TANGER
Le fondateur de Kairouan, le héros de la conquête arabe, dont les armées victorieuses répandirent dans tout le nord de l'Afrique la puissance de l'islam, Sidi-Okba-ben-Nafé, parti de lextrême Orient d’alors pour arriver à l’extrémité du Maroc actuel, au bord de l’Océan, fit entrer son cheval jusqu’au poitrail dans les flots, leva la main au ciel et s'écria : « Seigneur, si cette mer ne m'arrêtait,
j'irais dans les contrées lointaines et dans les
royaumes de Dou’l Kournein, en combattant pour ta religion et en tuant ceux qui ne croient pas à ton existence, ou qui adorent d’autres dieux que toi! » Sans être aussi religieux et aussi féroce que Sidi- Okba, j'étais, moi aussi, faut-il l’avouer? mordu au cœur par l’ambition de pousser mes excursions au nord de l'Afrique, jusqu’au point où je pourrais faire entrer mon cheval ou mon mulet, — cette seconde monture convenant beaucoup plus à un simple publiciste que le coursier des conquérants, — dans les flots irrités de l'Océan, et m’écrier avec emphase : « Seigneur, c’est la mer seule qui m’arrête ; sans quoi, j'irais dans les contrées les plus fabuleuses chercher des objets d’étude et des sujets . de description! »
Ayant commencé mes observations par l'Égypte, ayant visité plus tard la Tripolitaine et la Tunisie, connaissant l’Algérie à l’aide des innombrables ouvrages qui ont été publiés sur elle, il ne me manquait plus que d’avoir vu le Maroc pour être en droit de dire que j'avais embrassé dans toutes ses parties la question de l’Afrique arabe; que, du Nil à l'Océan, j’en avais cherché partout la solution. Mais rien n’est moins aisé, on le sait, que de voyager au Maroc, où il n’y a ni route, ni ressources, ni sécurité pour les touristes. À moins
UNE AMBASSADE AU MAROC. 3 d’être un de ces grands aventuriers, comme il en existe tant aujourd'hui, dont l’âme est d’acier et dont le corps n’est pas d’un métal moins solide, à moins de se sentir moralement et physiquement capable de supporter toutes les privations, de braver toutes les misères, le seul moyen de parcourir une région si voisine de nous et qui nous est néanmoins si complètement fermée, est de suivre une des ambassades que les puissances européennes envoient parfois saluer le sultan du Maroc dans unc de ses trois capitales, Maroc, Fès et Meknès. C’est ce qu'une heureuse circonstance m'a permis de faire. J'avais eu occasion de voir de près à Tripoli, où il était alors consul général, notre nouveau ministre à Tanger, M. Féraud; j'avais pu apprécier le diplomate qui, comme agent arabe, est hors de pair, et l’homme privé, qui est un des plus intelligents, des plus aimables, des plus charmants qu'il soit possible de rencontrer; j'étais devenu son ami. Lorsqu'il m’a proposé de l’accompagner à Tanger, j'ai accepté son offre avec joie; tous mes instincts nomades se sont réveillés à la pensée de cette nouvelle course dans l’inconnu. Ombre de Sidi-Okba, que de fois tu m’es apparue dans mes rêves, tandis que je franchissais l'Espagne à toute vapeur afin d’arriver plus vite à Tanger, où je craignais que l’ambassade
française, trop pressée de partir, ne m’eût point attendu et eût pris sans moi cette route de Fès que je me figurais si belle, sous le soleil africain!
