DÉPART POUR FÈS
Il pleuvait ! J'étais depuis plus de dix jours déjà à Tanger,et la pluietombait toujours, et le ciel étendait toujours son linceul de nuages noirâtres sur une ville assombrie ! Cependant la caravane qui devait nous escorter à Fès était arrivée; elle avaitfait la route avec une lenteur désespérante, mettant des journées à traverser les fleuves débordés, tombant sans cesse dans des fondrières, se perdant dans des marais ; à son entrée à Tanger, elleétait tellement couverte de boue, que le caïd qui la commandait vint nous prier de ne pas venir la visiter avant qu’elle eût procédé à un nettoyage général, qui devait demander beaucoup de temps. C'était un fort bel homme que ce caïd, un des types les plus remarquables du Maroc, avec sa
UNE AMBASSADE AU MAROC. 27 taille gigantesque, sa tête énorme et tout son corps, dont les dimensions rappellaient celles d’un mastodonte. I] aurait été monstrueux s’il n’avait pas été si grand. Mais il dépassait pour le moins de la tête les plus élevés d’entre nous. Tout était proportionné en lui : sa figure large, ornée d’une barbe grise; son cou de taureau ; son immense poitrine ; ses jambes solides comme des colonnes, et dont les chevilles semblaient atteintes d’éléphantiasis, tant elles étaient enflées et charnues. Ce colosse, du reste, avait l'air du meilleur enfant du monde ; sa bouche souriait toujours, et son œil brillait de la plus franche gaieté. Nous n’avons jamais eu qu’à nous louer de lui, bien que nous ayons pu constater des hauts et des bas dans son amabilité, suivant que nous paraissions plus onu moins en faveur auprès du sultan. Il n’eut pas été sans cela un véritable Marocain! Il avait toute la force, mais en même temps toute la lourdeur de ce peuple dans les veines duquel ne coule presque plus de sang arabe et qui est assurément le plus dégénéré des peuples musulmans du nord de l'Afrique. Îl s’appelait, de son nom personnel, le caïd Ghazi, et, du nom de sa fonction, le caïd Raha, ce qui signifie kaïd du campement. Toutefois, le terme est assez obseur, Rah voulant dire moulin. Il est donc possible que le caïd Raha soit le caïd d’un
corps qui moud, la meule du moulin devenant le signe distinctif d'un certain nombre de soldats, comme les janissaires à Constantinople avaient leurs marmites pour insignes. Le caïd Raha était en même temps caïd Alef, commandant 4 000 hommes, et ayant sous ses ordres dix caïds Mia, commandant chacun 100 hommes. C'était donc une sorte de colonel, ou plutôt de général, un personnage fort important, et, de plus, très habitué aux Européens. Il avait fait partie de diverses ambassades, à Rome, à Londres et à Paris, parlait volontiers de ses voyages et montrait peu de préjugés, ainsi qu’il convient à quelqu'un qui a beaucoup vu, et partant beaucoup retenu. La caravane qu’il conduisait à notre rencontre se composait de 170 mulets porteurs de bagages, de 52 mulets affectés au service de deux batteries d'artillerie de montagne que nous allions offrir au sultan, de 69 soldats d’escorte permanente, de 48 chevaux pour les diplomates et les officiers, de 43 chevaux pour les ordonnances, les sous-officiers et les domestiques, de 12 mulets montés, de 10 chevaux et mulets haut-le-pied, enfin, de 12 chameaux. Nous devions, en outre, être rejoints et escortés, daris chaque province, par le caïd de la localité, entouré de son goum, c’est-à-dire de quelques centaines de cavaliers chargés plutôt
de nous faire honneur et d’exécuter des fantasias autour de nous que d'assurer notre sécurité, suffisamment garantie par nos 69 soldats d’escorte et par les janissaires de la légation.
