FÈS
Pendant les trois jours de notre captivité, avant l'audience du sultan, nous n’avions pu voir de Fès que les terrasses, chargées de femmes, qui s’étendaient en étagères au-dessous de notre jardin. Nous en avions profité pour étudier l’histoire d’une ville qui avait à nos yeux un vif intérêt de curiosité. Il devient de plus en plusrare et difficile de rencontrer une cité arabe immaculée. La plus belle, la plus charmante de toutes, le Caire, est tellement envahie par l’Europe, qu’à peine y trouve-t-on quelques quartiers perdus au milieu des constructions modernes qui rappellent encore le passé évanoni. Damas est mieux conservé, bien que, là aussi, ce que nous nommons
le progrès, la civilisation, ait largement pénétré. Et
puis, les Turcs règnent depuis des siècles à Damas, race barbare et brutale qui souille et dépoëtise tout ce qu’elle touche. Jérusalem est aux trois quarts chrétienne, et de plus en plus la vieille ville, heureusement intacte, se voit écrasée sous une ville neuve de couvents, d’hôpitaux et d’églises, où tous les peuples d'Europe rivalisent de mauvais goût. Il reslait à l’islamisme deux asiles à peu près inviolés, — car je ne parle pas de La Mecque, où l’art n’a jamais brillé à côté de la religion, — Kairouan et Fès. Nous sommes entrés en maîtres à Kairouan : les mosquées en ont été profanées par les bottes de nos soldats. Fès seule est encore vierge de toute insulte. Les Européens peuvent y séjourner, mais aucun ne s'y Cst fixé, aucun n’y a bâti, aucun surtout n’a mis un pied téméraire dans ses mosquées vénérées. Nos modes, nos industries, nos mœurs, notre religion, n’y sont pas moins inconnues que méprisées. Rien n’y distrait de la vie arabe, qui se déroule là dans toute sa pureté; si bien que, quand on a passé quelques semaines à Fès, on ne se sent pas moins éloigné de l’Europe dans le temps que dans l’espace ; on est rejeté de plusieurs siècles en arrière ; on a remonté le cours des âges pour s’arrèler, non pas, hélas ! à l’époque glorieuse où le Maroc était le rendez-vous de toutes les sciences et de tous
les arts, qui se répandaient de là sur l’Europe, mais à l’époque postérieure où l’islamisme, chassé d’Espagne, se repliait sur lui-même en Afrique, cherchant à échapper à l’inévitable décadence par un retour à la sainte ignorance et au plus aveugle fanatisme. On comprend donc à quel point il me tardait, à moi qui ai visité tour à tour le Caire, Damas, Jérusalem et Kairouan, de pouvoir parcourir Fès à mon gré. Je savais que, pour la plupart des musulmans d'Afrique, elle est la première ville sainte après La Mecque. Sa sainteté provient, el de son origine, et du rôle glorieux qu’elle a joué dans l’histoire de l’islarmisme. Tant que la puissance arabe s’est maintenue dans tout son éclat, Fès en a été en quelque sorte le centre et le foyer. Même lorsque des rivales heureuses, comme Maroc, lui enlevaient le privilège d’être la capitale politique du Maghreb, elle n’en demeurait pas moins, gràce à ses célèbres écoles, à ses fameuses mosquées, à ses tombeaux illustres, la capitale intellectuelle et morale de l’Occident musulman. C’est que la bénédiction de son fondateur était sur elle. Ce fondateur, on le sait, fut le second des imans édrissites, Edriss-ben- Edriss, une des plus nobles figures de l’islamisme. Chassé de l'Arabie en l’an 788 de Jésus-Christ, son père, cinquième descendant d’Ali, gendre du Pro-
phète, était arrivé en proscrit au Maroc; les Berbères l'y reçurent en maitre et l'y proclamèrent «leur chef et leur iman. Comme il convenait à un chercheur d'aventures, sa première résidence avait été eu pleine montagne, dans le Djebel-Zerhoum; Oualilv, la Volubilis des Romains, était devenue sa capitale. Mais son fils, partout victorieux dans le présent, parfaitement assuré de l'avenir, jugea que la ville d'Oualily était trop petite pour son empire naissant, dont il entrevoyait les glorieuses destinées. Il choisit donc différents lieux pour la construction d'une ville nouvelle. Seulement, chaque fois qu’il en avait jeté les fondements, une crise de la nature, des torrents débordés, des tempêtes subitement déchainées, des fleuves sortis de leurs lits les emportaient en quelques heures. C’est ainsi que la volonté de Dieu se manifestait. Tout saint qu’il fût, Edriss-ben-Edriss ignorait peut-être une prophétie du Prophète (que Dieu le bénisse et le sauve!) dont «les propres paroles » ont été rapportées, longtemps après la fondation de Fès, il est vrai, ce qui ne doit rien enlever de leur mérite aux yeux des gens de foi, dans le livre d’Edraiss-ben-[smaëäl-Abou- Mimouna, lequel a écrit de sa « propre main » ce ce qui suit : « Abou-Medhraf d'Alexandrie m'a dit qu'il tenait de Mohammed-ben-Ibrahim-el-Mouaz,
UNE AMBASSADE AU MAROC. 257 lequel le tenait d’Abd-er-Rhaman-ben-el-Kassem, qui le tenait de Malek-ben-Ans, qui le tenait de Mohammed-ben-Chahad-el-Zahery, qui le tenait de Saïid-ben-el-Mezzyb, qui le tenait d’Abou-Herida, lequel avait entendu de Sidi-Mohammed lui-même (que Dieu le sauve et le bénisse!) la prophétie suivante : Il s’élèvera dans l'Occident une ville nommée Fès, qui sera la plus distinguée des villes du Maghreb; son peuple sera souvent tourné vers lorient; fidèle au sonna et à la prière, il ne désertera jamais la vérité, et Dieu gardera ce peuple de tous les maux jusqu’au jour de la résurrection. » Ayant donné lui-même son nom à la ville, comment Mohammed n’en aurait-il pas fixé l'emplacement? Il s'agissait donc de trouver ce lieu prédestiné. Edriss-ben-Edriss chargea son ministre Ameïr-ben- Mozzhab-el-Azdy de le découvrir. Gelui-ci parcourut à cet effet Fhahs-Saïs, et s’arrêla aux sources de la rivière de Fès, qui jaillissent au nombre de plus de soixante, sur un beau terrain couvert de romarins, de cyprès, d’acacias et autres arbres. « Eau douce et légère, dit Ameïr après avoir bu à ces sources, climat tempéré, immenses avantages !… Ce lieu est magnifique! Ces pâturages sont encore plus vastes et plus beaux que ceux du fleuve Sbou! » Puis, en suivant le cours de la rivière, il arriva à
l'endroit où la ville de Fès fut bâtie; c'était un vallon situé entre deux hautes montagnes richement buisées, arrosé par de nombreux ruisseaux, où tout paraissait disposé pour un bel établissement. Edrissben-Edriss donna l’ordre d’y élever la ville dont il se proposait de faire le siège de sa puissance. Comment lui assigna-t-il le nom de Fès, c’est ce qu’on ignore, puisqu'il ne savait pas lui-même que Mohanmmed avait décidé qu’elle s'appellerait ainsi. Les uns disent qu'un vieux solitaire chrétien lui ayant appris qu’il avait existé à la même place une ville détruite depuis dix-sept cents ans et qui avait porté le non de Séf, il voulut renouer le cours des âges et rendre à la nouvelle ville le nom de sa devancière ; les autres affirment qu'Edriss ayant pris part aux constructions, les maçons et les artisans lui offrirent un fès (pioche) d’or et d’argent, et que, les travailleurs répétant sans cesse entre eux : « Donne le fès; creuse avec le fès, » le nom de Fès en serait resté à la ville.
