‹ Une ambassade au MarocChapitre 5 sur 23 · Itinéraire de Tanger à Rbat'. à · texte numérisé non relu

Itinéraire de Tanger à Rbat'. à

UNE AMBASSADE AU MAROC. 59 mais par cela seulement, celles d'Antibes ou de Villefranche. Elles sont couvertes d’une immense végétation d’arbustes, qui disjoignent les pierres et les fait tomber une à une dans des fossés non moins arborescents. Sur leur sommet s’étalent, en manière de créneaux, une série de nids de cigognes. Lescigognes sont là chez elles; j'en ai vu quidonnaient à manger à leurs petits; j'en ai vu d'autres qui préparaient leur naissance tranquillement, ouvertement, sous l’œil de Dieu, bien sûres de n’être dérangées par personne et de ne scandaliser qui que ce soit. Les fortifications, plus pittoresques que sérieuses, entourent une ville : à bien des égards charmante. Elle est beaucoup plus colorée que Fès et que Meknès, qui sont entièrement blanches; l’architecture n’en est pas sans grâce. La kasbah est précédée d’une porte monumentale en plein cintre, entourée de ce treillis lèger qui sert de décoration à la Giralda de Séville. Est-ce par un résultat de l’usure, n'est-ce pas plutôt par un de ces raffinements d'élégance si communs dans l’art arabe, que les montants de la porte vont en s’élargissant, en s’évasant à mesure qu’ils descendent de l’arc de la voûte vers la terre? Quoi qu’il en soit, l’effet est des plus heureux. Un grand nombre de maisons en ruines dans la ville ne sont pas moins finement décorées que la porte de la kasbah. Devant

cette dernière s'étend une place avec galeries latérales d’un aspect gai, simple et grand; quelques jolis minarets s'élèvent au-dessus de toutes ces constructions. Sans avoir rien de particulièrement remarquable, El-Aràäich est, en somme, une de ces villes africaines qui restent gravées dans la mémoire comme un agréable souvenir.

Ce qui m’a beaucoup plus intéressé que la ville, j'en conviens, c’est une visite que nous avons faite au pacha qui l’administre, en sortant du déjeuner de M. Delaroche. Nous n'avions pas le dessein de faire celte visite ; maïs après avoir longé les fortifications, nous arrivämes, sans nous en douter, près du jardin du pacha, et, comme on nous dit qu’il s’y trouvait, il nous parut poli d’aller causer un instant avec lui. Les jardins d’El-Arâich débordent de fleurs et de fruits. Situés au penchant des collines qui descendent vers le Loukkos, on y jouit d’une vue admirable : d’un côté, la ville avec ses murs blancs, puis la mer d’un bleu clair pointillé de voiles plus blanches encore que les murs de la ville, puis le port et les premiers méandres du fleuve; en face, sur l’autre rive également sinueuse du Loukkos, les collines verdoyantes où s'élevait autrefois Lixus; enfin, de l’autre côté, l'immense plaine du Gharb, et des montagnes lointaines estompées dans la lu-

UNE AMBASSADE AU MAROC. | ô6t mière. Le pacha jouissait de ce beau: coup d'œil, accroupi, en compagnie de son secrétaire, dans un petit kiosque que soutenaient de légères colonnes de marbre avec des chapiteaux ciselés de mille arabesques. Il formait lui-même un fort joli tableau dans son vêtement d’une blancheur transparente, bien que sa figure fût assez laide et parfaitement vulgaire; mais son secrétaire, à côté de lui, enveloppé d’un vêtement d’une égale blancheur, avait des traits nobles, de grands yeux profonds et une physionomie intelligente, avec une nuance de tristesse qui lui seyait très bien. On se disait tout de suite que, si les places étaient données au mérite . dans l'empire du Maroc, les rôles seraient renversés : le secrétaire serait pacha et le pacha tout au plus secrétaire. Nous connaissions l’histoire du pacha. Il ne devait son élévation qu’à l’argent; il avait payé fort cher le gouvernement d’El-Aräich, qu’il exploite aujourd'hui pour se rattraper; d’ailleurs, parfaitement nul, presque borné, sans ombre d'instruction : sa richesse lui tenait lieu de tout. Nous nous assimes en cercle autour de ces deux personnages si différents, et M. Féraud commença à leur expliquer en arabe l’objet de sa mission. À mesure qu'il parlait, je voyais l’étonnement, puis la stupéfaction,

puis l’admiration, puis l'enthousiasme même se

peindre sur le visage des deux Marocains. M. Féraud s'exprime en arabe, non seulement comme un Arabe, mais mieux que la plupart d'entre eux; il connaît toutes les finesses, il emploie toutes les élégances de la langue, et, conformément à la rhétorique arabe, il entreméle ses discours de citations du Coran, d’imitations du roman d’Antar, de réminiscences poétiques qui s’épanouissent au milieu de ses phrases comme les plus amusantes décorations sur l'architecture des mosquées. Les Marocains, au contraire, même les plus cultivés, sont tombés si bas, qu’ils n’usent plus que d'une sorte de jargon dégénéré rempli de locutions barbares, de mots espagnols, de fautes grossières contre le dictionnaire, contre la grammaire. Dès les premiers mots de M. Féraud, les deux Marocains avaient été fascinés. « Où donc as-tu appris à parler ainsi? » luidisaientils. Et, quand M. Féraud leur répondait : « En France! » leur surprise ne connaissait plus de bornes. Elle a été pourtant plus vive encore au moment où M. Féraud s’est mis à leur raconter leur propre histoire d’après le Roud El-Kartas, Ibn-Khaldoun, etc. « Mais nous n'avons pas ces livres! s’écriaient-ils. Mais on a de la peine à les trouver même à Fès! Mais où donc te les es-tu procurés ? » Et, quand M. Féraud leur répondait encore : « En