La caravane nous attendait donc aux portes de Tanger; mais il pleuvait toujours! Ce temps épouvantable avait retardé également l’arrivée de la mission militaire, commandée par un lieutenantcolonel de cavalerie, le colonel Teillard, du 8° cuirassiers, et composée d’une dizaine d'officiers d'armes diverses, qui nous était envoyée de France et d'Algérie. La mer était singulièrement mauvaise, le débarquement au port des plus difficiles. Pour transporter du bateau, dans la ville, les canons destinés au sultan, il fallut les plus pénibles et surtout les plus longs efforts. Il ne fut pas plus aisé d’y transporter quatre admirables juments que nous devions offrir aussi au souverain du Maroc. L'une d'elles mourut même des suites de l’opération. Enfin, les entreprises les plus compliquées ont un terme. La caravane marocaine était nettoyée, la mission militaire était rendue à Tanger, les présents étaient dans la cour de la légation de France. Il ne cessait pas de pleuvoir! Le temps s’écoulait tristement, chacun était las d'attendre, on se décida
à partir coûte que coûte. Le 24 avril, une légère
éclaircie eut lieu dans le ciel ; aux averses à jet continu succédèrent de courtes averses plus fines. Étaitce le retour du soleil? Pour tenter la fortune, on résolut d’expédier le camp et les bagages en avant et de fixer, quoi qu’il arrivât, le départ de la mission au lendemain. Le lendemain, 25 avril, les courtes averses plus fines avaient cessé, et les averses à jetcontinu avaient repris leur train; il semblait même qu'elles fussent plus violentes que jamais. Mais notre décision était prise, nous nous étions fait un cœur d’airain. À l'heure convenue, le clairon retentit, et tout le monde fut en selle. C'était le spectacle le plus tragi-comique que j'aie vu de ma vie. On m'avait annoncé que le départ de l'ambassade donnerait lieu à une manisfestation splendide : toutes les autorités religieuses et civiles de la ville, tous les ministres plénipotentiaires, toute la garnison, enfin toute la population, devaient nous accompagner jusqu’à une certaine distance au milieu des plus brillantes et des plus bruyantes manifestations. Et, en effet, personne ne manquait au rendez-vous. Mais, sous les torrents quitombaient du ciel,on ne distinguait rien, absolument rien qu’une masse boueuse et mouillée, qu’un flot de parapluies, qu'un torrent de manteaux et de caoutchoucs de toutes sortes roulant à travers les rues et les sentiers
avec des clapotements sans fin. Je m'étais, quant à moi, tellement recroquevillé sur ma selle, tächant de me faire le plus petit possible, pour donner moins de prise à la pluie, que j'avais la sensation de disparaitre à tous les regards et que mes compagnons d’infortune ne me paraissaient pas beaucoup plus visibles que moi. Je passai, sans les apercevoir, auprès du chérif d'Ouezzan, du ministre des affaires étrangères, du pacha de la ville, des ministres étrangers. Jamais départ solennel ne fut plus complètement manqué. Peu à peu notre escorte s’égrena ; chacun s’empressa de nous laisser à notre malheureux sort. Nous restàämes seuls, nous avançant résolument dans la brume, faisant, à mesure que nous marchions, une trouée plus profonde dans la nuit.