Bien souvent, en effet, j'avais entendu affirmer qu’en dépit de sa situation à l’extrême Occident, le Maroc, Maghreb-el-Acsa, comme disent les Arabes, était plus oriental que l'Orient. Que de voyageurs enthousiastes, ayant touché à Tanger après une excursion en Espagne, m’avaient parlé de sa lumière translucide, dans laquelle Henri Regnault avait trempé son magique pinceau, sans parvenir à le colorer de ses tons d'un inimitable éclat! « Non, me répétaient-ils, non, il n'y a rien de pareil en Syrie ou en Égypte! Se füt-il baigné dans l’éblouissante limpidité de l'atmosphère de Damas ou de Lougsor, celui qui n’a point admiré les lueurs de l’aurore ou du couchant lorsqu’elles rougissent les murailles en ruine de Tanger ignore ce que c’est que la clarté! »
Sous la pluie, qui tombait à flots en Espagne, j'avais lu, blotti au fond de mon wagon, dans un livre d'apparence sérieuse : « L’un des résidents de Tanger, qui a habité Le Caire, me disait qu’il préfère mille fois le climat du Maroc à celui de l'Égypte. Le séjour de Tanger est très sain, en dépit de l’incroyable saleté de la ville. Tanger serait
UNE AMBASSADE AU MAROC. 5 une excellente station d’hiver pour les malades. » J'attendais donc, non sans une impatience fébrile, le déticieux spectacle, si fréquemment annoncé, de la blanche Tanger sortant des flots bleus, avec sa ceinture de cactus, ses fortifications pittoresques, ses minarets dorés, ses terrasses et ses palmiers. En m'embarquant à Gilbraltar, le cœur me battait. Je dois confesser pourtant que le ciel était fort gris et qu’un gros nuage couvrait le rocher. Mais tout cela allait se dissiper dans le détroit! Le bâteau file, une heure se passe. Chose étrange! Loin de diminuer, le brouillard augmente; bientôt même, la pluie commence à. tomber noire et lourde; à mesure que nous avançons, elle devient plus violente; des torrents d’eau s’abattent sur le pont. Nous stoppons ; il paraît que nous sommes arrivés. Je regarde avec épouvantement le rivage obscur. (Cette masse sombre, d’un affreux ton d'encre de Chine étendue d'eau, sur laquelle s’abattent toutes les cataractes du ciel, c’est Tanger, la brillante Tanger, Tanger la belle, Tanjir-el-Bahja, ainsi que l’appellent les Arabes; c’est la rivale victorieuse du Caire, c'est la ville chère à Henri Regnault, c'est la patrie préférée de tant de coloristes! À cette vue, j'en conviens, j'ai presque douté de Sidi-Okba, et peu s’en est fallu que, sans descendre du bateau, je
ne reprisse, à jamais désenchanté, le chemin de l'Europe.
J'aurais eu tort, à coup sûr, car le Maroc m’a offert bien des compensations à son mauvais climat. Mais l'opinion que je me suis faite d'emblée de ce dernier ne s’est pas modifiée par la suite. Il paraît que l'hiver a été excessivement pluvieux cette année au Maroc : depuis le mois de novembre, on y a vécu en plein déluge, sans arche de Noé pour éviter l'inondation. Mais, tous les hivers, la pluie tombe abondamment pendant deux mois au moins; les autres mois, une humidité fort malsaine règne un peu partout. Je n’en veux pour preuve que les trop nombreux Européens rhumatisants qui habitent le pays! Je n'ai rien remarqué de pareil au Caire, ni à Damas, ni à Beyrouth. Dieu garde donc les poitrinaires de la malencontreuse idée d'aller s'établir à Tanger! Quant aux peintres, ils peuvent encore tenter l'aventure. J'en ai vu, il est vrai, qui, durant tout l'hiver dernier, n'avaient pu travailler que trois ou quatre fois à peine en plein air; mais il semble bien qu’il n’en soit pas toujours ainsi : l'exemple d'Henri Regnault, de M. Benjamin Constant et de quelques autres est rassurant. Or, lorsque la pluie cesse et que le soleil revient, il est incontestable que Tanger est pour les peintres une
UNE AMBASSADE AU MAROC. , 7 mine inépuisable d’études ; non que la lumière d’Orient y brille, — ceux qui disent cela ne se doutent même pas de ce que c'est que la lumière d'Orient, dont l'intensité est telle, qu’elle éteint les couleurs et ne laisse plus subsister que des nuances si délicates, qu’on ne saurait songer à les reproduire, -— mais parce qu’une lumière bien différente de la lumière. d’Orient,une vraie lumière d'Occident, vive, puissante et forte, y projette sur chaque chose des tons d’une merveilleuse vigueur.
