‹ Une ambassade au MarocChapitre 14 sur 23 · LA COUR DU SULTAN · texte numérisé non relu

LA COUR DU SULTAN

Lorsqu'on trouve, dans les journaux et dans les documents diplomatiques d'Europe, des expressions telles que celles-ci : l'empire du Maroc, le gouvernement de Sa Majesté chérifienne, le cabinet de Fès, on s’imagine que le sultan Moula-Hassan est un prince assez semblable à la reine Victoria ou à l’empereur Guillaume. Lorsqu'on arrive à Fès, Jorsqu’on y reste quelque temps surtout, on se demande sans cesse où est l’empire du Maroc, où est le gouvernement de Sa Majesté chérifienne, où est le cabinet de Fès? De tout cela, on ne voit nulle trace. L’empire du Maroc est un composé de provinces, les unes indépendantes, les autres en partie soumises à l’autorité d’un homme, qui est un pon-

tife plutôt qu’un souverain; il n’y a d’ailleurs entre elles aucun lien, aucune cohésion, aucune homogénéité, aucune unité. Quant au gouvernement de Sa Majesté chérifienne, il n’exisle en aucune manière; car peut-il y avoir gouvernement sans une organisation quelconque, sans un ordre administratif au moins rudimentaire, sans une coordination entre les différents pouvoirs qui, du haut en bas de l'échelle politique, exercent leur action sur le pays? Enfin le cabinet de Fès est une institution tellement grotesque, qu'à peine vaut-il la peine d’en faire mention. J'ai vu des Européens très surpris que des millions d'hommes, qui ne sont pas absolument sauvages, pussent vivre ainsi à l’aventure, sans rien de ce que nous regardons comme indispensable à la vie civilisée. [ls s’étonnaient que le Maroc subsislât, pour ainsi dire à l’état de nature, dans une parfaite anarchie, au sens le plus strict du mot; à chaque instant, ils croyaient qu’un édifice aussi dépourvu de fondeinents, de contreforts, d’appuis et de soutiens, construit sans aucun respect des règles les plus simples de l’architecture et des lois les mieux établies de l'équilibre, ne saurait durer tel quel au milieu du monde moderne : — « J1 va crouler, disaient-ils; il est impossible qu'il ne croule pas! » — Cette illusion a été partagée par

bien des diplomates habitués à l’Europe d’aujourd’hui et qui, trop ignorants ou trop oublieux de l’histoire, ne songeaient plus que l’Europe du passé a traversé des périodes pendant lesquelles elle ressemblait à s’y méprendre au Maroc contemporain. Une longue fréquentation des Arabes m’a préservé de tomber dans la même erreur. Les Arabes sont et ont toujours été incapables de créer et de maintenir ce que nous appelons une organisation politique; le désordre paraît être l’élément naturel de leur existence sociale, de même que le caprice, la fantaisie, le hasard, paraissent être les conditions de leur art. Aussi me suis-je beaucoup plus appliqué à rechercher au Maroc des renseignements sur les mœurs privées du sultan et de son entourage que des informations sur la nature, étendue et le fonctionnement de leur autorité. Sur ce dernier point, je savais d'avance à quoi m'en tenir; sur l’autre, au contraire, j'avais beaucoup à

" apprendre, et j’ai appris, en effet, des choses assez amusantes pour être rapportées.

Il ne faut jamais oublier, si l'on veut comprendre la manière de vivre du sultan, qu’il est avant tout, par-dessus tout, un chef religieux. Son vrai métier est d’être pontife. Guerrier, il l’est par goût; ses ancêtres ne l’étaient pas, personne ne le leur repro-