À quelque distance de la ville, notre caravane solitaire commença à se dérouler au milieu de mamelons couverts de myriades de palmiers nains, pareils à une herbe plus haute, plus dure et d’une verdure plus sombre que l’herbe ordinaire; çà et là, des cactus, des moissons couchées par le vent, partout des flaques d’eau, des ruisseaux débordés, des marais où nos bêtes buttaient horriblement. Les chemins les plus détestables de la Syrie et de la Tunisie ne sauraient donner une idée de la viabilité marocaine, même aux environs de Tanger,
même dans cette région, si voisine de l’Europe, où l'on est toujours obligé, cependant, de traverser, pour avancer, une succession de bas-fonds marécageux. Par cette cruelle saison, ils étaient devenus de véritables fondrières, où mulets, chevaux et chameaux enfonçaient jusqu’au ventre, où les moindres cours d’eau étaient transformés en impétueux torrents. Rien de plus pittoresque, mais rien aussi de plus affreux que la traversée de ces oueds. Nous nous y lancions bravement, plongeant jusqu’à la ceinture, n’ayant plus rien à craindre de l’humidité ; mais, pour passer les quelques bagages restés avec nous, c’étaient des mouvements, c’étaient des cris, c'étaient des maladresses inimaginables! Il n°y a pas de peuple plus franchement incapable de se tirer habilement d’une difficulté que les Marocains. A chaque oued, il fallait s’arrêter sous la pluie pour surveiller nos valises, qui tombaient dans la vase, notre escorte, qui s’embourbait, tout notre matériel en danger. Nous faisions la plus piteuse figure. Un seul d’entre nous, M. Henri Duveyrier, qui représentait ävec moi dans la mission l’élément non diplomatique ou non militaire, ne perdait pas une minute ; son carnet de notes d’une main, son chronomètre ou sa boussole de l’autre, il travaillait à l'itinéraire, insouciant des cascades qui dégringo-
laient sur nos têtes et des écarts de son cheval, qui glissait sur la terre détrempée. Au bout de quelques heures de marche, nous avions tourné le cap Spartel, la mer nous apparut tout à coup ; cette première vue de l’Océan était lugubre: d'immenses lames jaunâtres, que surmontait une écume d’un blanc sale, venaient se briser sur la plage avec un hurlement monotone qui dominait à peine celui de la pluie et du vent, semblable à un cri de détresse toujours répété au milieu des rumeurs d’une catastrophe. Descendus sur le rivage, nous le suivimes en silence ju°qu’au Tahaddar, remarquant partout d'énormes débris, de lourdes poutres, -des fragments informes que la tempête avait jeté le long des dunes. Au Tahaddar, commença un nouveau supplice, un des plus cruels que j’aie éprouvés dans mes voyages. Il n’y avait, pour traverser le fleuve, qu’un méchant bateau, où he pouvaient passer à la fois que deux ou trois chevaux et à peu près autant de voyageurs. Nous allions donc rester là des heures, puis des heures encore, et chacun de nous grelottait la fièvre ! Et je sentais, pour mon compte, les jambes perdues dans le sable, le das courbé sous l’averse, un froid glacial m'envahir tout entier avec les frissons et les sueurs les plus pénibles! Par bonheur, le gros de notre bagage était déjà sur l'autre rive. Il
n’en fallut pas moins bien longtemps pour que nous y fussions tous transportés. Les chevaux, fatigués, refusaient de se laisser embarquer et on ne pouvait songer à les corduire à la nage-dans une eau glacée. C'était à désespérer de l’Afrique! Pourtant nous touchions au port, je veux dire au camp. Nous l’apercevions à quelque distance, à un endroit nommé El-Bridj, le fortin, au penchant d’une colline où quelques tentes avaient été plantées. Nous y fûmes bientôt. Par une heureuse fortune, la pluie diminua quelque peu, comme pour nous souhaiter la bienvenue. Nous pûmes nous changer sanstrop de difficulté, baigner nos pieds dans de l’eau bouillante, avaler les plus chaudes boissons, nous frictionner tout le corps et diner avec l’appétit de gens qui cherchent, dans une nourriture abondante, un moyen de se réchauffer. Nous pûmes même nous coucher avec quelque espoir au cœur.
