LE SULTAN
Je n’ai vu de près qu’une fois le sultan Moula- ‘assan dans la cérémonie de la réception de l’amassade ; mais il m’est arrivé souvent de le rencon- ‘er, soit au milieu de ses troupes, soit près des >mbeaux de marabouts aux environs de Fès. Au 1oment où nous étions dans cette ville, il s’apprêtait
la quitter pour se rendre dans une autre de ses ipitales, Mekhnès, et il est d'usage qu'il ne le fasse as sans étreallé en pèlerinage aux sépultures saintes ui sont en si grand nombre dans la cité de Mouladriss. J’ai donc pu me rendre plus exactement ompte du cérémonial dont il est entouré. Le sultan u Maroc ne ressemble en rien à celui de Constanti-
ople ; il ne vit pas, craintif et sombre, enfermé dans
son palais; il n’a aucune raison de ne pas se montrer à son peuple, et, s’il en avait, son caractère réellement courageux le porterait très vraisemblablement à braver le danger plutôt qu’à reculer devant ses menaces. Non seulement donc Moula-Hassan va tous les vendredis àlamosquée,comme Abdul-Hamid, mais on le voit presque lous les jours dans son camp, ou sur un champ de manœuvres, occupé à surveiller ses soldats ou à prendre part aux exercices d’artillerie. Quatre fois par an, il assiste à de grandes fêtes publiques qui durent chacune sept jours, le nombre sept étant un nombre fatidique pour les musulmans. Ces fêtes se nomment hédia, ce qui signifie exactement offrandes, et ce nom leur vient de ce qu’elles servent en effet de prétexte pour apporter au souverain des dons plus ou moins volontaires qu’on dépose cérémonieusement à ses pieds. Îl y a l’Haïd-seghir, qui a lieu aprèsle ramadan, l’Haïd-kebir, la fête du mouton, le Mouloud, anniversaire de la naissance du Prophète, enfin l’Achour, ou la fêle du nouvel an. Le premier jour de chaque hédia, le sultan, entouré de sa cour et de ses soldats, paraît en pleine campagne; c’est là qu'il reçoit les délégués des tribus qui lui apportent des présents ; les autres six jours, il se tient, avec tout son cortège, dans une cour de son palais. Il marche toujours, comme dans :
UNE AMBASSADE AU MAROC. 211 les réceptions d’ambassade, au milieu d’un groupe de méchouaris, dont les uns portent des lances et les autres de grands foulards blancs qu’ils agitent dans l'air pour chasser les mouches ; un grand parasol est tenu sur sa tête: le parasol est un signe de la souveraineté, et personne n’a le droit d’en avoir à côté de lui ;il n’est même pas convenable de se servir d’une ombrelle dans une ville où réside le sultan. Lui seul aussi est à cheval, sauf dans les fêtes militaires, où naturellement les cavaliers ne peuvent manœuvrer qu’à la condition d’être sur leurs montures. Enfin, il est toujours précédé de six chevaux sellés et bridés, ce qui fait, en comptant celui qu’il monte, sept, le nombre fatidique; même dans les simples promenades, ces six chevaux sont toujours à leur place. On remise la petite voiture, don des souverains européens, qui ne fail partie que des très grandes fêtes à cérémonial complet. Jai dit que le costume du sultan était d'une simplicité parfaite, mais d’une finesse extrême et d’une blancheur immaculée. Il n’a d'autre luxe que la beauté des selles de seschevaux. Illes change sans cesse, ettoutes sont d’une couleur exquise: je lui ai vu des selles couleur crème qui se nuançaient merveilleusement avec son burnous laiteux, des selles d’un rouge tendre, d’un rose légèrement ému, d’un vert transparent, toutes
d’une variété et d’une pureté de coloris inimaginables. Même dégénérés, les Arabes sont encore les plus grands coloristes du monde.