chait : pontife, il l’est par naissance, par obligation aussi bien que par droit, et, s’il voulait cesser de l'être, on le verrait immédiatement chassé du trône par un chérif plus saint que lui. Tout en lui est donc réglé par la religion, tout est subordonné à la religion. Malgré ses prétentions au califat, le sultan de Constantinople ne se regarde pas comme astreint à d’incessantes pratiques religieuses.il va le vendredi à la mosquée, il fait le jeùne du ramadan, et c’est tout. Dans son palais, il agit à sa guise, sans se tourmenter des prescriptions de Mahomet, que personne n’est scandalisé de lui voir enfreindre. Il reçoit des chrétiens, il a de longs rapports avec eux, il se lève à leur approche, il les iuvite à diner à sa table, il leur marque publiquement de la considération et de l’amitié. Si le sultan du Maroc imitait cet exemple, une insurrection éclaterait aussitôt contre lui. [1 est tenu de faire ostensiblement chaque jour les prières réglementaires; dans son palais et jusque dans son° harem, il ne lui est pas permis d’oublier un instant le caractère sacré qui est en lui; on est bien obligé de lui permettre de recevoir des chrétiens, car ceuxci s'imposent par la force, mais jamais il ne les reçoit sur un pied d'égalité; il se tient devant eux à cheval ou sur un siège plus élevé que le leur; lors-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 233 qu’il les invite à diner, il n’assiste point au repas, auquel il se fait représenter par un simple amin. Au reste, comment ferait-il autrement, lui qui a | conservé non seulement le costume, mais tous les usages des simples Bédouins? Il mange avec ses doigts, accroupi sur un divan. 1l ne saurait se servir d’une fourchette, instrument que n'employait pas Mahomet, auquel il s'efforce de ressembler le plus possible. L'empire du Maroc n’est pas entamé, comme l'empire turc, par les modes chrétiernes. Il n’en admet que ce qu’il est absolument forcé d’en admettre. C’est peut-être le seul pays du monde où les décorations soient inconnues. Bien des Européens, désireux d’orner leur boutonnière d’un ruban nouveau, ont essayé de persuader à Moula-Hassan qu’il serait glorieux pour lui d’instituer un ordre marocain ; ils se sont même adressés à un sentiment moins noble que l’amour de la gloire, et ont tâché de lui faire comprendre qu'il serait beaucoup plus économique de donner aux étrangers qui viennent Île voir une décoration de fer-blanc au lieu de sabres, de chevaux, et de selles dorées. Moula-Hassan a résisté : « Nous ne sommes pas comme les Turcs, a-t-ildit, qui ontrejetélestraditions deleurs ancêtres. Jamais Mahomet n’a donné de plaques et de cordons ; nous ne saurions faire ce qu’il n’a point fait. »

Que répondre à cet argument? J’ignore à quelle heure se leyait Mahomet; mais Moula-Hassan et toute sa cour se lèvent à trois heures du matin, l'hiver aussi bien que l’été, pour la première prière. Ïls ne se recouchent pas. La journée commence après ces sortes de matines. Dès que le sultan a terminé sa prière, son chapelain vient lui lire un passage de Bokhari, célèbre théologien musulman qui est, aux yeux des Marocains, la pius grande autorité religieuse après Mahomet. Peut-être même connaissent-ils beaucoup plus l'ouvrage de Bokhari que le Coran. Le fatras intigeste qu’il contient forme l'unique nourriture intellectuelle et morale de l'immense majorité d’entre eux. Quand le sultan a prié et écouté le Bokhari, 11 commence à s’occuper des affaires publiques et des exercices militaires, qui sont, comme je l’at dit, sa grande passion. On est tout surpris, lorsqu'on ne connaît pas les pieux motifs qui amènent à se lever de si bonne heure, de voir le sullan et ses sinistres donner des audiences à cinq ou six heures du matin. C’est d'ordinaire à ce moment-là qu'ils reçoivent les Européens en visite auprès d'eux. À sept ou huit heures, il est pour eux déjà tard. Il es vrai qu'ils font la sieste en toutes saisons après la prière de midi ou d’une heure, Le milieu de la fournée est toujours consacré au som-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 235 meil. Les affaires ne reprennent que de quatre ou cinq heures jusqu’à la prière du soir. Au surplus, - on netravaille guère que le matin : c’est tout l'opposé de ce qui se passe à Paris. Mais ne faut-il pas que les prières se disent aux moments prescrits? Elles ont l’importance d’une affaire d'État, à laquelle on sacrifierait, au besoin, toutes les autres. Lorsque le sultan se lève le matin ou se relève de sa sieste au milieu de la. journée, ce sont ses femmes qui procèdent à sa toilette. [1 en a, dit-on, un nombre considérable. Les uns affirment qu'il en possède deux mille dans chacune de ses capitales, ce qui ferait six mille en tout, puisque ses capitales sont au nombre de trois : Fès, Meknès et Maroc; d’autres donnent des chiffres un peu moins élevés, mais encore énormes; ils ajoutent qu'outre les trois harems fixes des trois capitales, il y en a encore un de fixe, mais moins nombreux, à Rbat’, plus une sorte de harem flottant qui marche avec le sultan d’une ville à l’autre. L'organisation de ces harems est fort régulière. Les femmes y sont divisées par escouades d’une trentaine environ. Chaque escouade est administrée par une matrone, personne de tête et d’autorité, et généralement née ou nourrie dans le harem et qu’on nomme drifa. Ces ârifas sont fort intelligentes : elles ont beaucoup vu, beaucoup