Hélas! cet espoir ne fut pas de longue durée. À peine nous étions-nous étendus tout habillés, la tête soigneusement couverte, sur nos lits de camp, qu'un bruit formidable se fit entendre. C'était l'orage qui recommençait. En.cinq minutes, des trombes d’eau s’abattaient sur nos tentes, qui furent changées en véritables rivières. On avait eu soin de les construire, comme je l'ai dit, au penchant d’une colline,
ou plutôt dans la vallée placée au-dessous de cette colline. C’était le fils du pacha de Tanger, chargé de nous faire escorte avec son goum, qui avait imaginé cette manière de marquer l’infériorité des chrétiens vis-à-vis des musulmans : il avait campé au haut de la colline. et il nous avait relégués sous lui, voulant à la fois être à son aise et nous dominer, trouver, comme dans la fable, son bien premièrement et puis le mal d'autrui. Grâce à celte ingénieuse combinaison, nous élions en plein torrent ;en plongeant nos mains sous noslits, nous avions de l’eau jusqu’à l'épaule ; tous nos effets nageaïientantour de nous ;nostêtesn’étaient pas mieux garanties que le reste, car d'énormes jets de pluietraversaient la toiluredes tenteset arrivaientsur nous avec fracas. La nuit était d’une noirceur opaque avec des secondes de lueurs fulgurantes quand un éclair la déchirait. Je me sentais envahi par le désespoir ; je jurais mes grands dieux de rentrer le lendemain même à Tanger et de prendre résolument le premier bateau en partance pour l’Europe, quittant ce pays inhospitalier, où j'étais venu chercher le soleil et où je ne trouvais que le déluge. J'avais pour compagnon de tente M. Henri Duveyrier, dont j'avais admiré toute la journée l'impassibilité. « Du moins, me disais-je, voilà un vrai voyageur qu'aucun désastre n’émeut! » Tout à coup, je l’entends
pousser les plus tristes soupirs, déclarer qu'il n’a jamais vu chose pareille, que c’est intolérable, qu’il n’y a plus d'Afrique, qu’il faut repartir au plutôt pour l’Europe. — Lui aussi! C’en était trop; et, lorsque sa voix plaintive se tut, brisée par la fatigue, je me laissai aller au dernier degré du découragement. L’orage s’éteignait, les éclairs avaient disparu : toutefois je voyais parfaitement des lueurs vacillantes, je ne savais lesquelles, colorer fantastiquement la toile de ma tente. Dans la disposition d'esprit où j'étais, j'aurais cru aux plus folles apparitions. Par bonheur, le mystère me fut expliqué par M. Féraud, qui entra dans ma tente vers deux heures du matin avec une lanterne sourde. En vrai chef de caravane, au lieu de rester sur son lit, il était allé de tente en tente, faisant faire autour de chacune des rigoles pour laisser l’eau s’écouler, consolidant des piquets qui permettaient à la toile de résister au vent, lutlant autant que possible contre ce déchainement de toutes les horreurs de la nature. Je m’empressai de lui faire part de ma résolution de retourner dès l’aurore à Tanger; ilne me répondit pas, sortit et rentra un poulet froid et une bouteille de chartreuse à la main, m’assurant que rien n'était meilleur pour combattre l'humidité. Sans le croire, je consentis à faire une expérience qui paraissait lui
UNE AMBASSADE AU MAROC. 37 être agréable, et peu à peu je ne sais trop ce qui resta de la bouteille de chartreuse, mais je suis très sûr qu’il ne resta rien du poulet. Je me sentaisréellement mieux, et, comme M. Féraud m'avait affirmé que nous ne léverions pas le camp jusqu’à ce que le beau temps fût revenu, rasséréné par celte bonne nouvelle qui me laissait toute ma liberté de revenir sur mes pas si la pluie continuait, je me pris à penser, avec mon optimisme habituel: « Après tout, cet orage est peut-être la fin de cette saison de pluies continues! »
Et, en effet, c’était la fin. Dès le matin, un mieux sensible se produisit, bien que le ciel restât très sombre et [a mer très houleuse à peu de distance de nous. Vers midi, quelques rayons d’un soleil déco- * loré percèrent les nuages ; il fut décidé qu'on transporterait le camp à une heure de marche environ, près de l'oued El-Aïcha, toujours difficile à traverser, parce qu’il grossit démesurément lorsque la marée monte. Ce nouveau campement avait l’avantage d’être sur un terrain pierreux et $ablonneux, partant moins humide, et, comme nous le dirigeâmes nous-mêmes, nous primes, bien entendu, notre revanche du fils du pacha de Tanger en lui laissant la plus mauvaise place. Nous avions en face de nous la plage toute droite, tout unie, s'étendant à perte de
vue jusqu’à la petite ville d’Azila, à peine distincte dansle lointain. Les longues lamesuniformes venaient s’y aplanir sans cesse avec leur bruit violent. Je commençais à comprendre le mot par lequel Salluste caractérise ces parages de l'Afrique : mare sœvum, importuosum.
