de vingt mètres, alors que les myrtes de l’Europe ne sont que des arbrisseaux. Mais ici la nature est aussi puissante que gracieuse. Si la main
des hommes ne la défigurait pas, elle charmerait sans cesse les regards par ses productions imprévues.
Notre jardin était disposé en terrasses qui descendaient le long d’une pente, d’où l’on dominait les quartiers les plus populeux et les plus riches de la ville. C’est sur cesterrasses que s’élevaient, non pas des maisons, mais d’adorables kiosques, qui allaient nous servir de résidence. Le plus beau de tous, naturellement préparé pour l’ambassadeur, ne comprenait qu’une seule pièce, où l’on pénétrait par une large porte ouverte toute la journée afin de laisser entrer la bienfaisante lumière du soleil. Cette pièce était aussi décorée que peut l’être une pièce arabe; ses murs étaient revêtus de charmantes mosaïques, les plus fines arabesques couraient sur son plafond, et sur sa porte s’épanouissaient les complications infinies des dessins orientaux. Elle contenait deux magnifiques lits en fer doré à baldaquin, comme nous allions en voir dans toutes les maisons opulentes de Fès. Produits de l’industrie anglaise, ils n’avaient rien de remarquable que leur taille presque démesurée, qui semblait telle surtout aux yeux de voyageurs, habitués aux lits de camp. Entre ces deux lits s’étalait un divan, et, pour compléter l’ameublement, des glares et des coucous de toutes les époques et de tous les pays étaient rangés
çà et là. Les tapis, hélas ! venaient en droite ligne du Bon Marché ou des Grands Magasins du Louvre.
Il y a peu de temps encore, on recevait les ambassadeurs dans des pièces ornées de magnifiques tapis arabes ; mais de misérables drogmans, qui se faisaient passer pour des ambassadeurs, ayant eu la malhonnèteté de démeubler leur résidence en la quittant, les Marocains ont pris la précaution de loger les Européens dans des meubles qui prêtent moins à la tentation. Pourtant, la chambre de l'ambassadeur
contenait un objet bien propre à rendre criminel
un amateur de tentures et de décorations arabes. Derrière le divan était appliquée sur le mur une étoffe de velours rouge couverte des plus éblouissantes broderies d’or. On appelle ces étoffes des haïti, ce qui signifie [a chose du mur, de haït, mur. Il y a par-. tout des haïti ; d'ordinaire, ce sont de simples pièces de soie vertes ou rouges où sont cousues des bandes également de soie, mais de couleur différente : ces bandes ont la forme de portes en ogive, représentant le Mihrab, qui, comme on sait, indique dans les mosquées la direction de la Mecque. Les haïti en velours brodé d’or sont fort rares. Je n’en ai vu que deux fois : dans la chambre réservée à M. Féraud et chez un Algérien, vice-consul français, qui en avait loué afin d’orner sa maison pour
nous recevoir. Celles du vice-consul de France étaient les plus parfaites: la broderie d’or, d’un dessin discret, d’une finesse d'exécution ravissante, était un modèle de goût. Celles de la chambre de M. Féraud, plus lourdes, visant plus à l'effet, étaient cependant admirables. Qu'on se figure, sur un fond d’un rouge intense, trois portes de mihrab avec une bordure de légères arabesques et, au centre, un immense bou- : quet de fleurs d’or. C'est le seul produit de l’industrie marocaine qui m’ait paru mériter sa réputation; en dehurs de cela, le Maroc ne produit rien qui vaille quelque estime, pas même des tapis; dans les haït seulement apparaît encore une faible étincelle du génie artistique d’un peuple dégénéré.