appris ; leur influence sur le sultan est grande, ce qu’on s'expliquera sans peine lorsque j’aurai exposé toute l’étendue de leurs attributions; on s'adresse sans cesse à elles pour obtenir des grâces et des laveurs; comme elles sont d'ordinaire assez laides, qu’elles n'ont jamais eu de prétentions personnelles, elles ont toujours joui d'une liberté relative; elles alnent à causer; c'est par elles que, lorsque, pour une raison ou pour une autre, on parvient à pénétrer dans le harem, on en apprend l’organisation et les mœurs; elles en savent le passé et le présent; elles en sont la chronique vivante. Toutes les femmes leur sont soumises. Aucune n'est admise dans le harem sans leur approbation. Le recrutement se fait d: la manière la plus simple. Les familles influentes du pays, familles de caïds ou de fonctiognaires, ne se sentent assurées d’une certaine tranquillité qu’à la condition d'avoir une parente au harem. Aussi, dès qu’une jolie enfant arrive à cel àge, si précoce en Afrique, où la jeune fille est sur le point d’éclore, son père ou ses frères s’empressent-ils de la proposer au sultan. Il faut de nombreuses démarches pour que cette proposition soit écoutée ; car l’offre dépasse de beaucoup la demande. Lorsqu’elle l’est, le sultan envoie un certain nombre d’ärifas procéder à une enquête minutieuse sur le

cadeau qu’on prétend lui faire. Il se fie au goût exercé, au tact très sûr de ses matrones avisées. Mieux que personne, elles ont l’art de distinguer, parmi les promesses d’une beauté naissante, celles qui ne sont qu'une apparence fragile et celles qui, au contraire, ne doivent pas être démenties par la réalité prochaine. Elles ont le discernement que donne l’habitude. Dès qu’elles ont décidé qu'une jeune fille mérite d’être introduite dans le harem, du sultan elles la prennent des mains des heureux parents, qui se bercent de l'espoir que leurenfantsera peut-être un jour remarquée du maître, et qui sait même”? qu’un chérif naîtra d'elle, lequel montera sur le trône des descendants de Mahomet.

La jeunefille est-elle aussi heureuse que sa famille du très grand honneur qui lui est fait? Oui, sans doute, au premier moment, lorsqu'elle part avec les àrifas pour aller vers cet inconnu glorieux où elle croit deviner de voluptueuses surprises. Il est même probable que la vue du sultan Moula-Hassan augmente ses espérances ou ses illusions; car j’ai dit que jamais prince ne fut plus beau et ne réalisa mieux le type du souverain des Mille et une Nuits, aux yeux de flamme dans la bataille, aux yeux doux et caressants dans le harem. Son premier regard doit être pour une femme plein de mystérieuses

émotions. Mais, après ce premier regard, la nouvelle pensionnaire du harem est embrigadée dans une escouade sous la direction d’une àrifa, et souvent, bien souvent, des mois, des années, parfois même une vie se passe sans qu’un second regard tombe sur elle.Je me sers à dessein du mot de pensionnaire. La vie du harem est, en effet, assez semblable à celle d’un couvent de jeunes filles dont les àrifas seraient les maîtresses. Les femmes y sont enfermées toute la journée dans leurs appartements sans avoir l'autorisation de s’en éloigner; le jeudi seulement est jour de sortie; tout le harem peut alors s’ébattre dans les jardins, non pas toutefois en complète liberté; car le sultan se promène avec elles, s'amuse avec elles et les surveille. Et qu’on n'aille pas se monter la tête et croire que ces promenades donnent lieu à de jolis incidents, à des aventures charmantes etimprévues. Ce serait oublier que le sultan est pontife et qu’il doit le demeurer même en amour.