Quand il marche au milieu de son armée, soit pour se rendre d’une capitale -à l’autre, soit pour aller faire quelque expédition chez des tribus rebelles, le sultan conserve le même appareil. Il lève son camp très tard dans la malinée, n'ayant aucune crainte du soleil, sous les rayons duquel les Marocains semblent, au contraire, se trouver beaucoup mieux qu’à l’ombre. Les tentes filent d’abord afin d'arriver les premières au lieu du prochain campement. Les troupes s'étendent dans la campagne, formant une ligne immense; le sultan s’avance au milieu, suivi de soldats d'élite et de quelques femmes de son harem soigneusement voilées. En avant de lui, à quelque distance, setient le caïd el-méchouar, grand maître des cérémonies, qui domine tout de sa taille; puis vient un groupe de personnages portant chacun quelque objet nécessaire au sultan ou de nature à pouvoir lui servir au besoin ; ce sont le moul faz, ou maître de la serpette, chargé, lorsqu'on s’arrête quelque part, de faire disparaître les broussailles qui pourraient gêner le sultan ; le moul chabir, ou maitre des éperons, qui tient dans ses mains des éperons que le sultan, qui n’en porte point
d'ordinaire, lui demande lorsqu'il veut accomplir quelque prouesse équestre, toujours admirée de l’assistance ; le moul zerbia, ou maître du tapis qu’on dépose à terre lorsque le sultan désire s’asseoir ; le moul stroumbia, ou maître du coussin où le sultan se repose; le moul belgha, ou maitre des babouches, que le sultan peut vouloir chausser à la place de celles qu’il a aux pieds; le moul el ma, le maître de l’eau, qui donne à boire au sultan lorsqu'il a soif; le moul el taï, le maître du thé à l’usage du sultan. À la suite de ce groupe se présentent deux lanciers, puis le moul medel, porteur du parasol et deux moul zif, chasseurs de mouches. Lorsqu'on arrive au nouveau campement, la tente du sultan est toujours dressée ; car on a fait diligence pour qu’il ne coure pas le danger que courut un jour, à son profond ébahissement, Louis XIV, le danger d’attendre. C’est une vaste rotonde placée au milieu du camp.etséparée par un très large espace de toutes les autres tentes.Elle estentourée d’une sorte de muraille en spirale qui trace une route circulaire conduisant à la porte d'entrée. Lorsquele sultan approche, toute l’armée s'arrête d'un seul mouvement; seuls, les deux lanciers, le moul medel et les deux moul zif font encore quelques pas avec lui vers sa ténte; mais bientôt le moul medel ferme son parasol et s'arrête
à son tour avec ses compagnons. Le sultan va seul jusqu’à sa tente, où aucun homme ne doit l’accompagner ; il y est reçu par les femmes de son harem et par des eunuques, qui l'aident à descendre de cheval, à se débarrasser des vêtements qui le gênent, et à se préparer au repos.
Au lieu de rester enfermé dans son harem, comme le faisaient son père et ses ancêtres, qui confiaient la direction des opérations militaires, chaque fois qu'on devait en entreprendre, à un parent ou à quelque grand personnage de l'empire, Moula-Hassan, qui est hardi etentreprenant, marche lui-même à la tête de ses troupes. On sait qu’en Tunisie, avant notre occupation, le frère aîné du bey, l’héritier présomptif de la couronne, était chargé du commandement de l’armée et portait pour cela le titre de bey du camp. L'armée, d’ailleurs, n'avait d'autre rôle que d'aller percevoir les impôts, qui ne seraient jamais rentrés sans ce procédé violent de perception. Il en est de même au Maroc, avec cette seule différence que le sultan est lui-même le sultan du camp.Un desplus hauts personnages de l'empire portele nom de caïd ducampement, caïd ferreghi. En effet, le campement est la principale affaire du gouvernement, quin’administre guère ses sujets soumis, —ce soinest confié aux caïds, — mais
