‹ Une ambassade au MarocChapitre 17 sur 23 · Ch. Tissot, Correspondance inédite · texte numérisé non relu

Ch. Tissot, Correspondance inédite

ni importantes; on en a publié des catalogues; .M. Féraud s’en est procuré et en a rapporté de nouveaux. Il est très douteux que les üns et les autres méritent une véritable créance. Depuis de longues années, les bibliothèques de Fès sont absolument livrées au pillage; chacun y vient puiser à son gré, et, lorsque quelqu'un y trouve un ouvrage qui lui convient, il n’a garde de le rendre, il en fait sa propriété. C’est donc plutôt chez des particuliers que dans des mosquées qu’on pourrait pratiquer utilement des recherches. Mais les particuliers, si par hasard ils en connaissent la valeur, sont très jaloux de ce qu’ils possèdent et ne veulent à aucun prix en laisser soupçonner l'existence. La plupart d’ailleurs ne la soupçonnent pas eux-mêmes. Ils ont hérité de manuscrits sur lesquels il n’ont pas jeté les yeux, et qu’ils ont profondément oubliés. Il faudrait pénétrer intimement chez eux pour découvrir ces trésors; or, leurs maisons ne s’ouvrent jamais complètement aux chrétiens. De plus, le fanatisme musulman s’est exercé dans les bibliothèques des mosquées avec une sauvage brutalité. Tout ce qui n'était pas livre de théologie a été déchiré, lacéré, brûlé sans pitié. Les réactions terribles que le Maroc a traversées, après les époques où il s'était laissé pénétrer par la civilisation, ont eu

là un contre-coup désastreux. Des marabouts ignares, venus du Soudan, se soût appliqués de leur mieux à détruire tout ce qui risquait de raviver une science qu’ils regardaient comme fatale à la religion et, par suite, à eux-mêmes. Îls ont si bien réussi qu’à l’heure actuelle il ne reste probablement plus rien des treize charges de manuscrits déposés en 684 (1285 après J.-C.) dans les mosquées de Fès par l’émir Youssef, qui les avait arrachées au roi de Séville, Sancho, fils d’Alphonse X. Les prétendus savants marocains ne possèdent même pas les ouvrages d'Edrisi et d’Ibn-Kaldoun. Beaucoup nous ont affirmé ne les avoir jamais vus et par suite n'avoir jamais pu les lire. [ls nous demandaient comme la plus grande faveur que nous puissions leur faire de tächer de les leur procurer. Tel est le degré de décadence, d’abaissement ou plutôt de nullité intellectuelle où ils sont tombés!

Si parfaitement ignorante qu’elle soit, Fés n’en a pas moins conservé un grand prestige dans tout le monde musulman. Elle le doit surtout à la présence de nombreux chérifs et de nombreux chefs de congrégations pieuses qui font d’elle un grand centre religieux, sinon intellectuel. Les étudiants y arrivent donc en foule de tous les points de l'Afrique pour s’y former aux études théologiques, réputées

— et pour cause — les seules dignes d’occuper un vrai croyant. La ville en est remglie, ce qui lui donne encore plus l'aspect d’une ville du moyen âge. Si ces étudiants ont peu gardé de la science du passé, ils en ont, au contraire, soigneusement conservé les usages. Ils vivent encore comme on vivait il y a plusieurs siècles. Nous en avons eu une preuve curieuse dans les récits que tout le monde nous a faits de la fête des tolba, qui venait à peine de s’achever au moment où nous arrivions à Fès. Elle se célèbre tous les ans avec le mème cérémonial, les mêmes plaisanteries, la mème comédie étrange et burlesque. Son but est, d’ailleurs, des plus louables. La plupart des tolba qui se rendent de l’étranger à Fès, afin de s'y imprégner des bonnes doctrines du Coran et du Sonna, sont dépourvus de ressources et pourvus de bon appétit. Il faut pour les nourrir faire appel à la charité publique, et la corporation emploie pour cela un moyen assez original. En vertu d’un privilège qu’elle tient des sultans, elle désigne chaque année un thaleb‘, qui prend lui aussi le litre de sultan. Il se compose immédiatement une cour sur le modèle de la cour véritable, avec les mêmes hauts personnages soigneusement

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