Tout ce que nous pouvons imaginer, nous autres Européens, d'histoires de mouchoirs jetés à l’improviste, toutes les folles pensées qui peuvent nous venir à propos des bosquets fleuris, des tapis de verdure, des fraichesretraites des jardins du harem, tous les rêves émoustillés dont nous pouvons bercer

notre fantaisie, tout cela est erreur, mensonge, ignorance de la réalité. Le sultan du Maroc est un grand monarque, il a, je veux le croire, six mille femmes dans son harem ; mais, lorsque, au cours d’une de ses promenades ou ailleurs, il en remarque une qu'il lui plaît d’honorer d’une faveur spéciale, il ne lui est pas permis de mettre immédiatement à exécution un projet aussi galant. Il doit prévenir la ârifa de l’escouade à laquelle appartient la femme qu’il daignera, le soir, admettre auprès de lui. Aussitôt la àrifa s'empare de la favorite et la prépare à une aussi haute destinée. Elle la conduit d’abord au bain, la lave, l’essuie, la couvre de parfums. Elle la revêt ensuite des plus riches habits, des étoffes les plus fines et les plus moelleuses. Puis elle la pare, €omme une véritable image, de tous les bijoux et diamants qu’on peut trouver dans le harem : diadèmes sur la tête, bagues et bracelets aux mains et aux bras, cercles d’or et d’argent aux chevilles. C'est dans cet état qu’elle la conduit au sultan, qui l'attend avec patience, et elle ne se relire pas'après la lui avoir livrée; elle se tient à quelque distance dans la chambre où sa présence ne gène personne. Bientôt le sultan lui rend l’heureuse ou malheureuse créature sans avoir touché à son costume, qui est resté intact, à tous ses ornements qu'il a res-

pectés. Même dans un pareil moment, il est resté roi et pontife. |

Au reste, bien que la corruption soit très grande au Maroc, l'amour y est d'une simplicité parfaite. C'est dans les vices inavouables, qui n’y sont pas moins fréquents qu'en Orient, que les raffinements sont poussés très loin. Mais, si la plupart des hauts diguitaires de sa cour ont à cet égard la plus détestable réputation, le sultan, au contraire, n’est l’objet d'aucune médisance, voire même d'aucune calomnie, ce qui est une preuve d'innocence accomplie dans un pays où le dénigrement ne respecte rien. Les mœurs de Fès sont très mauvaises, celles de Meknès le sont plus encore. Le sultan, pour son

compte, est immaculé. Son harem, dont il respecte. le sévère cérémonial, lui suffit. Quant à ses femmes. j'ignore ce qu’elles pensent de ce cérémonial. N

parait qu’elles arrivent bien vite à se soucier assez peu de leur maître et à souhaiter fort modérément d’être de sa part l’objet d’une attention particulière. Leur manière de vivre est celle de toutes les réunions defemmes oisives et que ne relient aucune pensée supérieure. Les àrifas, personnes prudentes, tâächent que rien n’en transpire aux yeux du sultan, et tout est dit.