L'auteur d’un savant livre El-Istibsar-fi-Adjeibel-Amzar (Considération sur les merveilles des grandes villes)rapporte qu'en creusant les premiers fondements du côté du midi, on trouva un grand fès pesant 60 livres et ayant quatre palmes de long sur une palme large, et que c’est cela qui fit appeler la
ville Fès. Bien d’autres histoires de la même valeur sont racontées par des auteurs graves : grammatici certant; mais mon opinion personnelle est qu’Edrissben-Edriss a obéi d’instinct aux volontés de Mohammed, dont le témoignage nous est parvenu par une chaine d’irrécusables autorités. Quoi qu’il en soit de ce problème étymologique, au moment d’entreprendre les premiers travaux, l’iman Edriss leva les mains au ciel et dit : « O mon Dieu, faites que ce lieu soit la demeure de la science et de la sagesse! Que votre livre y soit honoré et que vos lois y soient respectées ! Faites que ceux qui l’habiteront soient fidèles au sonna et à la prière aussi longtemps que subsistera la ville queje vais bâtir! » Et, quand celle-ci fut achevée, l’iman Edriss monta en chaire un jour de vendredi, et, levant encore les mains au ciel, il s’écria : « OÔ mon Dieu, vous savez que ce n’est point par vanité, ni par orgueil et pour conquérir des grandeurs et de la renommée que je viens d'élever cette ville! Je l’ai bâtie, Seigneur, afin que tant que durera ce monde, vous y soyez adoré, que votre livre y soit lu et qu’on y suive vos lois, votre religion et le sonna! O mon Dieu, protégez-en les habitants, et ceux qui viendront après eux; défendez-les contre leurs ennemis, dispensez-leur les choses nécessaires à la vie, et détournez d'eux le
glaive du malheur et des dissensions, car vous êtes puissant sur toutes choses! » Nobles vœux qui ont été exaucés, puisqu’à l’heure actuelle Fès est encore un des meilleurs refuges du sonna et de la prière, un des derniers et des plus résistants boulevards de l’islamisme.
J'emprunte tous les détails que je viens de donner au Roudh-el-Kartas (le Jardin des feuillets), qui est la source la plus précieuse de renseignements sur l'histoire de Fès. On ne saurait mettre en doute la parfaite exactitude de ce livre, destiné à faire connaître la vérité sur la ville sainte à tous les esprits curieux « aussi longtemps, — comme dit en son style l’auteur de ce jardin historique, — aussi longtemps que les teintes variées de l’aurore coloreront le vêtement de la nuit, et que les oiseaux chanteront et gazouilleront sur les arbres ». Ce livre nous apprend sur Fès bien d’autres détails intéressants. Et d’abord, il nous fait savoir qu’il faut cinq choses à une ville, « à ce qu’ont dit les philosophes », pour être réellement agréable : eau courante, bon labour, bois à proximité, constructions solides, et un chef qui veille à sa prospérité, à la sûreté de ses routes et au respect dû à ses habitants. Aucune de ces cinq qualités n'ayant jamais manqué, paraît-il, à Fès, les philosophes ont toujours dû reconnaître en elle la reine
des cités. Sa grande supériorité vient surtout de son eau, qui réunit en elle les dons les plus exquis. L'Oued-Fès, qui se nomme aussi l'Oued-Djouari, ou le ruisseau des Perles, sans doute à cause de tous ses mérites, « partage la ville, dit l’auteur du Roudh-el-Kartas, en deux parties, donne naissance, dans son intérieur, à mille ruisseaux qui portent leurs eaux dans les lavoirs, les maisons et les bains, et arrosent les rues, les places, les jardins, les parterres, font tourner les moulins, et emportent avec eux toutes les immondices ». Ge dernier détail est d’une parfaite exactitude. Fès n’est pas, comme Damas et Constantinople, remplie de chiens chargés de l'entretien de la voirie; ce soin n’y est pas, comme autrefois au Caire, à la charge du soleil, qui pénètre mal, d’ailleurs, dans ses rues trop étroites, ou à la charge des aigles et des vautours, qui sont rares dans cette contrée. Le nettoyage public est expéditif et simple. Lorsque dans les rues les boues, les charognes et les tas d’ordures se sont accumulés au point d’entraver la circulation, on ouvre les vannes qui retiennent l’eau de l’Oued-Fès, et on lèche la rivière à travers la ville. Elle descend en bondissant, en formant mille cascades sur les pentes abruptes, et emporteavec elle les amas d’immondices.
Parfois elle emporte aussi des animaux vivants, des
meubles, des marchandises; mais on ne s’en tourmente pas outre mesure. C’est en plein jour, au moment où l’action commerciale est la plus grande que l'on effectue l’opération, bien entendu sans prévenir personne. Passants, marchands, chalands, femmes et enfants voient tout à coup arriver les eaux et s’en tirent comme ilspeuvent, mais aussi, avouonsle, sans que cela paraisse les émouvoir en rien. Quelques-uns d’entre nous avaient eu l’occasion d’assister à une de ces scènes, toujours pittoresques. Par bonheur pour eux, ils étaient à cheyal; mais leur escorte était à pied. Au moment où ils débouchaient dans une des rues principales, le torrent dégringola vers eux; en une seconde, l’eau était à la hauteur du poitrail de leurs montures. Les malheureux soldats qui les accompagnaient barbolaient à côté d’eux, noyés jusqu'à la poitrine. Quand le nettoyage est jugé ‘ suffisant, on ferme les vannes; l’eau s'écoule lentement, laissant çà et là, dans les ornières, des flaques plus ou moins putrides. Qu'importe! la ville est réputée propre jusqu’à la prochaine lessive.
Mais il ne faudrait pas croire que l’eau de l'Oued- Fès, ne servit qu’à balayer les rues. « L’Oued-Fès dont l’eau, dit l’auteur du Roudh-el-Kartas,l'emporte pour la douceur et la légèreté sur les meilleures eaux de la terre, sort de soixante sources qui-domi-
nent la ville. Cette rivière traverse d’abord une grande plaine couverte de gossampins et de cyprès; puis, serpentant à travers les prairies toujours vertes qui avoisinent la ville,elle entre à Fès... Ses propriétés sont nombreuses :elle guérit de la maladie de la pierre et des mauvaises odeurs; elle adoucit la peau et détruit les insectes; on peut sans inconvénient en boire en quantité à jeun, tant elle est douce et légère, qualités qu’elle acquiert en coulant à travers le gossampin et le cyprès. » Je dois avouer que l’eau de Fès ne m'a paru ni douce ni légère ; elle est très chargée de terre, et l’on ne peut la boire qu’en la filtrant ou en la laissant déposer. Si elle guérit des mauvaises odeurs, il est dommage qu’on n’en fasse pas un plus grand usage; car sur tous les quartiers de la ville planent d’abominables parfums. Il est une autre de ses qualités au sujet de laquelle je me permets d'émettre quelques doutes. Le médecin Bed-Djenoun rapporte que, « bue à jeun, cette eau rend plus agréables les plaisirs de l’amour ». Bue à jeun, voilà qui est précis; mais Bed-Djenoun ne dit pas s’il est permis de manger après avoir bu ou si l'expérience tout entière doit être faite à jeun, la force de l’eau suppléant à tout ; les médecins arabes ne sont jamais complets. De plus l’eau de Fès « blanchit le linge sans qu’il soit néces-
sil
gaire d'employer de savon, et elle lui donne un éclat et un parfum surprenants. On tire de l’Oued-Fès des pierres précieuses, qui peuvent remplacer les perles fines. On y trouve aussi des cheratyn (écrevisses) qui sont très rares dans les eaux de l'Andalousie, et on y pêche plusieurs espèces de poissons excellents et très sains, tets que el-boury (le mulet), el-seniah, el-lhebyn icyprinum), el-bouka (murex) et autres. En résumé, dit l’auteur du Roudh-el-Kartas, l'Oued- Fès est supérieur aux autres rivières du Maghred par ses bonnes et utiles qualités ». Mais, après ce résumé, il nous donne encore un détail précieux : « Ce qui distingue Fès des autres villes, dit-il, c’est que les eaux (le ses fontaines sont fraîches en été et chaudes en hiver, tandis que celles de Ia rivière et des ruisseaux, qui sont froides en hiver, sont chaudes en été, de sorle qu’en toute saison on a de l’eau froide et de l’eau chaude à volonté pour boire, faire des ablutions et prendre des bains.»