qui guerroie sans cesse contre ses sujets insoumis. Les qualités personnelles de Moula-Hassan font de lui le ype même du souverain belliqueux. Il est brillant ‘avalier eta donné déjà maintes preuves de bravoure. 1 y a quelques années, étant allé à Ouchda, où il ‘ut une entrevue avec le général Osmont, qui rem- Jaçait alors le général Chanzy comme gouverneur le l'Algérie, il eut à combattre en allantet à comjattre encore en revenant, pour que les tribus, soilisant placées sous son autorité, lui livrassent pasage. Dans un de ces engagements, emporté par son ourage, il s'avança tellement qu’il faillit être enouré. Son cheval fut tué, sa troupe prit la fuite. \ppuyé contre un rocher avec quelques fidèles, il int tête à l'ennemi jusqu'à ce qu’un caïd vint lui mener un cheval pour s'éloigner. Cette expédition vait, d’ailleurs, quelque chose de romanesque. Le rincipal adversaire du sultan était une héroïne ‘erbère qui commandait la tribu montagnarde des itZedeg. On la nommait Rekia ben Hadidou, et, malréses soixante ans, elle montaitbravement à cheval. s’idée lui vint d'aller attaquer le petit détachement rançais du général Osmont; plus tard, elle songea enlever le sultan, et celui-ci ne dut certainement on salut qu’à sa bravoure personnelle. Bien souvent ncore, il a été en danger de mort dans ses expé-
ditions au sud de son empire, dans cette région du Sous, où sa domination n’est pas moins fictive que dans le Riff et sur la Moulouïa. Aussi sa préeccupation constante, presque unique, est-elle l’organisation de son armée, la création de bataillons réguliers d'infanterie et surtout d'artillerie. Il sent d’instinct que des troupes armées et disciplinées à l’européenne pourraient seules faire du prétendu empire du Maroc une réalité, en domplant les deux tiers de sa population, qui vivent aujourd’hui dans la plus complète indépendance. Mais, par malheur, l'intelligence chez lui n’est pas à la hauteur du courage. Il voit le but, il ne comprend pas les moyens de l’atteindre ; il est trop ignorant de l’Europe pour arriver jamais à l’imiter sérieusement; et cette ignorance est incurable, car son pontificat religieux ne lui permet pas de sortir du milieu étroit, fanatique et étouffant, où il est enfermé.
C’est donc un peucommeun enfant, par caprice ou par jeu, tout au plus par une sorte d’intuilion d'âge mûr qui ne saurait se développer, qu’il s’est passionné pour les choses de la guerre et particulièrement pour le tir du canon. À la porte de son palais, le long du mur d’enceinte, il a créé ce polygone oùil reçoit les ambassades, et où, tous les lundis, il vient à pied, non point assister simplement aux exercices
UNE AMBASSADE AU MAROC. 217 d’artillerie, mais pointer lui-même et faire manœuvrer un certain nombre de canons et de mortiers que lui chargent successivement ses artilleurs. Il ne rentre dans son palais qu'après avoir abattu cinq ou six cibles à boulets et à bombes, placées à environ 240 mètres de distance, au pied d’un mur construit exprès pour recevoir les projectiles. À côté même de la porte du palais, une plate-forte en maçonnerie est garnie d’un certain nombre de canons et de mortiers toujours en batterie. Le sultan commence à posséder une respectable artillerie. Tous les souverains d'Europe lui ont donné des canons; il en à acheté lui-même un certain nombre, entre autres des canons Krupp qui lui ont coûté très cher, grâce à de frauduleuses opérations de courtage, mais qui sont excellents. Ses artilleurs sont parfaitement exercés. Ils ont pour grand maître le chef de l’artillerie, le miralaï Moula Ahmed-Soueri, qui est un homme d’une certaine valeur, ayant été instruit dans son métier d’artilleur par le Français Abd-er-Rhaman. Il y ade longues années que le corps des canonniers est constitué et jouit d’une faveur particulière. De tout temps, il a compté dans ses rangs des déserteurs des armées européennes, et surtout des renégats espagnols, Celui qui commandait les batteries à
la bataille d’Isly et qui fut sabré sur ses pièces par
nos chasseurs se nommait Ali-el-Sevillano. Depuis, bien des Marocains désignés pour servir dans l'artillerie sont partis secrètement, par ordre du sultan, afin d’aller s’instruire en Angleterre, en Espagne et jusqu’en Amérique. De plus, voilà huit ans que notre mission militaire s'applique à former des artilleurs. Nos officiers sont frappés de l’adresse naturelle et de la docilité des indigènes. Bien commandés, ils feraient des soldats égaux aux meilleurs de l’Europe. Quant au sultan, il est également fort adroit et pointe fort bien. Tout ce qui, dans la manœuvre, est affaire d’habileté, il y excelle; dés qu’il s’agit de comprendre, il est moins heureux. Jusqu'ici, il se servait de préférence de deux canons en cuivre portant sur la culasse une inscription en caractères arabes, qui rappelle qu’ils ont été donnés, en 1846, par le roi Louis-Philippe au sultan Moula Abd-er-Rhaman ; mais il est probable qu'il a déjà adopté les canons de campagne que nous lui avons offerts, Il en a été enchanté, parce qu'ils sont aisément maniables, qu’on peut les porter à dos de mulet et que, par suite, il lui sera commode de s’en servir dans ses expéditions, de les conduire de capitale en capitale, de les avoir toujours sous la main. Les canons de gros calibre ne Jui vont guère : . dans un pays sans routes, sans moyens de trans-