Au-devant du kiosque de M. Féraud s’étendait une vaste esplanade pavée de mosaïque et remplie en son milieu par un bassin d’où cinq vasques de marbre laissaient échapper des jets d'eau, qui bondissaient vers le ciel avec un bruit incessant. Il fallait descendre quelques marches et traverser le jardin pour arriver à notre kiosque, plus vaste, mais moins délicatement ouvragé que celui de l’ambassadeur. Nous avions aussi un bassin et des jets d’eau sur une esplanade entourée de bancs, où l’on pouvait voir, à toutes les heures du jour et de la nuit, des Arabes ou des nègres aux costumes les plus riches ou les
me
plus sommaires, nonchalamment étendus, tantôt somnfeillant, tantôt profondément endormis. Notre kiosque se composait d’une grande salle commune et centrale recouverte de mosaïques ; sur cette salle s’ouvraient de petites chambres qui contenaient également des lits dorés à baldaquins, des glaces, des coucous, des divans, des haïli et des décorations de toute sorte. C’est dans la salle commune que nous prenions nos repas. Elle était éclairée par le haut au moyen d'une lanterne; ce qui d’ailleurs n’eût pas été nécessaire, car la lumière y pénétrait de l’exté- . rieur par une immense porte en plein cintre fermée simplement par un grillage. Le jour de notre arrivée, une table splendidement servie et couverte de fleurs avait été placée dans cette-salle ; à côté du kiosque, sur une petite esplanade ombragée par une tonnelle, on avait disposé en outre une mouna gigantesque qui semblait nous souhaiter la bienvenue. Nous pouvions être rassurés : pendant nos trois jours de recueillement et de prison, nous n’aurions pas le sort des prisonniers ordinaires du Maroc, nous ne mourrions pas de faim! Une dizaïne de hauts fonctionnaires, nommés amins, étaient chargés de veiller soit à notre bien-être, soit à notre sécurité. On les voyait parcourir le jardin pour donner des ordres, ou se reposer sous de frais ombrages sous prétexte
d’en surveiller l’exécution. Il y en avait de fort beaux que nous contemplions avec le plaisir qu’on éprouve à regarder un tableau de genre admirablement réussi. L'un d’eux portait toujours une clef énorme, afin de nous montrer sans doute que toutesles portes, même les plus grandes, nous seraient ouvertes. Nous avions de plus à notre service une nuée de domestiques qui circulaient sans cesse autour de nous, tandis que nos soldats montaient la garde dans tous les sens, prêts à nous préserver de dangers bien : imaginaires. Le caïd raha, sous la responsabilité duquel nous continuions à être placés, avait dressé sa tente et celle d’une partie de son escorte à l’ex. trémilé du jardin. Enfin tous les matins, deux amins spéciaux venaient, l’un de la part du sultan, l’autre de la part du grand vizir, s’informer si nous avions bien passé la nuit, si nous avions à nous plaindre de quelqu'un ou de quelque chose, si nous avions un désir ou un regret quelconque à exprimer.
À peine étions-nous établis dans nos logements respectifs, qu’on nous annonça la visite du grand vizir. Îl est de règle, en effet, que le grand vizir se présente le premier chez les ambassadeurs européens et vienne les saluer dès leur arrivée. Il nous tardait de connaître Si Mohammed-Ben-Arbi, dont on nous avait dit beaucoup de mal et qui pas-
sait, àtort ou à raison, pour être très opposé aux Français. Nous savions, d’ailleurs, qu'il jouissait d’une réelle influence, étant cousin ‘germain du sultan, qui, sans avoir pour lui beaucoup de considération, ne laisse pas que de suivre ordinairement ses conseils. Le prédécesseur de Si Mohammed-Ben- Arbi était un mulâtre de la plus grande valeur, un homme d’une intelligence rare au Maroc. Il avait -Centribué plus que personne à aplanir les obstacles jte Moule-Hassan rencontra à la mort de son père pour monter sur le trône des chérifs; aussi, durant Étoute sa vie, exerça-t-il sur son maître une sorte ‘d'autorité dont le Maroc se trouvait, dit-on, fort bien. Faut-il croire, comme le prétend la légende, que Moula-Hassan se soit lassé de cette autorité et que la mort de Si Mouça n’ait point été provoquée par une simple maladie ? Tout est possible. Ce qu’il y a de certain, c’est que, Si Mouça disparu, le sultan prit auprès de lui son fils comme secrétaire, et appela Si Mohammed-Ben-Arbi, qui était alors ministre de la guerre, à remplir les fonctions de grandvizir. Si Mohammed-Ben-Arbi devait être un étrange ministre de la guerre. Jamais, affirme-t-on, il n’est monté à cheval, le mulet lui paraissant une monture beaucoup plus appropriée à son énorme personne. Le fait est qu’il est d’une obésité mons-