Un jour que j'étais monté à la Kasbah, c’està-dire à la cidadelle qui domine Tanger et d'où l’on aperçoit l’ensemble de la ville étendue sur une colline faiblement inclinée vers la mer, les nuages étant venus subitement à s’écarter pour laisser se produire une courte éclaircie, j'ai compris enfin l’admiration des voyageurs et des artistes qu’il m'avait été jusque-là si difficile de m'expliquer. Prise en détail, Tanger n’a rien de. remarquable; son architecture, à une exception près dont je parlerai plus loin, est des plus communes ; ses mosquées manquent de caractère ; ses petites .rues étroites et tortueuses présentent un aspect d'une parfaite monotonie. Mais toutes ces maisons, soigneusement peintes à la chaux, sont à l'extérieur de la plus pure blancheur, et des ter-
rasses, où se tiennent sans cesse quelques mauresques couvertes de leurs voiles ou quelques juives vêtues de costumes multicolores, les surmontent de la manière la: plus heureuse. Cà et là de beaux jardins tranchent par leur verdure sur le blanc panorama. Aux alentours, la campagne est charmante, remplie de figuiers aux larges feuilles, qui grimpent sur les dunes de la mer et qui se mêlent plus loin aux jones et aux palmiers nains. Cette ville claire, ce paysage égayé, forment un spectacle d’une harmonie ravissante. Il est naturel qu’on s’y laisse séduire, surtout lorsqu’on ne connaît l'Orient que par les livres, et qu’on peut se persuader, en toute sécurité de conscience, qu'on en a sous les yeux une image accomplie. Cette ressource me manquait; c’est peut-être ce qui m’a rendu sévère pour Tanger.
Je m'attendais encore à voir souvent, dans la vapeur argentée du matin ou dans l'éclat rougissant du soir, la rive espagnole du détroit m’apparaître au loin telle qu’on me l’avait décrite, développant sur le ciel ses grandes lignes, élevant au-dessus de la mer ses montagnes d’un bleu doux et transparent. À force d'ouvrir les yeux, je suis arrivé à discerner une fois, durant le mois que j'ai passé à Tanger à deux reprises différentes, avant et
UNE AMBASSADE AU MAROC. 9 après mon voyage à Fès, en avril et en juin, une sorte d'ombre opaque tranchant sur le gris noirâtre du brouillard. C’était la côte d’Espagne! On m’a affirmé que je n’avais pas eu de chance et qu’il n’en est pas ainsi tous les ans. En effet, je n’ai pas eu de chance!
Le seul avantage qué j'aie retiré des pluies torrentielles qui m'ont accueilli à Tanger, ç’a été de séjourner beaucoup plus longtemps dans cette ville que je n’avais eu le dessein de le faire. On ne pouvait pas songer à partir pour Fès par un temps semblable; la caravane que le sultan envoyait pour nous chercher et pour nous escorter auprès de lui s'était d’ailleurs perdue dans la boue ; elle n’arivait pas, et sans elle il n’y avait pas de voyage possible. Il ne me restait plus qu’à profiter de ce retard pour examiner Tanger en détail, pour en étudier les mœurs, pour en observer les habitants. Je viens de dire que, comme architecture, cette ville offrait médiocrement d'intérêt. J’ai voulu parler surtout des mosquées, qui paraissent peu remarquables, autant du moins qu’on est en mesure d’en juger; car, étant absolument fermées aux infidèles, on n’en voit jamais l’intérieur. L’extérieur est fort commun. Elles sont toutes surmontées d’un minaret carré, en forme de tour, au-dessus duquel s'élève un petit observatoire que terminent un certain nombre de boules
dorées enfilées les unes sur les autres; parfois, mais rarement, un croissant imperceptible est placé au-dessus de la plus haute boule. On dit que le grand minaret de Maroc est décoré d’un gigantesque croissant. (C’est à coup sùr le seul qui présente dans le pays de pareilles dimensions. Le rôle du croissant est absolument nul au Maroc; il ne figure ni sur les drapeaux, ni sur les cachets, ni sur aucun insigne; on ne le voit presque nulle part. Il est remplacé par l'anneau de Salomon, figure cabalistique destinée à préserver du mauvais œil. Cet anneau se rencontre partout, dans les maisons, dans les mosquées, aux plafonds, dans les arabesques, sur les tapis, dans les candélabres suspendus, dans le mobilier du pauvre et jusque sur le cachet du sultan. Ce n’est d’ailleurs qu’une imitation imparfaite de l'anneau de Salomon, Khatem Sidna Seliman, lequel est caché dans le tombeau du grand roi, patron des sorciers musulmans, où personne n’est allé le chercher; on se contente d’en reproduire une image approximative, qui se compose de deux triangles équilatéraux enlacés de manière à former une étoile à six pointes. L’anneau dont Salomon usait à son ordinaire était, dit-on, d’une seule pièce, et l’on y avait fait entrer une parcelle de tous les métaux; il représentait bien des entrelacs, mais il était impossible
d'y découvrir aucune jointure. Avec ce précieux talisman, Salomon gouvernaitleséléments et lesesprits, tant les esprits bienfaisants ou djenoun que les mauvais ou chilamin ; son action ne s’arrétait qu’à Satan le Lapidé, le diable noir par excellence, chitan-elk’hal. Après tout, c'était déjà beau, et je doute que le croissant soit capable d’aller jusque-là!