port, il est presque impossible d’en tirer parti. Lorsque Moula-Hassan vient tirer à la cible, ses hauts dignitaires l’accompagnent. Sa garde et son maghzen à pied forment une immense haie qui entoure le polygone. Aussitôt que le sultan a abattu une cible, un cri immense se fait entendre parmi toutes ces rangées de serviteurs : Allah ibarca fi amer Sidna! « Que Dieu bénisse les jours de notre maître ! » Le sultan met parfois une sorte de coquetterie à ne pas réussir à tous coups. Ainsi, dans une expérience qu'il faisait en présence de Français, après avoir pointé sa pièce, il appelle un officier : « Est-elle bien? — Mais, sire, elle est un peu trop à droite! — Je le sais! » Le coup part et va toucher un peu trop à droite! Le sultan pointe de nouveau : « Est-elle bien? — Mais, sire, elle est un peu trop à gauche! — Je le sais!» Le coup part et va toucher un peu à gauche. Le sultan pointe une troisième fois : « Est-elle bien ? — Oui, sire, cette fois, c’est parfait. — Je le sais! » Le coup partet va emporterla cible.Durant les scènes de ce genre, l'enthousiasme des assistants ne connaît plus de bornes. Et ce n’est point un enthousiasme factice. Très sincèrement les Marocains s’imaginent qu’un sultan du Maroc, qu’un descendant de Mahomet doit être supérieur en tout aux chrétiens, même dans l’art de tirer le canon. Ils ne font
pas la simple réflexion que ce sont pourtant les chrétiens qui ont inventé le canon. Chaque fois que le sultan montre en public une qualité quelconque, l'admiration pour lui éclate sans mesure. Un jour, me racontait quelqu’un, Moula-Hassan montait dans une hédia un cheval fougueux; le cheval ruait, se cabrait, refusait de marcher. Le sultan fait signe au moul chabir, qui lui apporte ses éperons et les fixe. sur ses babouches. Aussitôt le cheval dompté se met à s’avancer d’un pas tranquille. La foule poussait d'aussi grandes acclamations que si le sultan venait de soumettre sons ses yeux, non un cheval récalcitrant, mais une tribu révoltée. « Eh bien, qu’en dis-tu ? s’écria un haut fonctionnaire, s’adressant à un Français témoin de celte scène? y a-t-il en Europe un seul cavalier comparable au sultan ? » C'est sans doute à son éducation que Mouls- Hassan doit son goût pour les choses de la guerre. Son père était loin de lui ressembler à cet égard. On sait qu’à la bataille d’Isly il prit la fuite dès la première charge de notre cavalerie, laissant entre nos mains sa tente, son parasol, tous les insignes de sa puissance. Jugeant, peut-être, qu'il serait sage d’habituer de bonne heure son fils au métier des armes, pour lequel il se sentait si peu fait lui-même, il lui donna comme instructeur un
Anglais qui avait, dit-on, un grade élevé dans l’armée anglaise, mais qui fut obligé de quitter Gibraltar, où il avait tué son supérieur en duel ou autrement. Cet Anglais s'était réfugié au Maroc, où il se fit musulman, et on le nomma dès lors Ismail-Ingliz. La similitude de leur fortune le rapproche du Français Abd-er-Rhaman, dont j'ai raconté l’histoire, et ils travaillèrent ensemble à introduire une organition rudimentaire dans l'infanterie régulière. C’est dans cette infanterie que Moula-Hassan fit ses premières armes. À quinze ans, 1l avait déjà formé, avec l’autorisation de son père, un bataillon de Soussiens, qu’il exerçait et commandait lui-même sous la direction du rénégat Ismaïl. Il n’est donc pas surprenant qu’en montant sur le trône il soit resté soldat. Il est très aimé de son armée, parce qu’il réalise le type du souverain tel que le comprend et le respecte l’Arabe. Ilest moins populaire auprès des citadins et surtout auprès des habiatnts de Fès, qui ont des idées différentes sur l’art de gouverner. En somme, c’est une sorte de chef de bandes, parcourant sans cesse son pays pour y combattre les tribus rebelles, les piller et s'enrichir de leurs dépouilles. Il ne les soumet pas, parce qu’étant uniquement militaire, il ne songe pas à les organiser lorsqu'il les a vaincues. À peine a-t-il quitté un territoire, après