trueuse. 11 marche avec la pesanteur d’une hippopotame, soufflant à chaque pas, frémissant à chaque mouvement de tout son corps, dont la graisse molle et flasque semble toujours sur le point de se détacher pour tomber dans les plis de sa robe, qui roulent lourdement jusqu’à terre. Sa ceinture disparaît entre son ventre et sa poitrine, qui se rejoignent et se confondent dans le plus affreux mélange, dans le plus désagréable amalgame de rondeurs disparates, Sa tête n’est pas moins laide que tout le reste de se personne. Ses grosses joues rouges pendent jusqu'à ses épaules ; il n’a presque point de barbe; ses yeux petits et enfoncés touchent horriblement; jamais | ils ne vous regardent en face ; ils ont l’air faux et bas. Le nez seul se détache et émerge avec une ligne nette de cette boule de graisse : c’est un nez sémite, un nez d’avare et de manieur d’argent, ou d'oiseau de proie. Le fait est que Si Mohammed-Ben- Arbi, qui est le dernier des hommes politiques, est un homme d’affaires, — j'entends d’affaires à la manière arabe, — des plus heureux. Sa fortune est considérable ; il la nourrit, il la développe, il l’augmente sans cesse aux dépens de la fortune-publique. Il n’a point d'ambition comme Si Mouça; il ne tient pas à jouer un grand rôle; pourvu qu'il accumule de l’argent, c’est tout ce qu’il demande. Aussi ne
UNE AMBASSADE AU MAROC. 169 crois-je pas, pour mon compte, qu’il soit particulièrement hostile aux Français. Les Français, il ya un an, lui ont fait la guerre; ils ont essayé, je ne sais pourquoi, de le faire renvoyer de son poste. Or, lui arracher le grand-vizirat, c’est lui enlever la source où il puise les trésors qu’il amasse en abondance. Naturellement, il en a éprouvé une
. vive colère. Mais qu’on le laisse en repos, et il ne ». Sera pas plus hostile à nous qu’à tous les autres Eu- £ ropéens, qu’il déteste d’ailleurs cordialement, en = musulman fanatique et borné qu’il est. | . - Si Mohammed-Ben-Arbi n’était pas seul dans sa ‘première visite à M. Féraud. Il avait à ses côtés son ” principal auxiliaire pour les questions étrangères, le fkih Si Fedoul. Si Fedoul offrait un parfait contraste avecle grand vizir, auprès duquel il était assis. Je n’ai jamais va figure plus naturellement contemplative. Petit, mince, tout enveloppé de voiles blancs, il avait l’air d’une sorte de personnage mystique. Son visage allongé, très pâle, orné d'un nez démesuré qui l’allongeait encore, était surtout remarquable par deux grands yeux si complètement et si constamment levés vers le ciel, que la pupille n’était plus au milieu du cristallin et qu’une assez large bande blanche s’étendait au-dessous d’elle jusqu’à la paupière inférieure. Quand je dis : levés vers le ciel,
An
c'est une manière de m’exprimer, car 1l parait que le fkih Si Fedoul s'intéresse assez peu aux choses de l’autre monde, que ses mœurs sont tout ce qu’il y a de plus oriental, et que les objets devant lesquels il reste des heures entières en contemplation dévote n’ont absolument rien de la pureté du paradis. Quoi qu’il en soit, dès que nous l’aperçûümes s’avançant discrètement derrière le grand vizir, nous reconnûmes en lui un homme très supérieur à tous ceux que nous avions vus jusque-là au Maroc. Cette première impression était juste, elle n’a pas été démentie. Au départ du grand vizir et de Si Fedoul, nous ‘commençâmes à nous promener autour de la maison. Une agréable surprise nous y attendait, surprisebien grande en vérité ; car nous étions convaincus que, durant tout notre séjour à Fès, nous ne verrions pas d’autres femmes que celles que nous avions aperçues, souriant à notre approche, en entrant dansla ville. Au lieu de cela, à peine étions-nous dans le jardin, que toutes les terrasses des environs, — el il y en avait un grand nombre, puisque nous dominions un des plus vastes quartiers de la ville, —st couvrirent de curieuses qui venaient observer les roumis.Les unes s’avançaient hardiment, nousregardaient sans hésiler, nous adressaient mème des saluts et des gestes pleins de provocations. Les