France, où on les imprime, où on les commente, où on les traduit! » ils avaient tout l’air de se demander si décidément la France n’était pas une nation merveilleuse, plus arabe que l’Arabie même. Profitant de ses avantages, M. Féraud continuait, accumulant les beautés oratoires, mimant ses paroles avec les intonations, les mouvements, les gestes, les éclairs du regard des plus savants tolba. Ce qu’il disait à ses interlocuteurs semblait leur paraître exquis à écouter. Et, cependant, le fond de son discours était celui-ci : — « Je suis Arabe, plus Arabe que vous; je connais votre religion, je l'aime et la respecte ; je connais vos mœurs, je les estime; vos habitudes, je m'y soumets; je suis affilié à vos ordres religieux, et c’est avec joie que je passe ma vie au milieu de vous. Mais il y a une chose qui me déplait fort chez vous, et la voici : Vous savez que la capucine est, à vos yeux, l'emblème du gouvernement par la ruse et par l'injustice. Elle pousse en France, j’en conviens; mais dans de fort petits pots, où elle ne saurait grandir, où elle s’éteint et dépérit. En arrivant en Afrique, au contraire, j'ai vu qu’elle était semée en pleine terre, qu’elle prenait partout, qu’elle envahissait, qu’elle dominait tout. Elle rampe sur les routes, s'étale dans les champs, couvre les jardins, grimpe sur les murs, passe par

toutes les fissures et s’insinue jusque dans les appartements les plus retirés. Chez les pachas surtout, on la rencontre de la cave au grenier; c’est là sa terre privilégiée. Tenez, ne la voyez-vous pas venir ici même assister à notre conversation ? » EL, en effet, les Marocains regardaient ébahis les colonettes de leur kiosque, sur lesquelles grimpaient insolemment d’audacieuses capucines. « Et bien, ajoutait M. Féraud, vous savez que j'arrive de Tripoli. Je m'y suis habitué à la capucine turque, qui est autrement vigoureuse que la vôtre, car les Turcs sont vos maîtres en fait d’abus. N'’espérez donc pas me tromper et me cacher vos capucines : je les apercevrai d'emblée et je vous avertis que je les arracheraï. »

Les deux Marocains avaient les yeux et les oreilles ouverts; ils ne disaient plus un mot; on n’entendait que la voix de M. Féraud et le murmure lointain de la mer. Nous partimes sur cette péroraison; mais il n’était que trop vrai, les allées du jardin étaient obstruées par ces diablesses de capucines. Elles s’attachaient à nosjambes, comme pour nous narguer. M. Féraud en prit une et y joignit un coquelicot; puis il expédia le tout par un Arabe, qui souriait, au pacha et à son secrétaire. La capucine, nommée en Algérie Chabir-el-Bacha, c’est-

à-dire : l’éperon du pacha, s’appelle au Maroc : Hakem-bela-cherid, ce qui signifie : « un maitre inique ». Quant au coquelicot, il est l’emblèine de la violence et porte le nom de Abou-Pharaoun : « la fleur du pharaon », les Pharaons ayant, en Afrique, la réputation d’avoir été les plus féroces souverains. M. Féraud avait prouvé aux deux Marocains qu’il ne savait pas moins que la langue arabe, le langage des fleurs.

Notre camp était dressé au bord de la mer, près des murailles de la ville, à côté de ce château Saint- Étienne, que ses coupoles fontreconnaitre pour une eonstruction espagnole. Tout l'après-midi, des centaines de cavaliers avaient exécuté en notre honneur une fantasia enragée, sur une espèce de terre-plein bordé de cactus qui s’étendait derrière notre eamp. La ville entière y assistait, plus curieuse encore de nous voir que d'admirer les évolutions assez médiocres des cavaliers. Il y avait là une populatioa singulièrement mélangée, composée de musulmans, de juifs et d’Européens. Au coucher du soleil, nous flmes en sa présence la cérémonie de la descente du drapeau. Lorsque nous marchions sous l’escorte des soldats du sultan, c'était le drapeau du Maroc, drapeau absolument rouge, sans aucun ornement, qui

nous précédait. Mais, au camp, étant chez nous, nous

arborions le drapeau francais, et le drapeau rougt du Maroc allait se réfugier sous la tente du caïl raha. A la chute du jour, nous le descendions ave la même solennité que sur un bateau de guerre. Nous nous rangions autour de la hampe, notre clairon sonnait une fanfare, deux janissaires de la lègation tiraient des coups de feu, et nous nous découvrions tous avec respect devant l'emblème de la patrie absente. >

Chaque soir, la descente du drapeau, si simple qu’elle fût, me causait une émotion que s’expliqueront seuls ceux qui savent par expérience ce que c’est qu’aimer son pays à l'étranger. Assurément, on aime son pays au dedans d’une affection profonde, mais au dehors on a pour lui cette sorte de passion attendrie qu'on éprouve pour un amour éloigné que l’on ne connaît plus que par la privation. Îl me semblait que la population d’El-Arâïch était frappée de notre culte pour le drapeau national, qu'elle comprenait les sentiments qu’il exprimait. Je cherchais à me rendre compte de son impression, lorsque je remarquai quatre Arabes vêtus d’humbles vêtements ct occupés à immoler un mouton devant la tente de M. Féraud. Étonné, je demandai au viceconsul de France à Tanger, M. Benchimol, ce que signifiait cette étrange démonstration. H-.-m’apprit