Toute cette côte du Maroc, à bien peu d’exceptions près, forme ainsi une ligne continue de sable ou de rochers, sans baies, sans refuges, sans abris, que bat une mer rude, triste, agitée. Je l’entendis gronder la nuit, presque aussi tumultueuse que l’orage de la vieille. Le lendemain, à cinq heures du matin, le clairon sonna le réveil, et Je passage de l’oued El- Aïcha commença. Je le franchis un des premiers pour jouir du spectacle de la caravane, que je n’avais pu contempler jusque-là. De gros nuages étaient amoncelés au ciel, du côté du levant, juste audessus de la colline où l’on renversait nos tentes, où l’on chargeait nos bagage et où notre colonne se mettait en mouvement. Mais l’aurore les peignait déjà d’une teinte plus claire, d'une sorte de nuance roussâtre qui semblait annoncer un beau lever de soleil; à mesure que celui-ci montait vers l'horizon, le roux fit place à une coloration rose qui s’enflamma de plus en plus, passant par des tons de flammes pour arriver aux ardeurs
UNE AMBASSADE AU MAROC. 39 les plus vives d’un brasier. Avec un pareil fond de tableau, la traversée de l’oued ne pouvait être qu’admirable. Un cordon de cavaliers était arrêté au milieu de la rivière afin d'indiquer le gué : pour la première fois, je fis attention aux cavaliers marocains, à leurs costumes, à leurs armes, à leur physionomie. Ils sont loin, bien loin, de l'élégance des Tunisiens ou des Arabes de la province de Constantine. Leurs vêtements, insuffisamment flottants, manquent de grâce ; leurs fusils, toujours enveloppés d’une gaine en drap rouge, ressemblent à de gros bâtons qu’ils tiennent chacun comme il lui plaît, sans aucun souci de la discipline ou de l'élégance; leur sabre est invisible sous les lourds plis de leur djellaba, sorte de manteau à capuchon que tout le monde porte dans le pays. Mais ce qui est vraiment original, en même temps que franchement laid, c’est leur coiffure. Elle se compose d’une sorte de fez rouge, pointu comme une pyramide qu'ils comparent eux-mêmes à un piment. Sous ce piment ridicule, la plupart d’entre eux laissent pousser des deux côtés de la tête d'énormes papillotes, qu’ils ébouriffentdans tous les sens de manière à se donner l’air le plus farouche. [ls réussissent surtout à se donner l’air le plus grotesque. En Orient, les papillotes sont considéréescomme déshonorantes ; les juifs
seuls en portent, en vertu d’une prescription de la Bible qui leur ordonne de le faire pour se distinguer des Arabes. Ce serait un mauvais moyen pour se distinguer de ceux du Maroc.