Pour le coup, ce dernier renseignement est absolument, faux! L’eau de Fès, qu’elle provienne des fontaines ou des rivières, est froide en hiver et chaude en été. Aussi contribue-t-elle à rendre le climat de la ville singulièrement désagréable. Il n’en est pas de plus malsain. En plein mois de mai, paf les journées les plus brûlantes, nous avions
UNE AMBASSADE AU MARUC. 265 peine à supporter l’excessive humidité dontnousétions enveloppés. M. Henri Duveyrier, qui faisait chaque jour des observations météorologiques, ne trouvait presque pas de différence entre le thermomètre sec et le thermomètre humecté. Nous étions dans une atmosphère saturée d’eau, dans une étuve véritable. Aussi nous réveillions-nous chaque matin tout mouillés dans nos lits. Les murailles de nos maisons étaient profondément salpètrées; on les avait recouvertes, pour nous recevoir, de beaux haïtis en velours et en soie que j'ai décrits : ils étaient neufs à notre arrivée, à notre départ ils étaient moisis. Il parait qu’en été l’humidité est plus intolérable encore. Sous prétexte de rafraîchir l’atmosphère, on lâche l’eau dans tous les jardins, qu’enveloppe incessamment une sorte de buée chaude que les indigènes peuvent seuls trouver de leur goût. Au printemps, les orages sont fréquents à Fès. Nous en subissions un presque tous les soirs durant notre séjour. Au reste, c'est peut-être à ces conditions climatologiques, qui nous ont paru pénibles surtout parce que nous ne nous attendions pas à les rencontrer en Afrique ct que nous vivions sur la légende du Maroc, pays d'Orient, c’est à cela peutêtre que Fès doit la beauté vraiment éclatante de ses jardins. À cet égard, l’enthousiasme de l’auteur
du Roudh-el-Kartas n’est pas trop exagéré, et il est presque dans le vrai lorsqu'il dit : « On trouve à Fès les plus belles fleurs et les meilleurs fruits de tous les climats. L’adaoua (le quartier) el-Kairouayn surpasse cependant l’autre adaoua par l’eau délicieuse de ses ruisseaux, de ses fontaines intarissables et de ses puits profonds; elle produit les plus savoureuses grenades au grain jaune du Maghreb, et les meilleures qualités'de figues, de raisins, de pèches, de coings, de citrons et de tous les autres fruits d’automme. L’adaoua-el-Andaous, de son côté, donne les plus beaux fruits d'été, abricots, pêches, mères, diverses qualités de pommes, abourny, thelkhy, khekhy, et celles dites de Tripoli, à peau fine et dorée, qui sont douces, saines et parfumées, ni grosses ni petites, et les meilleures du Maghreb. Les arbres plantés à Merdj-Kertha, situé au dehors de la porte Beui-Messafar, produisent deux fois par an et fournissent en toute saison à la ville une grande quantité de fruits. Du côté de Bab-el Cherky, de l’adaoua el-Kairouayn, on moissonne quarante jours après les semailles ; l’auteur de ce livre atteste avoir vu semer en cet endroit le 15 avril et récolter, à la fin du mois de mai, c’est-àdire quarante-cinq jours après, d'excellentes moissons, et cela en 690(1291 après J.-C.), année de vent
d’est continuel et durant laquelle il ne tomba pas une goutte de pluie, si ce n’est le 12 avril. » Que serait-il donc arrivé si la pluie était tombée à foison, comme dans les années ordinaires ?
Cette merveilleuse richesse des jardins et des pâturages de Fès explique l’admiration qu’elle a inspirée aux poètes arabes. Peuple habitué à l’aridité des déserts, partout où ils rencontrent de l’eau, de la verdure et des fruits, les Arabes croient voir un fragment du paradis tombé par hasard sur notre globe. Ceux qui ont chanté Fès l’ont fait avec une ardente conviction. « O Fès! s’est écrié le docle et distingué Abou-el-Fadhl-ben-el-Nahouy, toutes les beautés de la terre sont réunies en toi ! De quelle bénédiction, de quels biens ne sont pas comblés ceux qui t’habitent! Est-ce la fraîcheur que je respire, ou est-ce la santé de mon âme? Tes eaux sont-elles du miel blanc ou de l’argent ? Qui peindra tes ruisseaux, qui s’entrelacent sous terre et vont porter leurs eaux dans les lieux d’assemblées, sur les places etsur les chemins ? » Etun autreillustre écrivain, le docte et très savant Abou-Abd-Allah el-Maghyly, étant cadi à Azimour, a dit ce qui suit dans une de ses odes à Fès: « O Fès! que Dieu conserve ta terre et tes jardins et les abreuve de l’eau de ses nuages! Paradis terrestre qui surpasse en
beauté tout ce qu’il y a de plus beau et dont la vue seule charme et enchante ! Demeures sur demeures aux pieds desquelles coule une eau plus douce que la plus douce liqueur! Parterres semblables au velours, que les allées, les plates-bandes et les ruisseaux bordent d’une broderie d’or ! Mosquée el Kairouayn, noble nom ! dont la cour est si fraiche dans les plus grandes chaleurs !.. Parler de toi me console, penser à toi fait mon bonheur ! Assis auprès de ton admirable jet d’eau, je sens la béatitude ! et, avant de le laisser tarir, mes yeux se fondraient en pleurs pour le faire jaillir encore!» Cette ville si belle, au dire des poètes arabes, a cela de commun avec Rome, du moins à ce qu’affirme le proverbe, qu'elle n’a pas été bâtie en un jour. Sous la domination des Zénéta, elle fut considérablement agrandie. C’est à l’époque des Almohades qu’elle atteignit toute la splendeur de la richesse, du luxe et de l’abondance. On y comptait alors 785 mosquées ou chapelles; 122 lieux aux ablutions à eau de fontaine ou de rivière; 93 bains publics ; 472 moulins, non compris ceux du dehors. Sous le règne de Nasser, on voyait dans la ville 89 236 maisons ; 19041 mesriza, ou chambrettes indépendantes pour un homme seul; 467 fondouk ou caravansérails destinés aux marchands, aux voyageurs el aux gens sans
UNE AMBASSADE AU MAROC. 269 asile; 117 lavoirs publics; plus de 1200 fours; 400 fabriques de papiers, etc. Un des plus brillants Mérinides, Abou-Youssef-Yacoub, la compléta, en 1276, par la construction d’une ville nouvelle, située à plus d'un kilomètre de l’ancienne, mais toujours sur l’Oued-Fès. « La ville fut fondée sous l’influence d’un astre propice et d’une heure bénie et heureuse, comme on l’a vu depuis, dit le Roudh-el-Kartas, puisque lecalifatn’a jamais péri dans ses murs, et que jamais un étendard ni une armée partis de son sein n’y sont rentrés vaincus ou en fuite ». La nouvelle ville fut appelée Médinet-el-Beïda, ou la ville blanche. Mais ce n’est pas Le nom qu’elle porte d’ordinaire. On l’appelle Fès-Djedid, Fès la neuve, par opposition à l’autre ville, Fès l’ancienne, Fès-Bali. C’est à Fès-Djedid qu'est le palais du sultan et que réside le gouvernement. Il n’y a pas de ministères : toutes les administrations sont réunies dans le palais du sultan et dans ses dépendances, qui tiennent à peu près toute la ville neuve. Elle comprend en outre le mellah, ou quartier des juifs, placé sous la protection directe de l’empereur. La veille même du jour où les fondements de Fès-Djedid furent jetés, les juifs avaient été massacrées à Fès par les habitants, qui, ayant fait irruption chez eux, en tuèrent quatorze, et il n’en serait pas resté un seul si l’émir