Parfois le harem est le théâtre de drames domes-

Per,

UNE AMBASSADE AU MAROC. 241 tiques, qui se terminent par le poison. Mais, entre le poison et une maladie ordinaire, on fait peu de différence. Les intrigues politiques, les luttes d’influences personnelles sont bien plus vives autour du sultan que les intrigues et les luttes d'amour. Parfois aussi elles sont suivies de crimes. On raconte, par exemple, que le sultan Abd-er-Rhaman avait reçu de l’émir Abd-el-Kader une jolie fille chrétienne et francaise enlevée dans . une ferme de la Mitidja. Il en eut deux fils élevés comme les autres princes, mais qui, à l’âge de vingt ans, portaient ombrage à l'héritier, Sidi Mohammed, le père du sultan actuel, à cause de leur caractère ardent et de leur vive intelligence. Ils furent empoisonnés,

.#oyen de se débarrasser des personnes gênantes

‘qui gest pas seulement employé dans le harem ; il

æst partouten usage au Maroc. Les empoisonnements

sont plus faciles au harem qu'ailleurs, ils n’y sont pas plus fréquents. Lorsqu'un sultan meurt, ses femmes ne passent pas à son successeur, qui monte à son usage un harem nouveau : elles sont envoyées dans le Sous, où elles vivent dans des sortes de zaouïia d’une vie monastique et corrompue, différant assez peu de celle qu'elles menaient du vivant de celui qui était aussi bien, sinon plus, leur maître

j'allais dire leur propriétaire, que leur époux. 1€

On voit donc que ce n’est pas au harem qu'il faut attribuer la débilité intellectuelle de la plupart des souverains du Maroc. Elle tient à d’autres causes qu’il serait long d’exposer. La première de toutes est l'ignorance profonde, presque invraisemblable, du sultan et de ceux qui l'entourent. En dehors du Coran et du Bokhari, ils n’ont rien lu, ils ne savent rien. Je citerai quelques faits pour donner une idée de cette ignorance, qui dépasse ce qu’on peut imaginer de plus extravagant. Causant un jour avec un Français de la frontière commune du Maroc et de l'Algérie, le sultan ne paraissait pas se rendre compte de la situation de cette frontière; pour la lui expliquer, le Français s’empressa de mettre sous ses yeux une carte dressée lors des négociations de 1845, où les noms des localités, des montagnes, des cours d’eau, sont écrits en arabe. Le sultan fut tout surpris. Îl n’avait jamais vu cette carte, dont plusieurs exemplaires avaient pourtant été remis aux négociateurs marocains au moment où la frontière a élé fixée; naturellement ces exemplaires sont égarés, oubliés, perdus. Le sultan ne voulut pourtant pas être humilié par notre carte, et pour prouver à son interlocuteur que le Maroc était, sous ce rapport comme sous tous les autres, aussi bien fourni que la France, il lui dit : « Moi aussi, j'ai une carte.

UNE AMBASSADE AU MAROC. 243 Je crois même qu’elle vaut mieux que la tienne. » Appelant aussitôt son chambellan, il se fit apporter la carte en question. Le Français fut assez surpris de voir arriver une sorte de boite étroite et longue semblable à celles dans lesquelles on met les om- brelles ; il fut encore plus surpris de voir sortir de cette boite quelque chose qui ressemblait, en effet, à une ombrelle, une sorte de manche autour duquel s’enroulait une étoffe. Mais, en ouvrant l’étoffe, elle formail un globe terrestre dont le manche était l’axe. Le sultan paraissait très fier de. son joujou,et le présentañt au Français avec un certain orgueil, il lui dit : « Étudions plutôt sur ma carte, à moi, la frontière du Maroc et de l’Algérie. » Hélas! le Maroc avait sur cette mappemonde la grandeur de l’ongle du petit doigt; et, quant à la Moulouïa ou aux montagnes des environs, on n’en distinguait même pas la trace. Il fallut expliquer au sultan que sa carte était excellente pour connaître le monde, mais médiocre pour connaître le Maroc et l’Algérie. « C'est vrai, répondit-il ; aussi j'avais demandé à un Européen de mes amis, de me faire faire une carte particulière et complète du Maroc qui fut ainsi sur un globe; mais il a prétendu, je ne sais pourquoi, que cela n’était pas possible. Je lui ai proposé alors de me faire un globe terrestre comme celui-ci, dont