Le suprême bon ton chez ces derniers, tout le reste de la tête étant rasé, consiste à se garnir le sommet des oreilles avec ces longues mèches de cheveux, flottantes et sales, qu’ils prennent pour des épouvantails capables de terrifier l'ennemi. Presque tous nos soldats en étaient abondamment pourvus, et on les voyait s’agiter à la brise du matin. Droits sur leurs étriers, ces porteurs de papillotes, qui ressemblaient à certains personnages qu’on voit rôder le soir sur nos boulevards, regardaient défiler nos muletiers, chameliers, voyageurs, avec une impassibililé absolue. Le passage, étant facile, ne donnait pas lieu à tous les accidents que nous avions subis l'avant-veille. Toutefois notre colonne ne s’avançait que lentement, dans un assez grand désordre, occupant à peu près une longueur de 6 kilomètres. Nous nous tenions à la tête, avec les officiers de la mission; quant aux soldats français et aux ordonnances, enchantés de se trouver dans un pays où on leur fournissait des vivres en abondance, ils gardaient tranquillement leur rang, plus occupés à manger des oranges ou des tartines
de beurre qu’à conserver, en présence des indigènes, la dignité de l’uniforme national. L’oued El-Aïcha traversé, nous suivimes quelque temps la plage, sous - une sorte de pluie fine qui se dissipa plus tard, lorsque, à peu de distance d’Azila, nous tournèmes à gauche pour entrer dans une région de collines sans arbres, mais remplies de fleurs de toutes sortes au point qu'il était impossible de faire un pas sans en voir paraître des milliers, d’une fraîcheur et d’une beauté ravissantes. Plus nous avancions, plusnous pénétrions dans la montagne. Nous devions faire halte au tombeau de Sidi-el-Yemani, célèbre marabout qui s’est illustré, paraît-il, lorsque le prince de Joinville bombarda Tanger, par un exploit bien remarquable, dont l’histoire a tort de ne pasfaire mention. Chaque fois qu’un boulet parti de nos canons arrivait sur la ville, le marabout le recevait dans sa main et le déposait tranquillement à terre. De cette manière, aucun d’eux ne porta, et le bombardement fut manqué. Le fait est certain; on peut voir encore sur le tombeau du saint homme les boulets qu’il a si! miraculeusement rendus impuissants. Il y en avait jadis un fort grand nombre, il n’y en a plus aujourd’hui que trois, mais ces trois sont un témoignage suffisant de la vérité d’un événement que, malgré mes répugpances de Français, je me vois forcé de faire con-
naître à l’Europe, qui l’ignorait. Le tombeau de Sidiel-Yemani est d’ailleurs situé dans un lieu charmant abrité d'oliviers admirables, d’où l’on jouit d’un merveilleux panorama de montagnes. Le saint se repose de ses prouesses au milieu des fleurs et de la verdure, dans un des plus souriants paysages de tout le Maroc.
Nous avions eu le dessein de nous reposer aussi en cet endroit; mais nous étions pressés d’aller plus loin, et d'ailleurs un grand marché qui se tenait aux environs nous rendait le lieu peu agréable. Nous ne nous arrêlämes donc que le temps de recevoir le caïd ou plutôt le califat (seccnd du caïd) d’El-Aräich, qui arrivaitavec son goum pour remplacer auprès de nous l’escorte de Tanger. Cette réception ne se passa pas sans donner lieu: à une petite scène de mœurs des plus instructives. Nous étions descendus de cheval pour regarder le tombeau du marabout, et nous altendions à pied le califat, qui n’arrivait pas. Tout à coup, il apparaît entre deux collines, au milieu d’un groupe de cavaliers blancs. C'était un homme d'une taille élevée, à figure longue et dure, vêtu d’un magnifique costume d’une élégance et d’une finesse qui dénotait la plus grande richesse. Notre caïd raha s’avance vers lui d’un air sévère Le califat lui fait