des musulmans n'était monté aussitôt à cheval pour arrêter le massacre, en faisant publier l’ordre formel de ne pas approcher des quartiers juifs. Mais cette mesure paraissant insuffisante, le mellah fut placé à côté même de la résidence impériale, où il est à la fois garanti et surveillé de très près par l’autorité. Fès-Djedid offre plutôt l’aspect d’une sorte de citadelle que d’une ville. Elle est entourée de murailles crénelées singulièrement pittoresques, que dominent cinq ou six minarets délicieux. La nuit, au clair de lune, on dirait une de ces vieilles cités du moyen âge, surmontées de hautes tours, où une population restreinte s’enfermait pour se défendre. Les deux Fès s'étendent sur un espace de terrain d’une longueur considérable, mais très resserré dans sa largeur, au fond de la vallée qui forme le bassin de l’'Oued-Fès, Fès-Djedid est à la tête des eaux, et c’est - de là qu'on les lâche dans les rues de Fès-Bali, qui s’élale au-dessous, le long des pentes souvent fort raides de la vallée. Les habitants disent que l’ensemble de la ville a la forme d'un chacal dont le nouveau Fès serait la tête et le corps, et le vieux la queue. Cette comparaison vaut ce que valent les comparaisons arabes. Le chacal qui serait l’image de Fès aurait, comme les comètes, une queue énorme pour un petit corps; car la vieille ville est beau-
UNE AMBASSADE AU MAROC. 271 coup plus grande et plus resserrée que la nouvelle. « Les habitants de Fès, dit toujours le Roudh-el- Kartas, ont l'esprit plus fin et plus pénétrant que les autres peuples du Maghreb; fort intelligents, très charitables, fiers et patients, ils sont soumis à leur chef et respectent leur souverain. En temps d’anarchie, ils l’ont toujours emporté sur les autres par leur sagesse, leur science et leur religion. » Tout ceci est d’une inexactitude absolue, et complètement démenti par l’histoire. Fès a toujours été, au contraire, une ville d'opposition, très difficile à manier, prompte à s’insurger, portée à la guerre civile, ne se soumettant qu’à la force et ne s’y soumettant que de mauvaise grâce. La plupart des sultans n’ont pu s’y faire admettre que les armes à la main. Le sultan actuel, Moula-Hassan, a subi la loi commune ; c’est en canonnant Fès qu’il a fait reconnaître son autorité. Ce qui donne à celte ville un tempérament si indocile, c’est la présence desnombreuxchérifs,tous descendants de Mohammed, tous ayant, par suite, des droits au califat, qui y résident auprès des tombeaux des saints, ainsi que celle des marabouts et des docteurs, qui y habitent également. Elle est le centre des études théologiques du Maghreb, études qui développent l'esprit de con- . tention et de critique beaucoup plus que celui de
sagesse et de patience. Aussi le sultan préfère-t-il de beaucoup ses deux autres capitales, Maroc et Meknès, villes toutes militaires, où règne la plus parfaite discipline. S'il ne suivait que ses goûts, on le verrait rarement à Fès. Il est obligé, au contraire, d'y passer de longs mois, afin de décourager les révoltes latentes qui risquent constamment de s’y produire. Il y a eu sans cesse des insurrections à Fès. Durant tout le moyen âge, on allait jusqu’à se battre de quartier en quartier, tant les divisions et les discordes étaient entrées dans les mœurs. A l'avènement de Moula-Ilassan, la ville s'était érigée en république. Aujourd’hui, la surface de Fès est calme; mais il n'est pas difficile de s’apercevoir que ce calme est assez mal assuré. Sous le respect extérieur dont on entoure le sultan se dissimulent à peine des sentiments qui tourneraient vite à l’insubordination. Lorsqu'une partie du harem impérial passe dans les rues de Maroc ou de Meknès, tout le monde se tourne au plus vite contre les murs et s’y colle fortement la figure pour ne pas le voir. A Fès, on juge plus prudent de ne jamais laisser sortir une femme du sultan ; car elle courrait le risque de rencontrer non pas de l’impertinence à coup sûr, mais quelque froideur et peu d’empressement dans les égards qui lui sont dus. Qu'on n’aille pas croire
toutefois, à quelque chose qui ressemble à l’irré. vérence voltairienne des Parisiens. C’est par pur fanatisme, au contraire, que Fès est peu fidèle au sultan. Elle est toujours portée à ne pas le trouver assez saint et à lui préférer quelqu'un des descendants directs de l’iman Edriss-ben-Edriss, dont le tombeau, qu’elle garde avec un soin jaloux, fait d’elle, à ses propres yeux, la ville noble par excellence, après La Mecque, celle qui devrait donner et retirer le pouvoir, celle à laquelle devrait appartenir la domination de lislam, et, partant, du monde entier.
Il est beaucoup moins aisé, surtout lorsqu'on fait partie d’une ambassade européenne, de visiter Fès que le Caire, Damas, Jérusalem, Kairouan. On ne peut s’y promener seul, en toute liherté, errer dans les bazars, se mêler à la foule, s'arrêter près des boutiques, causer avec les passants, surprendre la vie populaire dans ses manifestations spontanées. Pour conserver toute sa dignité, on ne doit sortir qu’à cheval ou à mulet ; et, pour éviter tout désagrément, tout scandale qui dégénérerait fatalement en affaire diplomatique, on ne doit s’aventurer dans les rues qu'escorté d’un ou de plusieurs soldats. Je ne crois pas que la précaution soit indispensable ; mais, si on négligeait de la prendre, on risquerait
d'affliger le sultan, dont le plus vif désir est de voir les réceptions d’ambassade se passer toujours dans l’ordre le plus parfait. Aller à l'aventure, sans guide et sans défenseur, serait donc manquer aux convenances de l’hospitalité qu'on vous offre si largement. JUn’y faut pas songer. Mais il est bien clair qu'on voit très mal une ville qu'on ne voit qu’entre des soldats. Il est impossible d’en saisir la physionomie intime, d'en déméler le vrai caractère. On en est réduit à des impressions un peu sommaires, en partie inexactes sans doute, auxquelles on ne saurait se fier absolument. J’ai aperçu Fès, Dieu me garde de dire que je l’ai étudiée et comprise! Les villes sont comme Îles hommes : on se trompe presque toujours lorsqu'on Îles juge sur l’apparence.