UNE AMBASSADE AU MAROC. 67 que les quatre Arabes étaient des suppliants, qui venaient demander à M. Féraud d'intervenir auprès du sultan pour les débarrasser d’un fonctionnaire dont ils avaient à se plaindre. L’usage veut qu’en pareil cas on commence par un sacrifice. C’est à dessein que je me sers du mot sacrifice, car le mouton immolé n’est pas un présent; celui devant lequel on le tue ne doit pas le garder pour lui, il le donne aux pauvres ou à ses domestiques. Une curieuse aventure arrivée jadis à M. Tissot prouve bien qu’il s’agit réellement de verser du sang innocent pour racheter une injustice, non de capter par des dons la faveur d’un protecteur puissant. Un soir, M. Tissot vit venir ainsi quatre Arabes qui égorgèrent un mouton près de sa tente, le priant de demander au sultan léloignement de leur caïd, dont la cruauté était devenue intolérable. M. Tissot refusa nettement ; il ne voulait pas s’immiscer dans l'administration intérieure du pays,abus que commettent si mal à propos tant d'agents diplomatiques. Mais les quatre Arabes insistèrent, et, à bout de supplications, ils lui dirent : « Nous voyons bien que tu trouves le mouton insuffisant. Nous allons donc immoler l’un de nous à tes pieds! » Et ils commençaient, en effet, à pousser l’un d’eux sous le couteau. En y regardant de plus près, M. Tissot reconnut que

la victime choisie était une femme qu’on avait habillée en homme pour la conduire à ce singulier supplice. N'ayant pas, sur le peu de valeur de la vie des femmes, les idées arabes, conservant à cet égard un reste de préjugé européen, il s’empressa de se laisser toucher et de promettre ce qu'on lui demandait. |

Dans la suite de mon voyage, J'ai vu très souvent des Arabes immoler ainsi des moutons soit devant la tente de M. Féraud, soit pendant la marche sous les pas de son cheval. Parfois, de peur d’être chassés, ils argivaient à la tombée de la nuit, tuaiént le mouton en hâte et ne venaient porter leur

supplique que quelques heures plustard. Mais j'étais

blasé ; ces manifestations quiréveillaient en moi tous les souvenirs de l'antiquité me laissaient froid. A El- Aràïch, au contraire, dans l’ombre tombante du soir, j'avais été saisi par la vue de ces quatre Arabes s’avançant en silence pouraccomplir avec une sorte de mystèreleursanglante opération. Le moutons'étaitaffaissé sans un cri, et les sacrificateurs, toujours muets et tristes, avaient attendu M. Féraud sans bouger de place et sans donner aucuñe marque d’impatience.

C’est ainsi que se finit ma journée. La nuit, je dormis peu. Deux récitateurs du Coran psalmodiaient d’une voix haute, claire et mélancolique des versets

livre saint. Jusqu'à l'aurore, ils ne s’arrêtèrent une minute. Chaque fois que je me réveillais, je entendais tantôt se répondre, tantôt chanter à isson sur un mode d’une éternelle monotonie.

jent-ce des fanatiques qui nous narguaient ? Vount ils, par leurs prières, purifier le pays que nous illions ? Avaient-ils la prétention de nous édifier ? nt entendu parler de la science théologique de 'éraudetsachant qu’il était affilié à un ordre musul- 1, songealent-ils à l’édifier,à lui souhaiterunesorte ienvenue? Je l’iguore; mais, quel que fût leur des- , leur mélodie aiguë et trainante n’était pas sans rme, au milieu du silence universel de la terre )mpagnée seulement par le bruit de l'Océan, qui ait ni pluslent, ni plus triste, ni plus uniforme le, et qui semblait résonner aussi comme une ‘station, une plainte, une supplication ou une sse toujours incomprise, et, par suite, toujours inémentrépétée.

LE SBOU

C'est à quatre heures et demie du matin que nous dûmes quitter El-Arätch ; car nous avionsune longue étape à faire avant d'arriver au campement. Le temps était sombre; parfois de petites averses venaient nous rappeler que le Maroc était un pays pluvieux et que Dieu n’avait pas fait de pacte avec nous, comme avec Noé, pour nous préserver d’un nouveau déluge. Cependant, nous entrions dans un pays d'une merveilleuse richesse, dans la fameuse province du Gharb, qui jouit dans tout l’empire d’une réputation de fertilité non usurpée. Quoique Iaterre y soit à peine cultivée, elle porte de magnifiques moissons ; les villages y sont nombreux, entourés de jardins de l'aspect le plus riant. Partout où s’arré-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 71 lent les champs ensemencés commencent des prairies où l'herbe devient si haute, dans les années umides comme celle-ci, qu’elle atteignait souvent 2 poitrail de nos chevaux. Le safran sauvage, la :ille et l'iris, que nous retrouvions partout, le ricin t la férule couvraient le sol de leurs fleurs. Nous 3ncontrions aussi de nombreux azeroliers fleuris, ux tiges énormes et tortueuses. Au loin, une ligne lus verte s’offrait à nos regards. Nous en appro- 1ions ; c’était une forêt, une vraie forêt cette fois, vec des arbres aussi grands que les plus grands "Europe, aussi touffus, aussi imposants. Nous marhions tantôt au milieu de vastes et vertes claiières, tantôt à l’ombre de chênes gigantesques et lusieurs fois séculaires. Par malheur, la hache du ûcheron promène la dévastation dans cette solitude randiose. Les charbonniers s’y livrent librement leur industrie destructrice. Bientôt de nouveaux Aturages remplaceront la forêt etiront rejoindre les Aturages voisins, qui s’étendent presque à l'infini ans cette contrée remplie de troupeaux. Au sortir e la forèt, nous cheminions encore au milieu de oilineset de plateaux dont la ressemblance avec ceux u Cantal me frappait de plus en plus. La bise qui oufflait sur eux, la pluie qui nous fouettait le viage, complétaient la ressemblance. Nous nous ar-