UNE AMBASSADE AU MAROC, 43 les salutations ordinaires, prenant sa main, puis baisant la sienne pour indiquer combien il la trouvait honorée par cet attouchement. Le caïd raha, de son côté, n'oublie pas un seul point du cérémonial. Mais à peine a-t-il fini, qu'il accable d’injures celui qu’il vient de saluer si amicalement et lui reproche, dans des termes d'une inimaginable grossièreté, de n’être pas arrivé à temps au rendez-vous. Cela fait, il s’avance avec lui jusque vers M. Féraud, auquel il dit : « Voici le califat d'El-Arâich. » — M. Féraud était à pied; le califat restait à cheval. C'était une insolence grave, c'était encore une manière de marquer la supériorité du musulman sur le chrétien. — M. Féraud ne bouge pas; pour toute réponse, il se tourne vers le caïd raha en disant : « Je l’attends! » Le califat comprend; il descend honteux, mais furieux, de cheval. Alors seulement M. Féraud consent à lui parler. Cet épisode, venant après celui du fils du pacha de Tanger, nous prouvait surabondamment que les Marocains voulaient en quelque sorte nous tâter, pour savoir combien d’insolences ils pourraient se permettre impunément envers nous. Aussi, quand nous reprimes notre route, le califat,de mauvaise humeur, ayant voulu nous engager dans un sentier trop boueux, M. Féraud lui
donna l’ordre de se retirer au plus vite, lui déclarant qu’il n’avait pas besoin de lui, et qu’il rendrait compte de sa conduite au sultan. Ce califat partit abattu. Je ne pensais plus à l’incident, lorsque, le soir, parmi les paysans qui venaient pour apporter au camp la mouna, c’est-à-dire les vivres nécessaires à notre subsistance, j’aperçus avec surprise un homme vêtu de haillons, l’air plus que modeste, la contenance humiliée, qui ressemblait pourtant de la manière la plus frappante au riche et hautain califat d’El-Aràïch. C'était en effet lui, qui arrivait en suppliant après s'être montré en dominateur. M. Féraud fit semblant de ne pas le reconnaître. Mais, en remerciant les paysans de la mouna, il leur adressa un petit discours dans le plus pur arabe, où il leur dit qu’il allait vers le sultan, allié de la France, et qu'il saurait lui parler d’eux. « Nous sommes les serviteurs de sultan! » s’écrièrent-ils tous en chœur, le califat criant plus haut que les autres. « Sans doute, répondit M. Féraud ; par conséquent, comme nous sommes ses alliés, ses amis sont les nôtres, et de même nos amis sont les siens. » À ce mot, je vis pâlir le califat ; il semblait chercher à se cacher sous
son vêtenrent sordide et, dans l’obscurité du soir, sa .
figure elfrayée avait quelque chose de bas, de sombre et de cruel.
Je relève ces traits de mœurs parce qu’ils peignent bien le caractère des Marocains. Ils n’ont rien du charme et de la délicatesse de certains Arabes; ils ne sont point naturellement affables et hospitaliers. Ce sont des natures lourdes, dures et grossières. Je me garderais bien de leur reprocher leur insolence envers les Européens, si cette insolence partait de l’âäme, si elle était la protestation de la faiblesse qui se sent opprimée et qui s’en indigne. Mais elle est provoquée par un sentiment différent. Les Marocains ne se montrent d’abord si pleins de morgue que pour essayer leur force contre nous ; etce qui le prouve, c’estl’humiliation dans laquelle ils se vautrent spontanément devant nous dès qu’ils se soht bien convaincus que cette force n’existe pas. Quand ils ont reconnu qu’ils ne sauraient marcher sur nos têtes, ils tombent à nos pieds. Le califat d'El-Aràïich, après nous avoir insultés, ne trouvait pas de costume assez vil pour nous marquer son repentir. Assurément, les Marocains ne sont point seuls à agir ainsi. Tous les musulmans ont les mêmes mœurs. Je n’oublierai jamais le voyage que j'ai fait en Tunisie avec M. Cambon, un an à peine après la conquête. À chaque ville, à chaque village où nous passions, la population entière, les autorités en têle, accourait
se prosterner sous nos pas, baiser nos bottines,