Si les mosquées de Tanger n’ont rien de remarquable, il n’en est pas de même de la Kasbah, qui renferme le palais du gouvernement, les casernes, les prisons et un certain nombre d'habitations particulières. Un minaret octogone, décoré de jolies arabesques et de gracieuses ogives, la domine de toute sa hauteur. Le palais du gouverneur mérite surtout d’être visité. On y arrive par une vaste cour intérieure, que les peintres ont cent fois reproduite, mais qu’on admire encore après tant de reproductions; elle est ornée de colonnes de marbres de différentes couleurs, sur lesquelles sont posés des chapiteaux corinthiens, échappés sans doute à la destruction de l’ancienne Tingis. Après avoir traversé cette cour, il faut se hâter de pénétrer dans l'appartement des femmes, une merveille, un bijou, un joyau d’art arabe. Jamais peut-être l’idée poétique que nous nous faisons du harem n’a paru aussi heureusement réalisée. Figurez-vous une série de
petites chambres reliées entre elles par plusieurs séries de corridors qui montent, qui descendent, qui tournent dans toutes les directions, qui se croisent et s’entre-croisent comme dans un labyrinthe inextricable. C’est le plus délicieux des désordres, c’est le plus délicat des chaos. Un souffle de volupté discrète et prolongée plane sur ces adorables réduits, où l’on ne sait comment on entre, d’où onsait encore moins comment on pourra sortir. Chacun d’eux semble un nid caché, séparé de tous les autres, et aussi amoureusement préparé que s’il existait seul. Il est impossible d'imaginer, il est plus impossible encore de décrire les décorations de ces chambres; aucune ne ressemble aux autres, toutes sont exquises. Un fouillis d’arabesques couvre les plafonds; les murs sont revêtus de mosaïques d’une élégance et d’une complication invraisemblables; les fenêtres, très petites, sont soutenues par des colonnettes minuscules, merveilleusement ouvragées ; de véritables dentelles de bois ou de plâtre servent de corniches. Mais ce qui est plus charmant que tout le reste, ce sont les espèces d’enfoncements, lessortes d’alcôves où se tenaient les femmes sur des tapis et des coussins amoncelés ; les plus belles et les plus extraordinaires décorations arabes y sont prodiguées; . le plafond, taillé en demi-voûte, est formé de ces
petits cubes, de ces alvéoles étagées les unes sur les autres comme les rayons d’une ruche, dont les artistes orientaux tirent des effets d’une variété si imprévue; peints de couleurs diverses, ils ressemblent à un kaléidoscope, où l’œil se perd dans les plus étranges visions. Et quelles visions devaient apparaître, en effet, aux heureux possesseurs de ce palais féérique, lorsque, à la suite de longues conversations amoureuses, ils laissaient errer leursregards sur une des plus fantasques productions de cet art des Arabes, qui ne parle pas à l’âme, qui ne s’adresse pas davantage à l’esprit, qui n’est fait que pour animer les sens, pour les étonner et les enivrer par des fantaisies de plus en plus hardies, par des gageures de mieux en mieux soutenues contre l'impossible? Enveloppés d’une demi-obscurité, perdus dans le vague de leurs pensées ou dans l’indécision des formes environnantes, tout, autour d’eux, les invitait à se lancer et à se perdre dans le domaine infini du rêve. Et, lorsque la lassitude ou le dégoût était sur le point de les ramener à la réalité, ils avaient seulement quelques pas à faire, un corridor silencieux et facile à franchir, pour trouver de nouveaux enchantements ou de nouvelles déceptions. N’est-ce pas l’idéal du harem ? N'est-ce pas ainsi qu'il doit être : compliqué comme une