rêtèmes sur un point élevé,aux environs de la koubba de Lella-Mimouna-Taguenaout, près de laquelle se tient, chaque mercredi, elArbda, le marché le plus fréquenté du Gharb. La koubba de la sainte, entourée de cactus, est tout à fait charmante ; on dirait un Je ces jolis oratoires ensevelis dans la verdure qu’on rencontre dans nos campagnes de Provence et qui semblent être les sanctuaires d’un culte, non de sacrifices, mais de mystérieuseset poétiques émotions. Le fait est que la légende de Lella-Mimouna-Taguenaout n’est pas de celles qui portent à la tristesse et aux vertus pénibles. Lella-Mimouna était à la fois d’une grande beauté et dune piété profonde; sa beauté l’inelinait à l'amour, sa piété lui fit choisir pour objet de sa passion un marabout renommé, Sidi-Bou-Selham, qui vivait au bord de la mer, entre Rbat’et El-Aràïch, en un lieu où l’on vénère aujourd’hui sa koubba. Mais elle nepouvait se présen- ! ter à lui et lui faire l’aveu de sa flamme et de ses désirs, sans risquer d’être éconduite par un homme aussi dévot. Elle supplia donc le ciel de la transformer en une négresse horrible, et c’est dans cet état qu’elle vint offrir à Sidi-Bou-Selham de faire sa cuisine et de s'occuper de son modeste ménage. Comment le chaste personnage aurait1l flairé la tentation ? Il accepta donc sans hésiter les services de

UNE AMBASSADE AU MAROC. 13 Lella-Mimouna, pensant que ce serait une mortification de plus que d’avoir constamment sous les yeux une femme aussi laide. La nuit venue, Lella Mimouna reprit sa forme véritable, se revêlit de toute sa beauté, bornant là d’ailleurs ses vêtements, et s’offrit ainsi aux regards troublés de Sidi-Bou- Selham en lui disant : « Pour te récompenser de ta sainteté, Dieu a décidé que tu posséderais dès cette terre une houri céleste, et il m’envoie te donner un avant-goût des joies du paradis. » Cette fois, le marabout n’hésita plus : peut-on refuser les présents de Dieu ? Le jour, Lella-Mimouna se changeait en négresse; la nuit, elle redevenait une adorable maîtresse. Le saint et la sainte vécurent de la sorte durant de longues années, jusqu'au jour où ils allèrent s’enivrer, dans un monde meilleur, des plaisirs dont ils avaient déjà si largement usé dans ce monde-ci.

Telle est l’histoire édifiante que m’a racontée le fkih, c'est-à-dire l’écrivain arabe de la légation de France, le surlendemain de notre départ d'El-Aràich, lorsque nous reprimes, toujours à quatre heures et demie du matin, la route de Fès, en passant devant la koubba de Lella-Mimouna-Taguenaout, où une vapeur blanche, glissant des feuilles des cactus, se

* déchirait aux premiers rayons du soleil, comme les

voiles mêmesde LellaMimouna s'étaient déchirésaux

regards brülants de Sidi-Bou-Selham. Nous con-

tinuions à marcher dans de longues plaines médio-

erement pittoresques, où aucun objet qui pût la

distraire ne provoquait notre imagination. C'était

toujours une contrée d’une grande richesse naturelle,

mais à peine cultivée par ses habitants, une sorte de

Beauce qu’on aurait oublié de labourer et qui se ven-

gerait du dédain des hommes en faisant pousser, à

côté de moissons maigres,des chardons gigantesques,

des mauves aux fleurs rouges, inconnues, je crois,

en France, et presque aussi grandes que des arbustes; enfin, toutes sortes d'herbes et de fleurs d’une

taille bien supérieure à celles qu’ellesont chez nous. Nos chevaux buttaient dans la boue, et, comme les sentiers étaient plus défoncés encore que tout le reste du pays, nous passions sans hésiter au milieu des champs de blé, dont on peut se figurer aisément: l'aspect lorsqu'une caravane telle que la nôtre les avait traversés. Mais, en Afrique, personne ne fait at tention à de telles misères! Il est convenu que les

cultures doivent être foulées, qu'elles sont faites pour remplacer les routes, lorsque celles-ci ont besoin

d’être remplacées, ce qui arrive toujours. Au bout de

l'étape, nous allâmes camper à Kariat-el-Habbäsi,

c'est-à-dire à côté de la maison ou du village du :

A nu

UNE AMBASSADE AU MAROC. 75 cheik El-Habbàsi. Ce cheik, un des plus importants du pays, qui était accouru à notre rencontre avec une magnifique escorte de cavaliers, venait de marier sa fille au fils du grand vizir, lequel est cousin germain du sultan. Grâce à cette alliance, dont il se félicitait beaucoup, bien que son gendre fût à moitié idiot, le cheik El-Habbâsi a vu son importance croître encore. C'est un beau vieillard à la physionomie intelligente, aux traits fins, qui m’a paru un des très rares Marucains doués d’une certaine distinction naturelle, Nous étions campés sur une colline duminant de quelques.mètres son village, ou plutôt sa ville, car c’est le chef-lieu d'une province. Qu'on se figure un ramassis de maisons noires construites en pisé, serrées les unes contres les autres, séparées à peine par des ruelles fangeuses, avec des toits formés de chaume ou de branches. Seule, la maison du cheik, peinte en blanc à l'extérieur, dénotait quelque luxe. Cet ensemble de constructions misérables serait hideux si la ville n’était entourée d'une haïe de cactus non moins élevée que les maisons, et si parlout, à l’intérieur, ces mêmes maisons n'étaient dissimulées par d’autres haies de cactus. À quelque distance, un village ressemble à un bois de cactus sur lequel seraient posés des centaines de nids de cigognes. En effet, au sommet

de chaque maison s’étalent pour le moins deux nids de cigognes, souvent trois, quelquefois six; j'en ai même compté un jour jusqu’à dix-huit dans une maison un peu plus grande, il est vrai, que la moyenne.