autres se cachaïent à moitié, faisaient semblant de fuir, puis revenaient avec plus de hardiesse etriaient aux éclats, fières de leur bravoure. Toutes montaient et descendaient à travers leurs terrasses, circulant de maison en maison avec une incroyable agilité. Comme les maisons se touchent presque complètement, mais sont de hauteurs inégales, et comme, dans la même maison, il y a plusieurs terrasses différemment élevées, il faut, pour passer de : l’une à l’autre, se livrer à de véritables exercices de | gymnastique. Ces exercices peuvent se faire avec grâce : en grimpant sur un mur, il n’est pas difficile de laisser voir une jambe fine, un pied bien cambré; en s’attachant à une pierre pour s’aider dans l’ascension, il n’est pas moins aisé de laisser apparaître, jusqu’à la naissance de la poitrine, un bras plus ou moins arrondi : il suffit d’avoir des manches larges, et Dieu sait si celles des femmes de Fès le sont! Les courbes les plus mystérieuses, les formes les plus délicates du corps transparaissent sans trop de peine sous les voiles qui les cachent ou qui les trahissent, lorsqu'on se couche sur le bord d’une terrasse ou qu’on s’y penche, sous prétexte d'observer ce quise passe dans la rue, chose bien intéressante à certains moments. Nous pensions ne rien voir des femmes de Fès, ne rien
apprendre sur elles : c’était compter sans les terrasses! Au premier coup d'œil, nous comprimes le parti qu’on pouvait en tirer, et nous braquâmes dans leur direction toutes nos lorgnettes. Ce fut d’abord un sauve-qui-peut général : ces étranges instruments que nous portions sur le visage n’étaient ils pas des engins du diable, remplis de maléfices? Ne risquaient-ils pas de lancer le mauvais œil? Peu à peu cependant la terreur se calma; une femme revint, puis deux, puis trois, puis vingt, puis cent. Et, pendant les vingt et un jours que nous avons passés à Fès, il en a toujours été de même. Nous étions sûrs que, vers le coucher du soleil, au moment où les maris vont à la mosquée pour la prière du soir et s’attardent en route pour causer avec de saints marabouts sur les perfections du Dieu unique,
leurs femmes couvraient les terrasses. Aussi étions-
nous à notre posle, assis sous de frais orangers, sur-
prenant toute sorte de détails de la vie des fas-
syat (c’est ainsi que se nommentles femmes de Fès),
distinguant beaucoup de particularités curieuses,
pénétrant même quelques secrets d’un intérêt plus ou moins piquant.
Pour être absolument sincère, je dois dire que tout n’était pas plaisir sans mélange dans ces observations journalières. J'ai souvent pensé que, si ui
UNE AMBASSADE AU MAROC. 173 naturaliste se mêlait tout à coup de décrire à sa manière ces scènes d'Orient jusqu'ici enveloppées d’une si belle poésie, il ne lui serait pas impossible d’en tirer des tableaux capables de donner des nausées à l'Occident tout entier. Parmi les femmes qui venaient se faire regarder par nous ou nous regarder, il y en avait de tous les âges, et par malheur on sait ce que deviennent en vieillissant les femmes d'Orient. Celles de Fès conservent jusque dans la maturité la plus avancée leur agilité à grimper sur toutes les saillies des terrasses : par habitude sans doute, ou par nécessité, elles conservent en même temps cette facilité aux indiscrétions de costume ou de gymnastique qui, charmantes dans la jeunesse, deviennent plus tard révoltantes. Que de manches eatr’ouvertes, que de robes flottantes nous ont causé d'amères déceptions! Généralement les femmes de Fès sont fort jolies de visage; elles ont des yeux magnifiques et des traits délicats, qui ne se flétrissent Pas trop vite, qui prennent plulôt avec l’âge je ne Sais quoi de ferme et d’imposant. Mais il faudrait s’en tenir au visage. Même dans leur jeunesse, elles laissent beaucoup à désirer pour la perfection d’un attrait que madame de Sévigné prisait à si haut prix qu’elle engageait toujours sa fille à le soigner plus
Que tous les autres. Leur gorge n’est point d’une
beauté impertinente, c’est, au contraire, une beauté penchée qui abuse quelque peu de la modestie. Et chose triste, à mesure qu’elle s'incline davantage, le reste du corps prend des formes outrageusement ; arrondies. Je pourrais développer ce sujet affligeant | si j'étais naturaliste. Mais, Dieu merci! je nele suis pas. C’est uniquement par acquit de conscience, par : scrupule d'historien, que j'ajouterai qu’à mesure | que les femm?s de Fès s’habituaient à nous, elles semblaient oublier sur leurs terrasses que nous étions là pour surprendre ce qui s’y passait, À la fin, elles ne se gênaient plus du tout. Nous les voyions, bien malgré nous, procéder en commun à leur toilette et s’aider, non seulement à arranger leurs cheveux, mais à opérer sur leurs têtes respectives certaines chasses nécessaires, paraît-il, dans une contrée aussi chaud? et aussi peuplée, et nous pouvions nous rendre compte par nos propres yeux aidés de lorgnettes, de leurs habitudes les plus intimes.