arabesque, afin de prêter aux illusions, et tout estompé de mystère, afin de les rendre moins fugitives ? Les salles communes de celui de la Kasbah ne sont pas moins ravissantes que les petites chambres séparées; il y en a de toutes les formes, rondes, carrées ou polygonales; il y en a de toutes les décorations. Enfin, une terrasse couverte, que supportent des colonnes de marbre, donne sur un petit jardin, où l’on entre par une porte du plus beau style, qui semble être là dans le seul dessein de rappeler que les Arabes ont su faire grand, s’ils ont excellé dans le joli. Mais l’impression dominante qu’on emporte du palais du gouverneur de Tanger, c'est qu’ils ont su donner à la vie tout ce qu’elle peut contenir de jouissances ; c’est qu’ils ont été les premiers des maîtres dans l’art de savourer le plaisir.
Au reste, ils n’ont pas moins perdu cette supériorité là que les autres. Le harem de la Kasbah tombe en ruines, ses décorations s’écaillent, ses mosaiques se détachent des murs, où il ne restera bientôt plus trace de leur inimitable dessin et de leur fin coloris. On le quitte à regret, convaincu que, bientôt, il n’existera plus. Lorsqu'on se retrouve dans la cour du palais, les gardiens, pour varier vos plaisirs, vous conduisent à la prison. On n’y pénètre pas, mais on
peut l’examiner à loisir par une petite fenétre grillée, qui sert à satisfaire la curiosité des touristes et qui permet aussi aux parents des condamnés de porter à ceux-ci quelque nourriture. Comme l'autorité les abandonne absolument à leur sort, ils périraient de faim si leur famille ne pourvoyait à leurs besoins. C'est un spectacle absolument hideux, sombre et répugnant, que celui de ces malheureux entassés dans une demeure infecte, couverts de crasse et de vermine, vêtus de haïillons, manquant souvent de pain, et toujours d'air, de lumière et de soleil. Pour le motif le plus futile, les uns sont plongés dans .ce bouge terrible durant de longues années, les autres doivent y passer toute leur vie. Je laisse à deviner l’existence de ces derniers. Au bout d’un certain temps, la charité de leurs parents et de leurs amis s'émousse; on oublie de leur porter des vivres ; ils périssent lentement d’inanition. Le gouvernement n’en a cure ; une fois qu’il a enfermé un prisonnier, il ne songe plus à lui. Les geôliers ne s’en tourmentent pas davantage. Ce n'est que lorsqu'il est mis en liberté que ces derniers consentent à s’en occuper, et savez-vous pourquoi ? Uniquement pour lui réclamer un droit de geôle, plus ou moins élevé, nommé sokhra. Il ne suffit pas d’avoir été prisonnier, il faut encore payer pour l'avoir été. Je me rappelle avec
quelle outrecuidance, ou plutôt avec quelle naïveté, les geûliers de Fès poursuivirent un jour, jusque dans le palais que nous habitions, un Algérien quele cadi de la ville avait fait jeter en prison, contrairement au droit et en violation des traités, et dont M. Féraud, dès son arrivée dans cette ville, s’était empressé d’exiger la délivrance. On convenait que l’Algérien n'aurait jamais dû être emprisonné, qu’il était parfaitement innocent; mais, enfin, il n’en avait pas moins occupé un logement dans la prison : il devait en payer le loyer. M. Féraud fit proposer aux gebliers de le leur solder en coups de bâton. Maisils’agissait d’un Algérien ! Coupables ou non coupables, les infortunés Marocains que la plus injuste des justices entasse dans les. cachots n’ont pas de ministres pour les en tirer gratuitement. Quand ils en sortent vivants, ils sont ruinés. C'est ainsi que les effets les plus odieux de la tyrannie s’étalent à quelques mètres du palais où l’on retrouve encore les débris des plus grands raffinements de la volupté.