Ces cigognes font le meilleur ménage avec les habitants, qui ont pour elles une sorte de culte, les regardant comme des oiseaux de bon augure, ennemis des reptiles et des animaux dangereux. En tuer une serait à leurs yeux une sorte de crime. Aussi les cigognes ont-elles la plus grande confiance dans les indigènes; elles font leur nid sur des maisons à peine élevées de un ou deux mètres, où les enfants pourraient les atteindre si la fantaisie leur en prenait. Mais à Dieu ne plaise ! Enfants, chiens, chats, poules, tout vit avec les cigognes dans une promiscuité innocente. Celles-ci vont et viennent à leur aise, portant la nourriture à leurs petits, qu'on voit ouvrir leurs longs becs maladroits au-dessus de leurs nids difformes, sans être jamais dérangés. Elles poussent continuellement le même cri, sorte de bruit de crécelles des plus désagréables, que les indigènes comparent à celui que font dans les bains maures les patins de bois des femmes, nommés calcabs. C'est une véritable scie, dans l’acception métaphorique du mot, mais qui

PR

UNE AMBASSADE AU MAROC. 17 n’incommode personne. Si peu poétiques que soient les cigognes, les indigènes les aiment assez pour leur confier parfois les plus délicates missions. J’ai entendu un jour un jeune berger chanter à l’ombre d’un arbre sur lequel une cigogne, prête à prendre son vol, agitait lourdement ses ailes, une chanson mélancolique dont voici la traduction :.

«0 cigogne, à toi à la taille élevée, d toi qui habites au sommet du donjon, va et salue de ma part la coquette dédaigneuse qui a des bracelets de pieds retentissants, et qui cause ma folie. »

C’est chez le cheik El-Habbâsi que je me suis initié au cérémonial d’une réception marocaine. Nous étions allés le voir pour le remercier d’être venu à notre rencontre avec un brillant appareil et de nous avoir envoyé une mouna magnifique. Il nous reçut dans une sorte de pièce largement ouverte sur un jardin d’orangers et de citronniers. Des coussins et des tapis avaient été répandus par terre pour que nous pussions nous asseoir ou nous coucher à volonté; toutefois le cheik lui-même se tenait sur un méchant fauteuil d'Europe, aux pieds usés et branlants, et il avait réservé une chaise de même origine et non moins délabrée pour M. Féraud. Le jardin

était rempli de groupes de serviteurs et de soldats qu’on eût dit disposés en vue de Ja décoration. Pendant que le cheik causait avec M. Féraud, s’émerveillait de sa science en arabe et le priait de lui en laisser un témoignage en lui écrivant un morceau quelconque en beaux caractères, un personnage grave, vêtu des plus somptueux vêtements blancs, se plaça au milieu de nous pour faire le thé. Il faut savoir qu'au Maroc le café est inusité, et que la boisson qu’on vous offre partout est le thé. On dirait que les Anglais ont passé par là! Que le ciel les confonde! Rien ne vaut le café ture et arabe de l'Orient, avec sa mousse crémeuse et son arome exquis, tandis que le thé du Maroc est une boisson des plus médiocres. Mais les Marocains ne connaissent pas le café turc ou arabe. De plus, ils ne fument pas, sauf le kif qu'ils fument en cachette. Pour un homme qui a vécu en Orient, il est impossible de regarder comme de vrais musulmans des gens qui ne fument pas, et qui ne prennent pas de café. Je crois bien qu’au contraire c’est par excès d’orthodoxie que les Marocains font ainsi : mais c’est une orthodoxie bien peu pittoresque. Il faut pourtant ajouter, comme circonstance atténuante, que le thé marocain, qui se nomme alai, est assaisonné de menthe, nommée ndnd, et de verveine, appelée,

UNE AMBASSADE AU MAROC. 79 d’après un mot espagnol, luisa, ce qui l’empêche de ressembler tout à fait au détestable thé des Anglais.

Voici comment on le prépare et comment on le boit. À peine le grave personnage dont je viens de parler s’était-il assis au milieu de nous, qu’un esclave noir-plaça devant lui le plateau contenant une rangée de tasses assez pelites, deux théières, un vase rempli de menthe et de verveine, un autre rempli de thé, une boîte pleine de sucre et quelques petits verres. Un second esclave noir approcha un trépied de forme élégante sur lequel chauffait une sorte de samovar en cuivre. Le préparateur commença par mesurer dans le creux de sa main la quantité de thé qu’il jugeait à propos de mettre dars chacune des théières. Puis il fit verser ‘de l'eau par l’esclave noir, lava les feuilles, ainsi que nous faisons en Europe, et jeta le résidu. Geci fait, il choisit deux énormes morceaux de sucre et les plaça dans les théières, qu'il fit remplir d’eau chaude. Quand il jugea l’infusion à point, it vida une cer- ‘taine quantité de thé de chacune des théières dans deux verres différents, goûta et reversa ce qui restait au fond des verres dans les théières. Il ajouta alors un peu de sucre ou un peu de thé; regoûta, ayant toujours soin de reverser ce qu’il ne buvait

pas dans les théières. Le thé était à point, ce qu'il nous indiqua par un moyen fort connu de tous ceux qui ont assisté à un repas arabe, moyen bruyant et parfumé, après lequel il faudrait n’avoir ni ouïe ni odorat pour conserver un doute sur la satisfaction qu’éprouve l'estomac de celui qui l’emploie. La première tasse ne contient que du thé. Le préparateur verse alternativement dans chaque tasse du thé de chaque théière, pour que les qualités et les défauts se compensent. On boit à tour de rôle et on remet les tasses sur le plateau. Alors commence la seconde opération, tout à fait semblable 4 la première, à deux exceptions près : d’abord l’adjonction de menthe et de verveine au thé des théières, ensuite la lessive des tasses qui se fait tout simplement en versant dans les théières le résidu qu’elles contiennent après que chacun a bu : parfois cependant la lessive ne se fait pas, ce qui est très propre: car, alors, au lieu d’avoir le résidu de tous les voisins, on n’a que le résidu d’un seul, la même tasse ne revenant jamais à la même personne. Il faut, pour être parfaitement poli, boire trois tasses, toutes trois horriblement sucrées, mais les deux dernières agrémentées de menthe et des résidus de celle ou de celles qui ont précédé.