Je raconterai donc tout simplement quelques-unes de mes promenades dans Fès, sans chercher à tracer une peinture d’ensemble de cette étrange et célèbre capitale de l'Occident musulman. J'ai commencé à la parcourir, le soir même du jour où nous avions été reçus par le sultan. Nous étions rentrés assez tard de cette cérémonie; fatigués par la chaleur, nous nous étions reposés sous les ombrages de notre jardin jusqu’au coucher du soleil. La nuit venue, nous partimes pour aller rendre au grand vizir, qui demeurait à l’autre bout de la ville, la
UNE AMBASSADE AU MAROC. 215 visite qu’il nous avait faite le jour de notre arrivée. Nous étions précédés et suivis par une escouade de harabas, armés de leurs fusils, et de méchouaris, qui portaient de grandes lanternes comme on en voit partout en Orient. À peine étions-nous engagés dans les rues, qu'il nous semblait que nous avancions dans une ville fantastique, habitée par des fantômes. Les rues sont si étroites, qu’on ne peut guère y circuler plus de deux ou trois de front; et ce qui les fait paraitre plus étroites encore, c’est la hauteur, qu'on croirait, la nuit, démesurée, des maisons qui les bordent. Il faut lever la tête avec effort pour distinguer au sommet de ces murailles sombres un ruban de ciel tacheté d’étoiles. On est en quelque sorte écrasé par l'obscurité qui vous domine. La faible lueur des lanternes, se reflétant sur les uniformes rouges des harabas et sur les robes blanches des méchouaris, laissait percer quelque clarté à nos pieds. Nous étions à cheval, dans une région intermédiaire entre la noire obscurité d'en haut et la tremblotante lumière d’en bas. Parfois nous passions sous des voûtes tellement basses qu’il fallait nous courber pour ne pas y heurter nos têtes; ailleurs, au contraire, des arcades légères réunissaient les étages supérieurs des maisons, semblables à des ombres projetées de la terre sur la ligne du ciel
étoilé. Nous avancions sans mot dire, n’entendant d'autre bruit que les pas de nos chevaux et des soldats de notre escorte. Quand nous passions dans les quartiers les plus populeux, dans les bazars remplis de foule, le silence n’était pas moins profond. Sur les boutiques et le long des murs, des milliers de figures, immobilisées par la curiosité, contemplaient notre défilé; les unes, celles des femmes, complètement voilées, sauf à la place des yeux, que la nuit ne nous permettait pas de distinguer, les autres, celles des hommes, entièrement découvertes, mais si fixes et si calmes, qu’elles en avaient perdu toute expression : aucune ne bougeait; seuls, quelques enfants nous poursuivaient pour nous voir plus longtemps, et glissaient sans les frôler entre les jambes de nos montures; ils tombaient parfois dans leur course, ils roulaient à terre, mais sans pousser un cri, pas même un soupir. De loin, nous apercevions bien du mouvement, comme un remous de têtes, comme un flottement de robes et de manteaux; mais, dès que nous approchions, la vie s’arrêtait : chacun demeurait figé dans la pose où il se trouvait; les marchands tendaient aux acheteurs des objets que ceuxci ne touchaient pas; les porteurs d’eau tenaient leur outre courbée sans l'ouvrir pour en laisser échapper le liquide; de grands nègres hébétés
UNE AMBASSADE AU MAROC. 277 retenaient d’une main une charge sur leur tête, l’autre restant projetée en avant dans un geste de surprise. Nous sommes allés à la maison du grandvizir et nous en sommes revenus ainsi sans entendre une parole, sauf celles que nous prononcions nousmêmes pour nous communiquer l'impression que cette scène fantastique produisait sur nous.
J'ai trouvé, depuis, le peuple de Fès un peu moins silencieux; toutefois, lorsque je me rappelais le vacarme qui s'élève sans cesse du Çaire et qu’on entend, du haut de la montagne du Mokatam qui domine la ville, comme le bruit incessant de la mer venant battre le pied d’une falaise, je ne pouvais m'empêcher d’être surpris du grand calme de Fès. Dans notre jardin, qui surplombait plusieurs quartiers populeux, nous n’étions jamais troublés par la moindre rumeur. Dès que nous paraissions dans une rue, en plein jour comme la nuit, les conversations restaient suspendues, et c’est à peine si, de loin en loin, le cri de quelque marchand d’eau, de quelque vendeur à la criée, interrompait le silence universel. Lorsque nous nous arrêtions dans les bazars pour regarder quelque objet, aussitôt la foule se portait autour de nous; peu à peu elle nous entourait, elle nous pressait, elle se collait à nous,
mais cela sans bruit, sans bavardage, sans rien qui
rappelàt les démonstrations exubérantes des Orientaux. On nous contemplait, et c'était tout. Les marchands n’éprouvaient pas le besoin, comme ceux du Caire, de Damas et surtout de Constantinople, de nous interpeller pour nous engager à faire de longues poses devant leurs boutiques; encore moins nous y invitaient-ils, comme ceux-ci, en nous offrant des tasses de thé ou de café; si nous voulions de notre plein gré faire des achats, ils uous répondaient poliment, mais froidement. Quand nos soldats bousculaient les passants, ceux-ci se laissaient faire sans protester. Et ce n’était pas seulement notre présence qui répandait partout une si grande tranquillité. Les habitants de Fès ne sont pas naturellement bavards. Si leur ville est inquiète, mécontente, frondeuse, elle n’est point tapageuse. Il y règne en apparence un calme profond. Au premier abord, on la trouve même triste. Les maisons, comme je l'ai dit, y sont très élevées, et les façades qui donnent sur les rues sont de simples murs droits, sans aucun ornement extérieur, presque sans aucune ouverture, percées seulement de loin en loin de toutes petites fenêtres qui ressemblent à des trous. Ici, rien ne rappelle les mille décorations de l’architecture du Caire; il n’y a ni encorbellements, ni moucharabiehs, ni moulures d’aucun genre. On est
sans cesse entre deux murailles de prison, extrêmement hautes, et de plus fort sombres, car on comprend que le climat de Fès noircisse assez vite les constructions. La seule chose qui charme, ce sont ces légers arceaux, dont j'ai parlé, et qui vont d’une maison à l’autre, au-dessus de la rue. Il y en a parfois plusieurs l’un sur l’autre, et quand on regarde, d’une de ses extrémités, une rue s’allonger en s’amincissant, on dirait, à les voir s’étager en enfilade, une élégante galerie de mosquée. Les quartiers des bazars sont, il est vrai, plus variés. Là, des séries de petites boutiques, semblables, comme toutes les boutiques arabes, à de grandes armoires pratiquées dans les murs, ont de la couleur et de la vie; mais elles sont peu remarquables en elles-mêmes et la vulgarité des marchandises qui s’y étalent ne rachète pas la leur. Des petits auvents délabrés les surmontent, portant une ardente et souriante végétation. En passant à cheval, il faut se courber sans cesse pour ne pas renverser ces petits jardins suspendus; ce serait un crime de détruire l'unique gaieté des ruelles monotones! De gros pieds de vigne grimpent aussi de temps en temps contre les boutiques des bazars. J'en ai mesuré un qui n’avait pas moins de soixante-dix centimètres de tour, et dont les branches portaient en tout sens de
larges feuilles vertes. On s’amuse à ces détails dans une ville que la nature a plus embellie que les hommes. Quelques groupes de femmes, apparaissant au sommet des maisons, sur les terrasses, comme des corniches multicolores; quelques fleurs poussant sur les boutiques, sont à coup sûr ce qu’on y voit de plus joli, de plus frais, j'allais ajouter de plus décoratif.