La Kasbah, je le répète, est seule digne à Tanger d’exciter la curiosité des voyageurs. La place du marché, le Socco, célébrée par tant d'écrivains enthousiastes, n’arien que de parfaitement vulgaire. Il n'existe pas de bazar proprement dit ; dans toutes les
rues s’étalent ces petites boutiques que l’on voit partout en pays arabe. La population qui s’y presse est très var!ée sans doute; mais les types et les costumes y sont bien loin de l’inépuisable diversité de ceux du Caire ou de Constantinople. Rien ne ressemble ici au pont de la Corne-d’or ou au pont du Nil, sur lesquels tous les êtres que Dieu a créés dans son intarissable fantaisie semblent s’être donnés rendez-vous pour défiler seus ses regards. À Tanger, on ne rencontre guère que des nègres, des musulmans berbères ou arabes, et des juifs. Pour un œilexercé, la différence est grande entre l’Arabe des plaines, le montagnard du Riff, l'habitant du Sous, le Maure des villes, etc. ; mais, quand on n’y regarde pas de très près, ils se confondent les uns avec les autres sous leurs djellaba blanches ou grises. Seul, le Riffain, à la tête nue et rasée, entourée d’ordinaire d’une simple corde en poil de chameau, présente un caractère très tranché. Ce qui m'a le plus frappé, c’est de voir aux enfants berbères, sur un crâne absolument dépouillé, une simple mèche tressé, placée de côté au-dessus de l’oreille droite. C’est le signe distinctif de la jeunesse. Or, la même mode existait déjà chez les anciens Égyptiens ; et l’on reconnaît les jeunes gens, dans les représentations antiques, à cette mèche tressée sur le côté qu’ils portent en-
core aujourd'hui parmi les Berbères. Quant aux juifs, Ja plupart d’entre eux adoptent les costumes et prennent de plus en plu: le visage des Européens. Les femmes ont abandonné les toilettes nationales pour des robes de cotonnade claire, qui leur donnent l’air de méridionales endimanchées. Je n’ai pas remarqué qu’elles fussent aussi jolies qu'on le prétend; je n’en ai même rencontré aucune qui me parût réellement belle.
En se promenant à travers les rues et les places publiques, il va sans dire qu’on rencontre des charmeurs de serpents, des conteurs arabes, des diseurs de bonne aventure; mais ils ne sont ni nombreux, ni originaux en aucune manière. Il m'a même semblé que Tanger n’abondaït pas en sorciers. J’en ai cherché toute une journée avec deux amis, désireux, comme moi, de s'initier aux croyances ct aux superstitions populaires. Nous sommes entrés, à cet effet, dans un certain nombre de cafés arabes, où nous n’avons tàché, tout en dégustant nos tasses de café, de faire causer les assistants sur ce sujet scabreux. Au premier mot que nous disions, les consommateurs, étalés, couchés à terre, dans les poses les plus alanguies, à demi abrutis par le kif et l’oisiveté,seréveillaient, souriaient et nous affirmaient, en hochant la tête, qu’il n’était pas difficile de trouver
UNE AMBASSADE AU MAROC. 19 des sorciers au Maroc, attendu que tous les juifs l’étaient plus ou moins. N’obtenant des Arabes que cette réponse évasive, nous nous sommes adressés à une juive qui paraissait de bonne composition, afin de nous mieux renseigner. Celle-là nous a donné les détails les plus nombreux et les plus circonstanciés sur les faits et gestes des diables du pays. Mais je crois sincèrement qu’il n’y avait de diables que dans ses grands yeux noirs, brillants comme du feu; il est vrai qu'ils avaient tout l’air d’en être pleins et qu’à chaque parole de la juive ils lançaient au dehors, comme pour nous embraser, les éclairs les plus perçants de l’enfer.