On se fait à tout en voyage, même au thé maro-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 81 eain. J'ai fini à Fès par le trouver excellent et fort proprement préparé ; mais celui du cheik El-Hab- -bâsi, malgré la grande quantité de sucre qu’il contenait, m'a paru un peu amer. Heureusement que, dissimulé dans un coin du salon de réception, j’ai pu le répandre presque tout entier sur un tapis sans que personne s’en aperçût. Le lendemain de cette initiation à l’un des plus grands charmes de l’hospitalité du Maroc, nous descendions dans la vallée du Sbou et nous traversions le fleuve. L'opération n’était pas des plus aisées. De Kariat-el-Habbäsi au Sbou, il n’y a pas beaucoup plus d'une heure de marche; mais, grâce aux pluies diluviennes de l'hiver, nous avions à traverser deux énormes marais où nos chevaux enfonçaient jusqu’au poitrail. Nous arrivèämes au Sbou sans apercevoir le fleuve, tant il est encaissé dans des berges profondes, au milieu d’une plaine parfaitement plate, où rien n’indique sa présence.

Le Sbou prend sa source au djebel des Beni- Arzar, à quatre kilomètres environ de Fès; il a environ 550 kilomètres de développement, ses largeurs moyennes sont de 300,135, 110 et 175 mètres. Sa plaine d’alluvions, qui commence véritablement au Sok-el-Tenin, après le djebel Selfat, et qui se pro-

longe jusqu’à la mer sur une longueur de 120 kilo-

mètres, avec des largeurs moyennes de 10 à 50 kilomètres, comprises d’une part entre les collines dau Gharb, dernières ramifications du Rif, et les montagnes des Zemmour-Chleuh d’une part, est une des régions les plus fortunées du Maroc. Une tradition locale, recueillie par Marmol, affirmait que cette immense plaine avait été couverte autrefois par les flots de l'Océan. « Élevée de quelques mètres à peine au-dessus de l’Atlantique, dit M. Tissot, elle n’offre, dans une étendue de 20 lieues de l’ouest à l’est, de 12 à 15 du nord au sud, aucune ondulation de terrain, aucun accident appréciable : à peine le regard est-il arrêté par le profil bleuâtre des hauteurs qui la limitent. C’est au milieu de ce vaste bassin que se déroule majestueusement le cours inférieur du Shau, le plus grand cours d’eau de l’Afrique septéntrionale, après le Nil : large de 300 mètres, le fleuve roule entre deux berges à pic, semblables à des falaises, des eaux bourbeuses comme celles du Tibre, et justifie par son aspect imposant cette épithète de magnificus que Pline a sans doute empruntée au récit despremières expéditionsromaines!. » Pour moi qui ai vécu si longtemps sur le Nil, la vue du Sbou

1. Recherches sur la géographie comparée de la Mauritanie Tingilane.

présentait un intérêt tout particulier. Je ne pouvais m'empêcher de comparer les deux fleuves qui coulent aux deux extrémités de l’Afrique, avec des destinées si diverses. Ils ont entre eux bien des ressemblances. Le Nil aussi roule des eaux limoneuses entre deux berges profondes, qui se creusent à mesure que le fleuve descend, et qui bientôt deviennent pareilles à des falaises de sable. Mais, si magnifique que soit le Sbou, quelle différence entre le Nil et lui ! et combien aussi sont différentes les rives des deux fleuves! Le bassin du Sbou est d’une grande richesse naturelle, mais leshommes le laissent presque inculte ; il n’y a nulle part de travaux d’irrigation ; on ne trouverait même pas, dans cette grande plaine, une modeste noria, une seule! Le bassin du Nil, au contraire, si merveilleusement irrigué, doit presque autant aux hommes qu’à la nature. Il ne s’étend pas, comme celui du Sbou, à perte de vue jusqu’à des collines lointaines perdues dans le bleu de l'horizon. Presque partout il est borné, au bout de quelques kilomètres, par des montagnes de grès aux formes charmantes, aux inimaginables et indes- . criptibles colorations. Enfin des ruines merveilleuses se dressent sur les bords du Nil, tandis que quel ques cabanes d’Arabes se reflètent seules dans les eaux bourheuses du Sbou. L'Égypte a vu passer et a

porté les plus admirables civilisations du monde: celle des Pharaons, celle de la Grèce expirante, celle de Rome, celle des Arabes dans la fleur de leur géaie ; le Maroc, à peine effleuré par Rome, a brillé sous les Arabes d’une vive clarté, mais d’une clarté éphémère, bientôt éteinte sous les souffles aveuglants du désert.

Le temps me manquait pour continuer mes réflexions ; il fallait passer le fleuve : opération dificile! Bien entendu, le Sbou ne possède pas un seul pont et il n’est guéable qu’en été lorsque l’eau est presque complètement écoulée. À l’époque où nous étions et au Mechràa-bel-Ksiri, ou gué de Ksiri, où nous nous trouvions, il avait une profondeur detrois ou quatre mètres au moins sur une largeur de plus de 150 mètres. En outre, son lit, obstrué de bancs de sable, ne nous permettait pas de passer en ligne droite sur la rive opposée. Nous n’avions qu’une seule barque pour nos bagages, notre artillerie, nos bêtes, nos gens et nous. Encore cette barque étaitelle déjà à moitié remplie d’Arabes, les uns bateliers, les autres chargés de seconder les bateliers, les autres chargés de seconder ceux-ci, et ainsi de suite, selon la inode de tous les pays arabes. Il fut décidé qu’au milieu de la journée, à l’heure où le soleil est le plus chaud, nous ferions passer che-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 85 vaux et mulets à la nage; car nous en aurions eu sans cela pour cinq ou six jours. Chaque voyage de la barque durait environ trois quarts d’heure et servait au transport de quatre ou cinq d’entre nous et d’autant de cantines. Au reste, la barque chargée était charmante à voir pour ceux qui restaient sur les rives ; car ceux quiétaient dedans avaient quelque peine à s’y tenir. Empilés les uns sur les autres à côté des bagages, ils recevaient sans cesse des coups d’aviron qui risquaient de les jeter à l’eau. Les Arabes les enveloppaient de toutes parts sous prétexte de les consolider et grimpaient en pyramide sur les bagages. L’un deux, placé au sommet du chargement, avait pour unique fonction de diriger la mélodie sans laquelle ne s’exécute aucun travail en Afrique. La barque s’ébranlait lentement ; aussitôt le musicien entonnait son chant, que tous les bateliers répétaient en chœur. Leurs voix augmentaient graduellement à mesure que la barque s’avançait en décrivant dans le fleuve des courbes élégantes autour des bancs de sable, et rien n’était joli, à distance, comme cette masse colorée et murmurante qui glissait sur la surface bleue de l’eau avec des refrains prolongés dans l’air sonore du matin et dans l’espace démesuré de la plaine. Quant au sens de ces refrains, il était des plus simples. Le nom d’Allah