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l'avoir razzié, que les populations quienont fuiäson approche, où qui,ayanttenté de résister, ont dü bientôt s'éloigner impuissantes, y reviennent et recommencent à y vivre parfaitement indépendantes. Des annees se passent sans qu'il songe à les attaquer de nouveau. À quoi bon? Elles sont ruinées, que pourrait-il leur enlever ? L’empire est, au reste, assez grand pour qu il trouve ailleurs un emploi plus utile de ses armes. Il est même si grand, qu’en certaires de ses parties le sultan ne s’aventure jamais. {1 sait bien que, dans le Rif, par exemple, et dans l’AUas, son armée serait anéantie par les montagnards indumptés et indomptables de ces contrées. Il en est de même dans l’extrême sud, où ses troupes seraient dévorées par le désert. La victoire n’accompagne pas tuates ses entreprises, à beaucoup près. Il est parfois défait, comme :il l’a été, je l’ai dit, en revenant d’Ouchda et dans bien d’autres circonstances. Mais n'est-ce pas là véritablement la guerre, la vie d’aventures, la vie arabe par excellence, et n’est-il pas naturel que le descendant de Mahomet, fidèle aux traditions de sa race, continue, en plein âge moderne, à mener l'existence errante et batailleuse que ses ancêtres ont menée jadis avec tant de génie, d’éclat, d’entrainet de poésie ?
Jen’aijamais mieux comprisla nature du pouvoir du
sultan du Maroc qu’un matin où, étant allé faire une excursion autour de Fès avec quelquesofficiers, nous longeàmes le camp à l'heure despremiers exercices. Je connaissais l’armée marocaine pour l’avoir vue rangée en bataille; je savais à quoi m’en tenir sur cette horde de soldats en guenilles, armés d’épouvantables fusils ; je ne doutais pas un instant qu’elle fût incapable de résister à une force européenne quelconque tant soit peu organisée. Mais ce n’était pas tout que de l’avoir observée dans ces représentations d’apparat, où elle cherche à se donner des airs d'armée moderne : il fallait la voir chez elle, livrée à elle-même, et pour ainsi dire en déshabillé. Je dois dire que, dès le premier aspect, le camp marocain frappait comme quelque chose de barbare, rappelant le moyen âge et l’époque où de simples bandes parcouraient l’Europe en la ravageant.Il était situé sur le flanc d’une montagne dont il oceupait un espace considérable. Au centre se dressait la tente du sultan, entourée de son enceinte, et n’avant près d'elle qu’une petite tente qui sert de mosquée à Moula-Hassan. Dans le vaste espace libre qui la séparait de celles des soldats, on voyait des chevaux entravés, des canons, des caissons, des bagages de toutes sortes, jetés au hasard, pêle-mèêle, dans le plus complet désordre; ici, un affût trainait
dans l'herbe, le canon était plus loin sur un tas de fumier ; là, un paquet de hardes roulait dans la poussière, tandis qu’à quelque distance des fusils étaient dressés en faisceaux inégaux. C’est également dans ce vasle espace libre que l’infanterie exécutait des manœuvres sous la direction de l’officier anglais qui la commande, Maclean. Elle marchait admirablement et évoluait avec cette correction qui est si aisée aux Arabes, pour lesquels limitation est chose toujours naturelle et simple. On sentait qu'il eût été possible de la dresser d’une manière remarquable. Mais qu’espérer de soldats ainsi habillés, ainsi armés, ainsi commandés ? On voyait passer au milieu d’eux des chaines de prisonniers attachés les uns aux autres. Ces chaînes constituent la salle de police du Maroc. Pour la plus simple faute, on est mis à la chaîne. il y a donctoujours dansl’arméeune quantité considérable de chaînes de vingt et trente malheureux attachés les uns aux autres, ne pouvant faire que des mouvements collectifs, obligés de rester côle à côte et de s’entraver mutuellement de la manière la plus piteuse. Ils marchent, ils travaillent, ils durment ainsi. Rien ne pourrait rendre l’état de saleté des tentes des soldats. 11 n'yena pas une pour un certain nombre d'hommes; il y en a un certain nombre pour toute l’armée, et on y empile les