Mais celte part faite au naturalisme, j’en viens à ce que cette vue constante des terrasses de Fès avait, dans l’ensemble, de séduisant. Les femmes y habitent une partie de la journée : elles y sont le matin, jusqu’à ce que la chaleur y soit fatigante à supporter; alors elles descendent dans les appartements,
préparent le repas et font la sieste tant que le soleil reste trop haut sur l’horizon; dès qu’il commence à décliner, elles remontent sur les terrasses, où elles se livrent à tous les travaux du ménage. C’est là que celles qui sont pauvres préparent le couscoussou, lavent leur linge et celui de la famille, le font sécher et le replient avec soin, seule manière de le repasser. C’est là que celles qui sont riches s’étendent sur des coussins, se promènent, reçoivent leurs amies, dévident quelques écheveaux de soie pour se désennuyer. La terrasse tient une telle place dans leur vie qu’elles ont, à Fès, une coiffure particulière pour les heures où elles y demeurent. Cette coiffure, qu’on ne voit qu’à Fès, qui n’est portée dans aucune autre ville du Maroc, et qui, à Fès même, est réservée aux femmes mariées, est ce que j'ai remarqué de plus original et de plus joli durant tout mon voyage. Dans notre première promenade au jardin, nous avions cru que presque toutes les femmes qui nous apparaissaient sur les terrasses portaient des mitres d’or brillant aux rayons du soleil du soir. C'était étrange, tout à fait imprévu et délicieux. À y regarder de plus près, la coiffure des femmes de Fès n’est pas une mitre, car elle n’est pas pointue au milieu ; ou du moins c’est une milre élargie sur les côtés et qui se termine au sommet en une ligne courbe fort élégante.
On la nomme hantouze, et voici de combien d'objets
divers elle se compose. La femme doit ètre coifféeen
bandeaux plats, avançant légèrement sur le front.
Pour assujettir ses cheveux et maintenir les ban-
deaux, on place d’abord sur sa tète un voile en tulle noir, terminé aux deux extrémités par des bandes d’or très larges : cette résille d’un genre particulier s'appelle cherbia. Sur lecherbia, on dispose une couronne en soie rouge, matelassée, aux deux extrémités de laquelle se dressent des pointes également matelassées elsuffisamment élevées: c’est l’hantoust proprement dite, elle est retenue derrière la têle par un fil élastique qui passe sous le chignon. On
étend sur l’hantouze deux bandeaux brodés d’or,
nommés hafidas ; enfin, sur les hafidas, on arrange avec art deux foulards de soie tissée d’or, nommés sebnias, qui recouvrent complètement l’hantouze et retombent en plis légers dans le dos. On peut varie indéfiniment la manière d’arranger les sebnias: tantôt ils sont de couleur différente, et suivant qu'on met l’un au-dessus de l’autre ou en diagonale, l’hantouze est divisée horizontalement ou transversalement en deux parties rouges ou vertes, ou jaune et noire, ou bleu et or; tantôt, au contraire, le second sebnia recouvre purement et simplement le premier, et l’hantouze n'a qu’une couleur, mais
présente un aspect plus ferme et plus résistant. De quelque façon que soient posés les sebnias, lorsque la coiffure est terminée, on relève les deux côtés de la cherbia, de manière que ces bandes d’or retombent directement sur les épaules, semblables aux ornements qui pendent aux oreilles des sphinx égyptiens. Cet ensemble si compliqué et qu’on croirait si lourd est tout à fait joli. Il encadre admirablement les têtes sévères des femmes âgées, et rien n'est plus charmant que de voir un jeune visage émerger, comme d'une brillante auréole, de cette mitre ou de cette tiare aux plis flottants et aux reflets dorés.