revenait à satiété, comme toujours. Allah isahal alima ! Que Dieu nous facilite (le passage), voilà ce qu’ils disaient. Les musulmans ne font pas une seule action sans inviter ainsi Allah à y intervenir: Mème lorsqu'ils font celle que Lella-Mimouna-Taguenaout et Sidi-Bou-Selham faisaienttous les soirs par une jouissance anticipée du paradis, ils éprouvent le besoin d’être secondés par Dieu. Bismillah ! au nom de Dieu! disent-ils; et beaucoup, parait-il, ajoutenten suppliant : Allah isahal alima !

Le chargement de la barque donnait lieu à ces éternelles scènes de maladresse, de cris, de mouvements désordonnés dont les Arabes accompagnent aussi tout travail. Sans la présence du cheik E!- Habbäsi, qui avait voulu présider lui-même à notre passage, jamais elles nese seraient terminées. Elles étaient aussi raccourcies dans leur durée par l’intervention d’un homme admirable, qui a été la Providence de tout notre voyage, le caïd Mohammed Alkalaï, un des janissaires de la:légation de la France. Tout le monde connaît, sans le savoir, la figure qu'a ou plutôt qu'a eue le’caïd Mohammed Alkalaï. C’est lui qui a posé pour le bourreau de Grenade dans la fameuse toile d'Henri Regnault qui figure aujourd'hui au Louvre. Henri Regnault n'avait pas été chercher bien loin ses modèles à Tanger : il avait

UNE AMBASSADE AU MAROC. 87 pris son bourreau parmi les janissaires et sa Salomé parmi les servantes de la légation, où il y a peu de temps encore, cette dernière lavait la vaisselle, n’àgitant plus que sur des assiettes sa chevelure d'ébène et ne montrant ses dents d'ivoire qu'aux marmitons. Le caïd Alkalaï n’a plus la fière tournure que lui a donnée Henri Regnault. Maigre comme un piquet de télégraphe, la moustache taillée à l’impériale avec une barbiche des plus pointues, la figure ridée comme un vieux parchemin, les épaules tombantes au point qu'elles n’existent presque plus, le corps long et osseux, les jambes grêles, il a un faux air de don Quichotte qui frappe au premier abord. Et j'ose dire qu’il vaut l’illustre chevalier de la Triste Figure, qu'il n’est pas moins dévoué, pas moins prêt à tous les sacrifices, pas moins noble de cœur et de caractère. Son unique passion est la légation de France, pourlaquelle il se feraithacher menu comme chair à pâté. Il faut le voir dans une ambassade pour juger de sa valeur. Toujours debout, toujours alerte, toujours veillant et surveillant, c’est lui qui fait tout aller, qui fait dresser lestentes,charger et décharger les bagages, passer les fleuves, gravir les montagnes et traverser les plaines. Il fait tout cela sans précipitation, sans faux empressement, avec une dignité superbe. Lorsqu'il circule au milieu des Arabes

coiffé d’un turban gigantesque, assez semblable aussi à l’armet de Mambrin, il est impossible de ne pas admirer l’activité dévorante et calme de sa comique personne. Autour de lui, les Arabes ne se pressent pas; ils invoquent le nom d'Allah, espérant sans doute que Dieu fera la besogne pour eux; ils se font des politesses mutuelles; ils pratiquent de leur mieux la maxime : Pas de zèle ! Il fallait les voir lever ou dresser le camp, lorsque Alkalaï, par hasard, n’était pas là. Quelle nonchalance! quel temps gaspillé! J’ai dit que les Marocains étaient fort grossiers envers tout chrétien : ils ne l’appellent que tager, ce qui veut dire marchand ; jamais ils ne le lraiteraient de sidi, c’est-à-dire de monsieur. Mais le moindre portefaix, s’adressant au moindre de ses confrères, lui donne sans hésiter du sidi à pleine bouche. J'entendais constamment dans le camp : « Sidi, relève cette toile! Sidi, prends cette corde! » Et tous ces sidis, se faisant des compliments mutuels, ne faisaient pas autre chose. Ce qui ajoutait à la confusion, c’étaient les soldats français qui se mélaient de donner des ordres aux indigènes dans le plus pur gascon, et qui s’étonnaient de n’être pas compris. J’avais, quant à moi,un domestique basque qui leur parlait en son patois et qui les traitait de ganaches en voyant leur ébahissement. Il est re-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 89 venu convaincu qu’un peuple qui ne comprenait pas le basque était tout à fait abruti. Les soldats poussaient tous les jurons des casernes; ce qui aurait fort choqué les Arabes s’ils se fussent doutés que le nom de Dieu, ce nom de Dieu qu’ils invoquent si pieusement, était maltraité de la sorte. Au plus fort du vacarme, Alkalaï arrivait, et, tout rentrait dans l’ordre; en moins d’une minute, ce qui avait coûté jusque-là des heures inutiles de travail était achevé! Sur les bords du Sbou, il se multipliait ; nous lui avons certainement l'obligation d’une journée au moins qui aurait été perdue sans lui.

