‹ Une ambassade au MarocChapitre 4 sur 23 · E L-ARA ICH · texte numérisé non relu

E L-ARA ICH

De Kerarete à El-Arâïich, l'étape est charmante au mois d'avril, alors que les fleurs poussent partout et que le soleil colore la campagne de ses plus beaux rayons. Au milieu des verts taillis mouillés auxquels elle avait donné un éclat d’une douceur et en même temps d’une vivacité inimaginables, j’ai presque béni la pluie qui m’avait fait si cruellement souffrir quelques jours auparavant. À très peu de distance de Kerarete, nous sommes entrés dans ce qu’on appelle au Maroc une forèt; mais il ne faut rien imaginer de pareil aux forêts de Fontainebleau et de Saint-Germain. Ici, point d’arbres aux ombres profondes, point de fourrés impénétrables, point de hautes branches filant hardiment vers le ciel et se cachant aux regards

UNE AMBASSADE AU MAROC. 51 des voyageurs ; les chènes-liège, au milieu desquels nous cireulions,étaient à peine plus élevés que nous; les bruyères blanches et rouges qui poussaient à côté d’eux atteignaient leur sommet, mariant un coloris délicat à leur vert un peu grisâtre ; on eût dit plutôt des massifs continus d’arbustes qu’une véritable forêt. Oh! nul plus que moi n’aime et n’admire les véritables forêts sous lesquelles on s’enfonce, perdu dans un mystère silencieux, qu’interrompt seul le bruit du vent dans les feuilles ou quelque cri d'oiseau, étrange et plaintif. Mais, pour servir de cadre à une longue caravane, interminable farandole s'étendant au loin en innombrables anneaux, il vaut mieux ces broussailles multicolores qui l’entourent toujours et ne la dissimulent jamais. J'avais pris soin de rester à l’arrière-garde, afin de jouir du coup d'œil. Il était charmant. Nos cavaliers, de près assez vulgaires, faisaient illusion à distance, parmi cette verdure et ces fleurs. Leurs grands burnous blancs agités par la brise matinale, leurs fès écarlates, leurs fusils à gaines rouges passaient et repassaient le long des collines boisées, ondulant en quelque sorte sur leurs flancs égayés. Parfois une gorge profonde, mais entièrement couverte de chènes-liège, d’oliviers et debruyères, s’ouvrait sousnos pas. Nous la franchissions sans peine et, pendant que les derniers venus

descendaientune pente, les autres,remontant la pente opposée, formaient un ruban mobile, aux tons délicieux.

On ne sentait pas la fatigue de la route. C’est pres- . que sans nous en apercevoir qu'en avançant ainsi, à demi grisés par les sensations de cette matinée de printemps, nous nous trouvèmes, au bout de quelques heures de marche, sur le vaste plateau d'El-Khmis, point culminant d’où l’on embrasse à la fois et la contrée très accidentée que nous venions de traverser, et l’immense bassin du Loukkos, où nous allions pénétrer. Il arrive rarement au Maroc de se trouver en présence d’un panorama aussi vaste et aussi varié. Le village d’El-Khmis, environné de cactus, comme tous ceux du pays, est fort grand. Le nom qu’il porte indique qu’il s’y tient un marché le jeudi. Il paraît avoir beaucoup d'importance commerciale. Les indigènes y sont très affables. Les femmes nous attendaient sur leurs portes pour nous offrir un lait exquis ; les hommes faisaient la fantasia autour de nous ; les enfants nous poursuivaient avec des cris d'animaux ; les chiens aboyaient, sans doute par sympathie. Tout semblait de bonne humeur. Quant à nous, comment ne l’aurions-nous pas été quand, à quelque distance du village, nous aperçûmes la mer, cette fois toute bleue, la petite ville d’El-Arâïch, blan-

che et rose, à l'embouchure du Loukkos, ce fleuve jauni serpentant à perte de vue dans une eontrée plate, mais chargée de culture et de bois d’oliviers, puis les montagnes de l'horizon à demi effacées par la lumière trop claire du matin, et néanmoins assez visibles pour fermer avec grandeur ce paysage plein de grâce, qui nous promettait enfin quelques-unes des séductions de l'Orient ?