nous marquer l’obséquiosité de la plus dégradante servitude. Nous venions pourtant de prendre leur pays! Le sang de leurs frères répandu pour la défense d’une terre de l'islam était encore chaud! N'importe! nous étions les maîtres, ils se courbaient sous nos talons. C’est par là que ces peuples sont inférieurs; c’est par là qu’ils sont condamnés à subir la domination étraugère; c’est par là qu'ils différent de nous et qu’ils nous répugnent profondément. Il n’y a, Dieu merci! point en Europe de race assez avilie pour s’incliner ainsi, le lendemain de la défaite, devant le conquérant! Souvent même | le temps n’étouffe pas la protestation du patriotisme et de l’honneur! Mais les Marocains m'ont paru plus arrogants et plus plats encore que les Tunisiens et que les Orientaux. Je ne veux pas dire pour cela — le ciel m'en préserve! — qu'ils doivent être conquis; je me borne à constater l'impression qüils. m'ont produite et qui ne s’applique d'ailleurs qu'à une partie d’entre eux, la partie sur laquelle s’étend le pouvoir du sultan. |
Débarrassés du califatd’El-Arâïch et de son escorte, nous élions allés camper au flanc d'un coteau encore plus chargé de fleurs que tous les autres, près d'un village nommé Kerarete, de kareta, charrette. C’est à coup sûr un des plus délicieux campements
UNE AMBASSADE AU MAROC. 47 que nous ayons eus au Maroc. Le temps était devenu tout à fait beau ; il ne restait de la pluie qu’une fratcheur exquise qui ravivait les fleurs et la verdure. Autour de nous s’étendaient des collines gracieuses; en face de nous, d’immensesmontagnesenveloppéesd’'une atmosphère d’or s’élevaient sur le ciel transparent et rosé. Ce pays ressemblaitd’une manière frappante à celui où je suis né, et, sije n’avais vu tant d’Arabes autour de moi, je me serais cru sur les hauts plateaux du Cantal, non moins fleuris, plus poétiques encore que ceux du Maroc, et dont j'ai si souvent parcouru les solitudes aux jours déjà lointains de mon enfance. À de si grandes distances, des milliers de souvenirs s’éveillaient dans mon cœur pendant que je me promenais seul aux abords du camp. Je cherchais à m’expliquer pourquoi une nature toute pareille à celle qui, jadis, me causait des émotions si douces, provoquait aujourd'hui en moi tant de rèveries troublantes, et ne se refétait plus sans tristesse dans le miroir terni de mon âme. Hélas! ce n’était pas une énigme que je me posais, car la réponse était facile à trouver. Quand j’errais, plein d’espérauce, sur leurs cimes, les montagnes du Cantal me parlaient d'un monde que je m’imaginais rempli de prestiges et où je me proposais de marquer par les plus féconds travaux. Celles du Maroc ne pouvaient pas me tenir
le même langage. Je savais trop bien que je n’y étais venu chercher que de simples études politiques, et je n’ignorais pas davantage à quoi servent et le peu que valent les études politiques. Toutes les illusions du passé sont retombées trop lourdement sur moi pour qu’il m’en reste sur l’avenir. Ce n’est point une raison de renoncer à l’œuvre entreprise. Même avec la conviction qu’elle sera inefficace, il faut la poursuivre avec l’obstination du patriotisme, qui survit à tout. Voilà ce que je me disais en rentrant au camp, sans m’apercevoir que la nuit était tombée, que la lune s'était levée et que nos tentes blanches, sous sa douceclarté, ressemblaient à des fantômes subitement arrêtés au milieu d’un site approprié aux plus imprévues des féeries. Mes compagnons de voyage, plus sages que moi, avaient travaillé au lieu de méditer sur la vanité du travail. Les militaires avaient complété leurs itinéraires, M. Henri Duveyrier avait rempli plusieurs feuilles de son herbier, et M. Féraud avait ramassé un grand nombre de pointes de flèche et de silex taillés qui abondent sur ces plateaux. Sept années plus tôt, accompagnant une ambassade à Fès, il avait déjà fait une ample moisson d'objets du même genre au marabout de Sidi-el- Yemani. Mais il tenait à prouver que l’âge de pierre avait laissé de nombreuses traces dans toute la con-
UNE AMBASSADE AU MAROC. 49 trée, et il s'était résolument mis en course à cet effet. Bel exemple, qui prouve plus que mes réflexions mélancoliques la profonde sagesse de la devise que Septime-Sévère donnait pour mot d’ordre aux désabusés : Laboremus !