Parfois on place un diadème sur l’hantouze ; mais c'est une faute de goût, que ne se permettent que les femmes légères ou celles qui veulent étaler leurs richesses. L’hantouze, étant une coiffure de terrasse et d'intérieur, est assez décorée par elle-même. On réserve le diadème pour les toilettes de fête et de Soirée; alors on le dispose dans les cheveux et toutes les parties de l’hantouze disparaissent. J'ai dit que les femmes mariées seules portaient l’hanlouze. Les jeunes filles ont un simple foulard noué derrière la tête, ou une sorte de bandeau sur lefront. Le reste du costume est commun aux femmes mariées et aux filles. [l se compose d’abord d’une pre-
mière chemise oumansouria; au-dessus de lamat-
souria est une chemise de drap ou cafetan ; sure cafetan se place une chemise transparente qui laisse voir la couleur et qu’on nomme mansourit
reguiga; quand cette chemise est en tulle, elles *
nomme {ina ; autour de la taille s’enroule une ceir- .
ture très large, plate et le plus souvent richement :
brodée, qui s'appelle azem; ajoutez à cela de gros ”
pantalons de drap rouge ou bleu appelé serouel, des
rgilets, c'est-à-dire des espèces de bas en toile de
coton, avec de gros plis pour dissimuler la chemis :
aux yeux des passants, quand des femmes sortenl dans la rue, et les babouches appelées belgha, et vous
aurez tous les objets dont se compose la toilette .
d'une femme de Fès. Il n’est pas besoin de dire que les rgilets disparaissent sur les terrasses et que les jambes restent nues dans les babouches. Dans hs rue, les femmes sont enveloppées d’un grand voile qui les cache entièrement; sur les terrasses, elles n’ont que le costume dont je viens de parler. Leurs bras sont nus, avec quelques bracelets, et les marches du cafetan et des mansourias sont arrondies, évasées et élargies comme celles de certains surplis. Pour les relever avec élégance et les faire retomber sur le dos avec la légèreté d’ailes frémissantes, les femmes se servent d’une sorte de cordon bleu ou
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UNE AMBASSADE AU MAROC. 1179 vert qui se croise sur leurs épaules et passe sous leurs bras. Ce cordon, qui maintient leur buste droit, donne lieu à toute sorte de mouvements rapides et gracieux soit que les femmes lèvent le bras pour le faire retomber, soit qu’elles l’agitent doucement pour secouer les plis flotttants de leurs manches qui ondulent autour d'elles.
Parmi toutes les femmes que nous regardions, le soir, dans les rayons du soleil couchant, s’étonnerat-on qu’il y en eût une pour laquelle toutes lesautres furent bientôt dédaignées ? Elle était très jeune; c'étaituneenfant, à peine une jeune fille; et pourtant elle était déjà mariée, puisqu’elle portait une hantouze rose sur sa petite têle mutine, vers laquelle tous nos yeux et toutes nos lorgnettes étaient sans cesse dirigés. Elle avait quatorze ans, quinze ans au plus. Nous apprimes son histoire. D'origine chérifienne, elle était l’ainée de deux sœurs, ce qui lui valait le surnom de El Kébira, la grande, lequel ne tonvenait guère à un petit être aussi frèle, aussi frais, aussi mobile et léger qu’elle; son vrai nom était Saddia, Fortunée, et, sans savoir s'il était jus- Ufié, nous pensions tous qu’il aurait dû l'être. Saàdia avait inspiré-une vive passion à un homme jeune Mais déjà marié ; et, comme elle était cherifa, qu’elle 6 pouvait pas partager avec une femme d’un rang
inférieur au sien, celui-ci avait été forcé de divorcer :
pour l’épouser. Je crois d’ailleurs qu’il était beau, l'ayant vu un jour quelques minutes, je vais dire toutà l'heure comment. Saàdia n'avait pas tardé à s’apercevoir que nous la préférions à toutes ses voisines, à toutes ses compagness naturellement, elle en profitait pour nous agacer par les plus grandes coquetteries. Au début, elle ne semblait pas faire grande attention à nous. Elle montait en sautillant sur sa terrasse, en gagnaït vite l'extrémité, et, regardant vers le conchant, faisait à une personne inconnue, de ses petits bras frais et ronds, de ses mains gracieuses, des signes précipités; c’étaient des baisers, c’étaient des saluts sans fin. Peut-être