Il faut près d’une heure encore pour aller de El- Khmis à El-Arâïich. Cette dernière ville est située sur l’autre rive du Loukkos, qu’on doit traverser pour y pénétrer. On commence par longer quelque temps le fleuve et l’on passe tout près de vieux débris de navires, que les uns affirment être les derniers restes de la flotte des fameux pirates marocains, et que les autres déclarent tout simplement avoir appartenu à des barques de commerce depuis longtemps détruites. Quoi qu’il en soit, ces carcasses de bateaux aux trois quarts ensablées produisent un effet assez pittoresque. Près d'elles, quelques petits vapeurs européens sont amarrés dans le fleuve qui sert de port. Ils s’étaient tous pavoisés pour nous faire honneur, et, d’un peu loin, on distinguait mal leurs drapeaux, diversement coloriés, des robes de femmes non moins coloriées, dont toutes les terrasses étaient garnies. En descen-

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nous marquer l'obséquivaité de la plus dégradante servitude. Nous venions pourtant de prendre leur pass’ Le sanz de leurs frères répandu pour la défense d'une terre de l'islam était encore chaud! N'importe’ nous étions les maîtres, ils se courbaient sous nos talons. C'est par là que ces peuples sont inférieurs; c’est par là qu’ils sont condamnés à subir la domination étrangère; c'est par là qu'ils différent de nous et qu'ils nous répugnent profondément. [l n'y a, Dieu merci! point en Europe de race assez avilie pour s’incliner ainsi, le lendemain de la défaite, devant le conquérant! Souvent même le temps n’étouffe pas la protestation du patriotisme et de l’honneur' Mais les Marocains m'ont paru plus arrogants et plus plats encore que les Tunisiens et que les Orientaux. Je ne veux pas dire pour cela — le ciel m'en préserve! — qu'ils doivent être conquis; je me borne à constater l'impression qu’ils m'ont produite et qui ne s'applique d'ailleurs qu'à une partie d’entre eux, la partie sur laquelle s’étend le pouvoir du sultan.

Débarrassés du califat d’El-Arâich et de son escorte, nous étions allés camper au flanc d'un coteau encore plus chargé de fleurs que tous les autres, près d’un village nommé Kerarele, de kareta, charrelte. C’est à coup sûr un des plus délicieux campements

UNE AMBASSADE AU MAROC. 47 que nous ayons eus au Maroc. Le temps était devenu tout à fait beau ; il ne restait de la pluie qu’une fratcheur exquise qui ravivait les fleurs et la verdure. Autour de nous s’étendaient des collines gracieuses; en face de nous,d’immensesmontagnesenveloppéesd'une atmosphère d’or s’élevaient sur le ciel transparent et rosé. Ce pays ressemblaitd’une manière frappante à celui où je suis né, et, sije n’avais vu tant d’Arabes autour de moi, je me serais cru sur les hauts plateaux du Cantal, non moins fleuris, plus poétiques encore que ceux du Maroc, et dont j'ai si souvent parcouru les solitudes aux jours déjà lointains de mon enfance. À de si grandes distances, des milliers de souvenirs s’éveillaient dans mon cœur pendant que je me promenais seul aux abords du camp. Je cherchais à m'expliquer pourquoi une nature toute pareille à celle qui, jadis, me causait des émotions si douces, provoquait aujourd’hui en moi tant de réseries troublantes, et ne se reflétait plus sans tristesse dans le miroir terni de mon âme. Hélas! ce n’était pas une énigme que je me posais, car la réponse était facile à trouver. Quand j’errais, plein d’espérauce, sur leurs cimes, les montagnes du Cantal me parlaient d'un monde que je m’imaginais rempli de prestiges et où je me proposais de marquer par les plus féconds travaux. Celles du Maroc ne pouvaient pas me tenir