J'exagère cependant; car il y a deux choses adiirables à Fés; ce sont les fontaines et les mosquées, Malheureusement on n’entre pas dans les mosquées, et c’est là, paraît-il, que se trouvent les fontaines les plus parfaites. IL y en a pourtant un grand nombre d’autres qu’on ne se lasse guère de voir, soit dans les rues, soit dans les maisons particulières. Elles se composent généralement d’une vasque sans aucune originalité, disposée sous un arc tantôt en ogive, tantôt en plein cintre, tantôt en arc outrepassé, mais toujours fort élégant. Le fond de cet arc est tapissé d’une mosaïque de faïence, où se déploient tous les caprices ou plutôt tous les artifices de la décoration arabe. Les Marocains sont bien dégénérés; cependant ils ont conservé une grande habileté dans la fabrication de ces mosaïques, dont ils combinent les dessins et les couleurs avec une adresse merveilleuse. Une inscription arabe, généralement
noire sur fond jaune, sert de bordure. Au milieu, des tuyaux assez vulgaires laissent échapper l’eau. Mais ce qui, avec les mosaïques, contribue à faire des fontaines de Fès une œuvre d’architecture accomplie, ce sont les auvents qui les surmontent. Îls forment une toiture en bois découpé, reposant sur de petites poutres sculptées avec une délicatesse extrême, au-dessous desquelles tombent des pendentifs en ruche d’abeille colorés des tons les plus variés. Tout cet ensemble est exquis, frais, harmonieux. Quant aux mosquées, je les ai vues aussi bien qu’on peutle faire sans y entrer. Il y en a trois principales à Fès: la mosquée des Cherfa (Cherfa est le pluriel de chérif) où se trouve le tombeau de l’iman Edriss-ben-Edriss, la mosquée El-Kairouayn et la mosquée des Andalous. Il est impossible même de s'approcher de la première, tant elle est sacrée. La petite rue qui y conduit ne doit jamais être souillée par les pas d’un chrétien ou d’un juif. Il a donc fallu me borner à en regarder de loin la porte, toute couverte de faïence, et qui me laissait apercevoir à l’intérieur des arabesques en plâtre dont je n'étais pas à même d'apprécier le travail à distance. À quelque heure que je sois passé en face de cette porte, il y avait toujours un grand nombre de dévots
qui la franchissaient pour aller prier auprès des
restes du saint fondateur de Fès. En revanche, rien ne m'a été plus aisé que de me faire une idée à peu près exacte des deux autres grandes mosquées. J'y ai été conduit à pied, par deux soldats de notre escorte, dont l'un, orné de magnifiques papillotes, était officier, jouissait d’une véritable autorité et paraissait dépouillé de tout fanatisme. Il me faisait arrèter longuement auprès de chacune des portes ouvertes de ces mosquées, pour que je pusse en bien voir l’intérieur. Personne d’ailleurs ne semblait y trouver à redire. Au contraire, les habitants de Fès avaient l’air assez fiers de l’admiration que je maaifestais pour leurs plus beaux monuments. La veille, les mêmes soldats avaient accompagné M. Henry Duveyrier, qui voulait photographier les mosquées. On l’avait laissé faire en toute liberté. Bien des gens même s’élaient écartés spontanément pour lui permettre d'opérer. Je suis persuadé qu'il ne serait pas difficile de dessiner et de prendre tout ce qu'il est possible de voir des mosquées sans y entrer directement. Un jeune peintre de beaucoup de talent qui s'était joint à notre ambassade l'aurait fait sans doute, si, au lieu de rester trois semaines à Fès, nous y étions restés trois mois. Chaque fois qu'il s’est arré.é dans les rues pour travailler, il a été l’objet d’une curiosité faligante, mais d'aucune malveillance.
La mosquée El-Kairouayn et la mosquée El-Andalous ont la même origine. Du temps d’Edriss, un grand nombre de familles de Kairouayn était venues s’établir à Fès : de ce nombre était celle de Mohammed-el-Fehery-el-Kairouayn, qui était arrivé de la province d’Ifrikya avec sa femme et ses deux filles. L'une de ces dernières s’appelait Fathma, l’autre, Meriem ; comme elles étaient toutes d’eux vertueuses et pieuses, elles résolurent d'employer la grande fortune qu’elles héritèrent de leurs parents à une œuvre pieuse qui leur mérität la bénédiction de Dieu. C’est pourquoi Fathma fit construire la mosquée El- Kairouayn et Meriem la mosquée El-Andalous. Je n’en finirais plus si je voulais raconter, d’après le Roudhel-Kartas, toutes les merveilles qui accompagnèrent la construction de ces mosquées, tous les prodiges qui s’y produisirent, enfin tous les privilèges que le ciel accorda immédiatement à deux temples aussi saints que magnifiques. Naturellement, les historiens arabes ont prodigué là leurs plus naïves et leurs plus extravagantes légendes. Mais la mosquée El-Andalous n’a pas eu de destinées aussi glorieuses que la mosquée El-Kairouayn. Aujourd’hui encore, celle-ci est la grande mosquée de Fès qui vient immédiatement après la mosquée des Cherfa. La mosquée El-Andalous, située dans un quartier éloigné du
centre de la ville, est moins fréquentée. Toutefois, sa porte d'entrée est un monument du plus grandstyle. un des plus accomplis que l’art arabe du Maghreb ait produits. Elle se compose d’un arc gigantesque qui, semblable à la plupart des arcs maghrebins, n’est pas formé d’une seule ligne courbe, mais d’une série de petits arcs reliées les uns aux autres et laissant pendre leurs extrémités, comme une légère dentelure, sur le vide de l’arcade. Cette recherche d'élégance, qui n’est pas sans mièvrerie, surtout dans une œuvre pleine de grandeur, n’est pas non plus sans grâce. Par un raffinement plus complet encore, les deux extrémités de l’arc, au lieu de se termineren un simple lobe, se rattachent aux deux montants de la porte à l’aide d’une figure en forme d’S renversée du plus ingénieux effet. Au-dessus de cet arc, à la fois joli et puissant, le mur est couvert de décorations de faïences et d’incriptions dont je ne tenterai même pas la description; elle serait par trop imparfait. Ces décorations, à leur tour, sont surmontées d’un auvent en bois, pareil à celui des fontaines, mais dans des proportions monumentales et avec une richesse de ciselures inimaginable. Enfin, le mur continue à s'élever, divisé en deux tourelles carrées qui portent, en guise de créneaux, une énorme végétation d'herbes folles, conronne de verdure
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posée par la nature sur une splendide œuvre d’art. Cette superbe porte de la mosquée El-Andalous domine presque toute la ville comme une sorte d'arc de triomphe. La mosquée El-Kairouayn, au contraire, est située en plein bazar, au cœur même de la cité. S’il faut en croire le Roudh-el-Kartas, elle possédait, au temps de sa splendeur, 270 colonnes, formant 16 nefs de 21 arcs, chacune, tant en longueur qu’en largeur. « Dans chaque nef s’établissaient, les jours de prières, quatre rangs de 210 fidèles, soit 840 fidèles par nef, somme exacte, à n’en pas douter, puisque.chaque arc contenait 10 hommes d’une colonne à l’autre. Pour avoir le nombre d'hommes qui pouvaient assister à la prière, on avait donc 16 fois 840, soit 13 440, total auquel il fallait ajouter 560, nombre des fidèles qui se plaçaient, au besoin, devant les colonnes, plus 2700 que contenait la cour ; plus, enfin, 6000 autres qui priaient sans ordre dans la galerie, les vestibules et sur le seuil des portes, ce qui faisait en tout 22700, nombre exact ou à peu près des personnes qui pouvaient, le vendredi, entendre ensemble la prière de l’iman, comme cela s’est vu aux époques florissantes de Fès. » Peut-être cela pourrait-il se voir encore. La mosquée El-Kairouayn est fort grande : elle a cinq portes donnant dans plusieurs rues, et je me suis