ce délicieux manège était-il tout simplement à l’a dresse de son jeune et tout nouveau mari allant à la mosquée ; car, à Fès comme ailleurs, dit-on, bien des ménages débutent par l’amour. En tout cas, au bout de quelques jours, Saädia commença à expédier un peu vite ses saluts et ses baisers vers le couchant, et, dès qu’ils étaient expédiés, elle seretournait vers nous, elle souriaitetavançait cachée derrièrele rebord de la terrasse. Elle laissait à peine passer le haut de son hantouze, jouissant de notre réception. Quand elle en avait bien joui, elle se montrait peu à peu, passant son front, puis ses yeux, puis sa bouche, puis toute sa
tête, puistoutson busteau-dessus du mur,quis’animait aussitôt. Elle était parfaitement brune, avec de grands yeux noirs très peu allongés par le k’hol, des traits d’une délicatesse enfantine, une bouche mince, petite et rouge, une expression de gaieté et de jeunesse ravissantes. Rien n’était plus amusant que de la voir, et, certainement, nous ne faisions nous-mêmes que l’amuser. Elle s’accoudait sur le mur, mettant ses mains à demi fermées sur ses yeux pour imiter nos lorgnettes ; ce qui nous valait" de contempler à notre aise deux bras encore incomplètement formés, mais déjà bien jolis. Elle répondait à nos signaux, ou fuyait lorsqu'il lui plaisait d’avoir l'air de les trouver déplacés. Toutefois elle revenait vite s'asseoir à quelque distance pour que nous pussions admirer la beauté de sa toilette, son cafetan rouge transparaissant sous sa fine {fina, sa large ceinture entourant une taille élancée, ses babouches minuscules s’agitant sur un coussin. Parfois, nous tèchions de la photographier dans une de ces charmantes poses. Mais, s’imaginant que nous lui lancions un maléfiee, elle s'évadait aussitôt comme un oiseau qu’effraye le moindre geste. Elle mettait alors plus de temps à revenir; elle revenait cependant, entraînée sans doute par une irrésistible coquetterie. Lorsqu'un
seul de nous la regardait, elle était encore plus co-
quette, bien que d’une autre manière : elle ne remuait plus constamment, elle restait en place, appuyée sur le mur, les yeux perdus dans le vague, ou, à demi étendue sur un divan, elle semblait dormir. Elle aimait aussi à se donner une contenance en dévidant de la soie dorée sur un écheveau qui tournait avec une rapidité vertigineuse dans ses mains aussi adroites que petites. Nos imaginations tournaient aussi vite; c'était bien réellement une de ces poétiques apparitions comme on aime à en rêver quand on songe à l’Orient et qu’on ne le connaît pas!
Une semaine environ avant notre départ, Saâdia était sur sa terrasse ; nous la regardions plus tristement, pensant que bientôt nous ne la regarderions plus. Pour elle, qui ne savait pas nos projets, elle souriait toujours, courant d’un bout à l’autre de sa maison, prenant et laissant son écheveau, se livrant à mille mutineries, aux mille riens journaliers. Ilme semble me rappeler qu’elle avait négligé, depuis quelques jours, de faire des gestes au couchant, d'envoyer des baisers vers l’inconnu. Tout à coup, nous vimes apparaître auprès d’elle un jeune Arabe, que nous n’eûmes pas le temps de regarder beaucoup, car il descendit aussitôt avec Saâdia, mais dont le visage nous sembla noble et fier. Était-ce le
mari? Une vague inquiétude s’empara de nous. Il était possible que ce fût lui, et que, s’apercevant des négligences de sa femme, qui ne lui envoyait plus des témoignages d’amour et de regret au moment où il partait pour la mosquée, il eût renoncé pour une fois à la prière afin de venir voir ce qui se passait dans son ménage. Nous maudissions une impiété si malencontreuse! Nous n’avons jamais pu savoir si nos suppositions étaient exactes. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que, pendant la dernière semaine de notre séjour à Fès, neus avons eu beau revenir sous les orangers pour contempler sa terrasse vide, jamais Saädia ne s’y est montrée, même une seconde, jamais nous ne l’y avons aperçue souriant à notre admiration et laissant tomber, de ses grands yeux noirs, le seul rayon de grâce et de poésie féminine que j'aie jamais entrevu en Orient.