le Maroc tiendrait tout un côté el le reste du monde l’autre, mais il a soutenu, je ne sais toujours pas pourquoi, que c’était encore plus difficile. J'en suis fâché; car il est bien commode, en voyage d’avoir une carte ronde qui s'ouvre et se ferme à volonté. » Au fond, le pauvre sultan était chagrin de voir le Maroc si petit ; il aurait voulu se persuader que son empire couvrait presque toute la terre. Il ignorait où était le Tonkin, et s’imaginait que c’était une province d’une étendue insignifiante. En toutes choses, ses connaissances sont celles d'un enfant. Il ne sait des événements contemporains et de la politique générale que ce que lui en ont appris des ambassadeurs ou des agents diplomatiques intéressés à le tromper. Il croyait, à notre arrivée à Fès, que la première puissance militaire de l’Europe était l’Italie. Il n’était pas même informé de l’état de l'Afrique. Ç’a été pour lui l’objet d’un vif étonnement d'apprendre qu’il y avait encore un bey de Tunis, touchant une liste civile, ayant une maison royale et des ministres. On lui avait dit que nous avions chassé le bey de ses États. Il n’a pas de notions plus exactes sur les chemins de fer. Il demandait avec curiosité combien d’heuresil faudrait pour aller en chemin de fer de Tanger à Fès et de Fès à Meknès, et, quand on lui répondait que le premier

trajet pourrait se faire en six ou huit heures et le se. cond en deux heures, il réprimait mal un sourire d’incrédulité. Il est curieux comme tous les Arabes, mais 1l est méfiant comme tous les hommes ignorants. Pour comprendre quelque chose à la civilisation européenne, il aurait besoin de la voir de ses yeux, de la toucher du doigt. Seulement, s’il partait pour l’Europe, il serait aussitôt détrôné. Bien plus, il ne lui serait peut-être pas possible d’aller à Tanger, où il n’a jamais mis les pieds, sans qu’aussitôt un des innombrables chérifs qui aspirent à le remplacer sur le trône soulevât le fanatisme musulman contre un sultan qui mériterait, comme le reformateur Mahmoud, le nom de sultan giaour.

Ses ministres, — à l’exception de celui qui traite à Tanger avec les légations européennes, Si-Bargache, lequel est plutôt une sorte d’ambassadeur auprès de l’Europe entière qu’un ministre, — n'ont pas beaucoup plus d'instruction que lui. Le grand vizir en particulier est d’une ignorance profonde. Croirait-on qu’'étant presbyte, il ne savait pas qu'il y eût des lunettes qui pourraient remédier au défaut de sa vue? Quand on lui a parlé d’une loupe, avec laquelle tous les caractères d’une lettre ou d’un livre lui apparaîtraient énormément grossis, il a presque

cru qu’on se moquait de lui. Son secrétaire pour les

de notre mission militaire crut un jour faire un coup de maitre en offrant à Moula-Hassan, au retour d’un voyage en France, un magnifique vase de Sèvres qui ne valait pas moins de 50000 francs. Le sultan, après l’avoir longtemps regardé, se tourna vers l'officier : « Voilà ton cadeau? Tu aurais pu du moins le choisir neuf; or, il n’est pas neuf, car il a un trou au fond. » Moula-Hassan prenait pour une fèlure le trou de dégagement des eaux. Le vase de Sèvres dédaigné gît dans un grenier, tandis que le sultan montre à ses intimes, comme une chose rare, belle et précieuse, une montre dont le ressort fait mouvoir une image obscène; il la tient d’un drogman peu scrupuleux, mais parfaitement au fait des goûts du Maroc. C’est à l’aide d'objets de ce genre que les monteurs d’affaires arrivent à l’exploiter. Même lorsqu'ilfaiten Europe une commande utile, ce n'est jamais sans enfantillage qu'il la fait. Le grand vizir ou tout autre désire-t-il toucher un pot-de-vin, il s'arrange avec un entrepreneur européen et persuade au sultan d'acheter, par exemple, une batterie de canons. On s’entend sur les prix, qui sont exorbitants. Mais, durant quelques jours, on ne parle au Palais que de la batterie merveilleuse dont on vient de faire l’acquisition. Le sultan aura bientôt les plus beaux canons du monde; ses ennemis n’ont qu’à se

bientenir. Toutes les personne qu’on rencontre parlent canon, gloire etconquêtes. C’est l’uniqueobjet des préoccupations et des conversations. Il absorbe tous les esprits. L’enthousiasme est général. Au bout d'une semaine, personne n’y pense plus. Les canons sont loin, il faut des mois pour les transporter à travers un pays sans routes. Quand ils arrivent, on a oublié combien on les avait admirés avant de les voir. C’est une fantaisie qui a fui depuis longtemps.