UNE AMBASSADE AU MAROC. 225 hommes au hasard, tantôt en si grande abondance, qu’ils ne peuvent plus tenir dans la toile, tantôt en petit nombre, lorsque quelques-uns d’entre eux sont assez riches ou assez forts pour obliger de déguerpir ceux qui voudraient se mêler à eux. Au milieu des tentes des soldats se dressent d’autres tentes de formes très variées, composées de quelques loques trouées, de quelques branches, parfois même de simples fougères liées les unes aux autres. C’est là qu’habite ce personnel flottant qui suit les camps, dans tous les pays du monde. Mais, au Maroc, il est particulièrement étrange, hideux et pittoresque. On y aperçoit des centaines de femmes peintes et repeintes de la façon la plus sauvage sur toutes les parties du corps, habillées ou déshabillées avec Les vêtements les plus fantasques, ornées de bijoux les plus originaux. Elles ne se bornent pas à s’entourer les yeux de khol, à se tatouer les bras, le front, le menton, les joues, les jambes et les pieds; j’en ai remarqué qui s'étaient décoré les seins d’invraisemblables arabesques. Plusieurs, pendant que nous passions, faisaient sécher au soleil ces peintures fraîchement exéculées. Une, en particulier, venait de se couvrir le ventre d’une couche de henné, et elle l’exposait au grand jour avec la plus
parfaite impudeur, dans une pose qui ne cherchait
point à être provocante, mais simplement à être commode. Beaucoup de ces femmes étaient vieilles, ridées, abominablement décrépites. Les plus jeunes étaient horriblement flétries et portaient les marques des plus affreuses maladies. On nous dit qu’elles suivaient toujours ainsi l’armée, s’associant quatre ou cinq pour acheter une tente et un baudet sur lequel elles montaient alternativement ou même simultanément durant la marche. Après le campement de cette suite féminine de l’armée, venaient dans tous les sens les campements des goums des tribus qui se rendaient à l’appel du sultan pour l’accompaguer dans sa prochaine campagne.
Moula-Hassan est bien réellement le souverain de cette troupe de soldats, pillards et misérables, au milieu desquels il vit et à l’aide desquels il soulient son fragile pouvoir. Son camp est sa vraie capitale, son armée, son empire. À coup sùr, cette armée suffit à maintenir sa domination dans les contrées où elle s'exerce, sinon à l’y étendre beaucoup. Elle ne suffirait pas à arrêter une puissance européenne quelconque qui tenterait d’entrer au Maroc. Seulement, cette armée battue, on ne serait pas maître du pays; il faudrait en conquérir toutes les provinces indépendantes etles villes, qui résisteraient de leur mieux. Il faudrait aussi, sans nul
doute, écraser dans la défaite le courageux Moula- Hassan, qui ne fuirait pas, comme son père à Isly, qui résisterait jusqu’au bout, qui se ferait tuer plutôt que de se soumettre au joug des chrétiens. On ne pourrait songer à faire de lui un roi fainéant, à la manière des princes indiens, du bey de Tunis ou du khédive d'Égypte. Par le cœur et par le courage, sinon par l'intelligence, il est d’une autre trempe que ces derniers. [l périrait les armes à la main; mais sa mortauraitunimmenseretentissement dans le monde arabe, où il est vénéré de tous, où il est considéré par ceux-là mêmes qui se soumettent extérieurement à l’autorité religieuse du sultan de Constantinople, comme le chef véritable des vrais croyants, comme l’héritier direct de Mahomet. C’est une des raisons pour lesquelles il n’y aurait pas de plus folle politique pour la France que de songer à la conquête du Maroc. Puissance arabe, ayant des millions de sujets musulmans sous sa domination, il peut lui être utile un jour, si le panslavisme se réveille ou si lesuccès des mahdi soudaniens devient menaçant, d’opposer aux mots d'ordre qui partent de Constantinople ou du Soudan pour l'expulsion des chrétiens de toute l'Afrique, la parole d’un souverain qui est l’ennemi naturel des Turcs et des Soudaniens, le sultan du Maroc. Ce sultan est brave,
il est généreux ; qu'importe qu'il soit un prince du moyen âge, et plutôt chef de bandes que roi? Tel qu'il est, il doit être notre allié, et ce serait le comble de la démence d’en faire notre ennemi.