dont M. Tissot a déterminé l'emplacement avec son admirable érudition. Mais, s’il reste encore des ruines de Lixus, ensevelies d’ailleurs sous la végétation, il ne reste, comme au temps de Pline, « du célèbre bois qui produisait les pommes d’or, que des oliviers sauvages » ; encore n’en suis-je pas bien sûr ; le temps m’ayant manqué, hélas! à El-Aràich pour faire de l'archéologie. J’ai dû laisser le passé pour observer uniquement le présent. « Par suite de sa configuration, a dit M. Tissot, la côte occidentale du Maroc n’a jamais possédé de ports proprement dits : exposée aux vents dominants du nord-ouest et du sud-ouest, elle ne présente aucune saillie assez considérable, aucune découpure assez profonde pour fournir un mouillage réellement abrité. Tanger, Azila, Dar-el-Beïda, Masagan, Asfi, Mogador, ne sont ou n’ont jamais été que des rades foraines. El-Arâïch, Medhia, Sla, Azemmour, situées à l'embouchure de grands cours d'eau, possédaient seuls autrefois de véritables refuges formés par les profonds estuaires du Loukkos, du Sbou, du Bou-Ragrag et del’Oumer- Rbia. Les estuaires toutefois se sont ensablés avec le temps et présentent aujourd’hui ou des barres à peu près infranchissables, comme celles de lOumer- Rbia et du Sbou, ou des passes de plus en plus difficiles à franchir, comme celles de Loukkos et

UNE AMBASSADE AU MAROC. 57 du Bou-Ragrag:. » Si difficiles qu’elles soient à franchir, les barres du Loukkos et du Bou-Ragrag permettent cependant aux navires de pénétrer dans ces deux fleuves, dont l’embouchure forme deux ports fréquentés. El-Aràîch sur la rive gauche du Loukkos, Rbat” sur la rive gauche du Bou-Ragrag, ont une grande importance commerciale. La population d’El-Aràïch s’élève à 5000 habitants, dont 50 Européens. Son commerce varie beaucoup, suivant les récoltes. Le nombre de ses entrées peut aller de dix à cent; mais les plus grands voiliers qui franchissent la barre ne dépassent pas 120 tonneaux. Les articles d'exportation sont les laines, les fèves, les pois chiches, l’alpiste, les lentilles, un peu de graine de lin, les peaux de chèvre et de mouton, un peu de poil de chèvre, de savon minéral et de latanier. Presque toutes les laines vont en France. Elles sont d’excellente qualité, autant du moins que j’en ai pu juger en visitant les magasins de M. Delaroche. De même, presque tous les articles qu’El-Aràïch reçoit d'Europe viennent de France ; ce sont les sucres, les bougies, la quincaillerie et les allumettes.

4. Recherches sur la géographie comparée de la Maurétanie Tingitane.

El-Aràäich est pittoresquement située sur la pointe rucheuse qui domine, au sud, l’embouchure du Loukkos. L'intérieur de la ville a conservé, en grande partie, sa physionomie espagnole, et les défenses de la place sont encore celles qui existaient en 4687, au moment où Moula-[smaïl s’en empara. « En consultant le plan de la ville annexé à la relation de Pidou de Saint-Olon, dit M. Tissot, on reconnaît facilement le fort Saint-Jacques, le château de Saint-Étienne, situé à l’ouest, et remarquable par les quatre coupoles qui en surmontent les angles, la vieille Tour du Juif et le château de Notre-Dame d'Europe, qui défend le front méridional de l’enceinte et sert aujourd’hui de kasbah. La ville n'est pas dominée et il a fallu, comme le faisait justement remarquer l’ambassadeur de Louis XIV, toute l'incurie du gouvernement espagnol pour la laisser tomber entre les mains des Marocains‘. » Ceux-ci, d’ailleurs, ne montrent pas moins d’incurie que les Espagnols, et, à la première occasion, ils ne manqueraient pas de laisser tomber, à leur tour, aux mains de l'ennemi, la conquête de Moula-Ismaiïl. Rien de plus délabré que les murailles d’El-Aràïch, qui rappellent tout à fait par leur système de construction,

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