Cet enfantillage des Marocains éclate à chaque instant dans leurs rapports avec les Européens à leur service. Notre mission militaire en constate chaque jour de nouvelles manifestations. Le médecin de cette mission me racontait qu’un vendredi, à midi, comme il se mettait à table, il vit venir à toute bride deux cavaliers qui lui dirent : « Dépèche-toi; suis-nous, le sultan veut te parler au sortir de la ‘ mosquée. » À cette heure-là, je l’ai dit, le sultan fait la sieste et ne reçoit personne ; il fallait un sujet bien grave pour qu’il changeât ses habitudes. Le médecin s'habille en toute hâte; les deux cavaliers le pressaient : « Tu ne vas pas assez vite! Le sultan s’impatientera ! » Enfin, on part, on arrive : c'était à Meknès, où les ruës sont singulièrement étroites, et, comme il était vendredi et qu’on sortait de la mos-

quée, une foule énorme se pressait. Les cavaliers filent ventre à terre, écrasant les passants pour faire place au médecin. À coup sûr, il y eut des bras et des jambes cassés dans la bagarre; mais qu'importe lorsqu'il s’agit du service du sullan! Le médecin arrive ; il croise d'abord le ministre de la guerre. « Le sultan te demande pour une affaire urgente! Presse donc ta monture. » Plus loin, il rencontre le grand vizir : « Ah! te voilà! le sultan désire ardemment te parler. » Le médecin fait faire un dernier effort à son cheval, il tombe comme la foudre aux pieds du sultan. Celui-ci lui montre une ceinture métallique qu’on lui avait envoyée, il lui en demande curieusement l’usage. Et c’est pour avoir ce renseignement que la population de Meknès avait été foulée et que plusieurs personnes resteront toute leur vie estropiées! Un autre jour, le chef de la mission militaire fut convoqué, avec tout son personnel, à une audience chez le sultan. Il crut qu’il s'agissait d’une grande réforme à opérer dans l'armée. Il se mit donc et fit mettre ses collaboraleurs en grand uniforme et se rendit, à l’heure indiquée, au palais. Il commença par attendre longtemps, très longtemps. Mais il se consolait, pensant qu'on étudiait sérieusement les propositions qu’on allait lui faire. Au bout d’une heure à peu près, le

grand chambellan parutles mains remplies de boîtes. . « Le sultan ta fait prier de venir, dit-il au chef de la mission militaire, afin que tu examines ces boîtes. — Mais, s’écrie celui-ci, ce sont des boîtes de confitures anglaises ! C’est facile à voir, puisque c’est écrit dessus. — Oui, mais ces confitures sont-elles bonnes ? Sont-elles malsaines? avec quels fruits sont-elles faites? — Pardon, répond le chef de la mission militaire, je suis au Maroc pour faire manœuvrer des canons et non pour goûter des confitures. S'il vous faut un officier pour cela, les confitures sont anglaises, vous avez un officier anglais, donnez-les-lui ! — Ah! non, réplique vivement le chambellan, c’est précisément parce que les confitures sont anglaises que nous ne voulons pas les inontrer à un Anglais; il manquerait d’impartialité; il n’y a qu'un Français qui puisse nous dire ce qu’elles valent. » — La mission militaire sortit un peu découragée du palais. À quelque temps de là, l'officier qui la commande, ayant envoyé un projet de règlement au ministre de la guerre, reçut l’ordre de passer immédiatement chez ce dernier. Il allait enfin discuter son projet : «— Tu asune espèce d’intrument chez toi qui marque la pluie et le beau temps, lui dit le ministre en le voyant entrer. Je voudrais bien savoir s’il fera beau demain et si je

pourrai aller me promener à la campagne avec mon harem. » J'aurais dû intituler ce chapitre : « De l'usage qu’on fait au Maroc des missions militaires ! »

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