Si les musulmans prétendent que tous les juifs sont sorciers et plus ou moins disciples de Satan, il n’en faudrait pas conclure que Tanger soit une ville très fanatique; c’est, au contraire, la seule du Maroc où musulmans et juifs vivent côte à côte en bonne intelligence. Il n’y a pas, pour ces derniers, de quartier particulier, de ghetto, ou, suivant le terme du pays, de mellah. Ils sont répandus partout au hasard et ne souffrent aucune avanie. De leur côté, les Européens jouissent à Tanger de la plus parfaite sécurité. On sait qu’il n’en étail pas de même autrefois. Le Maroc est peuplé de chérifs, ou de prétendus chérifs, descendants de Mahomet, qui se
permettaient envers les juifs et les chrétiens toutes les impertinences et toutes les violences. En 1820, l’un d’eux se passa la fantaisie d’étendre par terre d’un coup de bâton le consul de France, M. Sourdeau, et, lorsque celui-ci se plaignitau sultan, Moulà- Soliman se borna, en guise de réparation, à lui rappeler qu'il est dit dans l'Évangile : « Si l’on vous soufflette sur une joue, présentez l’autre. » Mais le gouvernement français ne tarda pas à prouver au facétieux sultan qu’entre la morale de l'Évangile et la politique française, il n’y a pas moins de différence qu'entre le Coran et certains actes des souverains musulmans. En 1855, un autre chérif s’étant enhardi jusqu’à assassiner un Français, il fallut consentir à verser le sang du Prophète pour racheter celui de l’infidèle : le chérif fut condamné à mort et exécuté, à la très grande surprise, mais à la très grande édification des Marocains. Depuis lors, chaque fois qu’un chérif a mérité la bastonnade pour quelque méfait commis contre un Européen, elle lui a été libéralement donnée ; et, chose étrange, quelque prosaïque que soit ce moyen de calmer les fureurs religieuses des saints, il a si bien réussi qu'aujourd'hui, encore une fois, il ne reste plus à Tanger que bien peu de trace de fanatisme.
C’est dans cette ville, tout imprégnée des mœurs de
UNE AMBASSADE AU MAROC. 21 l'Europe, que réside presque constamment le principal chefrelisieux du pays, le grand-maître de l’ordre de Moula-Thaïeb, le fameux chérif d'Ouezzan, qui est devenu récemment rotre protégé, après avoir toujours été notre ami. Il a’a pas eu besoin de la moindre leçon, lui, pour secouer tous les préjugés de l’islamisme, car jamais aucun d’eux n’était entré dans son esprit parfaitement libre, ou, comme on le disait au xvu siècle, parfaitement libertin. C’est à son corps défendant et bien malgré lui qu’il est pontife. Mais cela ne le gène aucunement. Il porte sa sainteté avec une désinvolture admirable, se laissant adorer par le peuple, permettant à la foule de baiser avec dévotion la frange de son burnous, l’étrier, la selle, les pieds et jusque la queue de son cheval, passant avec une suprême indifférence et un absolu dédain au milieu de ses fidèles prosternés. Court, gros, ramassé sur lui-même avec un faux air de Sancho Pança, bronzé comme un mulâtre, la lèvre épaisse et sensuelle, l’œil fatigué, la figure lourde et commune, sans aucune recherche de costume, sans aucun signe qui le distingue des autres indigènes, il n’a cessé de mettre aux plus rudes épreuves la foi des adeptes de son ordre. Peu croyant dès sa jeunesse, lorsqu'il entreprit le voyage de La Mecque, il fit la traversée sur un bateau français. Il en re-
vint médiocrement édifié par la pierre noire de la Kasbah et par le puits de Zemzem, mais enchanté de nous, de nos mœurs, de notre scepticisme et surtout de nos boissons. Pendant de longues années, en dépit des défenses du Coran, il se grisait résolument chaque jour, ct, dès qu’il était gris, commettait avec la hardiesse d’un saint en rupture de sainteté toutes les sotlises qui lui passaient par la tête. Un jour même, les choses furent poussées si loin, que les marabouts et les tolba d’Ouezzan crurent devoir prier leur grandmaitre d'aller vivre hors de la zaouïa, que souillaient ses débauches. Sa femme, se mettant de la