Le passage à la nage des bêtes de somme nous offrit un spectacle des plus pittoresques. On commença par les chevaux. Comme il n’y a pas d’animaux plus bêtes que les chevaux, rien n’était plus difficile que de les lancer en plein fleuve, et, lorsqu’on y avait réussi, on ne pouvait les làcher qu'après avoir franchi le courant : sans cela, ils s’y seraient abandonnés. L'opération exigeait deux hommes qui se plaçaient de chaque côté de la tête de chaque cheval et qui l’entraînaient à l’eau. Mais, avant d’y réussir, que de difficultés! Les uns s’échappaient sur la rive, remontaient la berge, et filaient dans la campagne, où il ne fallait pas moins d’une heure pour les rattraper; les autres, arrivés

au milieu du fleuve, voire même sur l’autre rive, retournaient en arrière en poussant des hennissements furieux. Pendant qu'ils nageaient, ils soufflaient avec le bruit de locomotives qui s'arrêtent. Les cris des Arabes augmentaient le tumulte. Je dois dire à la louange des mulets, animaux beaucoup plus intelligents, car ils se rapprochent de l’âne, qui est l’intelligence même, qu'ils n’imitaient en rien les sottes révoltes et tous les embarras des chevaux. Après les avoir débâtés, on les poussait en masse dans le fleuve, et ils allaient de l’avant, sans se faire prier, se bornant, eux aussi, à renifler si bruyamment, qu’on eùt dit, à les entendre tous ensemble, des centaines de trains entrant en gare à la fois. Mais, arrivés sur la rive opposée, une grande difficulté se présentait : comme le fleuve quelques jours auparavant coulait à pleins bords, et comme il s'était retiré très vite, il avait laissé un grand espace de boue liquide qu’il fallait franchir pour atteindre la terre ferme. Chevaux et mulets y enfonçaient à chaque pas; rien n’était plus drôle que de les voir se débattre, essayer de relever une jambe pendant que les autres enfonçaient à leur tour, recommencer à satiété ce travail de Pénélope sans se décourager et sans arriver à un résultat. Lorsque leurs jambes de derrière étaient embourbées, ils glis-

UNE AMBASSADE AU MAROC. 91 “‘Saient doucement dans la vase, où ils semblaient prendre un bain de siège. L’un d'eux même, s'étant laissé choir et ne pouvant plus se relever, descendait rapidement dans la boue, sous le poids de son corps, que les jambes ne supportaient plus, si bien qu'en quelques minutes son cou et sa tête seuls restaient à l'air libre. Naturellement les Arabes criaient, se donnaient des ordres mutuels, se traitaient de sidis, se disaient des injures ou des politesses. Il fallut de grands efforts pour les décider à opérer le sauvetage de la pauvre bête, qu’on dut littéralement déterrer. Quelques minutes encore, et il eût été trop tard.

Vers cinq heures du soir, le passage était à peu près terminé. Il avait commencé à cinq heures du matin. Encore restait-il des chameaux et les caissons d'artillerie, qu’on devait transporter la nuit au clair de lune. « Et quand on pense, dit tout à coup le caïd raha, qui avait vu Rome, Londres et Paris, quand on pense qu’à Paris, avec un pont, nous serions tous passés en dix minutes! » Réflexion profonde, digne de M. de La Palisse, qui m’ouvrait des jours nouveaux sur les avantages de la civilisation. J'étais occupé à en sonder l'étendue, tandis que le soleil se couchait à l'horizon, dorant les eaux du Sbou de teintes claires qui lui donnaient réellement

un faux air de Nil, que quelques-uns de mes compagnons chassaient daus la campagne, que d’autres péchaient dans le Sbou des aloses énormes et exquises, et que M. Féraud, assis au milieu d’un groupe de musulmans attentifs, leur faisait je ne sais quel discours, avec des airs, des gestes et des mouvements de conteur arabe, dont l’auditoire boit les paroles. Une dernière barque chargée comme toutes les autres traversait l’eau ; tout à coup, nous voyons surgir, à un détour du fleuve, une sorte d’embarcation légère, d’une forme étrange et d’une coloration verte, qui ressemblait à celle des prairies environnantes. Elle était composée de roseaux fraîchement cueillis, dont les tiges, ramenées en avant, se releveient comme en un bouquet; l'arrière était coupé tout droit : on eût dit la moitié antérieure d’une gondole qu’on aurait séparée par le milieu. Livrée au courant, sans personne en apparence pour la guider, elle suivait le fil de l’eau si rapidement, qu’on ne pouvait s’empêcher de trembler pour la barque qu'elle allait certainement rencontrer, et qui chavirerait, vu le manque d’équilibre du chargement. En effet, un Arabe effrayé saute et court à cette embarcation verdoyante, qu’il traîne sur un côté du fleuve. Au bruit de cette manœuvre, deux bateliers se réveillent et soulèvent une tête étonnée au milieu des

UNE AMBASSADE AU MAROC. 93 branches vertes. C’étaient des pêcheurs, et l’embarcation était une ma’adid, sorte de bateau de pêche qu’on abandonne ainsi aux caprices du Sbou et sur lequel les indigènes, avec leur insouciance ordinaire, s’endorment sans crainte, à la garde d’Allah. Je ne saurais dire combien ces ma’adià sont charmantes, et quel effet m’a produit l'apparition de l’une d'elles, d’abord si mystérieuse, aux rayons du couchant. On l’eût prise pour un simple bouquet de feuillage jeté sur l’eau; mais il aurait fallu qu'arrêtée dans sa course vers l'inconnu par une main tremblante, il en sortit autre chose que deux pêcheurs se frottant les yeux. Il manque toujours quelque chose à la réalité pour être parfaitement poétique!

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