arrêté devant trois d'entre elles qui permettent d'admirer l’étendue intérieure de l'édifice. F1 n’offre à l'extérieur aucun intérêt. Les murs en sont droits, nus, sans fenêtres, sans corniches, sans aucune espèce de décoration. L’aspect des portes seul est assez imposant mais n’a rien qui ressemble ou à la porte de la mosquée El-Andalous ou aux in- | comparables portes des mosquées du Caire. A Pintérieur, autant qu’il m’a été possible d’en juger, la mosquée se compose d’une série de nefs, qui s'étendent de lous côtés autour d’une cour centrale où se trouve la fontaine aux ablutions. Ces nefs ne sont pas formées par des arcs reposant sur des colonnes, comme le dit le Roudh-el-Kartas, mais par des arcs reposant sur de gros pilliers massifs et carrés. [ls sont très bas, en plein cintre, largement outrepassés et les galeries qui s’ouvrent sous leur voûte profonde semblent s’allonger, au loin, dans une ombre sans fin. Tout cela est d'une simplicité parfaite, sans le moindre ornement ; l'œil n’est frappé que de la blancheur unie des murailles. Des lampes, qui paraissent fort belles, pendent au plafond. Des nattes de paille couvrent le plancher et tout le bas des piliers. J’ai remarqué les mêmes dispositions dans les mosquées de Meknès, et généralement dans toutes celles qu’il m’a été donné de voir au Maroc.
Mais, si les nefs sont d’une parfaite nudité, la cour centrale de la mosquée est, au contraire, remplie d’arabesques et d’ornements. Je n’en ai bien vu que trois côtés, étant moi-même placé contre celui où se trouvent les portes, et qui d’ailleurs, à cause de cela, ne saurait être très décoré. Celui de face était à extrémité de la partie la plus sainte de la mosquée, celle qui esttournée vers La Mecque, et qui contient le mihrab, la niche chargée d'indiquer la direction de la ville sainte. Dans le vide laissé entre eux par les piliers et la dernière nef, et sur ces piliers euxmêmes, s'élève une balustrade de plâtre, ouvragé comme de la dentelle, qui me rappelait les moucharabiehs d'Égypte, mais des moucharabiehs. blancs, sur lesquels la lumière du soleil projetait des ombres et des nuances d’une finesse transparente dont le regard était ébloui autant que charmé. Malheureusement, cette délicieuse balustrade cache la chaire de l’iman et le mihrab, qui sont peut-être des bijoux !
Les deux autres côtés de la cour sont ravissants : ils forment deux espèces de kiosques du genre de ceux de la cour des Lions à l’Alhambra, mais plus grands et sans doute plus beaux. De légères colonnes supportent des arcades au-dessus desquelles, et entre lesquelles, courent les arabesques les plus fleu-
ries. Des auvents sculptés, des corniches, des toits de bois prodigieusement ciselées, recouvrent le tout. Au-dessous sont les fontaines aux ablutions, avec leurs mosaïques. Il faudrait pouvoir pénétrer dans la cour pour étudier de près toutes ces merveilles. À coup sûr, l’art du Maghreb n’a ni la grandeur, nila grâce, ni l’inépuisable ingéniosité de l’art arabe du Caire. Les mêmes motifs s’y répétant à satiété, on dirait presque que ces moulures de plâtre, qui portent partout des entrelacs et des feuillages uniformes, sont sorties de quelques moules toujours semblables. Néanmoins, il yen a de si élégantes et de si fines, et qui s'unissent à des combinaisons d’architecture si imprévues, qu’on ne se lasse pas non plus de les admirer. On y revient sans cesse, l’œil s’y égare de plus cn plus ravi. Je serais resté, je crois, des heures entières en contemplation devant la cour de la mosquée El-Kairouayn, si mes soldats ne m'avaient prévenu que Jj'insistais trop et qu’il fallait partir.
En me retournant pour m’éloigner, je fus frappé de voir, dans la maison qui fait face à la mosquée, des poutres en bois sculptées avec une largeur et une puissance de dessin très supérieures à tout ce que j'avais observé jusque-là. Cette maison est une dépendance de la mosquée, et, comme celle-ci, a été
UNE AMBASSADE AU MAROC. 289 refaile plusieurs fois, les poutres que j’admirais lui out certainement appartenu et sont un débris de la plus belle époque de l'art arabe. On rencontre encore dans Fès bien des mosquées, bien des écoles, qui, mêmes aperçues au passage, à travers des portes entr’ouvertes, produisent une vive impression. Les portes elles-mêmes sont souvent des monuments d'architecture d’une grande valeur. J’en ai trouvé dont les battants de bronze, admirablement décorés, n’ont pas été trop endommagés par le temps et par la barbarie des habitants. Ces portes s'ouvrent presque toujours sous une grande arcade en ogive; sur le mur de la maison qui fait face, une arcade du même genre est dessinée; enfin, deux arcades, . toujours du même genre, dominent les deux côtés de la rue. Au-dessus de ce carré d’arcades, véritable vestibule triomphal, s'étend un plafond arabe, et, sur les pendentifs, des motifs plus ou moins gracieux dissimulent la lourdeur des angles. Tout cela porte la marque d’un peuple qui fut réellement et grandement artiste. On retrouve encore la trace de son passé dans les minarets de ses mosquées. Lorsqu'on les compare aux minarets turcs, on est bien vite frappé de la différence. Ces derniers, qui n'ont aucune valeur comme architecture, ne se pré-
tent en outre à aucune décoration. Ce sont de sim-
ples cheminées d'usines, pour lesquelles on ne s'explique l’enthousiasme des poètes et des écrivains romantiques que par le parti pris de tout admirer en Orient. Le minaret du Maghreb est favorable, au contraire, à de nombreuses décorations. Sa monotonie architecturale le place bien au-dessous des minarets du Caire, qui prennent, entre les mains d'artistes différents, les formes les plus variées, les plus diversement charmantes; mais, s’il ressemble trop à une tour, cette tour peut du moins être ornée de mille manières. Elle peut même, dans une certaine mesure, donner lieu à des élégances de construction qui ne laissent pas que d'êtres rares et imprévues. Tout le monde connait la Giralda de Séville, qui, avec la Koutoubia de Maroc et la tour d’Hassan à Rbat’, sont les trois exemplaires les plus parfaits des minarets du Maghreb; tout le monde sait qu'elles vont se rétrécissant de la base au sommet, diminuées peu à peu presque insensiblement, et toutefois assez réellement pour que leurs lignes générales en acquièrent une plus grande légèreté. Mais c'est par les décorations que ces trois tours célèbres,comme tous les minarets du Maghreb, méritent leur réputation. Elles sont couvertes d’une sorte de treillis qui les rend encore plus sveltes que leurs lignes graduellement rapprochées, ou plutôt elles
ne sout pas couvertes de ce treillis, elles en sont pénétrées. | |
Les minarets du Maghreb supporteraient mal les encorbellements dont se parent ceux du Caire; ils paraitraient lourds sur de hautes masses, toujours carrées, de la base au sommet; les ombres qu’ils projetteraient seraient trop épaisses : les minarets du Maghreb ont besoin d'être amincis, non d'être chargés. C'est ce que les décorations en bas-relief et les découpures dont on les enveloppe font à merveille. La lumière ne tourne pas autour du monument pour en faite ressortir les formes, qui sont un peu sommaires ; elle s’y enfonce, elle s’y introduit, elle joue pour ainsi dire sous sa surface, dont elle rompt la monotonie, elle lui donne quelque chose de transparent ou de coloré qui en rachète l’uniformité. L'emploi de faiences vertes, jaunes, noires, augmente encore cet effet. L’éclat de la coloration empêche de s’attarder à la constante immobilité des lignes. Le minaret du Caire n’a pas besoin de faïences, parce que l’inépuisable variété des siennes, ses moulures délicates, ses encorbellements, suffisent à des combinaisons lumineuses presque infinies, Il n’en est pas de mêne du minaret du Maghreb. Il est vrai de dire aussi qu'entre le soleil d'Égypte et celui du Maroc, il n’y a pas moins de distance
qu'entre le minaret du Caire et celui du Maghreb; mais chacun, sous son climat particulier, est une œuvre d'art appropriée à des conditions spéciales, auxquelles il répond admirablement.