partie, lui fit une violente scène conjugale. Le chérif irrité lança par trois fois, pour la répudier, la fameuse phrase consacrée : Haram alia, puis quitta Ouezzan et se rendit à Tanger, tandis que la malheureuse abandonnée allait se réfugier avec son fils auprès du sultan. A Tanger, le chérif, peu enclin au célibat, ne trouva rien de plus simple que d’épouser, à la place de sa fanatique et acariâtre épouse, une femme de chambre anglaise, à laquelle il permit d’ailleurs de garder son christianisme, ne se sentant nul goût pour les conversions. Ce fut, il faut en convenir, une très sage résolution, bien qu’elle ait soumis encore à une rude épreuve la crédulité des fidèles. Le chérif d'Ouezzan n’a eu qu’à
se louer de sa nouvelle femme, qui a pris peu à peu assez d'empire sur lui pour le décider, non seulement à ne plus se griser, mais même à ne plus boire du tout de boissons alcooliques. Elle s’est tout à fait pliée aux nécessités de sa position. On l’a vue escorter son mari dans les pèlerinages pieux et tendre la main aux croyants pour recueillir les redevances qui sont les revenants-bons du métier de pontife musulman. Elle a eu des enfants que le peuple vénère, comme si leur mère n’était pas protestante. On peut voir dans les rues de Tanger de hardis cavaliers, des guerriers audacieux s’incliner, se mettre à genoux devant ces rejetons croisés du sang le plus pur de l'islam et du sang le plus commun du christianisme, embrasser dévotement leurs babouches, se faire imposer leurs mains sur la tête en signe de bénédiction. Les fils de l’Anglaise ne sont pas moins respectés que le fils de la musulmane, qui, voyant ses frères grandir dans la piété du peuple, a jugé plus sage de quitter le sultan, de se rapprocher de son père et de vivre en bonne intelligence avec lui.
J'ai eu loccasion de rencontrer la chérifa d’Ouezzan. Elle n’a absolument rien d’une héroïne de roman ; et, quoique son mariage soit des plus aventureux, elle parle de son mari et de ses enfants comme une bonne bourgeoise de Londres parlerait
des siens. On dirait, à l’entendre, qu’il n’y a rien d’étrange dans sa famille. Elle n’est pas jolie; il est difficile d'expliquer l’amour qu'elle a inspiré à un des plus grands personnages de l’islamisme. D'ordinaire, elle est vêtue très simplement à l’européenne, ou plutôt à l'anglaise ; les vendredis seulement, elle revêt un costume arabe. Elle a des cartes qui portent la suscription suivante: S. 4. Mme de Wazzan, princesse du Maroc. Je ne lui reproche ni de s’intituler altesse, ni de se donner le titre de princesse : elle a droit à tout cela de par son mariage ; je ne lui reproche que d'écrire Wazzan à l’anglaise, ce qui rappelle trop son origine. La voilà maintenant protégée française.
Je n’affirmerai pas que ce protectorat accordé au chérif d'Ouezzan et à sa famille ait été un acte diplomatique fort habile. Il n’a pas pu resserrer notre intimité avec un homme qui avait loujours été notre ami. En revanche, il a encore été pour les fidèles un sujet d’étonnement et de scandale. Les ennemis du chérif se sont aussitôt- mis à répandre le bruit qu’à force de se moquer du Coran, il en était venu jusqu’à se faire chrétien; cette rumeur mensongère, grossie, exploitée par nos adversaires,a couru dans toute l'Afrique. Il ne faut pas que les chérifs soient fanatiques; mais il est bon, pour eux et pour
UNE AMBASSADE AU MAROC. 25 ceux qui veulent s’en servir, qu’ils restent musulmans, du moins en apparence. Soyons toujours les alliés du chérif d’Ouezzan ; élevons, comme nous le faisons, ses fils dans nos lycées ; donnons-lui toutes les marques possibles de notre bienveillance ; mais ne le compromettons pas au point que, lorsqu'il circule au miheu de ses disciples prosternés, quelquesuns d'entre eux, se rappelant qu’il a bu beaucoup, qu'il à épousé une Anglaise, et qu’enfin il s’est mis sous notre protectorat, sentent peut-être un doute terrible envahir leur âme et se disent avec inquiétude : « Après tout! s’il était chrétien ? »