Les mosquées de Fès n’ont pas de coupoles, mais de simples toits en pente, parfois formés de tuiles vertes qui brillent à midi comme du verre incandescent. Si je voulais les comparer à celles du Caire, ce serait une grande infériorité à constater. Extérieurement d’ailleurs, la comparaison serait impossible ; car, à part les minarets, les mosquées de Fès, je le répète, n’existent qu’à l'intérieur : au dehors, leurs murailles sont absolument nues; elles n’ont aucune espèce de façade, aucune fenêtre, rien qui indique que ce ne sont pas des maisons ordinaires. Peut-être ce qu'il y a de plus beau comme architecture, à Fès de même qu’à Constantinople, est-ce l’enceinte ruinée qui entoure la ville. Elle se compose d’un grand mur crénelé flanqué de distance en distance de tours carrées également crénelées. Ces créneaux se terminent par une petite pyramide tronquée. Tout cela, au premier aspect, est assez ordinaire ; mais ce vieux mur est creusé de si étonnantes lézardes, ces tours à moitié éboulées sont parfois si étranges, une végétation sitouffue court le long de ces débris amoncelés, que l’ensemble en est d’une puissante et saisissante
UNE AMBASSADE AU MAROC. 293 poésie. D'ailleurs, cette enceinte de Fès, qui donne à la ville l'aspect d’une cité du temps des croisades, est percée de portes monumentales, d’un style magnifique et original. Elles sont disposées, comme à l’entrée des écoles et des mosquées, en carré formant un superbe vestibule par lequel on pénètre dans Îles rues principales. Pour avoir une idée exacte de Fès, il est bon de suivre la partie de cette enceinte qui monte au nord sur des collines d'où l’on domine toute la ville. Il y a là un vieux fort qui est censé la défendre. Sur la colline en face, de l’autre côté de la vallée, s'élève un autre fort qui a la même prétention. En réalité, comme ils sont surplombés de tous côtés par des hauteurs, ils tomberaient sous quelques coups de canon. Les sultans ne s’en servent que pour tirer sur Fès, quand il prend à celle-ci fantaisie de se révolter. Mais le fort du nord, ou plutôt les restes d’un palais mérinide situé à côté de lui, forment un observatoire singulièrement bien placé d’où le regard embrasse les deux villes, Fès-Djédid et Fès-Bali, et l’ensemble du pays environnant. C’est un splendide panorama. Fès, bâti sur le versant de plusieurs coteaux et descendant avec sa rivière jusque dans la vallée où coule cette dernière, montre à l'œil ébloui l’entassement de ses maisons. L’amoncellement est si épais, qu’on ne peut distinguer la
zu UNE AMBASSAPE AT MAROC.
trace d'aucune rue. Te ce fouillis confus s'élèvent de nombreux minarets qui dressent dans l'espace leurs fléches surmontées de trois boules d’or, auxquelles, aux heures des prières, s'ajoute une oriflamme. Les toitures vertes et luisantes des mosquées se détachent de la blancheur des terrasses, et une ceinture de jardin. semble suivre la vieille muraille pour enserrer la ville de tous côtés. Au loin, le Sbou promene ses eaux, que Je soleil fait briller comme un serpent d'argent.
Eu descendant du fort du Nord, on s'enfonce dans de: sentiers tortueux taillés dans le tuf du terrain. L'olivier, le figuier, la vigne, y poussent pêle-mêle. De nombreuses grottes creusées par la main des hommes et qui servent de refuge à quelques Arabes endormis ou en prière apparaisent çà et là. Un immense cimetière éparpille ses tombes sur le versant de la colline; ce sont de simples pierres où se lit à peine une inscription effacée ; quelques arcades 50litaires, quelques pans de murs indiquent que des koubba de maraboutss’élevaient naguère au milieu de ces pierres vulgaires, auxquelles le soleil seul donne quelque beauté. On arrive de là sur une route pavée et en pente qui suit le cours de l’Oued-Fès, dont les eaux, perdues au milieu d’une végétation puissante, laissent entendre le bruissement de leur écume.
Ta
D'énormes érables bordent le chemin et lèvent dans l'air leurs bras tourmentés par le fer de l’élagueur. Le bois est si rare dans ce pays, qu’on en vient à dépouiller ces arbres de leurs pousses de chaque année. Leurs troncs, enlacés par des vignes énormes, semblent gémir sous cette étreinte. En ce frais vallon, que l’on côtoie, s’étendent de jolis jardins, d’où mon- - tent le parfum des fleurs et le chant de mille oiseaux. A l’intérieur même de Fès, de vastes espaces non bâtis sont couverts de culture, de fourrés, de véritables petits bois. Îl y a des quartiers où chaque maison a son jardin. La ville paraît et disparaît à chaque détour de la route. Dans ce cadre de verdure, qui n’en laisse voir que des parties successives, elle est d’une délicieuse coquetterie. On dirait un nid blanchâtre suspendu au feuillage. Au bas du vallon, un pont fortement arrondi en dos d'âne franchit le torrent qui gronde sous son arche profonde. Le Djebel-Aït-Youssef, dont les neiges alimentent le Sbou, montre dans le lointain ses cimes brillantes. A partir de ce pont, le chemin de ceinture monte à l’ouest parallèlement à celui qu’on vient de quitter. La ligne onduleuse des remparts, tantôt cachée par la végétation, tantôt apparaissant au milieu d'elle, suit le mouvement du terrain. On arrive enfin sur une nouvelle colline couverte de tombes de mara-
bouts et, pour faire le tour complet de la ville, on rentre par un sentier bordé d'arbres, de cactus et d’aloès magnifiques. Gette promenade ne vaut pas Je tour des murs de Constantinople, mais elle le rappelle : c’est dire assez qu’elle est admirable.